27/01/2012

La philosophie politique de l'histoire

Contexte historique : les révolutions politiques en France et en Amérique ont fait suite à celles en Angleterre (qui a débouché sur la monarchie constitutionnelle).

Plusieurs apports :

-la souveraineté populaire

-la souveraineté nationale

-l’existence de droits de l’homme

-le rôle déterminant de la raison (rationalité)

Pourtant, bien que connu et pris en compte par les autres pays européens (voire combattu) le phénomène révolutionnaire ne se traduit pas politiquement.

Par contre, sur le plan intellectuel et théorique, les nouveaux concepts vont être discutés. Ainsi, en Allemagne (qui n’existe pas encore en tant que Nation) deux auteurs vont reformuler les apports de philosophie politique des révolutionnaires.

De même, en Angleterre et en France, plusieurs penseurs vont s’opposer de manière vigoureuse aux fondements théoriques de la révolution.

La pensée allemande de l’histoire prolonge / dépasse la conception politique des Lumières :

-elle repose sur la raison

-elle croit au progrès

-elle est universaliste

La pensée de l’histoire est aussi l’inverse pour son versant contre-révolutionnaire :

-elle rejette la raison

-elle rejette l’individu

-elle rejette l’universalisme

On associe donc dans ce thème ceux qui dépassent la révolution et ceux qui la refusent : ils partent des mêmes phénomènes et débouchent sur des points de vue apparemment opposés (et symétriques). Pourtant une convergence peut être trouvée :

-la pensée de l’histoire est idéaliste : elle cherche à trouver un sens à l’action humaine

-la pensée de l’histoire critique l’individualisme : elle cherche à penser la société

-la pensée de l’histoire remet en cause le libéralisme : elle estime que le monde est une mécanique complexe qui nous dépasse

Q : la pensée de l’histoire peut-elle servir en dehors des révolutions ?

 

I] Kant (1724-1804)

Philosophe allemand. Sa pensée n’est pas de visée directement politique, pourtant cette dimension se retrouve dans de nombreux ouvrages.

 

  • Les apports kantiens

Il défend une théorie de la connaissance objective : certaines connaissances existent à l’état pur, ce sont celles qui sont conformes à la nature et qui découlent de l’expérimentation.

La philosophie de Kant est à l’origine de la conception moderne de la science.

De même, Kant défend une vision fortement morale du comportement humain : l’homme est un sujet libre qui se donne des lois auquel il doit obéir. Il faut tenir ses engagements.

Quand il réfléchit sur les Lumières, Kant montre que pour devenir libre et autonome, l’individu doit utiliser la Raison. Mais cette recherche de la Raison est freinée par une peur de la liberté. En effet, les citoyens peuvent préférer la domination car elle ne nécessite pas autant d’efforts que la liberté.

Dès lors, il faut discuter publiquement des lois que les individus souhaitent adopter et décider en fonction de la Raison.

 

  • La philosophie de l’histoire

Dans Idée d’une histoire universelle (1784) Kant synthétise son analyse : l’individu seul rencontre des difficultés à devenir un sujet moral. Pourtant, Kant pense que si l’on s’intéresse aux individus pris dans leur ensemble dans une perspective temporelle (l’histoire universelle) on peut résoudre ce problème.

La morale est une Idée, un objectif qu’on ne peut pas atteindre, mais que l’on recherche quand même. Au delà de la race ou de la Nation (cosmopolitisme) la Raison appelle donc la paix. Kant croit en l’existence d’une paix universelle entre les Nations.

Notion assez moderne qu’on retrouve dans les objectifs diplomatiques de certaines organisations internationales (ONU principalement) et qui traduit la volonté de la période des Lumières de consacrer par le droit certains grands principes.

 

  • Une philosophie critique

Kant est un penseur critique, mais dans un sens différent de la dénonciation (comme Marx ou Bourdieu). Il cherche à questionner les limites des concepts qu’il étudie.

Ainsi, il condamnera à la fois les excès de la Révolution française (la Terreur) et les outrances de certains contre-révolutionnaires. De même, il cherche à réconcilier l’ordre et la liberté.

