14/06/2012

La tradition sociologique de Chicago

Comme souvent, utiliser le terme « école de Chicago» ne correspond pas à une réalité formelle, mais plus à une construction pédagogique. Pour Chapoulie (2001) il est plus correct d’évoquer la « tradition » de Chicago pour mettre en valeur les points communs d’un ensemble de travaux très divers.

Les auteurs qu’on peut rattacher à ce courant sont également très nombreux : certains y ont enseigné, y ont été étudiants, y ont un collaborateur. Tellement variés que certaines études sont rattachées à l’école de Chicago de manière un peu abusive.

 

  • Contexte

La sociologie américaine bénéficie de la souplesse du fonctionnement universitaire aux USA : elle est financée par des fonds privés (Rockefeller à Chicago).

Elle répond à de grands bouleversements sociaux : urbanisme naissant, flux migratoires, violence, crime organisé … caractéristiques de la ville de Chicago.

La sociologie de Chicago cherche à fournir une réelle expertise sur les questions sociales qui se posent en Amérique à partir des années 20. La sociologie se penche sur des questions polémiques sans a priori moral.

 

  • Thématiques

Après la deuxième guerre mondiale, deux grands pôles dominent la sociologie : Harvard avec Parsons (ambition théorique forte) et Columbia avec Lazarsfeld (ambition quantitative forte). Alors que dans le même temps la sociologie européenne est quasiment dans le coma, l’école de Chicago va essayer de réaffirmer sa spécificité.

La tradition sociologique de Chicago est marquée par un travail sur les sujets délaissés par les analyses classiques : la déviance, l’ethnicité, les professions … De plus, elle va utiliser une approche méthodologique originale pour étudier ces nouvelles problématiques.

 

  • Méthodologie

Le point le plus marquant de la sociologie défendue par l’école de Chicago est l’importance de l’approche qualitative : les récits de vie, l’observation participante, le travail de terrain … sont les outils privilégiés de ce courant.

Il serait pourtant abusif de réduire cette tradition à ceci : les sociologues de Chicago ont développé également des statistiques sociales et des travaux quantitatifs.

Q : quels sont les changements introduits par l’école de Chicago dans la façon de penser la société ?

 

 

I] La ville

L’école de Chicago a introduit la question de la ville dans la sociologie en insistant sur ses nombreux aspects sociaux. En effet, c’est un des traits marquants de la société du XXe siècle : le développement de la vie urbaine.

 

  • Une réflexion emblématique de l’école de Chicago

Cette thématique permet de synthétiser une grande partie des apports de la tradition de Chicago :

- la psychologie sociale : insistance sur les interactions collectives

- l’anthropologie : pour décrire des groupes sociaux il faut aller sur le terrain

- la biologie : étude des processus de concurrence/coexistence entre espèces

La tradition de Chicago est à l’origine de l’écologie urbaine : selon Park, les villes sont découpées en zones du fait d’un processus d’une compétition pour l’espace entre communautés d’immigrants. Chaque groupe cherchant à s’implanter et à diffuser sa culture.

Dès lors, on peut découper une ville en aires géographiques : la répartition des territoires dépend des fonctions économiques ou sociales que jouent les quartiers sur les différents groupes sociaux. Les communautés agissent dans deux directions, Wirth (1928) :

- elles s’adaptent à leur environnement urbain

- elles cherchent à le modifier à leur profit

 

  • La dynamique urbaine

Park & Burgess considèrent que la sociologie urbaine suit un cycle : désorganisation / invasion / réorganisation. Cela découle principalement d’un affaiblissement du contrôle social : les groupes primaires tels que la famille ou la religion sont moins efficaces dans un cadre urbain pour imposer des normes sociales. Ainsi les trois étapes sont :

- une désorganisation sociale : la rupture avec les normes établies précédemment

- une invasion : l’apparition d’individus ayant de nouvelles valeurs

- une réorganisation : l’institution d’un nouveau contrôle social

Comme le soulignent Grafmeyer & Joseph (1984) la naissance de cette nouvelle discipline (l’écologie urbaine) est assimilable à une expérience de laboratoire : elle permet de penser des processus sociaux essentiels tels que le conflit ou l’assimilation. Cette analyse retrouve tout son sens avec les émeutes urbaines récentes américaines, anglaises, françaises … (grecques).

