02/04/2012

L'éducation

L’approche économique repose sur les mécanismes de marché. Gurgand (2005) en présente une synthèse autour d’une idée clé : l’éducation est un choix d’investissement. On renonce à faire quelque chose (travailler immédiatement) dans le but d’en obtenir une autre (avoir un meilleur revenu).

La sociologie de l’éducation se confond avec la sociologie de l’école. Elle a pourtant une visée plus large permettant d’y inclure l’ensemble des acteurs concernés et l’ensemble des approches (ex : pédagogie ou psychologie).

Durkheim est le fondateur de la sociologie de l’éducation : dans un contexte historique spécifique (affirmation de la IIIe République et de l’enseignement primaire obligatoire), l’éducation joue un rôle essentiel dans l’affirmation des solidarités.

Son œuvre aborde deux problématiques distinctes :

- l’éducation joue un rôle d’intégration sociale essentiel : elle fournit des valeurs à respecter et se présente donc comme une morale laïque (1922).

- la pédagogie évolue avec la société : les enseignements découlent de la demande sociale, ils ont pour but de répondre aux préoccupations de l’époque (1938).

L’essor de la sociologie et de l’économie de l’éducation est indissociable de la situation de massification scolaire notamment depuis 1945.

 

I] Economie de l’éducation

 

·         Le capital humain

Le capital humain comprend les connaissances, les qualifications, les compétences et autres qualités possédées par un individu qui intéressent l’activité économique.

Dans les pays développés, les dépenses publiques et privées d’acquisition du capital humain représentent en moyenne 6 % du PIB.

Cette acquisition est reconnue par les théories de la croissance comme un élément fondamental de la performance des économies. Selon Lucas (1988) c’est une des sources de la croissance. Ce que Barro & Sala-I-Martin (1995) confirment empiriquement pour les Etats-Unis.

L’intérêt de cette notion est qu’elle est liée à l’augmentation de la productivité, du salaire et du nombre de travailleurs.

Becker (1964) avance l’idée qu’on augmente ses compétences (par acquisition de nouvelles ou développement des anciennes) et qu’on augmente ainsi sa productivité future.

Becker s’intéresse à la formation « sur le tas » et opère une distinction entre :

- la formation générale : les compétences utilisables par tous les employeurs

Si une entreprise la fournit à un salarié, cela bénéficie à toutes les entreprises.

Mais, comme les salariés peuvent partir ou exiger un salaire plus élevé, les entreprises ne peuvent capturer le rendement de cette formation générale.

Ce sont donc les travailleurs qui vont financer leur formation générale.

- la formation spécifique : les compétences ne sont utilisables que dans une entreprise

Dans ce cas, l’entreprise va la payer ; mais elle doit inciter le travailleur à ne pas partir sinon elle perd la formation.

Selon Becker, la formation est toujours moins générale et plus spécifique. On investit tant que les bénéfices sont supérieurs aux coûts. L’intervention de l’Etat n’est donc pas nécessaire.

Mincer (1974) confirme que les rendements de l’éducation existent. Ils ont un effet significatif sur la distribution des revenus.

 

·         Le signal

Selon Spence (1973) ou Stiglitz (1975) l’éducation permet d’offrir une garantie sur le marché. Elle fournit de l’information sur la qualité des individus. Dès lors, pour se faire recruter les diplômes, l’expérience … sont autant de moyen pour un offreur de travail de réduire les asymétries d’information.

Mais selon Arrow (1973) l’éducation en tant que signal est inutile. Elle permet seulement aux entreprises de sélectionner des candidats sans en supporter le coût. L’éducation agit comme un filtre pour distinguer entre les individus, elle ne permet pas d’accroître les compétences (comme le suppose la théorie du capital humain).

Il faut donc étudier l’existence d’un lien entre formation et emploi. Cela relève d’une approche d’économie du travail. Les travaux de Céreq suivent cette logique.

Ex : insertion sur le marché du travail d’une génération, ou d’un type de diplômés …

Il faut également poser la question du financement des études. Ce qui relève de l’économie publique.