Il faut permettre à des individus naturellement égoïstes de vivre en société. Pour Kant, seul le droit est capable d’y parvenir.

 

II] Hegel (1770-1831)

Philosophe allemand également. Il défend une philosophie rationaliste de l’histoire. Cette approche doit permettre de réconcilier la liberté, l’individualisme, l’ordre …

Hegel propose une démarche ambitieuse et systématique : il considère que la philosophie est une science (la politique en est une sous-partie) qui obéit à la logique. Il va ainsi développer dans Principes de la philosophie du droit (1821) une conception de l’Etat, de la société et de l’histoire.

 

  • L’Etat rationnel

La pensée de Hegel répond aux questions pratiques (Empire napoléonien notamment) et aux questions théoriques de son temps. On peut lire sa philosophie comme une réplique à l’individualisme libéral d’Adam Smith : la rationalité ne viendra pas de la somme des intérêts individuels mais d’une instance supérieure, l’Etat.

Seul l’Etat peut garantir le bon fonctionnement de la société. Il permet de régler les problèmes d’interdépendance entre individus du fait des bouleversements économiques (ex : pauvreté).

De plus, l’Etat est le garant de la règle de droit : il dépasse les sujets individuels et leurs intérêts en fournissant un cadre commun. C’est la synthèse de l’individuel et du collectif (comme chez Kant). L’Etat permet l’émergence de citoyens qui forment une communauté.

Hegel estime que l’individu est donc citoyen dans une société et une communauté.

 

  • La société

Hegel met en avant une contradiction de base : les relations civiles sont caractérisées par l’égoïsme des individus et la nécessité de l’interdépendance. Sans coopération on ne peut rien obtenir des autres. De cette réciprocité découle une tension : le bien être d’un individu est lié à celui des autres. Il faut donc établir des garanties juridiques (rappel : c’est le rôle de l’Etat).

La société doit permettre de satisfaire les besoins, c’est pourquoi elle fonctionne selon une division du travail. Cette interdépendance entraîne donc une organisation rationnelle.

De même, les relations sociales rendent nécessaire une protection de la propriété privée. On retrouve à nouveau la nécessité de l’Etat, seul capable de garantir la sécurité des biens.

 

  • L’histoire

La philosophie hégélienne tend à concilier les changements sociaux et l’ordre juridique. Cette démarche est particulièrement appuyée dans sa conception de l’histoire : le sens de l’histoire est d’aller vers l’avènement de l’Etat rationnel.

Pour Hegel la société dans laquelle il vit a atteint un tel niveau de développement que l’histoire est finie (ou bientôt finie). L’Etat a résolu les contradictions entre intérêts particuliers et intérêt général.

La pensée de Hegel a fait l’objet de nombreuses critiques : d’inspiration monarchique (du fait du rôle essentiel de l’Etat) voir réactionnaire … Elle va pourtant servir de fondement à l’approche marxiste : elle donne un sens à l’histoire.

 

III] Burke (1729-1797) et la contre-révolution

Si les penseurs de l’histoire que sont Kant & Hegel ont pu être séduits par les débuts de la Révolution française (ou par les idées qu’elle défendait), ils ont progressivement pris leur distance avec son évolution politique : Terreur, Empire …

Par opposition, Burke a dès l’origine formulé une critique forte et radicale du phénomène révolutionnaire. Son approche est à l’origine du conservatisme, il défend une vision politique contre-révolutionnaire et antidémocratique.

Dans les Réflexions sur la révolution en France (1790) il expose les griefs d’un phénomène qu’il ne peut accepter :

-la révolution est le fruit d’une notion abstraite (la Raison) qui ne peut que déboucher sur le chaos

-la recherche de la liberté et de l’égalité s’opposent à la nature et à la tradition (à l’expérience de l’histoire)

Pour Burke, l’organisation sociale est le fruit d’un travail lent et progressif d’amélioration qui permet de déceler ce qui est bon pour l’homme. On retrouve ici certaines notions du droit naturel auxquelles Burke ajoute la vertu et la liberté comme condition d’une vie sociale et politique harmonieuse.

