06/02/2012

La stratification sociale

Constat invariant : toutes les sociétés sont hiérarchisées.

Cela pose le problème de la différentiation sociale.

Dans certaines sociétés, la différentiation est rigide : les groupes sociaux sont strictement séparés. Ex : les esclaves (Dockès), les castes (Dumont ou Baechler) ou les ordres

La différentiation rigide repose le plus souvent sur le droit, qui consacre la tradition.

Dans toute société, il existe des inégalités entre individus : les rôles et les avantages qui y sont attachés sont différents selon les individus. Ex : proviseur, professeur et étudiant

Ces inégalités entraînent des différences de revenu et de pouvoir.

Cela permet de raisonner sur la justice sociale (mais c’est une autre question).

L’existence d’inégalités de revenu et de pouvoir n’est pas forcément cumulative. Certaines activités confèrent du prestige sans revenu.

La stratification sociale va chercher à regrouper des individus ou à les isoler des autres. Il faut donc trouver des critères pour découper la société et classer les individus en fonction de leur position sociale.

L’inégalité est également abordée en économie, où elle relève de l’individu : cela dépend de sa productivité et de la rareté de son talent. C’est pourquoi les premières analyses des classes sociales proviennent d’économistes (Quesnay ou Ricardo).

Enfin, les bouleversements des sociétés modernes, des révolutions politiques et industrielles ont réduit les inégalités de droit pour laisser place aux inégalités de fait.

Q : la société n’est elle qu’une superposition de classes ?

 

I] Les classes sociales

Elles sont une des modalités de la stratification sociale.

Mais plutôt que de décrire la hiérarchie des individus, l’analyse en termes de classes cherche à faire apparaître les rapports sociaux qui structurent les sociétés.

Généralement cette approche se base sur les conflits ou la domination.

Certains auteurs pensent que c’est une notion inutile ou dépassée. C’est une des rares notions de sociologie que Durkheim n’évoque pas dans son œuvre.

  • L’approche marxiste

Pour Marx (1850), l’origine de la division sociale provient de la sphère de production.

Une classe possède les moyens de production (les capitalistes), l’autre ne peut qu’utiliser sa force de travail (la classe ouvrière). Les propriétaires du capital exploitent les prolétaires, car Marx considère que la valeur provient du travail.

Cependant, comme le note Mendras, Marx n’a jamais donné de définition précise de la classe.

L’histoire est animée par un mouvement de lutte des classes pour la propriété des moyens de production. Si certains individus ne s’opposent pas aux autres (comme les paysans), c’est qu’ils n’ont pas de conscience de classe.

De plus, l’Etat est un instrument de la classe dominante.

Les rapports de classes seront donc conflictuels. Mais le développement du salariat et la différenciation au sein même de la classe ouvrière a affaibli ce raisonnement.

  • L’approche compréhensive

Pour Weber (1922), il existe trois types de groupes sociaux :

-         les classes : hiérarchie économique

-         les groupes de statut : hiérarchie sociale

-         les partis politiques : hiérarchie du pouvoir

Les classes ne font que regrouper des individus qui ont des chances égales d’accès aux biens et à certaines conditions de vie matérielle. Ce ne sont pas des communautés d’intérêt solidaires. Les classes ne traduisent que des opportunités de vie déterminées par le marché.

Les groupes de statut concernent l’honneur social ou le prestige. Le statut repose sur des jugements de valeurs et des évaluations par les autres membres d’une communauté. Les groupes de statut ont des styles de vie différents : des modes de consommation ou des pratiques culturelles à part. Ex : la consommation ostentatoire de Veblen (1899).

Les partis politiques sont formés sur la base de communautés d’intérêts : économique, religieuse ou ethnique. La politique s’incarne dans des bureaucraties. La position des individus dans les partis dépend de l’influence exercée sur l’action commune.

Weber met en valeur le caractère pluridimensionnel de la stratification : la hiérarchie est variable en fonction de l’échelle d’analyse. Le statut économique et le prestige social ne sont pas identiques. Ex : le capital culturel de Bourdieu (1964).

