10/01/2012

Entrepreneurs, entreprise. Histoire d'une idée, un ouvrage d'Hélène Vérin

C’est un livre d’histoire assez original que nous offre Hélène Vérin. Alors que son titre pouvait laisser croire à une étude de type « business history » où seraient décrites les évolutions des entreprises de la petite structure familiale à la grande multinationale capitalistique, c’est bien le sous-titre qui est déterminant. L’analyse de l’idée d’entreprise et d’entrepreneur éclaire d’une manière différente un agent économique et social que tout le monde pense connaître.

La suite de la note sur le site Lectures de Liens socio : http://lectures.revues.org/7181

11:49 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire, Lectures |  Facebook | | |

04/12/2011

Contribution à une sociologie de l'action, un ouvrage d'Alfred Schütz

Alfred Schütz : Contribution à une sociologie de l’action, Paris, Hermann,  2009, 177 pages

Cette sélection de textes du sociologue Alfred Schütz est un ouvrage particulièrement intéressant pour comprendre l’évolution des sciences sociales. Voici, en effet, un auteur dont la formation philosophique est mise à profit pour comprendre les individus et le monde dans lequel ils évoluent. Parmi les inspirations de Schütz on notera l’influence des philosophes Henri Bergson ou Edmond Husserl sur la manière de penser des relations significatives, autrement dit des symboles qui font sens pour les individus. Le psychologue William James est également mis à contribution pour évoquer le problème des réalités multiples, c'est-à-dire les situations où plusieurs personnes donnent une signification différente aux mêmes évènements. Cette démarche pluridisciplinaire est emblématique de la socio-économie et découle directement de la tradition de l’Ecole de Vienne dont est issu l’auteur : de formation juridique il embrasse la profession d’avocat avant de se passionner pour la philosophie et les sciences sociales dans la recherche.

Alfred Schütz est un des principaux inspirateurs d’une sociologie de type constructiviste où la réalité sociale n’obéit pas à une logique systématique. Cette phénoménologie sociale prend appui sur l’expérience quotidienne des individus et se démarque de la sociologie structuro-fonctionnaliste défendue avec autorité par Talcott Parsons, avec qui le dialogue intellectuel restera stérile. Ce livre permet d’apprécier des écrits peu connus de celui qui a inspiré directement de nombreux sociologues américains comme Erving Goffman ou Howard Becker. La sociologie de Schütz est en effet la référence directe de La construction de la réalité de Peter Berger et Thomas Luckmann[1] où les auteurs proposent une nouvelle démarche méthodologique qui consiste à étudier la réalité de la vie quotidienne dans sa dimension intersubjective. Cette réconciliation des dimensions objective et subjective de l’analyse sociale sert également de référence à la sociologie d’Harold Garfinkel (l’ethnométhodologie) ou d’Aron Cicourel (la sociologie cognitive). L’analyse de Schütz permet de tenir compte dans un cadre analytique déterminé de la diversité des pratiques sociales.

Cette réflexion sur la connaissance sociologique s’incarne dans une logique forte de conceptualisation. L’auteur expose ainsi dans le principal texte du recueil (Symbole, réalité et société) ces réflexions autour des relations symboliques. Il cherche à montrer qu’il faut étudier le monde intersubjectif et ses relations. Schütz y évoque par exemple le théorème de William Isaac Thomas qui montre que quand les individus considèrent des situations comme réelles, elles deviennent réelles dans leurs conséquences. Les références à la philosophie croisent les analyses classiques de l’anthropologie ou de la science politique dans une logique très intéressante même si la construction paraît un peu déroutante au regard des normes actuelles de rédaction d’un article savant. L’auteur défend une idée finalement assez simple, pour penser la vie quotidienne les individus utilisent des symboles qui clarifient les catégories dans lesquelles ils évoluent. Le rôle des typologies (groupes sociaux) ou du langage prennent ainsi sens dans leur dimension intersubjective.

