04/02/2012

L'action

Qu’est ce que la sociologie ? Titre d’ouvrages classiques (Elias ou Lazarsfeld) car question récurrente de la matière.

Introduction de l’ouvrage de Mendras : refus de donner une définition qui viendrait réduire le domaine de la sociologie.

La sociologie est l’étude des faits sociaux … elle est plus l’application d’une méthode qu’une science pure : il s’agit d’expliquer les actions des individus et de les comprendre.

La sociologie est traversée par de nombreux courants dont les méthodologies ou les centres d’intérêts sont variables mais se retrouvent sur un point : l’étude de l’homme en société.

La sociologie doit donc se confronter à d’autres matières telles que l’anthropologie ou la psychologie sociale dont les préoccupations sont analogues (quoique) ou de domaines quasi concurrents comme l’économie.

Q : quel est le registre des actions des individus en société ?

 

I] L’action individuelle

Expliquer un phénomène social suppose d’en retrouver la cause.

  • La sociologie postule que la causalité n’est pas simple

Pareto (1916) économiste et sociologue proposait de différencier action logique (rationnelle et donc économique) des actions illogiques (sociologiques).

Toute action est basée sur des raisons qu’il appartient de faire apparaître.

Selon Weber (1922) les actions peuvent être traditionnelles (coutume), affectives ou rationnelles. La rationalité de l’action peut être instrumentale : en raison de règles ; ou axiologique : en raison de valeurs.

Les causes de l’action peuvent être individuelles (individualisme méthodologique) ou collectives (holisme). Grand débat de fond de la sociologie = dépassé aujourd’hui

  • Choix rationnel ou structuralisme ?

L’action sociologique n’est elle alors qu’une variante de l’économie, doit-elle en adopter les méthodes et les définitions ? Oui selon Coleman (1990) : c’est la théorie du choix rationnel.

Sociologie et économie ne diffèrent que par leur objet d’étude.

Au contraire, l’approche structuraliste (Levi-Strauss) considère que ce sont les structures sociales qui s’imposent à l’individu.

L’action est donc indissociable des croyances de l’individu. Cela permet à la sociologie d’analyser la religion, la participation politique, la famille … autant de sujets où le comportement humain obéit à une logique parfois paradoxale.

Boudon met par exemple l’accent sur les effets pervers de certaines actions (racisme) ou sur l’idéologie cachée derrière d’autres actions (développement).

 

II] L’interaction

L’interaction est le processus par lequel nous agissons et réagissons face aux individus qui nous entourent.

  • L’importance du contexte

Dans un monde globalisé où les communications dépassent les frontières, les interactions changent car elles impliquent des contacts entre cultures variées (Giddens).

Ex : touristes anglais aiment être dépaysés et aller dans des pubs ou au McDo

L’étude de l’interaction est souvent basée sur les aspects les plus routiniers de la vie sociale : elle cherche à donner un sens aux activités quotidiennes.

Tout une école sociologique se penche dans cette optique sur l’interactionnisme symbolique : les situations sociales sont déterminées par un contexte et par une construction par les acteurs. Ex : étude des vagabonds, des gangs, des médecins, de la ville

Ce courant explique l’action sociologique par les interactions entre individus.

  • Interaction, groupe et communication

L’interaction traduit une logique de groupe (généralement restreints) et essaye de faire apparaître les rapports d’influence entre eux.

Ex : les recherches de Mayo (1933) ou de Lewin (1959) en psychologie sociale

Grâce à l’analyse des interactions on peut identifier des meneurs (leaders) et comprendre des processus de décision. Cela découle notamment des processus de communication du groupe. Ex : centralisation

Giddens évoque ainsi l’importance de la communication non verbale : visage, gestes et émotions dans l’explication des comportements.

Le problème des interactions est leur généralisation à une société de masse. Ce sont souvent des rapports personnels qui expliquent des actions sociales. Ex : les opinions politiques

Un autre courant de pensée a mis en valeur l’intérêt de l’interaction pour la sociologie : l’ethnométhodologie (représentée par Garfinkel). Ce courant montre que les individus mettent en place des méthodes qui ont pour but de donner du sens à leurs actions.