  • L’approche empirique

Warner (1963) enquête sur une ville américaine, et demande aux individus de classer leurs concitoyens en classes sociales en fonction du prestige qu’ils leur accordent.

En utilisant quatre critères (profession, revenu, quartier habité et nature du logement) Warner met en valeur plusieurs grandes classes et sous classes sociales : upper class, middle class et lower class (chacune subdivisée en lower/upper). Mais généralisation difficile.

Pour dépasser ces approches, certains sociologues ont cherché à les prolonger.

Dahrendorf (1959) pense que les classes sont en conflit autour de l’autorité : elles cherchent à obtenir le pouvoir légitime de donner des ordres à autrui.

Touraine montre que les conflits de classe permettent aux individus de s’affirmer comme sujets (et donc comme individus) pour affirmer leurs valeurs : écologie, féminisme …

Bourdieu (1994) estime que l’espace social est structuré par des relations de domination. La hiérarchie dépend de deux facteurs : le capital économique et le capital culturel. Les individus partagent un habitus de classe : ils incorporent des valeurs qui fondent leur vision du monde.

 

II] La mobilité sociale

Ce sont les changements de position dans la structure sociale.

  • Les formes de la mobilité

On distingue trois grands types de mobilité :

-         la mobilité intragénérationnelle : changement de position entre deux périodes

-         la mobilité professionnelle : changement de profession ou d’activité

-         la mobilité intergénérationnelle : changements par rapport aux parents

L’analyse globale de la mobilité permet de faire apparaître la mobilité structurelle, càd la transformation globale de la société. Mendras (1988) étudie dans cette optique la « seconde révolution française » : augmentation de la production de 65 à 84, quasi disparition de la paysannerie et de la bourgeoisie traditionnelle, tertiarisation, apparition des cadres ou de la classe moyenne. C’est une nouvelle « civilisation des mœurs » fondée sur l’individualisme.

En France, on utilise la nomenclature PCS (professions et catégories sociales) pour mesurer la mobilité sociale : à partir des enquêtes INSEE, on caractérise les individus par leur profession, leur statut, leur qualification, leur position hiérarchique ou leur secteur d’activité.

  • Tendances de la mobilité sociale

On distingue trois grandes tendances de la mobilité sociale :

-         l’hérédité des statuts sociaux reste forte

-         les changements correspondent à une mobilité restreinte : paysans/ouvriers/employés

-         les flux de mobilité sont ascendants

Comme la structure des professions se modifie, elle permet la mobilité (ex : déclin de l’agriculture, augmentation des cadres). Les changements de technologie favorisent également la mobilité. Thélot (1982) montre que la situation économique des 60’s a favorisé la mobilité.

La circulation entre les positions sociales s’explique également par la hausse du niveau d’instruction. Mais pour Boudon (1973) comme le nombre de positions sociales élevées n’a pas autant augmenté que celui des positions scolaires, les études ne sont pas toujours valorisées.

Pour prendre en compte la mobilité sociale, il faut également analyser les opinions.

Ex : la vision de l’american dream n’est pas confirmée dans les faits

 

III] Les élites

Pour rendre compte des évolutions récentes de la société, il faut que l’analyse de la stratification sociale prenne en compte les nouveaux rapports de pouvoir. L’évolution économique a vu l’apparition de nouvelles élites.

  • Les analyses classiques des élites sont d’inspiration politique

Mosca (1896) estime que la souveraineté populaire n’existe pas, et qu’une minorité confisque les pouvoirs et utilise les principes démocratiques pour asseoir sa domination.

Michels (1911) approfondit cette analyse, en montrant que la constitution d’une oligarchie est inhérente à une société qui repose sur la division du travail.

Pour Pareto (1916) les sociétés sont gouvernées par des élites (personnes de grandes capacités) et qu’il est nécessaire qu’il y ait une circulation des élites pour éviter la décadence.

