26/06/2012

Le fonctionnalisme : Parsons & Merton

Deux grands auteurs représentants du courant fonctionnaliste en sociologie.

Réaction à l’empirisme : volonté épistémologique de donner des fondations solides à la méthode sociologique.

 

  • A l’origine du fonctionnalisme : Malinowski et l’anthropologie

Tout besoin doit être satisfait, c’est le rôle du chercheur de faire apparaître la fonction de satisfaction du besoin. Or les fonctions dépendent de la culture, càd des croyances, des idées, des coutumes, des groupes sociaux …

D’où la qualification de fonctionnalisme absolu : il faut étudier les phénomènes humains dans une logique d’unité, d’interdépendance pour en éclairer les fonctions.

Pour Malinowski (1944) il est possible de proposer une théorie scientifique de la culture. Chaque coutume, chaque objet, chaque idée et chaque croyance remplissent une fonction. La culture regroupe ces fonctions et permet à l’homme d’affronter les problèmes concrets qui se présentent à lui.

 

  • Une approche globale

Référence forte à Durkheim : méthode holiste qui consiste à identifier pour une société l’institution concernée par un besoin et la méthode utilisée pour le satisfaire.

Le fonctionnalisme est un courant qui privilégie l’explication des phénomènes sociaux par leurs conséquences.

Approche qui emprunte à d’autres sources du savoir telles que la biologie, la systémique ou l’économie.

Q : quelles sont les dettes de la sociologie actuelle envers le fonctionnalisme ?

 

 

I] Talcott Parsons (1902-1979)

Personnalité ouverte, il a mené une partie de ses études en Europe et s’est intéressé aux autres champs du savoir scientifique (économie et biologie notamment).

C’est lui qui a traduit et consacré l’œuvre de Weber aux Etats Unis.

Figure dominante de la sociologie dans les années 50 puis 60.

On découpe traditionnellement son œuvre en trois temps : tout d’abord il met en valeur une théorie de l’action ; ensuite il décrit les fonctions de base d’un système social ; et enfin il généralise son analyse à plusieurs domaines sociaux et sur le plan historique.

 

  • La sociologie de l’action (1937)

Pour Parsons, l’action découle de l’intention. Les acteurs disposent de ressources et réalisent des choix finalisés en utilisant ces moyens.

Ainsi l’action repose à la fois sur des décisions individuelles et sur des valeurs communes constitutives de la société.

La sociologie de l’action de Parsons cherche à mettre en évidence des relations et des modalités d’échange stables entre les différents acteurs : d’où la nécessité d’une approche fonctionnaliste pour en saisir la cohérence d’ensemble.

Application à la famille américaine : c’est un système ouvert (union pour des raisons individuelles), multilinéaire (égalité entre les familles) et conjugal (limitation du noyau familial aux parents et enfants).

Pour Parsons, c’est une structure adaptée au système professionnel de l’industrialisation : elle permet la mobilité sociale ou la socialisation.

Mais elle comporte des limites : relégation du rôle des femmes ou des personnes âgées.

 

  • Le système social (1951)

Parsons part de sa théorie de l’action pour définir le comportement des individus pris dans leur ensemble. Il met en œuvre une approche systémique de l’action sociale

En utilisant plusieurs dichotomies, il propose des modèles de valeur qui permettent d’appréhender un système d’action : ce sont les variables de configuration.

- Affectivité / Neutralité affective

- Orientation vers la collectivité / Orientation vers soi

- Universalisme / Particularisme

- Qualité / Accomplissement : évaluer selon la personne ou les performances

- Spécificité / Diffusion : s’intéresser à une partie ou à l’ensemble

A travers ces variables, les acteurs arbitrent pour orienter leurs actes.

Application à la profession médicale : la relation médecin patient est fonctionnellement spécifique (spécialisation du médecin), universaliste (scientifique), neutre (pas d’affection) et orientée vers la collectivité (intérêt qui n’est pas purement personnel).

Pour Parsons, ce type de profession est une traduction de la modernité. Elles découlent d’une grande spécialisation et d’une compétence technique tout en portant des valeurs nouvelles.

Pourtant, les pratiques réelles ne correspondent pas toujours réellement à cette vision. On peut considérer que cette vision consacre l’ordre et l’idéologie établie. Critique de Wright Mills.

