12/07/2012

Les nouveaux classiques de la sociologie : Bourdieu & Boudon

 Opposition classique de deux auteurs qui incarnent des pensées et des méthodes sociologiques antagonistes. Permet de dépasser leur approche par une synthèse pédagogique …

Mais la réalité est beaucoup plus fine : Bourdieu était plutôt opposé à la sociologie de Crozier qui ne comportait aucune critique sociale ; Boudon tentait simplement de penser la sociologie en termes de modèles sans recourir à l’approche trop générale de structure … Ainsi leurs sociologies ne sont pas incompatibles, elles sont souvent complémentaires.

Ex : l’éducation ou la sociologie économique

L’opposition se fonde plus sur les aspects politiques de leurs pensées et les conséquences à tirer en termes d’action.

Bourdieu & Boudon sont aujourd’hui deux références internationales de la sociologie.

Q : comment expliquer la fécondité de leurs analyses ?

 

 

I] Pierre BOURDIEU (1930-2002)

Parcours intéressant : fils de paysan béarnais, il intègre l’ENS, devient professeur d’université puis au Collège de France. Proche de Raymond Aron, leur rupture intellectuelle date de mai 68 pour des raisons politiques. Auteur le plus cité en sciences sociales (avec Michel Foucault), fondateur d’une véritable école de recherche autour d’une revue (ARSS) et d’un projet éditorial.

On peut toutefois isoler la dernière partie de sa carrière : à partir de 1995 la sociologie laisse de plus en plus place à l’engagement politique.

Sa pensée a reçu plusieurs appellations : structuralisme génétique (Ansart), sociologie critique structuralisme constructiviste (Bourdieu) … et de nombreuses critiques.

 

  • Epistémologie

La sociologie scientifique doit aboutir à un discours objectif sur le social : la première mission du sociologue est de rompre avec ses préjugés, ses prénotions ou ses valeurs.

On retrouve des éléments de pensée de Bachelard : les faits sont construits, il faut mettre en place des dispositifs expérimentaux qui permettent de les évaluer (de les constater).

Ce postulat en fera un opposant au relativisme ou au marxisme : la sociologie doit concilier à la fois empirisme et théorie, pour dépasser l’opinion commune. (cf. Merton)

Bourdieu estime que le sociologue doit faire œuvre de réflexivité : rapporter son analyse à sa propre trajectoire sociale. Critique souvent portée à Bourdieu lui même, mais plusieurs ouvrages sont venus réaliser cette auto-analyse.

La sociologie bourdieusienne considère que les agents ont des pratiques qui sont déterminées par leurs structures mentales. Les comportements obéissent à des raisons cachées que le sociologue doit mettre en valeur. Refus du psychologisme. Il faut étudier le sens des pratiques sociales, d’où le terme « agents ».

Ainsi pour Bourdieu, la sociologie et l’anthropologie ne diffèrent pas par leurs méthodes mais par leur objet : société moderne / traditionnelle.

 

  • Concepts

Bourdieu emprunte ces principaux outils d’analyse au vocabulaire économique pour les détourner.

Méthode liée à une critique de l’impérialisme économique (l’économisme) incarné par Becker qui cherche à expliquer tout le social.

- le capital : ensemble de ressources rares et de pouvoirs effectivement utilisables. Capital économique : facteurs de production, biens et revenus. Capital culturel : dispositions intellectuelles, qualifications et biens culturels. Capital symbolique : honneur, prestige et réputation. Capital social : réseau de relations d’un individu.

- les champs : espace de relations entre individus ou institutions en compétition pour un enjeu identique. Chaque champ est structuré par des positions dominantes. Ex : sport, mode, travail, famille, école … Les agents mettent en oeuvre des stratégies pour dominer un champ. (Analogie avec le marché).

- l’habitus : système de dispositions durables acquis par l’individu au cours du processus de socialisation. Notion qui permet de montrer l’influence des structures du monde social et les stratégies des agents pour les modifier. Les éléments constitutifs de l’habitus sont variables : classe, famille, histoire perso.