Pour Burnham (1941) la modernité marque l’apparition des « organisateurs » : les sociétés sont dirigées par des technocrates (dirigeants ou cadres).

Mills (1951) analyse l’apparition des « cols blancs », les élites dirigeantes cherchent à concentrer le pouvoir. Ils basent leur domination sur le prestige.

  • La diversité des élites

Pour Aron, les classes dirigeantes ne sont pas une réalité : leurs statuts et leurs pouvoirs divergent en fonction des situations. Ce sont des contrepoids indispensable à la démocratie.

Boudon (1984) insiste également sur l’idée que les élites sont fragmentées et hétérogènes : les ressources nécessaires pour détenir le pouvoir varient en fonction du système social.

Ex : classement des universités

Pour Boltanski (1982) les cadres sont un groupe social dont l’apparition n’est pas naturelle. C’est un processus complexe qui s’impose par la culture, la politique ou les institutions (ex : syndicalisme). Ainsi le plan Marshall et la culture managériale américaine ont contribué à la formation de ce groupe.

Birnbaum (1977) montre que le recrutement des classes dirigeantes est très étroit : les dirigeants économiques ou politiques proviennent de milieux identiques. Bourdieu propose la même analyse pour la haute fonction publique, c’est la noblesse d’état (1989).

 

Conclusion :

Chauvel (1988) montre que le destin des générations dépend fortement de la période de naissance. Les périodes de croissance économique sont favorables à la mobilité (et réciproquement).

 

Références :

ARON, Raymond : Etudes sociologiques, Puf, 1988

BAECHLER, Jean : La solution indienne, Puf, 1988

BIRNBAUM, Pierre : Les sommets de l’Etat, Seuil, 1977

BOLTANSKI, Luc : Les cadres, Minuit, 1982

BOUDON, Raymond : L’inégalité des chances, Armand Colin, 1973

BOUDON, Raymond : La place du désordre, Puf, 1984

BOURDIEU, Pierre : Les héritiers, Minuit, 1964

BOURDIEU, Pierre : La noblesse d’Etat, Minuit, 1989

BOURDIEU, Pierre : Raisons pratiques, Seuil, 1994

BURNHAM, James : L’ère des organisateurs, Calmann Levy, 1941

CHAUVEL, Louis : Le destin des générations, Puf, 1998

DAHRENDORF, Ralf : Classe et conflit de classe dans la société industrielle, Mouton, 1959

DOCKES, Pierre : La libération médiévale, Flammarion, 1979

DUMONT, Louis : Homo hierarchicus, Gallimard, 1979

MARX, Karl : Les luttes de classe en France, Folio, 1850

MENDRAS, Henri : La seconde révolution française 1965-1984, Gallimard, 1988

MENDRAS, Henri : Eléments de sociologie, Armand Colin, 1989

MICHELS, Robert : Les partis politiques, Flammarion, 1911

MILLS, Charles Wright : Les cols blancs, Seuil, 1951

MOSCA, Gaetano : The ruling class, Mc Graw Hill, 1896

PARETO, Vilfredo : Traité de sociologie générale, Droz, 1916

QUESNAY, François : Tableau économique des physiocrates, Calmann Levy, 1758

RICARDO, David : Des principes de l’économie politique et de l’impôt, Flammarion, 1817

THELOT, Claude : Tel père, tel fils ?, Dunod, 1982

TOURAINE, Alain & KHOSROKHAVAR, Fharad : La recherche de soi, Fayard, 2000

VEBLEN, Thorstein : Théorie de la classe de loisir, Gallimard, 1899

WARNER, William Lloyd : Yankee city, Yale University Press, 1963

WEBER, Max : Economie et société, Plon, 1922

22:56 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Sociologie |  Facebook | | |

Le changement social

On cherche à analyser les transformations des sociétés.

Objet de controverses.

On peut définir le changement social « comme étant toute transformation observable dans le temps, qui affecte d’une manière qui ne soit pas que provisoire ou éphémère, la structure ou le fonctionnement de l’organisation sociale d’une collectivité donnée et modifie le cours de son histoire » Rocher (1970).