 

  • Le schéma AGIL (1953)

Parsons cherche à établir les fonctions communes à tout système d’action.

L’action humaine peut se décomposer en quatre sous-systèmes.

- L’organisme

- La personnalité

- Le système social

- Le système culturel

A ces systèmes correspondent des impératifs fonctionnels qui assurent l’efficacité d’un système d’action :

- L’adaptation aux conditions de l’environnement (Adaptation)

- L’orientation vers la réalisation de fins (Goal attainment)

- L’intégration interne du système, sa coordination ( Integration)

- Le maintien des modèles de contrôle par des valeurs (Latent pattern maintenance)

Application du schéma AGIL : le système social a plusieurs fondements structurels tels que les valeurs, les normes, la collectivité ou les rôles.

- Les valeurs se retrouvent dans la socialisation.

- Les normes dans la communauté sociale.

- La collectivité dans la politique.

- Les rôles dans l’économie.

 

  • Le changement social (1966)

C’est le dernier temps de son analyse, où il remet en cause ses premières approches (notamment sa critique de l’évolutionnisme) en utilisant le schéma AGIL pour expliquer le changement social. (ex : produire est plus efficace en usine qu’en milieu domestique).

Le processus central du changement est la différenciation : la multiplication des rôles favorise l’adaptation de la société.

Application empirique : pour Parsons (1971), la société américaine contemporaine est la plus aboutie. En dehors de la situation des noirs américains, le changement social a produit les évolutions les plus avancées : elle maîtrise l’expression de sa culture (société primitive), elle diffuse cette culture (société intermédiaire) et elle dispose d’un cadre juridique institutionnalisé (société moderne).

Mais cette approche ethnocentrique est fortement critiquable : le changement n’est pas que l’adaptation. Sa vision est statique évite la prise en compte des conflits.

 

 

II] Robert Merton (1910-2003)

C’est l’autre grande figure de la sociologie américaine fonctionnaliste.

Merton a analysé à la fois les questions de méthode, de pratique, les débats sociaux …

Il est le défenseur d’une sociologie qui réconcilie empirisme et abstraction théorique.

 

  • Une théorie à moyenne portée (1953)

La sociologie doit étudier un ensemble de conceptions logiquement reliées entre elles et d’une portée non pas universelle mais volontairement limitée.

Le sociologue doit construire des concepts et les soumettre aux faits. Sinon, il est inutile de produire des données sans orientation logique.

L’empirie (serendipity) sert à faire des découvertes inattendues et à valider les théories (ou les invalider).

Merton rejette à la fois le fonctionnalisme de Malinowski et de Parsons : il existe des dysfonctionnements, des éléments qui remplissent des fonctions différentes selon le contexte, les fonctions sont reliées entre elles …

Il faut donc prendre en compte deux types de fonctions :

- Les fonctions manifestes : conséquences objectives comprises et voulues

- Les fonctions latentes : ne sont ni comprises ni voulues

 

  • Applications

- La frustration relative

A partir de l’étude des militaires américains menée par Stouffer, Merton montre qu’on peut expliquer le fait que ceux qui ont le plus d’opportunités de promotion sont également ceux qui sont le plus insatisfaits.

Une forte mobilité entraîne une forte espérance de promotion, comme elles ne seront pas toutes réalisées, cela induit une frustration.

- Les groupes

Pour Merton, il faut prendre en compte deux types de groupes :

=> Le groupe d’appartenance : celui auquel on appartient

=> Le groupe de référence : on n’y appartient pas mais on en partage les ambitions

C’est un phénomène de socialisation anticipatrice : l’identification à un groupe permet de préparer à s’y intégrer.

Analyse utile pour étudier la mobilité sociale ou l’immigration.

- La prédiction créatrice

Illustré par la relation entre syndicats blancs et travailleurs noirs : certains préjugés découlent des comportements adoptés. Les syndicats n’acceptent pas les travailleurs noirs car ils ne sont pas adaptés aux normes (acceptent des salaires inférieurs …). Mais comme ils ne peuvent intégrer les syndicats, il ne peuvent que suivre les attitudes critiquées.

- Les rôles

Chaque individu occupe plusieurs positions (statuts) définies par un code de comportement répondant aux attentes des positions complémentaires càd un ensemble de rôles.