- les classes sociales : elles découlent des positions des agents dans les différents champs et des luttes pour imposer leur domination. Les classes sociales sont construites et découlent des positions dans l’espace social.

- la domination : les classes dominantes utilisent leur position pour accroître leurs avantages. Pour Bourdieu c’est le produit d’une violence symbolique : les dominants doivent estimer légitimes les fondements de leur domination et les dominés accepter cette domination.

 

  • Analyses

- Les stratégies matrimoniales : étude de la parenté en Kabylie ou du mariage dans la société paysanne béarnaise (2002). Les comportements matrimoniaux reposent sur des actions stratégiques contraintes par les habitus et la distribution inégale des ressources.

- La sociologie de l’éducation : étude des étudiants et de leur culture (1964), du système d’enseignement (1970) ou des grandes écoles (1984). Le capital culturel dont sont dotés les étudiants des classes dominantes leur permettent de mieux réussir leur cursus. La culture scolaire et la pédagogie légitiment la culture de la classe dominante : l’habitus doit concorder avec le capital culturel. Les classes dominantes constituent une noblesse d’Etat (1989) puisque les élites universitaires et économiques suivent un même parcours de légitimation.

- Les pratiques culturelles : étude du goût et du jugement (1979), de la fréquentation des musées (1966) ou de la photographie (1964). La notion de goût est le produit de conditions sociales : chaque classe essaye de se distinguer des autres. Les classes dominantes tentent de légitimer leurs goûts : la visite des musées permet également de se distinguer. Analyse appliquée à la photo ou la littérature (1992).

- Sociologie de la domination : domination masculine (1998) par incorporation de la domination dans les habitus, domination symbolique (diplômes, médias …), domination économique (patronat, construction sociale des marchés), la misère du monde (1993) entretiens de dénonciation et de mise à jour de la domination.

 

 

II] Raymond BOUDON

Sociologue représentant majeur de l’individualisme méthodologique.

Réflexion sur les mathématiques en sciences sociales (prolonge Lazarsfeld).

Travail sur les classiques de la sociologie et l’unité de leur démarche.

 

  • L’individualisme méthodologique

Repose sur une critique du holisme : la sociologie se doit de prendre en compte les individus, le structuralisme et le fonctionnalisme ignorent les rôles des personnes et ne permettent donc pas d’expliquer et de comprendre les faits sociaux. Ils ne s’imposent pas aux individus.

D’ailleurs Boudon opère une relecture des classiques (Marx ou Durkheim) en insistant sur les aspects individualistes de leurs approches qui ont été minorés.

Les faits sociaux sont la somme d’actions individuelles soumises à des contraintes.

Les acteurs sociaux sont rationnels en principe.

La compréhension des faits sociaux repose sur des modèles qui mobilisent des idéaux types.

La difficulté de l’analyse sociale provient de l’agrégation des comportements individuels : la somme des comportements peut déboucher sur des effets pervers (1977), càd non désirés.

 

  • Analyses

- L’inégalité des chances (1973) : chacun trouve un intérêt personnel à poursuivre des études pour améliorer sa situation. Mais cela entraîne comme effet pervers une augmentation de la compétition scolaire : le coût des études s’accroît, ce qui pénalise les individus qui ne possèdent pas les ressources adaptées. En effet, la démocratisation scolaire doit être accompagnée d’une augmentation des positions sociales élevées, qui dépendent d’autres facteurs. Cela ne favorise donc pas la mobilité sociale.

- Le changement social : rejet des théories déterministes. Il n’existe pas de lois générales de l’évolution. Le changement social provient de l’innovation ou du hasard : c’est la place du désordre (1984). Les théories du changement doivent prendre en considération la complexité du social et donc rester locales, partielles et datées.