D’abord constat : grandes modifications sociales en France au XXème. Conflits militaires, structures culturelles, structures économiques, structures politiques ont refondu la société française de manière profonde.

C’est dans l’analyse du changement social qu’on retrouve la plus grande diversité doctrinale : de la sociologie critique (Bourdieu) qui ne voit que des luttes dans le changement à la sociologie individualiste (Boudon) qui rejette les théories générales du changement, tout processus étant « daté et signé ».

Pour Mendras, le changement social est associé au conflit : on passe de l’ordre au désordre.

Une même situation sociale sera interprétée de manière très différente.

Ex : grèves de 1995 selon Touraine (conservatisme) ou Bourdieu (antilibéralisme).

Q ,: une théorie du changement social est elle pensable ?

 

I] Les théories du changement social

Si le changement social est l’ensemble observable des mutations affectant tout ou partie de l’organisation sociale pendant une période donnée ; il faut encore distinguer selon qu’on considère le système social comme tendant vers l’équilibre ou le déséquilibre.

  • Un système social équilibré

Pareto (1916) défend l’idée de l’équilibre social. L’ensemble des forces sociales va tendre vers un rapprochement du fait du rôle central des élites : pour maintenir leur position privilégiée, elles doivent se renouveler. C’est donc par un processus de sélection proche de la concurrence que le changement social va entraîner, mais pour autant la mobilité tend vers la stabilité. Chaque élite incarne un projet de société.

Pour Parsons (1951) on retrouve cette approche équilibrée du changement social : comme la socialisation fait que l’on intériorise des valeurs, le changement se fait sans tensions excessives. Tout acteur évolue dans un système institutionnalisé dans lequel il a des intérêts qu’il préférera ne pas remettre en cause.

Avec Mayo (1933) on a parlé de théorie du changement exogène. Les expériences d’Hawthorne ont montré qu’une organisation était en situation d’équilibre et que le changement provenait de l’environnement.

La vision d’un changement équilibré est poussée à son maximum dans l’optique évolutionniste de Spencer (1898) : la société est vue comme un organisme biologique vivant qui évolue vers des stades de plus en plus évolués.

Tocqueville (1856) considère que c’est la marche vers l’égalité qui est la tendance de fond des sociétés démocratiques. Les personnes qui sont privées de l’égalité y sont d’autant plus sensibles que la société s’enrichit globalement.

Pour Durkheim (1893) le changement social est linéaire et binaire : on passe de la société traditionnelle à la société moderne du fait de la division du travail.

La pensée de Weber (1922) est plus élaborée : le changement prend sa source dans la rationalisation qui est au fondement de la domination entre les individus. Le pouvoir peut ainsi venir de la tradition, du charisme ou de la raison.

  • Un système social en déséquilibre

Cependant ces analyses restent fondées sur l’idée que les sociétés évoluent dans une direction et pour des raisons claires. Mais elles proposent des déterminants extrêmement variés …

Or, on peut également considérer que la société est un jeu de forces contradictoires qui sécrète et organise le changement. C’est notamment la sociologie de Marx qui part de ce postulat : les sociétés sont animées par un clivage de fond entre la classe qui possède les moyens de production et celle qui ne peut qu’exploiter sa force de travail. La lutte des classes est le moteur de l’histoire (1850) car elle rend nécessaire le changement par la révolution.

Plus étonnant, est de retrouver la pensée de Boudon dans cette même logique : le changement social résulte de déséquilibres dans les décisions individuelles des agents qui peuvent provoquer une réaction globale quand elles sont agrégées (1977). Ex : les choix d’études (durée, filière) sont valorisées en fonction des gains attendus et des coûts, ce qui traduit une inégalité des chances entre les classes aisées et populaires (1973). Ainsi l’augmentation de la durée des études ne se traduit pas nécessairement pas une plus grande mobilité sociale.