Ex : jury, négociation commerciale, conversation banale …

Giddens estime que les interactions traduisent la sociologie de la vie quotidienne et permettent de mieux expliquer les actions.

Ex : s’asseoir à côté de quelqu’un dans un bus interfère avec son espace personnel

Il faut donc prendre en compte les notions de temps et d’espace pour étudier les interactions.

 

III] L’action collective

C’est le moyen utilisé par les individus pour poursuivre des buts valorisés lorsque l’action individuelle est impossible ou risque d’échouer.

  • Les organisations

L’action collective est souvent l’origine des organisations : entreprises, administrations, associations … Friedberg fait de l’organisation le produit de l’action collective, elle se justifie par les limites de la rationalité des acteurs.

L’action collective implique des actes coordonnés (étudiés par le management notamment) et des objectifs communs. Cela s’applique aux émeutes, aux modes, aux paniques ou à tout phénomène de masse. C’est également un domaine de la psychologie sociale car cela mobilise des notions telles que l’instinct, l’imitation ou la régression.

La sociologie propose également des explications basées sur la mobilisation.

Ex : les conflits du travail, le syndicalisme

  • Les nouvelles méthodes d’expression collective

L’action collective est le moyen de faire valoir le point de vue de groupes.

Ex : boycott, consommation citoyenne

Les groupes d’intérêt (lobbies) sont une des traductions les plus importantes de l’action collective. Olson (1966)parle du « paradoxe de l’action collective » car les individus vont chercher à utiliser à leur profit cette action. Les biens collectifs peuvent pousser les individus à en profiter sans en supporter le coût. Ce sont des passagers clandestins (free riders).

Hirschman (1970) a proposé un modèle général de l’action collective, 3 choix existent : exit, voice ou loyalty. Soit on quitte le groupe, soit on prend la parole, soit on reste loyal.

 

IV] Les mouvements sociaux

Ce sont des cas spécifiques d’action collective.

  • La mobilisation

Les mouvements découlent d’une mobilisation : être disponible pour l’action. On peut associer mouvements sociaux et modernisation : ils sont la dynamique qui permettent à une société d’évoluer.

On peut associer mouvements et politique : engagement pour modifier la société, Tilly (2006).

La mobilisation des mouvements sociaux peut s’expliquer par 2 grands facteurs : l’organisation et les ressources d’un groupe.

  • Le sens des mouvements sociaux

Comme l’action collective permet d’exprimer de nouveaux intérêts, les mouvements sociaux traduisent les nouvelles préoccupations d’une société. On parle de « nouveaux mouvements sociaux » décrits notamment par Touraine.

Ex : l’environnement ou les « sans » (domicile, papiers …)

Pour Touraine & Khosrokhavar (2000) la mobilisation permet de s’affirmer en tant que sujet (donne un sens à l’action).

Les mouvements sociaux ont une forte dimension symbolique : la mobilisation est identitaire. Elle traduit l’état d’esprit des participants.

Les médias jouent un rôle déterminant dans la construction de ces mouvements : ils éclairent l’identité de l’action et en traduisent une perception.

Ex : crise des banlieues ou CPE

Les mouvements sociaux peuvent être également à visée négative : action de minorités, conservatisme ou populisme.

Ex : grèves de 1995 = le grand refus

 

Conclusion :

L’action éclaire la sociologie.

Elle fait apparaître la grande diversité des approches sociologiques.