Ex : financement par l’Etat (bien public et externalités), par des bourses …

Enfin, il faut vérifier le rôle de l’éducation en termes de croissance. C’est une logique macroéconomique.

Ex : innovations réelles découlant d’une meilleure éducation

 

II] Sociologie de l’éducation

 

·         Education et socialisation

Il s’agit de comprendre le développement des relations sociales par le biais de l’éducation. Dans cette optique, on retrouve les théories classiques de l’école.

Parsons (1959) prolonge l’analyse de Durkheim sur le rôle intégrateur de l’éducation : l’école favorise une médiation entre les valeurs de la famille et celles de la société globale. La classe permet d’inculquer des valeurs sociales telles que le loyalisme envers l’institution et l’accomplissement individuel.

Bourdieu & Passeron (1970) montrent pourtant que le système éducatif exerce une fonction de reproduction sociale. Loin de réduire les inégalités, l’école légitime la domination en favorisant les individus les mieux dotés en capital (culturel ou économique).

Certains étudiants héritent d’un capital qui leur permet de mieux réussir leurs études, l’école est donc un lieu de violence symbolique où ceux qui ne correspondent pas aux critères de la culture dominante sont écartés. Cela pénalise donc les classes populaires.

Boudon (1973) considère que les choix scolaires sont des conséquences paradoxales de comportements rationnels. L’augmentation de la scolarisation favorise les élèves issus des milieux favorisés car ils sont mieux à même de mobiliser leurs ressources pour faire coïncider la position scolaire et la position sociale.

Pour Boudon cela traduit l’inégalité des chances : la décision de ne pas poursuivre d’études longues dans les milieux modestes est logique d’un point de vue individuel, même si elle renforce les inégalités au niveau agrégé. C’est un effet pervers de l’augmentation des diplômes. L’éducation ne garantit pas les débouchés, ce qui peut entraîner de la frustration.

Baudelot & Establet (1989) cherchent à réfuter l’idée d’une baisse du niveau scolaire et donc de l’échec de la fonction socialisatrice de l’école. Le niveau scolaire progresse mais de manière différenciée, ce qui pose la question des inégalités.

Dubet (2002) considère que l’école est dans une situation de déclin institutionnel : les professionnels qui l’animent ne sont plus portés par une vocation ou un statut. La légitimité de l’éducation est remise en question, ce qui entraîne le développement d’autres logiques : retour vers l’autorité, recours au droit ou reconnaissance des personnes. Pourtant, ces principes n’ont pas réussi à imposer une nouvelle légitimité.

 

·         Les inégalités scolaires

La perception d’un déclin du rôle intégrateur de l’école découle d’une nouvelle approche : celle d’une compétition entre groupes sociaux pour l’éducation.

Cherkaoui (1979) s’appuie sur des enquêtes empiriques internationales pour critiquer certaines idées reçues de la sociologie de l’éducation : la sélection ne profite pas plus aux élèves des milieux favorisés, la classe sociale n’est pas le facteur décisif de l’échec ou du succès scolaire et l’augmentation de l’enseignement pour les plus défavorisés n’améliore pas les résultats. Pour Cherkaoui ce sont les aspirations des élèves qui sont essentielles.

Berthelot (1983) insiste pour sa part sur les stratégies individuelles des étudiants : la scolarisation n’est pas un mode déterminé de socialisation.

Pourtant, Beaud (2002) montre la situation difficile des générations de la fin des années 90 : la volonté d’accroître les diplômes n’a pas permis aux milieux les plus modestes de trouver des débouchés aux titres scolaires.

Hoggart (1957) a ainsi analysé la difficulté des catégories populaires en Angleterre à s’approprier les valeurs de l’école. La mobilité sociale par l’éducation est vécue comme une situation de transfuge où les élèves des classes populaires n’ont pas leur place principalement sur le plan culturel.

Bernstein (1975) estime que les inégalités devant l’éducation découlent des difficultés à maîtriser la langue. Les enfants issus des classes populaires ne disposent pas des capacités linguistiques leur permettant de s’imposer dans le milieu scolaire.