 

II] Les groupes

Cela renvoie à une grande variété de situations sociales : couple, club sportif, parti, foule …

  • Définir le groupe

Pour Merton un groupe est constitué par l’association d’au moins deux personnes … qui sont en interaction (critère objectif) et qui ont conscience d’une appartenance commune (critère subjectif).

C’est cet aspect intentionnel qui permet de distinguer un groupe d’un simple rassemblement.

La taille du groupe est donc un élément déterminant : pour Olson (1966), plus un groupe est grand, plus il aura de difficultés à s’organiser. Ce sont donc principalement des minorités actives qui vont imposer leurs vues à l’ensemble du groupe.

On distingue les groupes primaires et les groupes secondaires : les groupes primaires comprennent des individus caractérisés par des rapports interpersonnels de face à face. L’identification est forte, ainsi que la solidarité ; même si des rapports de compétition peuvent exister. Ex : famille, camarades, voisins.

Les groupes secondaires sont basés sur des relations plus superficielles, principalement utilitaires. Ils ne concernent qu’une partie de la vie des individus. Ex : partis politiques, syndicats, associations.

  • Groupes d’appartenance et groupes de référence

Le groupe de référence a une fonction comparative : il permet aux individus d’évaluer leur situation les uns par rapport aux autres. Cette définition permet d’expliquer les paradoxes de Tocqueville ou Merton : la frustration des individus augmente quand les opportunités augmentent également.

Le groupe de référence peut servir de modèle normatif et guider le comportement des individus ; mais il peut également être utilisé comme repoussoir, selon Bourdieu (1979) la consommation permet aux classes aisées de se distinguer de ce qui est vulgaire.

Le groupe d’appartenance est celui auquel les individus sont rattachés. Le groupe de référence peut coïncider avec le groupe de référence, mais ce n’est pas systématique. Ainsi la mobilité sociale fait que certains individus ont l’expérience de plusieurs groupes et qu’ils peuvent déterminer celui auquel ils veulent appartenir et celui auquel ils se réfèrent.

Ex : comportement politique (vote trotskyste en France)

Pour Merton, le choix des groupes dépend du prestige qui y est associé.

Pour Boudon (1977) la notion de groupe doit être écartée au profit de l’approche individuelle qui prenne en compte l’interaction directe des individus. Les paradoxes s’expliquent autant par des croyances individuelles que des groupes de référence.

 

III] L’innovation

Tout changement social est une perturbation du fonctionnement d’un groupe : les croyances, les comportements, les institutions évoluent ; ce qui entraîne un déséquilibre par rapport à la situation précédente. On peut donc associer le changement social à l’innovation.

  • Les effets de l’innovation

L’innovation consiste à introduire une nouveauté sociale dans le fonctionnement de groupes équilibrés. Pour être acceptée, une innovation doit prolonger le système technique existant sans le contredire. L’innovation doit se transmettre entre les générations pour s’intégrer à la société. Elle va donc modifier les rapports de pouvoir existants.

Cela peut impliquer une modification des ressources. Ex : le changement démographique

C’est donc souvent une perturbation extérieure (autre groupe ou environnement) qui vient altérer l’équilibre d’une société. Les sociétés sont composées de groupes dont les rapports peuvent être conflictuels.

Le changement n’est parfois pas radical. Il n’est pas non plus instantané ou irréversible.

Ex : la domination scientifique de la Chine antique

  • La circulation de l’innovation

Ce qui est primordial c’est d’analyser la diffusion des innovations : on peut notamment utiliser une approche épidémiologique. Les nouveautés se répandent comme des maladies ou des virus par contamination, elles s’agglomèrent dans des foyers, elles subissent des mutations en fonction de l’adoption par telle ou telle société.

Rappel : les approches de Lewin (1959) ou de Katz & Lazarsfeld (1955) sur la décision dans les groupes et l’influence interpersonnelle.