Ex : l’enseignant ou le salarié répondent à des attentes différentes selon les interlocuteurs

Pour Merton, la multiplicité des rôles n’est pas source de conflit :

=> Les individus ne s’impliquent pas de la même manière selon les rôles

=> Les personnes ayant un même statut se défendent

=> Les individus s’ajustent les uns aux autres

- L’anomie

Elle survient quand l’individu est confronté à une divergence entre les objectifs légitimes que lui propose la société et les moyens légitimes à sa portée.

Il met en valeur cinq types d’adaptation :

=> Conformisme : buts et moyens acceptés

=> Innovation : buts acceptés, moyens refusés

=> Ritualisme : buts refusés, moyens acceptés

=> Evasion : buts et moyens refusés

=> Rébellion : nouveaux buts mais moyens acceptés

- La sociologie des sciences (1973)

L’activité scientifique est soumise à des contraintes sociales. Les gratifications influent la productivité des chercheurs.

Mais Merton n’a pas poussé l’analyse jusqu’aux contenus scientifiques (Latour).

 

 

Conclusion :

Deux approches qui restent d’une grande modernité mais d’ambitions contraires.

 

Références :

MALINOWSKI, Bronislaw : Une théorie scientifique de la culture, Seuil, 1944

MERTON, Robert : Eléments de théorie et de méthode sociologique, Armand Colin, 1953

MERTON, Robert : The sociology of science, University of Chicago Press, 1973

MERTON, Robert : On social structure and science, University of Chicago Press, 1996

PARSONS, Talcott : The structure of social action, Free Press, 1937

PARSONS, Talcott : The social system, Routledge, 1951

PARSONS, Talcott : Working papers in the theory of action, Free Press, 1953

PARSONS, Talcott : La configuration du système social, Presses de l’Université des sciences sociales de Toulouse, 1965

PARSONS, Talcott : Sociétés, Dunod, 1966

PARSONS, Talcott : Le système des sociétés modernes, Dunod, 1971

PARSONS, Talcott : On institutions and social evolution, University of Cicago Press, 1982

20:57 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire, Sociologie |  Facebook | | |

14/06/2012

La tradition sociologique de Chicago

Comme souvent, utiliser le terme « école de Chicago» ne correspond pas à une réalité formelle, mais plus à une construction pédagogique. Pour Chapoulie (2001) il est plus correct d’évoquer la « tradition » de Chicago pour mettre en valeur les points communs d’un ensemble de travaux très divers.

Les auteurs qu’on peut rattacher à ce courant sont également très nombreux : certains y ont enseigné, y ont été étudiants, y ont un collaborateur. Tellement variés que certaines études sont rattachées à l’école de Chicago de manière un peu abusive.

 

  • Contexte

La sociologie américaine bénéficie de la souplesse du fonctionnement universitaire aux USA : elle est financée par des fonds privés (Rockefeller à Chicago).

Elle répond à de grands bouleversements sociaux : urbanisme naissant, flux migratoires, violence, crime organisé … caractéristiques de la ville de Chicago.

La sociologie de Chicago cherche à fournir une réelle expertise sur les questions sociales qui se posent en Amérique à partir des années 20. La sociologie se penche sur des questions polémiques sans a priori moral.

 

  • Thématiques

Après la deuxième guerre mondiale, deux grands pôles dominent la sociologie : Harvard avec Parsons (ambition théorique forte) et Columbia avec Lazarsfeld (ambition quantitative forte). Alors que dans le même temps la sociologie européenne est quasiment dans le coma, l’école de Chicago va essayer de réaffirmer sa spécificité.

La tradition sociologique de Chicago est marquée par un travail sur les sujets délaissés par les analyses classiques : la déviance, l’ethnicité, les professions … De plus, elle va utiliser une approche méthodologique originale pour étudier ces nouvelles problématiques.

 

  • Méthodologie

Le point le plus marquant de la sociologie défendue par l’école de Chicago est l’importance de l’approche qualitative : les récits de vie, l’observation participante, le travail de terrain … sont les outils privilégiés de ce courant.

Il serait pourtant abusif de réduire cette tradition à ceci : les sociologues de Chicago ont développé également des statistiques sociales et des travaux quantitatifs.