- Les croyances collectives : il peut être rationnel de croire en des idéologies, càd des idées fausses ou douteuses (1986). En fonction de la culture des individus ou de leur place dans la société, des croyances irrationnelles prennent un sens (1990). Ex : la théorie économique du développement repose sur des hypothèses qui ne sont pas clairement énoncées.

- Le sens des valeurs : Boudon critique le relativisme (1995). Les valeurs morales se fondent sur de bonnes raisons : les jugements de valeur sont liés à des jugements de fait évaluables de manière objective.

 

Conclusion :

Analyses foisonnantes ; véritables systèmes de pensée ; grilles de lectures sociales.

Mais nombreuses critiques possibles (voir au sein des thèmes abordés).

 

Références :

ANSART, Pierre : Les sociologies contemporaines, Seuil, 1990

BOUDON, Raymond : Les mathématiques en sociologie, Puf, 1971

BOUDON, Raymond : L’inégalité des chances, Armand Colin, 1973

BOUDON, Raymond : Effet pervers et ordre social, Puf, 1977

BOUDON, Raymond : La logique du social, Hachette, 1979

BOUDON, Raymond : La place du désordre, Puf, 1984

BOUDON, Raymond : L’idéologie, Fayard, 1986

BOUDON, Raymond : L’art de se persuader, Fayard, 1990

BOUDON, Raymond : Le juste et le vrai, Fayard, 1995

BOUDON, Raymond : Etudes sur les sociologues classiques, Puf, 1998

BOUDON, Raymond : Le sens des valeurs, Fayard, 1999

BOUDON, Raymond : Etudes sur les sociologues classiques II, Puf, 2000

BOUDON, Raymond : Déclin des valeurs ? Déclin de la morale ?, Puf, 2002

BOUDON, Raymond : Raison, bonnes raisons, Puf, 2003

BOURDIEU, Pierre & PASSERON, Jean-Claude : Les héritiers, Minuit, 1964

BOURDIEU, Pierre ; BOLTANSKI, Luc ; CASTEL, Robert & CHAMBOREDON, Jean-Claude : Un art moyen, Minuit, 1964

BOURDIEU, Pierre & DARBEL, Alain : L’amour de l’art, Minuit, 1966

BOURDIEU, Pierre & PASSERON, Jean-Claude : La reproduction, Minuit, 1970

BOURDIEU, Pierre : La distinction, Minuit, 1979

BOURDIEU, Pierre : Ce que parler veut dire, Fayard, 1982

BOURDIEU, Pierre : Homo academicus, Minuit, 1984

BOURDIEU, Pierre : La noblesse d’Etat, Minuit, 1989

BOURDIEU, Pierre & WACQUANT, Loïc : Réponses, Seuil, 1992

BOURDIEU, Pierre : Les règles de l’art, Seuil, 1992

BOURDIEU, Pierre dir. : La misère du monde, Seuil, 1993

BOURDIEU, Pierre : Sur la télévision, Raisons d’agir, 1996

BOURDIEU, Pierre : La domination masculine, Seuil, 1998

BOURDIEU, Pierre : Les structures sociales de l’économie, Seuil, 2000

BOURDIEU, Pierre : Le bal des célibataires, Seuil, 2002

BOURDIEU, Pierre : Esquisse pour une auto-analyse, Raisons d’agir, 2004

LAHIRE, Bernard dir. : Le travail sociologique de Pierre Bourdieu, La Découverte, 1999

12:58 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire, Sociologie |  Facebook | | |

26/06/2012

Le fonctionnalisme : Parsons & Merton

Deux grands auteurs représentants du courant fonctionnaliste en sociologie.

Réaction à l’empirisme : volonté épistémologique de donner des fondations solides à la méthode sociologique.

 

  • A l’origine du fonctionnalisme : Malinowski et l’anthropologie

Tout besoin doit être satisfait, c’est le rôle du chercheur de faire apparaître la fonction de satisfaction du besoin. Or les fonctions dépendent de la culture, càd des croyances, des idées, des coutumes, des groupes sociaux …

D’où la qualification de fonctionnalisme absolu : il faut étudier les phénomènes humains dans une logique d’unité, d’interdépendance pour en éclairer les fonctions.