L’ouvrage édité comporte trois autres textes très courts, mais véritablement remarquables : Les concepts et méthodes fondamentaux des sciences sociales ; Le citoyen bien-informé et Quelques ambiguïtés concernant la notion de responsabilité. Leur trait commun est de fournir une base analytique à la sociologie interactionniste. Schütz ranime ainsi la querelle des méthodes en s’efforçant de réfléchir de manière épistémologique sur la méthode en sciences sociales : les concepts de rationalité, d’expérience ou de lois sont questionnés pour rappeler qu’ils ne correspondent pas une réalité objective. Les débats sur la rationalité de la finance où s’opposent sans réellement se confronter les thèses de l’efficience informationnelle (néo-classique), des esprits animaux (George Akerlof et Robert Shiller[2]) ou du mimétisme (André Orléan[3]) sont un lointain écho aux préoccupations du sociologue. Il semble en effet difficile de penser sans se faire une idée de la compréhension des motivations d’autrui … De même la distribution sociale des connaissances doit être prise en compte dans l’analyse de la société : le dialogue entre l’expert, l’homme de la rue et le citoyen bien-informé ne vient pas de soi. Il se construit avec des limites et dans un contexte. Les évolutions de l’opinion publique après une catastrophe nucléaire l’illustrent parfaitement. Enfin, Schütz note que la notion de responsabilité contient à la fois une dimension objective et subjective trop longtemps dédaignée, ce que la plupart des juristes confirmeront.

Il faut également souligner la qualité de l’introduction de Cherry Schrecker, spécialiste d’histoire de la sociologie, qui présente Alfred Schütz et ses travaux. On y aperçoit la complexité d’une œuvre d’une assez faible densité au niveau des publications académiques, l’énorme influence de ses enseignements et surtout la logique de dialogue scientifique permanent de l’auteur. Ce sont en effet les correspondances du sociologue qui donnent la clé de compréhension de sa démarche. Plus qu’une course à la publication, Schütz voyait les sciences sociales comme une construction conceptuelle qui ne pouvait se démarquer de la réalité sociale. A méditer dans le contexte actuel d’évaluation quantifiée des publications …



[1] Peter Berger & Thomas Luckmann, La construction de la réalité, Paris, Armand Colin, 1966 (trad. 1996)

[2] George Akerlof & Robert Shiller, Les esprits animaux Comment les forces psychologiques mènent la finance et l’économie, Paris, Pearson, 2009

[3] André Orlean, Le pouvoir de la finance, Paris, Odile Jacob, 1999

14:45 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Lectures, Sociologie |  Facebook | | |

Histoire économique et sociale de la construction européenne, un ouvrage de René Leboutte

René Leboutte : Histoire économique et sociale de la construction européenne, Bruxelles, P.I.E. Peter Lang,  2008, 711 pages

Ouvrage impressionnant par son volume et son contenu, cette Histoire économique et sociale de la construction européenne est bien différente de ce qu’on pourrait attendre dans ce domaine. Comme le souligne l’auteur, l’étude de la construction européenne est devenue un sujet à part entière en économie ou en sciences politiques, sans que ces disciplines prennent vraiment en considération la dimension historique. C’est pourquoi il faut saluer d’emblée la volonté d’écrire une histoire économique et sociale répondant à un véritable objectif intellectuel. La thèse de René Leboutte est d’une actualité criante au regard de la crise de la dette publique en Europe : il estime d’une part que la construction européenne est un chantier permanent et ne suit pas une visée téléologique ; il souligne d’autre part le mécanisme institutionnel unique qui a été mis en œuvre au cours du XXe siècle par les pays membres des Communautés européennes.

Cette volonté de proposer une vue globale de la construction européenne est suffisamment rare pour être soulignée. Il ne s’agit pas ici d’un simple manuel visant à rappeler les principales étapes d’une évolution juridique reposant sur l’intégration économique. Bien que le contenu des différentes parties du livre puisse remplir ce laborieux office pour le lecteur pressé et spécialisé, l’ouvrage de Leboutte comble plutôt un vide bibliographique. Sur l’histoire économique de l’Europe au XXe siècle on ne connaissait finalement que l’ouvrage d’Ivan Berend portant sur l’Europe au sens large[1], et suivant une démarche analytique anglo-saxonne en opposant les périodes de laisser faire, de dirigisme et d’économie mixte. Les historiens eux-mêmes ayant peut être renoncé devant la complexité de la tâche de synthétiser un tel « machin ». L’auteur adopte ici une démarche simple, plutôt que de faire l’histoire d’une Europe qui a elle-même connu des changements extrêmes (on pense évidemment aux pays en transition vers l’économie de marché), il concentre son analyse sur les Communautés européennes. Ainsi, en partant des six pays fondateurs de la CECA jusqu’à l’Europe élargie, il assure la cohérence de sa réflexion.