Par opposition au régime français, Burke montre que le système politique anglais s’est construit par la recherche d’une combinaison entre ordre et liberté. Les révolutionnaires souhaitent au contraire établir des règles de droit générales et universelles (de manière centralisée et définitive).

 

Pour Burke, les règles que les individus doivent respecter découlent de la morale et de la tradition. De même, tout individu n’est pas apte à diriger politiquement un pays. Une expérience est nécessaire (Burke est aristocrate, membre du Parlement …).

Il faut toutefois reconnaître à la pensée de Burke une force de conception : elle n’est pas réactionnaire. Sa philosophie lui permet de défendre la tolérance religieuse (catholiques irlandais) ou l’indépendance des Etats Unis d’Amérique. Il met en cause l’aspect doctrinaire et dogmatique de la philosophie politique des révolutionnaires (anticipant les critiques de la philosophie politique communiste).

 

Conclusion :

« Penser l’histoire » mène à une tradition intellectuelle double : d’une part les libéraux comme Chateaubriand(1768-1848) qui accepteront certaines idées de la révolution tout en critiquant sa remise en cause de l’autorité royale ; et les légitimistes comme De Maistre (1753-1821) ou Bonald (1754-1850) qui se contentent de réfuter la pensée révolutionnaire en réaffirmant la doctrine absolutiste et religieuse : les hommes sont vaniteux, ils ont cru pouvoir dominer l’ordre social …

 

Références :

BENETON, Philippe : Le conservatisme, Puf, 1988

KANT, Emmanuel : Philosophie de l’histoire, Aubier, 1947

KOJEVE, Alexandre : Introduction à la lecture de Hegel, Gallimard, 1989

PHILONENKO, Alexis : L’œuvre de Kant, Vrin, 1972

STRAUSS, Léo : Droit naturel et histoire, Plon, 1949

WEIL, Eric : Hegel et l’Etat, Vrin, 1950

22:27 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Idées politiques |  Facebook | | |

25/01/2012

L'absolutisme

L’absolutisme est indissociable de l’affirmation des Etats.

Alors que la pensée religieuse s’était affirmée vers la fin de l’empire romain, puis épanouie dans le cadre féodal (sans réel pouvoir central) elle va être remise en cause par une nouvelle vision de la politique :

  • Le retour du pouvoir temporel : les luttes d’influence menées par les autorités religieuses plaident pour l’affirmation d’un contrepouvoir.
  • L’unification territoriale : le pouvoir se concentre au sein des royaumes avec des autorités judiciaires et administratives.
  • La prise de conscience d’une appartenance populaire : les populations basées sur un territoire considèrent qu’elles font partie d’une même communauté.

La monarchie, le pouvoir des rois, se met en place progressivement en raison des limites de la société féodale : les guerres récurrentes, la contrainte financière, le poids de la démographie jouent en faveur d’une autorité centrale.

Le pouvoir royal s’affirme, par ailleurs, de manière stratégique : les alliances matrimoniales, l’établissement d’un arbitrage juridique, le pouvoir fiscal … permettent progressivement de rendre les monarques incontournables.

Historiquement ce mouvement débute vers la fin du Moyen Âge (environ 1200) puis s’accélère au cours de la Renaissance et au siècle des lumières. L’absolutisme touchera toute l’Europe au XVIIe et XVIIIe siècles avec de nombreuses variantes (ex : despotisme éclairé). Pour Mandrou (1977), ce sont toutefois les modèles anglais et français qui le caractérisent le mieux et influenceront la conception politique moderne de la raison et de la raison d’Etat.