Pour Malinowski (1944) il est possible de proposer une théorie scientifique de la culture. Chaque coutume, chaque objet, chaque idée et chaque croyance remplissent une fonction. La culture regroupe ces fonctions et permet à l’homme d’affronter les problèmes concrets qui se présentent à lui.

 

  • Une approche globale

Référence forte à Durkheim : méthode holiste qui consiste à identifier pour une société l’institution concernée par un besoin et la méthode utilisée pour le satisfaire.

Le fonctionnalisme est un courant qui privilégie l’explication des phénomènes sociaux par leurs conséquences.

Approche qui emprunte à d’autres sources du savoir telles que la biologie, la systémique ou l’économie.

Q : quelles sont les dettes de la sociologie actuelle envers le fonctionnalisme ?

 

 

I] Talcott Parsons (1902-1979)

Personnalité ouverte, il a mené une partie de ses études en Europe et s’est intéressé aux autres champs du savoir scientifique (économie et biologie notamment).

C’est lui qui a traduit et consacré l’œuvre de Weber aux Etats Unis.

Figure dominante de la sociologie dans les années 50 puis 60.

On découpe traditionnellement son œuvre en trois temps : tout d’abord il met en valeur une théorie de l’action ; ensuite il décrit les fonctions de base d’un système social ; et enfin il généralise son analyse à plusieurs domaines sociaux et sur le plan historique.

 

  • La sociologie de l’action (1937)

Pour Parsons, l’action découle de l’intention. Les acteurs disposent de ressources et réalisent des choix finalisés en utilisant ces moyens.

Ainsi l’action repose à la fois sur des décisions individuelles et sur des valeurs communes constitutives de la société.

La sociologie de l’action de Parsons cherche à mettre en évidence des relations et des modalités d’échange stables entre les différents acteurs : d’où la nécessité d’une approche fonctionnaliste pour en saisir la cohérence d’ensemble.

Application à la famille américaine : c’est un système ouvert (union pour des raisons individuelles), multilinéaire (égalité entre les familles) et conjugal (limitation du noyau familial aux parents et enfants).

Pour Parsons, c’est une structure adaptée au système professionnel de l’industrialisation : elle permet la mobilité sociale ou la socialisation.

Mais elle comporte des limites : relégation du rôle des femmes ou des personnes âgées.

 

  • Le système social (1951)

Parsons part de sa théorie de l’action pour définir le comportement des individus pris dans leur ensemble. Il met en œuvre une approche systémique de l’action sociale

En utilisant plusieurs dichotomies, il propose des modèles de valeur qui permettent d’appréhender un système d’action : ce sont les variables de configuration.

- Affectivité / Neutralité affective

- Orientation vers la collectivité / Orientation vers soi

- Universalisme / Particularisme

- Qualité / Accomplissement : évaluer selon la personne ou les performances

- Spécificité / Diffusion : s’intéresser à une partie ou à l’ensemble

A travers ces variables, les acteurs arbitrent pour orienter leurs actes.

Application à la profession médicale : la relation médecin patient est fonctionnellement spécifique (spécialisation du médecin), universaliste (scientifique), neutre (pas d’affection) et orientée vers la collectivité (intérêt qui n’est pas purement personnel).

Pour Parsons, ce type de profession est une traduction de la modernité. Elles découlent d’une grande spécialisation et d’une compétence technique tout en portant des valeurs nouvelles.

Pourtant, les pratiques réelles ne correspondent pas toujours réellement à cette vision. On peut considérer que cette vision consacre l’ordre et l’idéologie établie. Critique de Wright Mills.

 

  • Le schéma AGIL (1953)

Parsons cherche à établir les fonctions communes à tout système d’action.