Pour Tarde (1895), la société est régie par des lois de l’imitation : les innovations comportementales sont fondées sur des comparaisons entre groupes sociaux qui cherchent à se ressembler tout en apportant leur démarche spécifique.

D’où des attitudes spécifiques : précurseurs ou suiveurs, mais sans prédétermination de la diffusion de l’innovation. Ex : OGM

 

Conclusion :

Les facteurs du changement social restent basiques : la démographie, le progrès technique, les valeurs culturelles ou les idéologies.

Pour Mendras on peut proposer des modèles simples et généraux mais qui pourraient aussi bien être laissés entre les mains des historiens.

 

Références :

BOUDON, Raymond : L’inégalité des chances, Armand Colin, 1973

BOUDON, Raymond : Effets pervers et ordre social, Puf, 1977

BOURDIEU, Pierre : La distinction, Minuit, 1979

DURKHEIM, Emile : De la division du travail social, Puf, 1893

KATZ, Elihu & LAZARSFELD, Paul : Influence personnelle, Armand Colin, 1955

LEWIN, Kurt : Psychologie dynamique, Puf, 1959

MARX, Karl : Les luttes de classe en France, Folio, 1850

MAYO, Elton : The human problems of an industrial civilization, Routledge, 1933

MENDRAS, Henri & FORSE, Michel : Le changement social, Armand Colin, 1983

MENDRAS, Henri : Eléments de sociologie, Armand Colin, 1989

MERTON, Robert : Eléments de théorie et de méthode sociologique, Plon, 1953

OLSON, Mancur : Le paradoxe de l’action collective, Puf, 1966

PARETO, Vilfredo : Traité de sociologie générale, Droz, 1916

PARSONS, Talcott : The social system, The free press, 1951

ROCHER, Guy : Le changement social, Seuil, 1970

SPENCER, Herbert : Principes de la sociologie, Alcan, 1898

TARDE, Gabriel : Les lois de l’imitation, Les Empêcheurs de Penser en Rond, 1895

TOCQUEVILLE, Alexis de : L’Ancien régime et la révolution, Gallimard, 1856

WEBER, Max : Economie et société, Plon, 1922

22:55 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Sociologie |  Facebook | | |

Les normes et les valeurs

Les normes et les valeurs posent la question de l’intégration sociale.

Il s’agit de comprendre ce qui peut unir des individus dans une société ou les séparer.

  • La tradition utilitariste

Pour les utilitaristes (Bentham) les normes et les valeurs doivent être expliquées par des lois de la nature humaine. Les individus choisissent les actions qui ont les conséquences les plus désirables. Par extension, l’utilitarisme suppose des individus rationnels.

Le système des normes émerge grâce à l’intérêt égoïste qui permet de satisfaire les membres de la société (Hume). La norme suppose l’existence de sanctions. Approche aujourd’hui incarnée par la théorie des choix rationnels (Coleman).

  • L’opposition à l’utilitarisme

La tradition utilitariste a fait l’objet de critiques de fond :

-         elle néglige le consensus social (Comte)

-         elle ne prend pas en compte la solidarité des individus (Durkheim)

Six arguments permettent d’opposer la vision utilitariste des autres approches :

-         c’est une théorie abstraite et naturaliste : ne rend pas compte de la complexité du réel

-         la notion d’utilité n’est pas déterminée : peut correspondre à de nombreux objectifs

-         l’action orientée par l’intérêt peut être immorale : tricherie, non respect des normes

-         toutes les normes ne peuvent être utilitaires : les vêtements, le divorce …

-         certains comportements ne peuvent être expliqués par l’utilitarisme : don, sacrifice

-         l’individu utilitariste est rationnel (atome isolé) alors que les individus sont en interaction

Q : une société peut elle se passer de normes et de valeurs ?

 

I] Les valeurs

Les valeurs sont des idéaux collectifs qui définissent dans une société donnée les critères du désirable : les sociétés définissent ce qui est bien et mal, beau et laid, juste et injuste …

Ces valeurs sont interdépendantes, elles forment un « système de valeurs ».