René Leboutte appuie sa recherche sur les sources communautaires. Celles-ci reposent à la fois sur les dispositions juridiques (traités et droit dérivé) et les textes politiques qui consacrent les différentes visions de la construction européenne. Cette Europe en chantier est étudiée de manière systémique dans une double perspective : dans les trois premières parties nous suivons la chronologie de la construction européenne ; dans les parties suivantes sont exposées les grandes thématiques abordées par les Communautés. Ainsi la première partie est tout simplement excellente tant elle décrit le cadre dans lequel débute l’idée du marché commun. L’entre-deux-guerres est marqué par la crise et par l’évolution de la pensée économique : la pensée keynésienne et sa vulgate sont un des fondements de la construction européenne. De même la seconde guerre mondiale va dessiner la possibilité d’une Europe industrielle. Et enfin, l’auteur rappelle le rôle joué par les Etats Unis dans la création des Communautés avec l’impulsion du plan Marshall.

Les deuxième et troisième parties décrivent plus classiquement les aspects économiques puis monétaires de la construction européenne, tout en présentant dans des chapitres introductifs les cadres analytiques dans lesquels les différentes institutions ont été mises en place. Le passage d’un environnement macroéconomique favorable des trente glorieuses, de l’âge d’or à une période plus incertaine d’une part ; et l’absence initiale de la monnaie dans la conceptualisation du marché européen de l’autre. Les positions politiques, les choix juridiques sont clairement exposés et éclairés à la lumière des données statistiques. On note par exemple la place cruciale jouée par les différents rapports dans l’évolution de la construction européenne, que l’on pense aux contributions de Spaak, Werner ou Delors.

Les parties suivantes sont plus autonomes. Après avoir présenté les domaines d’intervention des Communautés européennes, René Leboutte pose rapidement le cadre budgétaire. Cette approche factuelle permet d’exposer les limites financières de la construction dont les ressources et les dépenses ont toujours été l’objet de fortes tensions. L’auteur évoque ensuite l’élargissement et la position internationale de l’Europe où on réalise à nouveau l’aspect chantier permanent, puisqu’il semble difficile d’y dégager une réelle cohérence. La partie suivante est la plus dense et la plus fournie car elle se penche sur les aspects industriels et agricoles. Les enjeux énergétiques, productifs et commerciaux sont parfaitement mis en perspective et donnent des clés de lecture des problématiques actuelles. La politique agricole est plus classiquement évoquée dans ses origines et sa réforme, sans vraiment tenir compte de ses enjeux comme Thierry Pouch a pu le faire[2].

La dernière partie est celle qui amène le plus de réflexion car elle porte sur un élément particulièrement indigent de la construction européenne, la cohésion économique et sociale. En étudiant le rôle de la Banque européenne d’investissement, l’évolution de la politique régionale vers une politique de cohésion sociale, on constate avec l’auteur que l’Europe sociale reste embryonnaire, « en devenir » selon les termes de Leboutte. Car c’est bien à ce niveau que l’originalité de l’Europe est la plus marquante, cette construction portée par des Etats nations eux-mêmes interventionnistes dans le domaine social ne s’est pas réellement traduit par une Communauté sociale européenne. On risque dès lors de partager le constat de François Denord et Antoine Schwartz : l’Europe sociale n’aura pas lieu[3]. C’est en effet une logique purement économique qui semble s’imposer dans ce domaine avec comme stratégie sociale, celle énoncée à Lisbonne et reposant sur l’emploi ou la connaissance dans une seule logique de compétitivité.



[1] Ivan Berend, Histoire économique de l’Europe du XXe siècle, Bruxelles, De Boeck, 2008

[2] Thierry Pouch, La guerre des terres Stratégies agricoles et mondialisation, Choiseul, 2010

[3] François Denord & Antoine Schwartz, L’Europe sociale n’aura pas lieu, Paris, Raisons d’agir, 2009

14:43 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire, Lectures |  Facebook | | |