L’action humaine peut se décomposer en quatre sous-systèmes.

- L’organisme

- La personnalité

- Le système social

- Le système culturel

A ces systèmes correspondent des impératifs fonctionnels qui assurent l’efficacité d’un système d’action :

- L’adaptation aux conditions de l’environnement (Adaptation)

- L’orientation vers la réalisation de fins (Goal attainment)

- L’intégration interne du système, sa coordination ( Integration)

- Le maintien des modèles de contrôle par des valeurs (Latent pattern maintenance)

Application du schéma AGIL : le système social a plusieurs fondements structurels tels que les valeurs, les normes, la collectivité ou les rôles.

- Les valeurs se retrouvent dans la socialisation.

- Les normes dans la communauté sociale.

- La collectivité dans la politique.

- Les rôles dans l’économie.

 

  • Le changement social (1966)

C’est le dernier temps de son analyse, où il remet en cause ses premières approches (notamment sa critique de l’évolutionnisme) en utilisant le schéma AGIL pour expliquer le changement social. (ex : produire est plus efficace en usine qu’en milieu domestique).

Le processus central du changement est la différenciation : la multiplication des rôles favorise l’adaptation de la société.

Application empirique : pour Parsons (1971), la société américaine contemporaine est la plus aboutie. En dehors de la situation des noirs américains, le changement social a produit les évolutions les plus avancées : elle maîtrise l’expression de sa culture (société primitive), elle diffuse cette culture (société intermédiaire) et elle dispose d’un cadre juridique institutionnalisé (société moderne).

Mais cette approche ethnocentrique est fortement critiquable : le changement n’est pas que l’adaptation. Sa vision est statique évite la prise en compte des conflits.

 

 

II] Robert Merton (1910-2003)

C’est l’autre grande figure de la sociologie américaine fonctionnaliste.

Merton a analysé à la fois les questions de méthode, de pratique, les débats sociaux …

Il est le défenseur d’une sociologie qui réconcilie empirisme et abstraction théorique.

 

  • Une théorie à moyenne portée (1953)

La sociologie doit étudier un ensemble de conceptions logiquement reliées entre elles et d’une portée non pas universelle mais volontairement limitée.

Le sociologue doit construire des concepts et les soumettre aux faits. Sinon, il est inutile de produire des données sans orientation logique.

L’empirie (serendipity) sert à faire des découvertes inattendues et à valider les théories (ou les invalider).

Merton rejette à la fois le fonctionnalisme de Malinowski et de Parsons : il existe des dysfonctionnements, des éléments qui remplissent des fonctions différentes selon le contexte, les fonctions sont reliées entre elles …

Il faut donc prendre en compte deux types de fonctions :

- Les fonctions manifestes : conséquences objectives comprises et voulues

- Les fonctions latentes : ne sont ni comprises ni voulues

 

  • Applications

- La frustration relative

A partir de l’étude des militaires américains menée par Stouffer, Merton montre qu’on peut expliquer le fait que ceux qui ont le plus d’opportunités de promotion sont également ceux qui sont le plus insatisfaits.

Une forte mobilité entraîne une forte espérance de promotion, comme elles ne seront pas toutes réalisées, cela induit une frustration.

- Les groupes

Pour Merton, il faut prendre en compte deux types de groupes :

=> Le groupe d’appartenance : celui auquel on appartient

=> Le groupe de référence : on n’y appartient pas mais on en partage les ambitions

C’est un phénomène de socialisation anticipatrice : l’identification à un groupe permet de préparer à s’y intégrer.

Analyse utile pour étudier la mobilité sociale ou l’immigration.

- La prédiction créatrice

Illustré par la relation entre syndicats blancs et travailleurs noirs : certains préjugés découlent des comportements adoptés. Les syndicats n’acceptent pas les travailleurs noirs car ils ne sont pas adaptés aux normes (acceptent des salaires inférieurs …). Mais comme ils ne peuvent intégrer les syndicats, il ne peuvent que suivre les attitudes critiquées.