Q : quels sont les changements introduits par l’école de Chicago dans la façon de penser la société ?

 

 

I] La ville

L’école de Chicago a introduit la question de la ville dans la sociologie en insistant sur ses nombreux aspects sociaux. En effet, c’est un des traits marquants de la société du XXe siècle : le développement de la vie urbaine.

 

  • Une réflexion emblématique de l’école de Chicago

Cette thématique permet de synthétiser une grande partie des apports de la tradition de Chicago :

- la psychologie sociale : insistance sur les interactions collectives

- l’anthropologie : pour décrire des groupes sociaux il faut aller sur le terrain

- la biologie : étude des processus de concurrence/coexistence entre espèces

La tradition de Chicago est à l’origine de l’écologie urbaine : selon Park, les villes sont découpées en zones du fait d’un processus d’une compétition pour l’espace entre communautés d’immigrants. Chaque groupe cherchant à s’implanter et à diffuser sa culture.

Dès lors, on peut découper une ville en aires géographiques : la répartition des territoires dépend des fonctions économiques ou sociales que jouent les quartiers sur les différents groupes sociaux. Les communautés agissent dans deux directions, Wirth (1928) :

- elles s’adaptent à leur environnement urbain

- elles cherchent à le modifier à leur profit

 

  • La dynamique urbaine

Park & Burgess considèrent que la sociologie urbaine suit un cycle : désorganisation / invasion / réorganisation. Cela découle principalement d’un affaiblissement du contrôle social : les groupes primaires tels que la famille ou la religion sont moins efficaces dans un cadre urbain pour imposer des normes sociales. Ainsi les trois étapes sont :

- une désorganisation sociale : la rupture avec les normes établies précédemment

- une invasion : l’apparition d’individus ayant de nouvelles valeurs

- une réorganisation : l’institution d’un nouveau contrôle social

Comme le soulignent Grafmeyer & Joseph (1984) la naissance de cette nouvelle discipline (l’écologie urbaine) est assimilable à une expérience de laboratoire : elle permet de penser des processus sociaux essentiels tels que le conflit ou l’assimilation. Cette analyse retrouve tout son sens avec les émeutes urbaines récentes américaines, anglaises, françaises … (grecques).

 

 

II] La désorganisation sociale

L’école de Chicago a produit de nombreuses études traitant de la désorganisation sociale. Elle porte beaucoup d’intérêt aux phénomènes sociaux marqués par des dysfonctionnements.

Il y a désorganisation quand les groupes sont peu influencés par des normes ou des valeurs.

On peut distinguer deux domaines marqués par la désorganisation :

 

  • La criminalité

L’école de Chicago a mené des enquêtes sur les gangs ou la prostitution dont les conclusions sont novatrices : ces comportements découlent d’un affaiblissement du lien social dans les communautés. La désorganisation est liée aux changements induits par le développement de la vie urbaine.

La criminalité et la délinquance permettent de lutter contre la désorganisation : le groupe offre une solidarité que la société ne donne plus. De même, le gang identifie des ennemis (autres gangs, autorités) ce qui renforce les interactions donnant un sens à l’appartenance au groupe.

La criminalité est indissociable de l’écologie urbaine : la compétition pour l’espace permet de localiser les groupes de jeunes délinquants ou la criminalité organisée.

Sutherland (1937) montre notamment le rôle joué par la reconnaissance du statut de voleur par les autres. Toutefois, le lien entre pauvreté et criminalité est relativisé par la mise en valeur, par le même Sutherland (1949) de la criminalité en col blanc qui repose sur des principes identiques.

 

  • Les professions

L’école de Chicago se penche sur des professions négligées par les autres sociologues : les musiciens de jazz, les étudiants, les petits entrepreneurs.

Dans le cadre d’analyse interactionniste, la tradition de Chicago cherche à analyser par un travail de terrain minutieux ce qui permet aux métiers de fonctionner ou non.

Les travaux de Hughes (1984) sur les étudiants en médecine montrent la construction de leur profession : le métier s’apprend dans une interaction reposant sur la subjectivité des personnes.