 

 

II] La désorganisation sociale

L’école de Chicago a produit de nombreuses études traitant de la désorganisation sociale. Elle porte beaucoup d’intérêt aux phénomènes sociaux marqués par des dysfonctionnements.

Il y a désorganisation quand les groupes sont peu influencés par des normes ou des valeurs.

On peut distinguer deux domaines marqués par la désorganisation :

 

  • La criminalité

L’école de Chicago a mené des enquêtes sur les gangs ou la prostitution dont les conclusions sont novatrices : ces comportements découlent d’un affaiblissement du lien social dans les communautés. La désorganisation est liée aux changements induits par le développement de la vie urbaine.

La criminalité et la délinquance permettent de lutter contre la désorganisation : le groupe offre une solidarité que la société ne donne plus. De même, le gang identifie des ennemis (autres gangs, autorités) ce qui renforce les interactions donnant un sens à l’appartenance au groupe.

La criminalité est indissociable de l’écologie urbaine : la compétition pour l’espace permet de localiser les groupes de jeunes délinquants ou la criminalité organisée.

Sutherland (1937) montre notamment le rôle joué par la reconnaissance du statut de voleur par les autres. Toutefois, le lien entre pauvreté et criminalité est relativisé par la mise en valeur, par le même Sutherland (1949) de la criminalité en col blanc qui repose sur des principes identiques.

 

  • Les professions

L’école de Chicago se penche sur des professions négligées par les autres sociologues : les musiciens de jazz, les étudiants, les petits entrepreneurs.

Dans le cadre d’analyse interactionniste, la tradition de Chicago cherche à analyser par un travail de terrain minutieux ce qui permet aux métiers de fonctionner ou non.

Les travaux de Hughes (1984) sur les étudiants en médecine montrent la construction de leur profession : le métier s’apprend dans une interaction reposant sur la subjectivité des personnes.

Ex : gérer les routines, gérer les urgences …

Becker (1963) étudie les musiciens de jazz et la manière dont ils utilisent la déviance pour s’affirmer de manière collective. Transgresser la norme devient la norme. C’est un processus qui suit plusieurs étapes et implique une certaine complexité, les facteurs associés à une carrière déviante ne sont pas utiles pour comprendre le phénomène une fois pour toute.

Enfin Strauss (1992) montre que le statut associé à une profession découle des stratégies mises en œuvre par les individus : l’essentiel est d’être reconnu comme un bloc à l’extérieur de la profession, même si les différences internes sont fortes. Ex : médecins, professeurs.

 

III] L’immigration

C’est le troisième grand sujet introduit dans la réflexion sociale par l’école de Chicago.

Il est indissociable de l’analyse de la ville ou de la désorganisation : les problèmes posés par les notions de race ou d’ethnicité doivent être étudiés sociologiquement.

Les sociologues de la tradition de Chicago réfutent l’approche biologique postulant une inégalité raciale et considèrent que les migrants doivent être étudiés de manière différente.

Ainsi ce sont les travaux de Thomas & Znaniecki sur le paysan polonais qui synthétisent l’apport de l’école de Chicago :

- pour comprendre les processus sociaux, il faut des données quantitatives et qualitatives : ils privilégient l’approche biographique (le récit de vie) pour interpréter des données

- les migrants forment un groupe dont la situation sociale découle de trois facteurs : leurs valeurs, leurs attitudes (conscience de groupe) et la définition de la situation (càd l’interprétation subjective de leur état)

- la désorganisation sociale (terme popularisé par ces auteurs) qui résulte de la confrontation entre un nouvel environnement (la ville américaine moderne) et un comportement collectif (groupe d’étrangers)

 

Conclusion :

L’école de Chicago correspond à plusieurs périodes, plusieurs courants dont les traits communs sont simples : un goût prononcé pour l’analyse de terrain reposant sur le plus grand nombre d’informations possible. Elle a donc une fécondité exceptionnelle (aujourd’hui encore) mais risque de devenir un label fourre-tout.