La monarchie a pu s’épanouir pour plusieurs raisons :

  • Le déclin du pouvoir religieux : contestation de l’autorité centrale du Pape par les politiques et au sein de l’église elle même (rappel : la Réforme).
  • Le déclin du pouvoir impérial : le morcellement du Saint Empire romain germanique et son conflit permanent avec la papauté.
  • Les victoires militaires : à Bouvines en 1214, Philippe Auguste montre que les armées du roi sont supérieures. Duby (1973)
  • L’absence d’universalisme du pouvoir royal : contrairement à l’empereur et au pape.
  • La concurrence entre seigneurs féodaux. Elias (1939)

Enfin, le contexte social a également changé :

  • Développement de la vie urbaine et commerçante
  • Diffusion des savoirs par les livres
  • Révolution scientifique en astronomie et en physique
  • Contestation de la pensée religieuse romaine

L’absolutisme marque l’indépendance de l’Etat dans la sphère politique : c’est un nouveau pouvoir dont les limites sont à découvrir.

Q : l’absolutisme n’est il que le pouvoir absolu ?

 

I] Niccolo Machiavel (1469-1527)

Au sein d’une Italie divisée en Cité-Etats commerçantes et diplomatiques, Machiavel va poser les bases de cette nouvelle conception de l’Etat et de son pouvoir. Son but est que les Cités italiennes s’unissent en un Etat Nation dirigé par un prince souverain.

Machiavel est conseiller des dirigeants politiques de la ville de Florence : d’où l’expression de « conseiller du prince ». Sorte de haut fonctionnaire sans responsabilité politique directe.

Machiavel invente le terme d’ « Etat » sans pour autant analyser l’Etat Nation au sens moderne : il cherche à donner les moyens aux dirigeants de gouverner. Ce n’est pas une réflexion abstraite, c’est une pensée à but pratique.

Il rédige Le Prince en 1513.

Sa philosophie politique repose sur deux idées de fond : la prise en compte du caractère humain et la recherche de l’efficacité politique.

 

  • La conception politique de l’homme

Par opposition à la pensée classique ou religieuse qui spécule sur les qualités humaines nécessaires à une vie sociale harmonieuse, Machiavel part des hommes tels qu’ils sont. C’est une approche réaliste et pessimiste de l’être humain : le rôle de la politique c’est simplement de conserver le pouvoir, pas de construire le gouvernement idéal.

Ainsi le prince va conquérir le pouvoir par la force et doit s’efforcer de le stabiliser. Il doit nécessairement distinguer la morale de la politique : s’il veut défendre une vision éthique du pouvoir, il en sera écarté.

Le prince doit avoir des qualités politiques :

-Posséder la vertu : intelligence, courage, ruse et prudence

-Prendre en compte la nécessité : circonstances socio-politiques

-Pour lutter contre la fortune : aléas de la vie sociale

Ainsi dans la pensée politique de Machiavel, le mal ou la violence font partie intégrante des moyens nécessaires pour gouverner.

 

  • La recherche de l’efficacité politique

Machiavel défend l’autonomie totale de la politique : elle n’est ni morale, ni juste. Elle est indépendante des normes établies jusqu’à présent (telle que le droit naturel ou la religion).

La philosophie politique qu’il défend justifie l’existence d’une raison d’Etat : la politique doit s’adapter aux réalités sociales sans préjugés moraux, il est donc possible de suspendre les règles établies de manière exceptionnelle.

La vision de Machiavel est éminemment moderne et traduit bien l’esprit de la Renaissance : elle est caractéristique du renouveau de la réflexion sur l’organisation sociale. Skinner (1989)

Cependant on a souvent retenu de Machiavel l’idée du pouvoir pour le pouvoir : le « machiavélisme » serait le fondement du nationalisme et du pouvoir autoritaire. C’est oublier que Machiavel ne cherche qu’à dissocier l’efficacité de la politique de la morale de manière lucide et pragmatique.

 

II] Thomas More (1478-1535)

Juriste anglais. Il deviendra Chancelier d’Henri VIII qui le condamnera finalement à mort.

On le considère comme un humaniste chrétien : il prône la sagesse politique des princes au nom des principes religieux catholiques.

Il publie un ouvrage politique original en 1516 : l’Utopie. C’est le récit d’un voyage dans un pays imaginaire, l’île d’Utopia. Cette approche lui permet de défendre ses opinions sans réellement froisser le prince. More spécule sur la société idéale qui s’opposerait à la société anglaise dans laquelle il vit et qu’il considère comme profondément mauvaise et injuste.