- Les rôles

Chaque individu occupe plusieurs positions (statuts) définies par un code de comportement répondant aux attentes des positions complémentaires càd un ensemble de rôles.

Ex : l’enseignant ou le salarié répondent à des attentes différentes selon les interlocuteurs

Pour Merton, la multiplicité des rôles n’est pas source de conflit :

=> Les individus ne s’impliquent pas de la même manière selon les rôles

=> Les personnes ayant un même statut se défendent

=> Les individus s’ajustent les uns aux autres

- L’anomie

Elle survient quand l’individu est confronté à une divergence entre les objectifs légitimes que lui propose la société et les moyens légitimes à sa portée.

Il met en valeur cinq types d’adaptation :

=> Conformisme : buts et moyens acceptés

=> Innovation : buts acceptés, moyens refusés

=> Ritualisme : buts refusés, moyens acceptés

=> Evasion : buts et moyens refusés

=> Rébellion : nouveaux buts mais moyens acceptés

- La sociologie des sciences (1973)

L’activité scientifique est soumise à des contraintes sociales. Les gratifications influent la productivité des chercheurs.

Mais Merton n’a pas poussé l’analyse jusqu’aux contenus scientifiques (Latour).

 

 

Conclusion :

Deux approches qui restent d’une grande modernité mais d’ambitions contraires.

 

Références :

MALINOWSKI, Bronislaw : Une théorie scientifique de la culture, Seuil, 1944

MERTON, Robert : Eléments de théorie et de méthode sociologique, Armand Colin, 1953

MERTON, Robert : The sociology of science, University of Chicago Press, 1973

MERTON, Robert : On social structure and science, University of Chicago Press, 1996

PARSONS, Talcott : The structure of social action, Free Press, 1937

PARSONS, Talcott : The social system, Routledge, 1951

PARSONS, Talcott : Working papers in the theory of action, Free Press, 1953

PARSONS, Talcott : La configuration du système social, Presses de l’Université des sciences sociales de Toulouse, 1965

PARSONS, Talcott : Sociétés, Dunod, 1966

PARSONS, Talcott : Le système des sociétés modernes, Dunod, 1971

PARSONS, Talcott : On institutions and social evolution, University of Cicago Press, 1982

20:57 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire, Sociologie |  Facebook | | |

14/06/2012

La tradition sociologique de Chicago

Comme souvent, utiliser le terme « école de Chicago» ne correspond pas à une réalité formelle, mais plus à une construction pédagogique. Pour Chapoulie (2001) il est plus correct d’évoquer la « tradition » de Chicago pour mettre en valeur les points communs d’un ensemble de travaux très divers.

Les auteurs qu’on peut rattacher à ce courant sont également très nombreux : certains y ont enseigné, y ont été étudiants, y ont un collaborateur. Tellement variés que certaines études sont rattachées à l’école de Chicago de manière un peu abusive.

 

  • Contexte

La sociologie américaine bénéficie de la souplesse du fonctionnement universitaire aux USA : elle est financée par des fonds privés (Rockefeller à Chicago).

Elle répond à de grands bouleversements sociaux : urbanisme naissant, flux migratoires, violence, crime organisé … caractéristiques de la ville de Chicago.

La sociologie de Chicago cherche à fournir une réelle expertise sur les questions sociales qui se posent en Amérique à partir des années 20. La sociologie se penche sur des questions polémiques sans a priori moral.

 

  • Thématiques

Après la deuxième guerre mondiale, deux grands pôles dominent la sociologie : Harvard avec Parsons (ambition théorique forte) et Columbia avec Lazarsfeld (ambition quantitative forte). Alors que dans le même temps la sociologie européenne est quasiment dans le coma, l’école de Chicago va essayer de réaffirmer sa spécificité.

La tradition sociologique de Chicago est marquée par un travail sur les sujets délaissés par les analyses classiques : la déviance, l’ethnicité, les professions … De plus, elle va utiliser une approche méthodologique originale pour étudier ces nouvelles problématiques.