 

Références :

BECKER, Howard : Outsiders, Métailé, 1963

CHAPOULIE, Jean-Michel : La tradition sociologique de Chicago, Seuil, 2001

COULON, Alain : L’école de Chicago, Puf, 1992

GRAFMEYER, Yves & JOSEPH, Isaac dir. : L’école de Chicago, Aubier, 1984

HUGHES, Everett : Le regard sociologique, Editions de l’EHESS, 1984

PARK, Robert & BURGESS, Ernest : The city, University of Chicago Press, 1925

STRAUSS, Anselm : La trame de la négociation, L’Harmattan, 1992

SUTHERLAND, Edwin : Le voleur professionnel, Editions Spes, 1937

SUTHERLAND, Edwin : White collar crime, Yale University Press, 1949

THOMAS, William & ZNANIECKI, Florian : Le Paysan polonais, Armand Colin, 1974

THOMAS, William & ZNANIECKI, Florian : Fondation de la sociologie américaine, L’Harmattan, 1974

WIRTH, Louis : Le ghetto, Presses Universitaires de Grenoble, 1928

10:29 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire, Sociologie |  Facebook | | |

07/06/2012

Les classiques de la sociologie : Durkheim & Weber

  • L’institutionnalisation de la sociologie

Deux grands auteurs ont contribué à fonder théoriquement et intellectuellement la sociologie.

Leurs analyses sont à la fois marquées par le contexte dans lequel elles ont émergé et traitent des questions essentielles de la sociologie contemporaine.

Volonté d’organiser la discipline : revues, enseignement, recherche …

 

  • L’opposition classique Durkheim-Weber

Auteurs étudiés ensemble du fait du parallélisme entre leurs méthodes : deux paradigmes sont proposés. Tendance du pédagogue à les opposer. Tendance de certains auteurs à les réconcilier Boudon (1998). Tendance forte à les négliger …

Q : peut-on se passer de Durkheim & Weber pour faire de la sociologie ?

 

 

I] Emile DURKHEIM (1858-1917)

Philosophe de formation. Il cherchera à établir la sociologie comme discipline universitaire.

Sur le plan méthodologique, Durkheim a exposé sa démarche dans Les règles de la méthode sociologique (1895) véritable livre-programme de la sociologie naissante.

 

  • La démarche sociologique explicative

La sociologie doit devenir une science : ce n’est pas de la psychologie (étude des phénomènes individuels) ni de la philosophie (principes généraux issus de la méthode déductive).

Durkheim s’inspire des sciences naturelles pour exposer sa méthode : dans cette optique il prolonge l’intuition de Comte. En Allemagne, Dilthey (1883) estime que les sciences de la nature sont distinctes des sciences de l’esprit. Opposition expliquer/comprendre.

Selon Durkheim, les faits sociaux sont à la fois : collectifs, extérieurs aux individus et contraignants. C’est une vision déterministe des faits sociaux.

Pourtant l’ensemble des actes sociaux ne sont pas prédéterminés : la sociologie ne cherchera à expliquer que ceux qui le sont.

Les individus évoluent dans des institutions : des modèles culturels et comportementaux. Les normes sont intériorisées : c’est la socialisation.

Durkheim fait de la sociologie la science des institutions. Le sociologue doit étudier « les croyances et les modes de conduite institués par la collectivité ».

L’analyse des faits sociaux part donc de l’étude de la société (pas des individus) : c’est l’holisme. Les faits sociaux s’expliquent par des faits sociaux. Les motivations individuelles ne sont pas suffisantes pour analyser la société.

Durkheim pense qu’il faut considérer les faits sociaux comme des choses, de manière objective. On part du principe qu’on en ignore les caractéristiques.

Les aspects quantitatifs sont essentiels aux yeux de Durkheim : l’utilisation de statistiques favorise l’établissement de cette connaissance objective. Cela permet de proposer des modèles et de tester des hypothèses.