Baudelot & Establet (1992) montrent les différences de genre sur le plan scolaire. Les filles ont de meilleures performances dans le secondaire mais elles choisissent des orientations qui ne sont pas adaptées à ces résultats. Pour ces auteurs, cela découle de la socialisation familiale : les filles sont moins confiantes que les garçons et se destinent moins à la réussite scolaire. De plus, l’institution scolaire elle même favorise cette situation en proposant des orientations vers des activités dites « féminines » souvent moins valorisées.

 

Références :

ARROW, Kenneth : Higher Education as a Filter, Journal of Public Economics, 1973

BARRO, Robert & SALA-I-MARTIN, Xavier : La croissance économique, Ediscience International, 1995

BAUDELOT, Christian & ESTABLET, Roger : Le niveau monte, Seuil, 1989

BAUDELOT, Christian & ESTABLET, Roger : Allez les filles !, Seuil, 1992

BEAUD, Stéphane : 80 % au bac … et après ?, La Découverte, 2002

BECKER, Gary : Human Capital A theoretical and Empirical Analysis with Special Reference to Education, University of Chicago Press, 1964

BERNSTEIN, Basil : Langage et classes sociales, Minuit, 1975

BERTHELOT, Jean-Marie : Le piège scolaire, Puf, 1983

BOUDON, Raymond : L’inégalité des chances, Armand Colin, 1973

BOURDIEU, Pierre & PASSERON, Jean-Claude : La reproduction, Minuit, 1970

CHERKAOUI, Mohamed : Les paradoxes de la réussite scolaire, Puf, 1979

DUBET, François : Le déclin de l’institution, Seuil, 2002

DURKHEIM, Emile : Education et sociologie, Puf, 1922

DURKHEIM, Emile : L’évolution pédagogique en France, Puf, 1938

GURGAND, Marc : Economie de l’éducation, La Découverte, 2005

HOGGART, Richard : La culture du pauvre, Minuit, 1957

LUCAS, Robert : On the Mechanics of Economic Development, Journal of Monetary Economics, 1988

MINCER, Jacob : Schooling, Experience and Earnings, NBER, 1974

PARSONS, Talcott : The school class as a social system, Harvard Educational Review, 1959

SPENCE, Michael : Job Market Signaling, Quarterly Journal of Economics, 1973

STIGLITZ, Joseph : The Theory of "Screening," Education, and the Distribution of Income, American Economic Review, 1975

20:30 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie, Sociologie |  Facebook | | |

24/03/2012

La population

L’étude des populations tant au niveau individuel, collectif, quantitatif et qualitatif relève de la démographie.

Source des données françaises : l’INSEE (recensement) et l’INED.

La personnalité incarnant la démographie française : Alfred Sauvy.

Domaine qui présente beaucoup d’intérêt pour les sciences sociales car a une composante historique, sociologique et économique.

Quelques indicateurs démographiques :

Taux de natalité = nombre de naissances dans l’année / pop totale moyenne de l’année

Taux de fécondité = nombre de naissances vivantes issues des femmes de 30 ans / nombre de femmes de 30 ans

Solde naturel = nombre de naissances – nombre de décès

Taux d’accroissement naturel = taux de natalité – taux de mortalité (…)

 

 I] La transition démographique

C’est un phénomène démographique socio-historique.

 

•        Le déroulement de la transition

La transition débute au XVIIIème et se compose de deux phases :

- accroissement de la population du fait du déclin de la mortalité

Cela s’explique par les progrès médicaux, l’amélioration des conditions sanitaires ou d’hygiène et (essentiellement) par les progrès agricoles.

Le phénomène n’est ni linéaire, ni causal. L’industrialisation induit notamment la concentration urbaine et des conditions de travail difficiles.

- baisse sensible des taux de natalité et de fécondité d’où une nouvelle diminution du taux de mortalité

La fécondité diminue chez les couches supérieures, comportement qui se diffuse chez les classes populaires.