 

Références :

BOUDON, Raymond : Effet pervers et ordre social, Puf, 1979

BOUDON, Raymond : L’idéologie, Fayard, 1986

COLEMAN, James : Foundations of social theory, Belknap, 1990

ELIAS, Norbert : Qu’est ce que la sociologie ?, Editions de l’Aube, 1970

FRIEDBERG, Ehrard : La dynamique de l’action organisée, in CABIN, Philippe dir., Les organisations, Editions Sciences humaines, 1999

GARFINKEL, Harold : Recherches en ethnométhodologie, Puf, 1967

GIDDENS, Anthony : Sociology, Polity, 2001

HIRSCHMAN, Albert : Défection et prise de parole, Fayard, 1970

LAZARSFELD, Paul : Qu’est ce que la sociologie ?, Gallimard, 1970

LEVI-STRAUSS, Claude : Anthropologie structurale, Plon, 1958

LEWIN, Kurt : Psychologie dynamique, Puf, 1959

MAYO, Elton : The human problems of an industrial civilization, Routledge, 1933

MENDRAS, Henri : Eléments de sociologie, Armand Colin, 1989

OLSON, Mancur : Le paradoxe de l’action collective, Puf, 1966

PARETO, Vilfredo : Traité de sociologie générale, Droz, 1916

TILLY, Charles : Regimes and repertoires, University of Chicago press, 2006

TOURAINE, Alain & ali : Le grand refus, Fayard, 1996

TOURAINE, Alain & KHOSROKHAVAR, Farhad : La recherche de soi, Fayard, 2000

WEBER, Max : Economie et sociétés, Plon, 1922

15:44 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Sociologie |  Facebook | | |

14/01/2012

Dominique Goux, Eric Maurin & les classes moyennes

Les économistes-sociologues (et conjoints) Goux & Maurin publient au Seuil dans la collection La république des idées un livre sur "Les nouvelles classes moyennes". Forts de leurs recherches empiriques sur la question, ils proposent un petit ouvrage très stimulant sur les difficultés d'analyse de cette nébuleuse. En effet, l'idée même de classe moyenne concerne des individus très différents à ses extrêmités, entre ceux qui veulent s'élever socialement et ceux qui craignent le déclassement.

Eric Maurin évoque le sujet dans La matinale de France Culture.


Les matins - Eric Maurin par franceculture

Un très bon prolongement du livre du sociologue Louis Chauvel édité dans la même collection, mais qui défend une approche plus polémique. D'ailleurs ils débattaient ici des questions de déclassement :

 
Le déclassement marginal ou central? Débat... par larepubliquedesidees

20:30 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Sociologie |  Facebook | | |

04/12/2011

Contribution à une sociologie de l'action, un ouvrage d'Alfred Schütz

Alfred Schütz : Contribution à une sociologie de l’action, Paris, Hermann,  2009, 177 pages

Cette sélection de textes du sociologue Alfred Schütz est un ouvrage particulièrement intéressant pour comprendre l’évolution des sciences sociales. Voici, en effet, un auteur dont la formation philosophique est mise à profit pour comprendre les individus et le monde dans lequel ils évoluent. Parmi les inspirations de Schütz on notera l’influence des philosophes Henri Bergson ou Edmond Husserl sur la manière de penser des relations significatives, autrement dit des symboles qui font sens pour les individus. Le psychologue William James est également mis à contribution pour évoquer le problème des réalités multiples, c'est-à-dire les situations où plusieurs personnes donnent une signification différente aux mêmes évènements. Cette démarche pluridisciplinaire est emblématique de la socio-économie et découle directement de la tradition de l’Ecole de Vienne dont est issu l’auteur : de formation juridique il embrasse la profession d’avocat avant de se passionner pour la philosophie et les sciences sociales dans la recherche.

Alfred Schütz est un des principaux inspirateurs d’une sociologie de type constructiviste où la réalité sociale n’obéit pas à une logique systématique. Cette phénoménologie sociale prend appui sur l’expérience quotidienne des individus et se démarque de la sociologie structuro-fonctionnaliste défendue avec autorité par Talcott Parsons, avec qui le dialogue intellectuel restera stérile. Ce livre permet d’apprécier des écrits peu connus de celui qui a inspiré directement de nombreux sociologues américains comme Erving Goffman ou Howard Becker. La sociologie de Schütz est en effet la référence directe de La construction de la réalité de Peter Berger et Thomas Luckmann[1] où les auteurs proposent une nouvelle démarche méthodologique qui consiste à étudier la réalité de la vie quotidienne dans sa dimension intersubjective. Cette réconciliation des dimensions objective et subjective de l’analyse sociale sert également de référence à la sociologie d’Harold Garfinkel (l’ethnométhodologie) ou d’Aron Cicourel (la sociologie cognitive). L’analyse de Schütz permet de tenir compte dans un cadre analytique déterminé de la diversité des pratiques sociales.