 

  • Méthodologie

Le point le plus marquant de la sociologie défendue par l’école de Chicago est l’importance de l’approche qualitative : les récits de vie, l’observation participante, le travail de terrain … sont les outils privilégiés de ce courant.

Il serait pourtant abusif de réduire cette tradition à ceci : les sociologues de Chicago ont développé également des statistiques sociales et des travaux quantitatifs.

Q : quels sont les changements introduits par l’école de Chicago dans la façon de penser la société ?

 

 

I] La ville

L’école de Chicago a introduit la question de la ville dans la sociologie en insistant sur ses nombreux aspects sociaux. En effet, c’est un des traits marquants de la société du XXe siècle : le développement de la vie urbaine.

 

  • Une réflexion emblématique de l’école de Chicago

Cette thématique permet de synthétiser une grande partie des apports de la tradition de Chicago :

- la psychologie sociale : insistance sur les interactions collectives

- l’anthropologie : pour décrire des groupes sociaux il faut aller sur le terrain

- la biologie : étude des processus de concurrence/coexistence entre espèces

La tradition de Chicago est à l’origine de l’écologie urbaine : selon Park, les villes sont découpées en zones du fait d’un processus d’une compétition pour l’espace entre communautés d’immigrants. Chaque groupe cherchant à s’implanter et à diffuser sa culture.

Dès lors, on peut découper une ville en aires géographiques : la répartition des territoires dépend des fonctions économiques ou sociales que jouent les quartiers sur les différents groupes sociaux. Les communautés agissent dans deux directions, Wirth (1928) :

- elles s’adaptent à leur environnement urbain

- elles cherchent à le modifier à leur profit

 

  • La dynamique urbaine

Park & Burgess considèrent que la sociologie urbaine suit un cycle : désorganisation / invasion / réorganisation. Cela découle principalement d’un affaiblissement du contrôle social : les groupes primaires tels que la famille ou la religion sont moins efficaces dans un cadre urbain pour imposer des normes sociales. Ainsi les trois étapes sont :

- une désorganisation sociale : la rupture avec les normes établies précédemment

- une invasion : l’apparition d’individus ayant de nouvelles valeurs

- une réorganisation : l’institution d’un nouveau contrôle social

Comme le soulignent Grafmeyer & Joseph (1984) la naissance de cette nouvelle discipline (l’écologie urbaine) est assimilable à une expérience de laboratoire : elle permet de penser des processus sociaux essentiels tels que le conflit ou l’assimilation. Cette analyse retrouve tout son sens avec les émeutes urbaines récentes américaines, anglaises, françaises … (grecques).

 

 

II] La désorganisation sociale

L’école de Chicago a produit de nombreuses études traitant de la désorganisation sociale. Elle porte beaucoup d’intérêt aux phénomènes sociaux marqués par des dysfonctionnements.

Il y a désorganisation quand les groupes sont peu influencés par des normes ou des valeurs.

On peut distinguer deux domaines marqués par la désorganisation :

 

  • La criminalité

L’école de Chicago a mené des enquêtes sur les gangs ou la prostitution dont les conclusions sont novatrices : ces comportements découlent d’un affaiblissement du lien social dans les communautés. La désorganisation est liée aux changements induits par le développement de la vie urbaine.

La criminalité et la délinquance permettent de lutter contre la désorganisation : le groupe offre une solidarité que la société ne donne plus. De même, le gang identifie des ennemis (autres gangs, autorités) ce qui renforce les interactions donnant un sens à l’appartenance au groupe.

La criminalité est indissociable de l’écologie urbaine : la compétition pour l’espace permet de localiser les groupes de jeunes délinquants ou la criminalité organisée.