La mortalité infantile et juvénile baisse.

Le travail des enfants diminue : leur charge pour la famille augmente.

Pour Malthus (1798) la population augmente plus vite que les moyens de subsistance. Les hommes doivent donc limiter la procréation (c’est le « malthusianisme ») sinon la mort ou les guerres sont inévitables.

Pour Marx (1858) la surpopulation est liée au capitalisme : cela permet aux bourgeois d’accroître la plus value et de maintenir les salaires bas (armée industrielle de réserve).

 

•        Un phénomène lié à la révolution industrielle

Le développement du capitalisme industriel se traduit sur le plan démographique par le dépassement des sociétés précapitalistes caractérisées par :

- faible accroissement naturel à long terme

- fortes fluctuations de la natalité et de la mortalité (ex : récoltes ou épidémies)

- forte mortalité

- forte natalité

On constate une corrélation historique entre croissance économique et croissance démographique (ex : Grande Bretagne, Allemagne ou USA) mais aussi des exceptions.

Pour Bodin (1576), mercantiliste : la population doit être nombreuse pour qu’une nation soit prospère.

Pour Vauban (1706) l’abondance n’est pas une condition suffisante ; il faut une bonne politique (ex : critique les impôts trop élevés et mal répartis).

Pour Quesnay, c’est l’augmentation de la richesse agricole qui favorisera l’augmentation de la population.

 

•        Spécificité française de la transition

La France est le pays le plus peuplé d’Europe au XVIIIe (comme le souligne l’historien Pierre Goubert) mais il est le premier à voir sa fécondité baisser.

Hypothèses :

- l’importance du secteur agricole / pour transmettre le patrimoine

- l’influence de l’esprit des lumières / droits de l’individu

D’où quatre grandes conséquences :

- la France est dépassée à partir du XIXe : Allemagne (1865), UK (1895), Italie (1930)

- le vieillissement de la population est plus prononcé

- la France ne participe pas aux grands flux migratoires (à l’exception de l’Algérie)

- l’immigration se développe : belge, italienne, polonaise et espagnole

 

II] Evolutions démographiques contemporaines

Analyses qui concernent les pays développés.

 

•        La remontée des taux de fécondité en Europe et aux USA à partir de 1940.

Phénomène qui tient à plusieurs éléments :

- le baby boom : concentration de naissances différées

- les politiques familiales natalistes (ex : allocations familiales en France)

- le climat économique et social positif

Kuznets (1965) et Sauvy (1972) invalident la théorie malthusienne : il n’y a pas de corrélation entre augmentation de la population et baisse du niveau de vie.

Pour Boserup (1965) c’est même au contraire la pression démographique qui accroît les ressources : il faut mieux exploiter les sols, il faut accroître la productivité …

 

•        Le renversement de tendance

Cette période prend fin au milieu des 60’s pour l’ensemble des pays développés : déclin des familles nombreuses (3 et plus) et recul du calendrier des naissances.

On peut écarter plusieurs explications :

- la crise économique (débute avant)

- la crise du mariage (les naissances ont aussi lieu hors mariage)

- la contraception (elle ne fait qu’accompagner le phénomène selon Michel-Louis Levy)

Le modèle de la famille à deux enfants se diffuse, cela s’explique par des raisons d’éducation ou de transmission de patrimoine.

Pour Leibenstein (1957) dans une famille au niveau de vie élevé, la charge économique d’un enfant augmente et réciproquement.

Pour Becker (1981) le choix du nombre d’enfant et du mariage résulte d’un calcul économique (coûts/avantages) en fonction de l’utilité accordée (ex : un enfant est un bien de luxe)

 

•        Les populations aujourd’hui

On constate deux grands phénomènes dans les pays industriels :

- le ralentissement démographique : le seuil de non renouvellement des générations est atteint en Europe (Allemagne, Italie)

- le vieillissement de la population : (Gérard-François Dumont) phénomène qui s’accélère car la fécondité baisse et l’espérance de vie augmente

Cette situation pose de nouveaux problèmes :

- financement des retraites

- dépenses de santé

- dépendance

 

Conclusion : la professionnalisation croissante des femmes

Le nombre d’actifs féminins s’accroît et la fécondité baisse. On voit apparaître une relation inverse entre taux d’activité féminine et nombre moyen d’enfants en France ; mais pas en Italie ou en Allemagne.