Ex : gérer les routines, gérer les urgences …

Becker (1963) étudie les musiciens de jazz et la manière dont ils utilisent la déviance pour s’affirmer de manière collective. Transgresser la norme devient la norme. C’est un processus qui suit plusieurs étapes et implique une certaine complexité, les facteurs associés à une carrière déviante ne sont pas utiles pour comprendre le phénomène une fois pour toute.

Enfin Strauss (1992) montre que le statut associé à une profession découle des stratégies mises en œuvre par les individus : l’essentiel est d’être reconnu comme un bloc à l’extérieur de la profession, même si les différences internes sont fortes. Ex : médecins, professeurs.

 

III] L’immigration

C’est le troisième grand sujet introduit dans la réflexion sociale par l’école de Chicago.

Il est indissociable de l’analyse de la ville ou de la désorganisation : les problèmes posés par les notions de race ou d’ethnicité doivent être étudiés sociologiquement.

Les sociologues de la tradition de Chicago réfutent l’approche biologique postulant une inégalité raciale et considèrent que les migrants doivent être étudiés de manière différente.

Ainsi ce sont les travaux de Thomas & Znaniecki sur le paysan polonais qui synthétisent l’apport de l’école de Chicago :

- pour comprendre les processus sociaux, il faut des données quantitatives et qualitatives : ils privilégient l’approche biographique (le récit de vie) pour interpréter des données

- les migrants forment un groupe dont la situation sociale découle de trois facteurs : leurs valeurs, leurs attitudes (conscience de groupe) et la définition de la situation (càd l’interprétation subjective de leur état)

- la désorganisation sociale (terme popularisé par ces auteurs) qui résulte de la confrontation entre un nouvel environnement (la ville américaine moderne) et un comportement collectif (groupe d’étrangers)

 

Conclusion :

L’école de Chicago correspond à plusieurs périodes, plusieurs courants dont les traits communs sont simples : un goût prononcé pour l’analyse de terrain reposant sur le plus grand nombre d’informations possible. Elle a donc une fécondité exceptionnelle (aujourd’hui encore) mais risque de devenir un label fourre-tout.

 

Références :

BECKER, Howard : Outsiders, Métailé, 1963

CHAPOULIE, Jean-Michel : La tradition sociologique de Chicago, Seuil, 2001

COULON, Alain : L’école de Chicago, Puf, 1992

GRAFMEYER, Yves & JOSEPH, Isaac dir. : L’école de Chicago, Aubier, 1984

HUGHES, Everett : Le regard sociologique, Editions de l’EHESS, 1984

PARK, Robert & BURGESS, Ernest : The city, University of Chicago Press, 1925

STRAUSS, Anselm : La trame de la négociation, L’Harmattan, 1992

SUTHERLAND, Edwin : Le voleur professionnel, Editions Spes, 1937

SUTHERLAND, Edwin : White collar crime, Yale University Press, 1949

THOMAS, William & ZNANIECKI, Florian : Le Paysan polonais, Armand Colin, 1974

THOMAS, William & ZNANIECKI, Florian : Fondation de la sociologie américaine, L’Harmattan, 1974

WIRTH, Louis : Le ghetto, Presses Universitaires de Grenoble, 1928

10:29 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire, Sociologie |  Facebook | | |

07/06/2012

Les classiques de la sociologie : Durkheim & Weber

  • L’institutionnalisation de la sociologie

Deux grands auteurs ont contribué à fonder théoriquement et intellectuellement la sociologie.

Leurs analyses sont à la fois marquées par le contexte dans lequel elles ont émergé et traitent des questions essentielles de la sociologie contemporaine.

Volonté d’organiser la discipline : revues, enseignement, recherche …

 

  • L’opposition classique Durkheim-Weber

Auteurs étudiés ensemble du fait du parallélisme entre leurs méthodes : deux paradigmes sont proposés. Tendance du pédagogue à les opposer. Tendance de certains auteurs à les réconcilier Boudon (1998). Tendance forte à les négliger …

Q : peut-on se passer de Durkheim & Weber pour faire de la sociologie ?

 

 

I] Emile DURKHEIM (1858-1917)

Philosophe de formation. Il cherchera à établir la sociologie comme discipline universitaire.

Sur le plan méthodologique, Durkheim a exposé sa démarche dans Les règles de la méthode sociologique (1895) véritable livre-programme de la sociologie naissante.