Sutherland (1937) montre notamment le rôle joué par la reconnaissance du statut de voleur par les autres. Toutefois, le lien entre pauvreté et criminalité est relativisé par la mise en valeur, par le même Sutherland (1949) de la criminalité en col blanc qui repose sur des principes identiques.

 

  • Les professions

L’école de Chicago se penche sur des professions négligées par les autres sociologues : les musiciens de jazz, les étudiants, les petits entrepreneurs.

Dans le cadre d’analyse interactionniste, la tradition de Chicago cherche à analyser par un travail de terrain minutieux ce qui permet aux métiers de fonctionner ou non.

Les travaux de Hughes (1984) sur les étudiants en médecine montrent la construction de leur profession : le métier s’apprend dans une interaction reposant sur la subjectivité des personnes.

Ex : gérer les routines, gérer les urgences …

Becker (1963) étudie les musiciens de jazz et la manière dont ils utilisent la déviance pour s’affirmer de manière collective. Transgresser la norme devient la norme. C’est un processus qui suit plusieurs étapes et implique une certaine complexité, les facteurs associés à une carrière déviante ne sont pas utiles pour comprendre le phénomène une fois pour toute.

Enfin Strauss (1992) montre que le statut associé à une profession découle des stratégies mises en œuvre par les individus : l’essentiel est d’être reconnu comme un bloc à l’extérieur de la profession, même si les différences internes sont fortes. Ex : médecins, professeurs.

 

III] L’immigration

C’est le troisième grand sujet introduit dans la réflexion sociale par l’école de Chicago.

Il est indissociable de l’analyse de la ville ou de la désorganisation : les problèmes posés par les notions de race ou d’ethnicité doivent être étudiés sociologiquement.

Les sociologues de la tradition de Chicago réfutent l’approche biologique postulant une inégalité raciale et considèrent que les migrants doivent être étudiés de manière différente.

Ainsi ce sont les travaux de Thomas & Znaniecki sur le paysan polonais qui synthétisent l’apport de l’école de Chicago :

- pour comprendre les processus sociaux, il faut des données quantitatives et qualitatives : ils privilégient l’approche biographique (le récit de vie) pour interpréter des données

- les migrants forment un groupe dont la situation sociale découle de trois facteurs : leurs valeurs, leurs attitudes (conscience de groupe) et la définition de la situation (càd l’interprétation subjective de leur état)

- la désorganisation sociale (terme popularisé par ces auteurs) qui résulte de la confrontation entre un nouvel environnement (la ville américaine moderne) et un comportement collectif (groupe d’étrangers)

 

Conclusion :

L’école de Chicago correspond à plusieurs périodes, plusieurs courants dont les traits communs sont simples : un goût prononcé pour l’analyse de terrain reposant sur le plus grand nombre d’informations possible. Elle a donc une fécondité exceptionnelle (aujourd’hui encore) mais risque de devenir un label fourre-tout.

 

Références :

BECKER, Howard : Outsiders, Métailé, 1963

CHAPOULIE, Jean-Michel : La tradition sociologique de Chicago, Seuil, 2001

COULON, Alain : L’école de Chicago, Puf, 1992

GRAFMEYER, Yves & JOSEPH, Isaac dir. : L’école de Chicago, Aubier, 1984

HUGHES, Everett : Le regard sociologique, Editions de l’EHESS, 1984

PARK, Robert & BURGESS, Ernest : The city, University of Chicago Press, 1925

STRAUSS, Anselm : La trame de la négociation, L’Harmattan, 1992

SUTHERLAND, Edwin : Le voleur professionnel, Editions Spes, 1937

SUTHERLAND, Edwin : White collar crime, Yale University Press, 1949

THOMAS, William & ZNANIECKI, Florian : Le Paysan polonais, Armand Colin, 1974

THOMAS, William & ZNANIECKI, Florian : Fondation de la sociologie américaine, L’Harmattan, 1974

WIRTH, Louis : Le ghetto, Presses Universitaires de Grenoble, 1928

10:29 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire, Sociologie |  Facebook | | |