  • Les valeurs dans la sociologie classique

Pour Durkheim, la question des valeurs est centrale. L’adhésion à des valeurs communes est essentielle pour l’intégration de l’individu à la société (solidarité).

Les valeurs traditionnelles sont modifiées par la modernisation de la société : la solidarité organique permet de lutter contre une individualisation des buts et des valeurs liée à la division du travail.

Pour pallier à ce risque permanent, Durkheim a forgé dans la dernière partie de son œuvre une approche morale des valeurs qu’une société moderne doit conserver pour rester solidaire.

Pour Weber, la rationalité prend la place des explications basées sur la magie ou les croyances. Mais dans le même temps, la science n’apporte pas de réponses alternatives solides au devenir humain. Face à ce « désenchantement » Weber estime qu’un retour aux valeurs transmises par les religions traditionnelles doit s’imposer.

Le savant doit occuper une place particulière par rapport aux valeurs : il doit s’abstenir de juger les actions. Le savant est celui qui propose les clés de compréhension d’une situation, càd d’interpréter les valeurs qui guident les actions.

On retrouve le concept de rationalité par rapport à une valeur. Cela permet d’expliquer que certaines valeurs soient mieux adaptées à des évolutions sociales que d’autres. Weber pense par exemple que l’éthique protestante est mieux adaptée à l’esprit du capitalisme, ce qui explique la corrélation entre les deux.

  • Vers un système de valeur

Pour Parsons (1966), les valeurs sont les données ultimes qui expliquent à la fois la cohérence et la spécificité d’une culture. On peut étudier et comparer des sociétés à travers les valeurs de fond qui les caractérisent. Cela peut faire apparaître les différences essentielles entre plusieurs sociétés et comprendre l’influence des valeurs sur l’action sociale.

Le système de valeur doit en effet être adapté au comportement d’une société. Pour Mendras il faut une « congruence » entre les valeurs et l’idéologie, entre les valeurs et les pratiques.

Les valeurs évoluent donc dans le temps et dans l’espace (évidemment). La sociologie n’est pas la seule science à vouloir les caractériser : philosophie ou économie.

Enfin, grand intérêt : les enquêtes internationales et longitudinales sur les valeurs. Elles sont le matériau de nombreuses analyses extrêmement intéressantes (Stoetzel, Boudon …).

 

II] Les normes

Les valeurs d’une société se concrétisent dans un ensemble que l’on dénomme « normes ».

  • Les normes sont sociales

Les normes sociales sont des règles qui régissent les conduites individuelles et collectives d’une société. Elles font l’objet de sanctions en cas de non respect ou de transgression.

Cependant la sanction n’est pas automatique car il est difficile d’isoler et d’étudier les normes.

Mendras souligne qu’une norme se reconstruit à la suite d’une étude de données diverses : opinions, comportements et situations sociales.

Ex : fumer dans un lycée (contrevient à une norme) ou devant un lycée (pas de sanction)

Il faut donc distinguer l’opinion et la norme par le critère essentiel de la sanction : un groupe est prêt à intervenir, à défendre le non respect d’une norme, pas d’une opinion.

Les normes évoluent dans le temps : elles peuvent devenir moins (ou plus) importantes pour une société. Ex : les enfants hors mariage représentent la moitié des naissances

Il est donc possible que des normes sociales ne se traduisent pas par des pratiques sociales.

  • Normes et opinions

Le paradoxe de Merton (repris par Boudon) montre cette influence croisée entre opinions et normes. Un groupe qui a plus d’opportunités de réussir est beaucoup plus insatisfait qu’un groupe dont les chances sont moindres. L’insatisfaction provient du fait que l’on ne trouve pas normal de réussir comme les autres. (Merton compare les promotions dans l’armée ; Boudon montre qu’une baisse du chômage peut augmenter l’insatisfaction de la population).

Ex : la croissance économique et le sentiment d’insécurité peuvent augmenter ensemble

Il faut que le groupe qui produit les normes ait une certaine cohérence : les situations sociales et les intérêts des individus doivent se rapprocher pour faire émerger des règles.