 

  • La démarche sociologique explicative

La sociologie doit devenir une science : ce n’est pas de la psychologie (étude des phénomènes individuels) ni de la philosophie (principes généraux issus de la méthode déductive).

Durkheim s’inspire des sciences naturelles pour exposer sa méthode : dans cette optique il prolonge l’intuition de Comte. En Allemagne, Dilthey (1883) estime que les sciences de la nature sont distinctes des sciences de l’esprit. Opposition expliquer/comprendre.

Selon Durkheim, les faits sociaux sont à la fois : collectifs, extérieurs aux individus et contraignants. C’est une vision déterministe des faits sociaux.

Pourtant l’ensemble des actes sociaux ne sont pas prédéterminés : la sociologie ne cherchera à expliquer que ceux qui le sont.

Les individus évoluent dans des institutions : des modèles culturels et comportementaux. Les normes sont intériorisées : c’est la socialisation.

Durkheim fait de la sociologie la science des institutions. Le sociologue doit étudier « les croyances et les modes de conduite institués par la collectivité ».

L’analyse des faits sociaux part donc de l’étude de la société (pas des individus) : c’est l’holisme. Les faits sociaux s’expliquent par des faits sociaux. Les motivations individuelles ne sont pas suffisantes pour analyser la société.

Durkheim pense qu’il faut considérer les faits sociaux comme des choses, de manière objective. On part du principe qu’on en ignore les caractéristiques.

Les aspects quantitatifs sont essentiels aux yeux de Durkheim : l’utilisation de statistiques favorise l’établissement de cette connaissance objective. Cela permet de proposer des modèles et de tester des hypothèses.

 

Sur le plan intellectuel Durkheim abordera de nombreux sujets : l’économie, le suicide, la pédagogie, le droit ou la religion. Trois ouvrages sont des classiques :

  • De la division du travail social (1893)

Durkheim estime que la division du travail remplit une fonction d’intégration : elle produit de la solidarité entre individus.

Il distingue deux grandes formes de solidarité :

- la solidarité mécanique : contrôle social fort et division du travail faible

- la solidarité organique : différenciation des individus et division du travail forte

La division du travail découle de la complexité des sociétés modernes.

Si la division du travail ne produit pas de solidarité, les individus sont dans une situation d’anomie. C’est la conséquence de la place prépondérante occupée par les individus.

Pour Durkheim, la société doit établir des règles qui permettent de lutter contre l’anomie.

 

  • Le suicide (1897)

Ouvrage emblématique de la méthode durkheimienne : volonté de montrer que l’acte individuel par excellence obéit à une logique sociale.

Les données statistiques ne valident pas les explications basées sur le comportement individuel : il existe des régularités qui suggèrent que le suicide est un fait social.

Durkheim met en valeur plusieurs corrélations : le taux de suicide augmente avec l’âge, il est supérieur chez les hommes, à Paris plutôt qu’en Province, en début de semaine …

Il croise le taux de suicide avec des variables sociales telles que la religion, le statut familial…

Dès lors, il n’y a pas un mais des suicides. Il faut prendre en compte deux facteurs :

- l’intégration : les liens sociaux entre individus

- la régulation : les moyens de contrôle social

Cela permet de distinguer plusieurs types de suicide :

- le suicide altruiste : des individus très intégrés en échec

- le suicide égoïste : des individus en manque d’intégration

- le suicide anomique : des individus en manque de régulation

- le suicide fataliste : des individus trop régulés

Pour Durkheim, seules des valeurs morales fortes inculquées par les groupes sociaux peuvent réduire le passage à l’acte.

Thèse solide, dont la méthodologie reste valable et qui a été prolongée.

Mais objet de critiques : quelques explications peu robustes, et minoration de la composante individuelle du suicide.

 

  • Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912)

Nouvelle tentative d’expliquer un phénomène comme un fait social.

Pourtant, Durkheim n’adopte pas la méthode qu’il a défendue : il étudie la religion de manière compréhensive (à la place du croyant).

Son analyse porte sur le totémisme : la plus simple des formes religieuses. Il constate une opposition entre sacré et profane. Le sacré est protégé par des interdits, le reste est profane.

La religion unit ceux qui adhèrent à cette croyance.