 

Sur le plan intellectuel Durkheim abordera de nombreux sujets : l’économie, le suicide, la pédagogie, le droit ou la religion. Trois ouvrages sont des classiques :

  • De la division du travail social (1893)

Durkheim estime que la division du travail remplit une fonction d’intégration : elle produit de la solidarité entre individus.

Il distingue deux grandes formes de solidarité :

- la solidarité mécanique : contrôle social fort et division du travail faible

- la solidarité organique : différenciation des individus et division du travail forte

La division du travail découle de la complexité des sociétés modernes.

Si la division du travail ne produit pas de solidarité, les individus sont dans une situation d’anomie. C’est la conséquence de la place prépondérante occupée par les individus.

Pour Durkheim, la société doit établir des règles qui permettent de lutter contre l’anomie.

 

  • Le suicide (1897)

Ouvrage emblématique de la méthode durkheimienne : volonté de montrer que l’acte individuel par excellence obéit à une logique sociale.

Les données statistiques ne valident pas les explications basées sur le comportement individuel : il existe des régularités qui suggèrent que le suicide est un fait social.

Durkheim met en valeur plusieurs corrélations : le taux de suicide augmente avec l’âge, il est supérieur chez les hommes, à Paris plutôt qu’en Province, en début de semaine …

Il croise le taux de suicide avec des variables sociales telles que la religion, le statut familial…

Dès lors, il n’y a pas un mais des suicides. Il faut prendre en compte deux facteurs :

- l’intégration : les liens sociaux entre individus

- la régulation : les moyens de contrôle social

Cela permet de distinguer plusieurs types de suicide :

- le suicide altruiste : des individus très intégrés en échec

- le suicide égoïste : des individus en manque d’intégration

- le suicide anomique : des individus en manque de régulation

- le suicide fataliste : des individus trop régulés

Pour Durkheim, seules des valeurs morales fortes inculquées par les groupes sociaux peuvent réduire le passage à l’acte.

Thèse solide, dont la méthodologie reste valable et qui a été prolongée.

Mais objet de critiques : quelques explications peu robustes, et minoration de la composante individuelle du suicide.

 

  • Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912)

Nouvelle tentative d’expliquer un phénomène comme un fait social.

Pourtant, Durkheim n’adopte pas la méthode qu’il a défendue : il étudie la religion de manière compréhensive (à la place du croyant).

Son analyse porte sur le totémisme : la plus simple des formes religieuses. Il constate une opposition entre sacré et profane. Le sacré est protégé par des interdits, le reste est profane.

La religion unit ceux qui adhèrent à cette croyance.

Les religions ont donc pour fonction d’élever les individus : la religion provient de la société elle même. Durkheim en déduit l’importance de la conscience collective : les sentiments particuliers s’unissent en un sentiment commun. Cela recoupe sa vision de la morale.

 

 

II] Max WEBER (1864-1920)

Juriste et économiste de formation.

 

  • La démarche sociologique individualiste et compréhensive

Sur le plan méthodologique, Weber a développé une approche compréhensive de la sociologie qu’on retrouve dans Essais sur la théorie de la science (1951). Il faut comprendre les faits sociaux pour les expliquer causalement.

Weber défend une sociologie basée sur l’individualisme méthodologique. Il faut étudier le comportement individuel pour analyser celui d’une société. Weber refuse la notion de prédéterminisme.

Ex : sa vision des classes sociales repose sur une situation objective

La méthode compréhensive consiste à faire émerger des idéaux types : la construction d’une réalité à partir de grands traits significatifs. Ce sont des formes pures qu’on ne rencontre pas en réalité (en principe).

Weber estime que les conduites s’imposent comme rationnelles. Ce processus de rationalisation entraîne un recul du religieux : c’est ce qu’il appelle le désenchantement du monde.

Il estime enfin, que le sociologue doit éviter les jugements de valeur : dans Le savant et le politique (1919) il montre que l’objectivité de la science rend nécessaire une réflexion constante sur le risque de subjectivité de l’analyse. Le savant se définit par un rapport aux valeurs. L’objet de sa recherche doit présenter un intérêt scientifique sans quoi, il ne traduira pas une connaissance objective.