Ex : aménagement du territoire (services publics dans des zones peu peuplées)

Enfin, Mendras souligne le fait qu’une société se conforme à un ensemble, un « système de normes » et pas à des règles déterminées (et choisies au cas par cas comme des lois).

Ex : la politesse, le mariage, l’école …

On parle dans ce cas d’institutionnalisation des normes : càd qu’un groupe intériorise les règles et sanctionnera tout manquement. Cela n’écarte pas les conflits de normes (jeunes / adultes) ou le fait qu’en fonction des situations sociales (du contexte) la norme soit plus ou moins souple.

 

III] Conformité et déviance

L’existence de normes entraîne deux types de comportements : la déviance (refus de se conformer aux normes) ou la conformité (respect des normes). Ces comportements sont objectifs et non moraux : on peut se conformer sans adhérer ou croire aux normes.

  • La conformité est une notion à géométrie variable

La diversité des règles rend nécessaire une certaine tolérance par rapport à la sanction du non respect. En fonction du contexte (et du temps) on apprend quelles sont les normes essentielles.

Milgram (1974) a montré les risques de la conformité aux normes : un individu peut obéir à des injonctions qu’il refuserait en principe, par simple application de la règle.

Le statut social de l’individu influence la conformité : on exige plus de respect de la part de certaines personnes (curé, professeur, parent …).

Le développement des techniques de surveillance (Lyon, Mattelart) fait disparaître certains espaces d’intimité et d’opacité sociale, pourtant nécessaires à une certaine souplesse d’interprétation des normes.

Cette conformité peut s’expliquer par les progrès de la civilisation, ce qu’Elias nomme « la civilisation des mœurs ». La vie en société rend nécessaire l’apparition de normes (courtoisie, savoir vivre, hygiène …) qui, de plus, marquent l’expression de la conscience d’une société.

Les incivilités sont notamment beaucoup moins tolérées dans les sociétés modernes.

  • La déviance a un sens social

Par opposition à la conformité, les individus qui ne respectent pas les normes sont déviants.

Il existe de nombreuses hypothèses pouvant justifier la déviance : milieu social, personnalité …. A partir de l’étude de Becker (1963) on considère que le fait de transgresser les normes s’explique par le fait qu’elles sont imposées à un groupe par un autre groupe. Une position supérieure dans la société permet d’imposer sa morale.

Lieberman (1956) montre que les ouvriers qui deviennent chefs changent leurs attitudes envers leurs ex-collègues mais reprennent les anciennes s’ils rétrogradent.

Ce qui est considéré comme déviant peut ne plus l’être si les normes sociales évoluent (ex : homosexualité ou folie). Mais en fonction des milieux sociaux, l’appréciation des normes peut être très différenciée.

Sykes & Matza (1957) étudient les techniques de neutralisation : ce sont les justifications utilisées par les individus pour ne pas appliquer les normes sociales.

-         refus de la responsabilité

-         refus de la blessure

-         accusation de la victime

-         condamnation de ceux qui condamnent

-         espérance d’une loyauté plus élevée

La déviance sert de base aux réflexions sur la criminalité.

 

Conclusion : les rites

La sociologie des normes repose également sur l’ethnologie : un rite est une séquence formalisée d’actes accomplis dans un contexte religieux ou magique (par opposition aux normes d’une société moderne).

Le cérémonial qui accompagne certaines pratiques sociales modernes relève du rituel (ex : repas, concours)

 

Références :

BECKER, Howard : Outsiders, Metailié, 1963

BENTHAM, Jeremy : An introduction to the principles of morals and legislation, Oxford University Press, 1781

BOUDON, Raymond & LEROUX, Robert : Y a t’il encore une sociologie ?, Odile Jacob, 2002

BOUDON, Raymond : Déclin de la morale ? Déclin des valeurs ?, Puf, 2002

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22:54 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Sociologie |  Facebook | | |