Les religions ont donc pour fonction d’élever les individus : la religion provient de la société elle même. Durkheim en déduit l’importance de la conscience collective : les sentiments particuliers s’unissent en un sentiment commun. Cela recoupe sa vision de la morale.

 

 

II] Max WEBER (1864-1920)

Juriste et économiste de formation.

 

  • La démarche sociologique individualiste et compréhensive

Sur le plan méthodologique, Weber a développé une approche compréhensive de la sociologie qu’on retrouve dans Essais sur la théorie de la science (1951). Il faut comprendre les faits sociaux pour les expliquer causalement.

Weber défend une sociologie basée sur l’individualisme méthodologique. Il faut étudier le comportement individuel pour analyser celui d’une société. Weber refuse la notion de prédéterminisme.

Ex : sa vision des classes sociales repose sur une situation objective

La méthode compréhensive consiste à faire émerger des idéaux types : la construction d’une réalité à partir de grands traits significatifs. Ce sont des formes pures qu’on ne rencontre pas en réalité (en principe).

Weber estime que les conduites s’imposent comme rationnelles. Ce processus de rationalisation entraîne un recul du religieux : c’est ce qu’il appelle le désenchantement du monde.

Il estime enfin, que le sociologue doit éviter les jugements de valeur : dans Le savant et le politique (1919) il montre que l’objectivité de la science rend nécessaire une réflexion constante sur le risque de subjectivité de l’analyse. Le savant se définit par un rapport aux valeurs. L’objet de sa recherche doit présenter un intérêt scientifique sans quoi, il ne traduira pas une connaissance objective.

 

Sur le plan intellectuel Weber a étudié de vastes questions : économie, religion, épistémologie … Il faut noter que peu d’œuvres ont été conçues comme des ouvrages à part entière : beaucoup de lettres, de cours, ou d’articles isolés forment la pensée weberienne.

Deux ouvrages sont des classiques :

  • L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1905)

Weber s’interroge sur l’apparition du capitalisme moderne et sur les valeurs qui l’accompagnent. La religion semble avoir joué un rôle particulier que Weber s’efforce d’analyser.

Pour Weber, l’éthique protestante est adaptée à l’esprit du capitalisme : cela le favorise ; ce n’est ni une condition suffisante ni nécessaire. Par extension, il montre que les valeurs catholiques sont un frein au développement du capitalisme.

Weber estime que la conception religieuse du salut est l’élément déterminant : les protestants estiment être prédestinés et doit accomplir des œuvres terrestres pour se découvrir. Or les valeurs protestantes (épargne, austérité, discipline …) correspondent aux valeurs du capitalisme.

 

  • Economie et société (1922)

Ouvrage posthume qui reprend la plupart des écrits de Weber sur les grands concepts sociologiques.

Weber distingue quatre types idéaux d’action :

- l’action rationnelle par rapport à un but

- l’action rationnelle par rapport à des valeurs

- l’action affective

- l’action traditionnelle

Il considère que les relations sociales dépendent du pouvoir et de la domination : le pouvoir est la capacité de faire triompher sa volonté ; l’autorité est la domination qui pousse à l’obéissance.

Il en déduit trois formes de domination, qui fondent la légitimité :

- la domination charismatique

- la domination traditionnelle

- la domination bureaucratique (idéal type : la bureaucratie)

 

Conclusion :

Opposition classique entre Durkheim & Weber sur la méthode … mais volonté commune d’établir la sociologie théorique et empirique qui permet de réconcilier les approches.

 

Références :

BOUDON, Raymond : Etudes sur les sociologues classiques, Puf, 1998

DILTHEY, Wilhelm : Critique de la raison historique Introduction aux sciences de l’esprit, Cerf, 1992

DURKHEIM, Emile : De la division du travail social, Puf, 1893

DURKHEIM, Emile : Les règles de la méthode sociologique, Puf, 1895

DURKHEIM, Emile : Le suicide, Puf,1897

DURKHEIM, Emile : Les formes élémentaires de la vie religieuse, Puf, 1912

WEBER, Max : Essais sur la théorie de la science, Pocket, 1992

WEBER, Max : Le savant et le politique, La Découverte, 2003

WEBER, Max : L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Gallimard, 2003

WEBER, Max : Economie et société, Pocket, 2003

15:31 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire, Sociologie |  Facebook | | |