 

Références :

BECKER, Gary : A treatise on the family, Harvard University Press, 1981

BODIN, Jean : Les six livres de la République, Librairie Générale Française, 1576

BOSERUP, Ester : Evolution agraire et pression démographique, Flammarion, 1965

DUMONT, Gérard-François dir. : La France ridée, Hachette, 1979

DUMONT, Gérard-François : Démographie, Dunod, 1992

GOUBERT, Pierre : Louis XIV et vingt millions de Français, Fayard, 1966

KUZNETS, Simon : Croissance et structures économiques, Calmann Levy, 1965

LEIBENSTEIN, Harvey : Economic backwardness and economic growth, Wiley, 1957

LEVY, Michel-Louis : Déchiffrer la démographie, Syros, 1998

MALTHUS, Thomas Robert : Essai sur le principe de population, Flammarion, 1798

MARX, Karl : Grundrisse: Foundations of the critique of political economy, Penguin, 1858

QUESNAY, François : Physiocratie, Flammarion, 1991

SAUVY, Alfred : Les charges économiques et les avantages de la croissance de la population, Population, 1972

SAUVY, Alfred : De Paul Reynaud à Charles de Gaulle, Casterman, 1972

VAUBAN, Sébastien : La dîme royale, Imprimerie Nationale, 1706

19:17 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie, Géopolitique, Sociologie |  Facebook | | |

La famille

  • Penser la famille comme un économiste

La famille est une question classique en économie politique : Mill (1848) défend la liberté de travail des femmes. Suivant une logique libérale, il considère que c’est une solution économique efficace car créatrice de richesse.

Malthus considère la famille sous l’angle de la démographie et analyse de manière pessimiste le phénomène de sur-population.

L’application du raisonnement coûts / bénéfices à la famille : on considère que ce sont des décisions économiques, elles mettent en jeu la rationalité, l’utilité ou l’altruisme … dans un perspective de choix (donc avec coût d’opportunité). Ex : donner une valeur à un enfant

Cela découle de la logique de l’impérialisme économique (ex : Becker) qui généralise le raisonnement économique à toutes les décisions sociales en défendant le bon fonctionnement du marché. Pourtant si l’approche économique est utile, elle n’explique pas tout.

Ex : la comptabilité nationale préfère la notion de « ménage ».

 

  • Penser la famille comme un sociologue

La famille est une « institution » : elle est fondée sur la loi, la tradition ou la religion. C’est également un « compagnonnage » : elle repose sur l’affection et l’épanouissement de la personnalité. Burgess (1973).

On constate une diversité des formes familiales autour d’une définition commune : ensemble formé par le père, la mère et les enfants.

On oppose polygamie et monogamie : union d’un ou plusieurs conjoints. La polygynie est plus courante que la polyandrie. On distingue la monogamie de fait et celle de droit.

On oppose la famille étendue et la famille restreinte (ou conjugale) : une ou plusieurs générations dans le même foyer. Pour Parsons, la famille nucléaire est plus adaptée à la société industrielle moderne : rupture des liens entre enfants mariés et parents. Pourtant, les contacts ne sont pas interrompus. Ex : aide financière, garde.

Question longtemps abordée par les ethnologues : étude des systèmes de filiation ou des lignages dans les sociétés traditionnelles.

Levi-Strauss (1949) met ainsi en valeur les règles structurant la parenté : l’exogamie (le conjoint appartient à un autre groupe social) et la prohibition de l’inceste. Cette explication culturelle entraîne deux logiques d’ « échange des femmes » : échange réciproque (entre deux familles) ou échange généralisé (entre plusieurs groupes sociaux).