Cette réflexion sur la connaissance sociologique s’incarne dans une logique forte de conceptualisation. L’auteur expose ainsi dans le principal texte du recueil (Symbole, réalité et société) ces réflexions autour des relations symboliques. Il cherche à montrer qu’il faut étudier le monde intersubjectif et ses relations. Schütz y évoque par exemple le théorème de William Isaac Thomas qui montre que quand les individus considèrent des situations comme réelles, elles deviennent réelles dans leurs conséquences. Les références à la philosophie croisent les analyses classiques de l’anthropologie ou de la science politique dans une logique très intéressante même si la construction paraît un peu déroutante au regard des normes actuelles de rédaction d’un article savant. L’auteur défend une idée finalement assez simple, pour penser la vie quotidienne les individus utilisent des symboles qui clarifient les catégories dans lesquelles ils évoluent. Le rôle des typologies (groupes sociaux) ou du langage prennent ainsi sens dans leur dimension intersubjective.

L’ouvrage édité comporte trois autres textes très courts, mais véritablement remarquables : Les concepts et méthodes fondamentaux des sciences sociales ; Le citoyen bien-informé et Quelques ambiguïtés concernant la notion de responsabilité. Leur trait commun est de fournir une base analytique à la sociologie interactionniste. Schütz ranime ainsi la querelle des méthodes en s’efforçant de réfléchir de manière épistémologique sur la méthode en sciences sociales : les concepts de rationalité, d’expérience ou de lois sont questionnés pour rappeler qu’ils ne correspondent pas une réalité objective. Les débats sur la rationalité de la finance où s’opposent sans réellement se confronter les thèses de l’efficience informationnelle (néo-classique), des esprits animaux (George Akerlof et Robert Shiller[2]) ou du mimétisme (André Orléan[3]) sont un lointain écho aux préoccupations du sociologue. Il semble en effet difficile de penser sans se faire une idée de la compréhension des motivations d’autrui … De même la distribution sociale des connaissances doit être prise en compte dans l’analyse de la société : le dialogue entre l’expert, l’homme de la rue et le citoyen bien-informé ne vient pas de soi. Il se construit avec des limites et dans un contexte. Les évolutions de l’opinion publique après une catastrophe nucléaire l’illustrent parfaitement. Enfin, Schütz note que la notion de responsabilité contient à la fois une dimension objective et subjective trop longtemps dédaignée, ce que la plupart des juristes confirmeront.

Il faut également souligner la qualité de l’introduction de Cherry Schrecker, spécialiste d’histoire de la sociologie, qui présente Alfred Schütz et ses travaux. On y aperçoit la complexité d’une œuvre d’une assez faible densité au niveau des publications académiques, l’énorme influence de ses enseignements et surtout la logique de dialogue scientifique permanent de l’auteur. Ce sont en effet les correspondances du sociologue qui donnent la clé de compréhension de sa démarche. Plus qu’une course à la publication, Schütz voyait les sciences sociales comme une construction conceptuelle qui ne pouvait se démarquer de la réalité sociale. A méditer dans le contexte actuel d’évaluation quantifiée des publications …



[1] Peter Berger & Thomas Luckmann, La construction de la réalité, Paris, Armand Colin, 1966 (trad. 1996)

[2] George Akerlof & Robert Shiller, Les esprits animaux Comment les forces psychologiques mènent la finance et l’économie, Paris, Pearson, 2009

[3] André Orlean, Le pouvoir de la finance, Paris, Odile Jacob, 1999

14:45 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Lectures, Sociologie |  Facebook | | |