 

Sur le plan intellectuel Weber a étudié de vastes questions : économie, religion, épistémologie … Il faut noter que peu d’œuvres ont été conçues comme des ouvrages à part entière : beaucoup de lettres, de cours, ou d’articles isolés forment la pensée weberienne.

Deux ouvrages sont des classiques :

  • L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1905)

Weber s’interroge sur l’apparition du capitalisme moderne et sur les valeurs qui l’accompagnent. La religion semble avoir joué un rôle particulier que Weber s’efforce d’analyser.

Pour Weber, l’éthique protestante est adaptée à l’esprit du capitalisme : cela le favorise ; ce n’est ni une condition suffisante ni nécessaire. Par extension, il montre que les valeurs catholiques sont un frein au développement du capitalisme.

Weber estime que la conception religieuse du salut est l’élément déterminant : les protestants estiment être prédestinés et doit accomplir des œuvres terrestres pour se découvrir. Or les valeurs protestantes (épargne, austérité, discipline …) correspondent aux valeurs du capitalisme.

 

  • Economie et société (1922)

Ouvrage posthume qui reprend la plupart des écrits de Weber sur les grands concepts sociologiques.

Weber distingue quatre types idéaux d’action :

- l’action rationnelle par rapport à un but

- l’action rationnelle par rapport à des valeurs

- l’action affective

- l’action traditionnelle

Il considère que les relations sociales dépendent du pouvoir et de la domination : le pouvoir est la capacité de faire triompher sa volonté ; l’autorité est la domination qui pousse à l’obéissance.

Il en déduit trois formes de domination, qui fondent la légitimité :

- la domination charismatique

- la domination traditionnelle

- la domination bureaucratique (idéal type : la bureaucratie)

 

Conclusion :

Opposition classique entre Durkheim & Weber sur la méthode … mais volonté commune d’établir la sociologie théorique et empirique qui permet de réconcilier les approches.

 

Références :

BOUDON, Raymond : Etudes sur les sociologues classiques, Puf, 1998

DILTHEY, Wilhelm : Critique de la raison historique Introduction aux sciences de l’esprit, Cerf, 1992

DURKHEIM, Emile : De la division du travail social, Puf, 1893

DURKHEIM, Emile : Les règles de la méthode sociologique, Puf, 1895

DURKHEIM, Emile : Le suicide, Puf,1897

DURKHEIM, Emile : Les formes élémentaires de la vie religieuse, Puf, 1912

WEBER, Max : Essais sur la théorie de la science, Pocket, 1992

WEBER, Max : Le savant et le politique, La Découverte, 2003

WEBER, Max : L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Gallimard, 2003

WEBER, Max : Economie et société, Pocket, 2003

15:31 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire, Sociologie |  Facebook | | |

18/05/2012

Les fondateurs de la sociologie

Auteurs qui ne faisaient pas de la sociologie … ou alors sans le savoir.

Application a posteriori, car réflexions restent actuelles ; méthodes également.

Quatre grands auteurs : Montesquieu, Comte, Tocqueville & Marx.

Q : Leur questionnement permet-il de raisonner sur les sociétés actuelles ?

 

 

I] Montesquieu (1689-1755)

 

  • Une réflexion politique sur la société

Montesquieu analyse « l’esprit des lois », càd l’organisation juridique de la vie sociale.

Certaines lois sont naturelles : elles existent sans intervention humaine ; les autres sont positives : elles sont le fait des hommes.

Comme les lois humaines sont très diverses, Montesquieu cherche à les expliquer et à les analyser au regard de la raison.

Toute loi doit pouvoir se comprendre en fonction d’un contexte historique et social : Montesquieu évoque les nombreux facteurs à prendre en compte dans cette optique.

- géographie

- démographie

- économie

- culture (ex : religion)

 

  • Une analyse des rapports sociaux

Montesquieu mobilise la sociologie quand il propose des typologies des lois ou des gouvernements.

Ex : les régimes fondés sur l’assentiment, l’intérêt ou la crainte

Son analyse évoque également les aspects moraux des sociétés.

Ex : la liberté doit être protégée contre le pouvoir

De plus, sur le plan méthodologique, Montesquieu utilise une méthode comparative consistant à puiser dans l’histoire ses exemples.