L’interdiction de l’inceste est essentielle pour Levi-Strauss, car elle pousse les groupes sociaux à échanger et évite les conflits.

  

I] Economie de la famille

•        La fécondité

On raisonne en termes de demande d’enfants, on considère que ce sont des biens économiques. Dès lors, la demande dépend de leur coût, de leur prix ou du revenu.

Becker montre que la demande d’enfants dépend à la fois de la quantité et de la qualité :

- quand le revenu augmente on veut moins d’enfants

- on veut des enfants dont on va s’occuper plus (ex : éducation, soin)

Dans cette optique, les enfants sont des « biens de luxe ».

 

•        Le mariage

On applique le mécanisme de marché : il y a une offre et une demande de mariage.

Becker montre l’intérêt économique du mariage :

- il permet la division du travail. Ex : économies d’échelle, avantages comparatifs …

- il permet de partager les risques. Ex : chômage, maladie …

- il permet de produire. Ex : la production domestique

Il y a équilibre sur le marché si chaque partie a un gain à l’échange : plus le marché est concurrentiel, plus le gain peut être élevé.

Il faut donc tenir compte des goûts et des besoins dans les fonctions d’utilité des agents :

- l’homogamie = on recherche quelqu’un qui a les mêmes caractéristiques que soi

- l’endogamie = on recherche des caractéristiques complémentaires

 

•        Les décisions familiales

Samuelson (1956) montre qu’on peut considérer que la famille est un individu ayant une fonction d’utilité de bien être social : càd qui tient compte de l’ensemble de ses membres.

Ainsi, Hirshleifer (1977) a développé le modèle du bienfaiteur : le chef de famille se comporte comme un dictateur en termes de répartition des revenus sans tenir compte des capacités contributives des membres de la famille. Dans ce modèle aucun membre ne souhaite que le revenu du bienfaiteur diminue : cela peut déboucher sur le théorème de l’enfant gâté.

Dès lors, dans cette logique, il existe une fonction d’utilité unique pour l’ensemble de la famille, cela peut rendre inefficace les politiques publiques :

- pour Barro (1974) la dette publique ne sert à rien car des agents altruistes ne voudront pas que leurs enfants paient des impôts pour la rembourser

- pour Buchanan (1975) les aides de l’Etat peuvent modifier les comportements des enfants : s’ils savent qu’ils les recevront ils vont tout consommer tout de suite ; s’ils ne savent pas qu’ils les recevront ils risquent de ne pas coopérer avec les parents. C’est le dilemme du samaritain.

 

II] Sociologie de la famille

•        Le rôle des familles et les politiques familiales

La famille exerce traditionnellement trois fonctions économiques :

- Patrimoine : transmission de richesses (mais diminue car la durée de vie augmente).

- Production : unité de base (mais diminue avec le développement des entreprises et du salariat). Reste lieu de production domestique.

- Consommation : acquisition de biens et de services.

La famille joue également un rôle social :

- socialisation : appropriation des normes sociales (partagé avec l’école).

- solidarité : prise en charge des parents âgés (mais diminue avec l’Etat social).

- affectivité : union d’amour (fonction déterminante aujourd’hui).

La famille est une institution qui a subi de profonds changements : augmentation du nombre de divorces, fluctuations de la fécondité, féminisation de l’emploi, libéralisation des mœurs …

Burgess considère que c’est la famille « contrat » qui prédomine : elle crée des règles qu’elle peut modifier ; par opposition à la famille « institution » stable et hiérarchisée.

Les politiques publiques ont beaucoup influencé les conceptions de la famille.

Avec la modernité, l’Etat cherche à instaurer une police des familles : contrôle de l’éducation, de l’hygiène ou du crime. Donzelot (1977).

Lenoir (2003) montre ainsi que la famille est aussi une construction étatique qui mêle morale et expertise. Ex : la démographie ou les politiques natalistes.

 

•        Les signes d’indépendance

La famille prend aujourd’hui son autonomie par rapport à la parenté :

Les générations cherchent à se démarquer. Ex : les prénoms des enfants sont choisis, ils ne découlent plus de ceux des parrains et marraines. Pour Besnard & Desplanques (1986), le choix du prénom est limité, il découle d’une lutte symbolique entre groupes sociaux. C’est un facteur de distinction : il apparaît dans les classes supérieures avant de se diffuser.

A partir de cet ouvrage, étude de la cote des prénoms et des effets de mode.

Par ailleurs, la famille se replie sur la vie conjugale. La croissance des trente glorieuses avec l’aménagement urbain (banlieues, qualité du logement …) et les nouvelles pratiques culturelles (télévision) ont favorisé un repli sur le foyer. Young & Willmott (1957).

De plus, ce repli s’accompagne d’une compétition sociale sur la maison ou le jardin.

 

•        Les nouveaux liens de parenté

Malgré le constat de Parsons sur l’isolement de la famille conjugale, certains services sont maintenus à une condition : leur compatibilité avec l’affection et l’indépendance.

Ainsi, Roussel & Bourguignon (1976) remarquent que les 2/3 des enfants mariés interrogés habitent à moins de 20 km de leurs parents. Condition d’indépendance tout en permettant les contacts.

Par ailleurs, les relations familiales peuvent se centrer sur les choses. Ex : l’héritage. Comme il n’est plus une condition patrimoniale, il devient un élément affectif.

Déchaux (1994) montre que le contexte économique (salariat et retraites) permet de mettre en œuvre ces nouveaux liens : les parents peuvent fournir une aide financière pour montrer leur affection et pour donner des moyens à leurs enfants.

Dès lors, la famille devient un lieu de fourniture de services : pour Pitrou (1977) il faut distinguer l’aide de subsistance (maintien du statut social) et l’aide de promotion (amélioration du statut social).

On peut aussi considérer, comme Bourdieu que la famille permet de transmettre le capital social (réseaux).

 

Références :

BARRO, Robert : La dette de l’Etat est-elle une richesse nette ?, in BACACHE-BEAUVALLET, Maya & MONTOUSSE, Marc dir., Textes fondateurs en sciences économiques, Bréal, 1974

BECKER, Gary : A treatise on the family, Harvard University Press, 1981

BESNARD, Philippe & DESPLANQUES, Guy : Un prénom pour toujours, Balland, 1986

BOURDIEU, Pierre : Le bal des célibataires, Seuil, 2002

BUCHANAN, James : The samaritan’s dilemma, in PHELPS, Edmund dir., Altruism, morality and economic theory, Russel Sage, 1975

BURGESS, Ernest : Ernest W. Burgess on Community, Family, and Delinquency, University of Chicago Press, 1973

DECHAUX, Jean-Hugues : Les trois composantes de l'économie cachée de la parenté, Recherches Sociologiques, 1994

DONZELOT, Jacques : La police des familles, Minuit, 1977

HIRSHLEIFER, Jack : Shakespare vs. Becker on altruism: The importance of having the last word, Journal of Economic Literature, 1977

LENOIR, Rémi : Généalogie de la morale familiale, Seuil, 2003

LEVI-STRAUSS, Claude : Les structures élémentaires de la parenté, Editions de l’EHESS, 1949

MALTHUS, Thomas-Robert : Essai sur le principe de population, Flammarion, 1798

MILL, John Stuart : Principles of political economy, Oxford University Press, 1848

PARSONS, Talcott : The structure of social action, Free Press, 1937

PITROU, Agnès : Le soutien familial dans la société urbaine, Revue française de sociologie, 1977

PITROU, Agnès : Les politiques familiales Approches sociologiques, Syros, 1994

ROUSSEL, Louis & BOURGUIGNON, Odile : La famille après le mariage des enfants, Puf-Ined, 1976

SAMUELSON, Paul : Social indifference curves, Quarterly Journal of Economics, 1956

YOUNG, Michael & WILLMOTT, Peter : Le village dans la ville, Puf, 1957

19:14 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie, Sociologie |  Facebook | | |