Ex : Rome antique, modèle anglais

Son approche de la politique repose sur le changement social : il cherche à comprendre comment des régimes s’affirment puis disparaissent pour en tirer des conséquences. D’où une défense du libéralisme, de l’équilibre des pouvoirs, du rôle du commerce

Originalité de l’œuvre : son influence à l’extérieur de la France …

 

 

II] Comte (1798-1857)

 

  • Fonder la sociologie comme science

Comte est le créateur du terme « sociologie ». C’est un philosophe qui considère qu’on peut expliquer de manière scientifique l’ensemble des facultés humaines et de leurs réalisations dans le cadre d’une connaissance de l’évolution historique. C’est le positivisme.

Comte est l’auteur d’une œuvre monumentale et foisonnante car reposant sur un projet particulièrement ambitieux : dépasser les sciences existantes pour les unifier.

La sociologie est une théorie de la connaissance : elle relie l’esprit humain et la réalité de manière plus efficace que la théologie ou la métaphysique. Le positivisme se fixe comme objectif de faire émerger les lois sociales qui décriront la formation du réel ( !!!).

Comte distingue ainsi entre la croyance (théologie), l’abstraction (métaphysique) et la réalité.

Analyse qui illustre l’affirmation institutionnelle de la sociologie en France.

Ainsi, la vérité se découvre par un effort d’apprentissage. La connaissance étant limitée par la constitution de l’esprit humain, mais tend à obtenir des résultats toujours meilleurs.

La philosophie de Comte peut être qualifiée d’évolutionniste : les problèmes sociaux sont résolus progressivement car ils sont assujettis à des lois naturelles invariables.

 

  • Une vision holiste de la société

La société doit donc pouvoir s’étudier de manière positive, c’est le but de la sociologie, la « physique sociale ». La morale et la politique découlent donc d’un ordre social naturel.

Comte utilise la méthode inductive pour décrire cet ordre social : à partir de faits particuliers établis empiriquement on établit des principes généraux.

Comte est ainsi le premier penseur qu’on puisse qualifier de holiste : la société n’est pas une somme d’individus, analyser le comportement d’une personne isolée n’a pas de sens.

La critique de l’individualisme est très marquée dans l’œuvre d’Auguste Comte : sans nier le rôle des actions individuelles, il faut nécessairement analyser la société dans son ensemble pour comprendre les lois de l’ordre social.

Ainsi, Comte estime que les règles sociales doivent être acceptées par les individus : un consensus est nécessaire à l’ordre social. L’interdépendance des individus dans une société revient à minorer la place de l’égoïsme.

Dans cette optique l’éducation joue un rôle essentiel pour que la morale et la politique fondent un ordre social positiviste : le progrès humain est nécessaire à la dynamique de l’ordre social.

Comte met donc en valeur la place de l’opinion dans la sociologie : la pensée positive doit permettre de faire émerger la connaissance.

 

 

III] Tocqueville (1805-1859)

 

  • Sociologue de la modernité

Notamment par ses sujets d’étude : le passage de l’Ancien régime à la Révolution ou la mise en place de la démocratie américaine.

Mais Tocqueville ne cherche nullement à construire un système : il analyse les différents facteurs sociaux qui entraînent les phénomènes qu’il étudie.

Sur le plan méthodologique, Tocqueville mobilise une approche comparative. La tendance à l’égalité qu’il met en valeur n’est pas un phénomène historique inéluctable, mais peut s’interpréter comme la conjonction de plusieurs facteurs généraux : l’absence de mobilité sociale dans l’Ancien régime, le développement des connaissances d’une élite intellectuelle, l’enrichissement des bourgeois … favorisent l’idée de mérite individuel.

De même certains facteurs particuliers interviennent : le pouvoir royal absolu, la philosophie puritaine des pères fondateurs …

Ainsi Tocqueville explique les faits sociaux par une pluralité de facteurs d’importance variable : c’est par comparaison spatiale et temporelle qu’on peut comprendre des phénomènes et leurs conséquences.

Ex : la société américaine égalitaire favorise la religion car celle ci est une condition de l’égalité alors que la société française considère la religion comme un pouvoir contraignant.

Tocqueville s’efforce de faire apparaître les motifs de l’action humaine : c’est une sociologie de la connaissance, car toute action obéit à une logique qu’il appartient de découvrir.

Forte influence sur les travaux de Mendras ou de Boudon.

 

  • Sociologue du changement social

Ainsi la société égalitaire est basée sur plusieurs facteurs.

- l’individualisme : la situation sociale s’explique par la personne

- la matérialisme : le goût pour les richesses

- les mœurs : l’adoucissement des relations (sympathie)

- l’inquiétude : les positions sociales sont incertaines

Pour Tocqueville, il n’existe pas d’association systématique entre cette configuration et l’égalité.

Il montre que la société subit plusieurs tendances, parfois antagonistes, entre liberté et égalité. Or selon lui, le libéralisme est la clé de l’organisation sociale.

Ainsi Tocqueville met en valeur certaines clés de la sociologie moderne : les faits sociaux sont explicables de manière non déterministes (ex : révolution ou non) ; la mobilité sociale est un facteur essentiel pour comprendre la société.

 

 

IV] Marx (1818-1883)

 

  • Une sociologie de la domination

Marx prolonge l’approche de Comte, notamment sa vision historique de la société. Mais alors que Comte insiste sur le progrès social, Marx considère que la société se fonde sur la lutte des classes.

Pour Marx la liberté est conditionnée au niveau de richesse : cela induit une hiérarchisation des conditions de l’action sociale. Les moyens sont nécessaires aux fins, il n’y a pas d’autonomie des individus par rapports aux moyens de production.

Marx se base sur le matérialisme historique et la dialectique : l’histoire a un sens (celui de l’exploitation) et repose sur des contradictions. Il va donc s’appuyer sur l’histoire pour mettre en valeur l’existence de classes sociales dépendant de la propriété des moyens de production, et leurs luttes pour posséder ces moyens.

 

  • Une société de classes

La lutte des classes permet d’expliquer à la fois les comportements et les croyances :

- les comportements : les capitalistes cherchent à exploiter les travailleurs et à les maintenir dans une situation de dépendance (prolétaires), alors que la classe ouvrière doit s’émanciper et s’approprier les moyens de produire la richesse

- les croyances : l’exploitation capitaliste tend à justifier sa domination sur la plan idéologique en s’appuyant sur l’appareil d’état pour imposer ses valeurs et défendre ses intérêts.

Marx a posé des questions essentielles à la sociologie mais a fait l’objet de réinterprétations, de simplifications … le marxisme n’est pas Marx.

De plus, il défend une vision déterministe de la société, même si dans les faits les problèmes posés existent toujours.

 

Conclusion :

Analyses dépassées mais indépassables. Toutes sont à l’origine des grands courants actuels ou permettent de se positionner.

 

Références :

COMTE, Auguste : Cours de philosophie positive, Flammarion, 1839

MARX, Karl : Manuscrits de 1844, Flammarion, 1932

MARX, Karl & ENGELS, Friedrich : L’idéologie allemande, Nathan, 1846

MARX, Karl : Misère de la philosophie, Payot, 1847

MARX, Karl & ENGELS, Friedrich : Manifeste du Parti communiste, Flammarion, 1848

MARX, Karl : Contribution à la critique de l’économie politique, Editions sociales, 1859

MARX, Karl : Les luttes de classes en France, Gallimard, 1850

MARX, Karl : Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Editions sociales, 1852

MARX, Karl : Le capital Livre I, Puf, 1867

MARX, Karl : La guerre civile en France, Editions sociales, 1871

MONTESQUIEU : Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, Flammarion, 1734

MONTESQUIEU : De l’esprit des lois, Flammarion, 1748

TOCQUEVILLE, Alexis de : De la démocratie en Amérique I, Gallimard, 1835

TOCQUEVILLE, Alexis de : De la démocratie en Amérique II, Gallimard, 1840

TOCQUEVILLE, Alexis de : L’ancien régime et la révolution, Gallimard, 1856

19:18 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire, Sociologie |  Facebook | | |