 

La société politique idéale a plusieurs caractéristiques :

  • Les valeurs sont essentielles : ne pas exposer l’argent, ne pas s’appuyer sur l’orgueil, il existe un Dieu transcendant.
  • L’égalité est la base de l’organisation sociale : les citoyens vivent en communauté, il n’y a pas de propriété privée, le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel est désigné par le peuple, les intellectuels jouent un rôle primordial.
  • L’existence est heureuse : la recherche du plaisir et de l’utilité guide les citoyens.
  • La diplomatie est anti-guerrière : c’est le dernier recours.
  • La tolérance religieuse : il existe un Dieu unique mais on peut le vénérer de plusieurs manières.

Cette œuvre géniale porte plusieurs significations : elle est à la fois une vision totalitaire d’un monde idéal, la critique de la société existante, la reconnaissance du caractère quasi-impossible de la société parfaite. Elle sera d’ailleurs mobilisée par des communistes et des chrétiens.

 

III] Jean Bodin (1530-1596)

Le français Bodin va jouer un rôle essentiel dans la construction d’un concept politique moderne : la souveraineté. Il en fait le fondement du pouvoir civil et la justification de l’Etat.

Dans les Six livres de la République en 1576, il s’appuie sur des exemples historiques pour étudier le gouvernement efficace, la République. C’est « le droit gouvernement de plusieurs ménages et ce qui leur est commun, avec puissance souveraine ».

La puissance publique est donc souveraine, peu importe sa forme politique, il suffit de réunir cinq éléments :

-nommer les hauts magistrats

-promulguer et abroger des lois

-déclarer la guerre et conclure la paix

-juger

-avoir le droit de vie et de mort

Ainsi, selon Bodin, la souveraineté est indivisible : le pouvoir ne se partage pas. Les dirigeants politiques n’ont pas à établir des lois naturelles, immuables (divines). Ils disposent du pouvoir de la contrainte légitime (plenitudo potestas) mais elle ne leur appartient pas, elle est une propriété publique perpétuelle.

Cependant, cette distinction théorique entre loi civile et loi naturelle n’autorise pas les monarques à diriger de manière arbitraire ou tyrannique. Les valeurs fondamentales du catholicisme restent un guide de l’action politique.

 

Dès lors Bodin est le vrai fondateur de l’absolutisme qui se traduira par l’affirmation de l’Etat royal dans les pays européens. Ex : Richelieu ou Louis XIV en France. Mais il permettra également de penser l’Etat suite à la Révolution.

La philosophie politique de Bodin émerge dans le contexte des guerres de religion entre catholiques et protestants, elle cherche à donner au roi une base solide pour diriger la société. C’est le dépassement de la société féodale (le pouvoir ne se partage pas) et de la pensée religieuse (le pouvoir n’est pas d’origine divine).

Bodin est à l’origine du discours rationnel sur le pouvoir : il pense l’Etat au sens moderne.

Ex : Weber reprend la notion de « monopole de la violence légitime »

 

Conclusion :

L’absolutisme va apporter les fondements conceptuels de l’Etat à la Renaissance.

Cette philosophie politique sera prolongée par l’absolutisme théocratique de Bossuet qui réconcilie l’origine divine et le pouvoir royal, en faisant du monarque un être de droit divin.

L’absolutisme va également enclencher la réflexion sur le contrat social qui unit les citoyens ou la réflexion sur l’autorité. La Boétie se demande ainsi ce qui fonde la servitude volontaire (1548) : c’est le fait que les citoyens acceptent l’autorité des dirigeants (sans se révolter).

 

 

Références :

DUBY, Georges : Le dimanche de Bouvines, Gallimard, 1973

ELIAS, Norbert : La dynamique de l’Occident, Calmann Levy, 1939

MANDROU, Robert : L’Europe « absolutiste », Fayard, 1977

SKINNER, Quentin : Machiavel, Seuil, 1989

WEBER, Max : Economie et société, Plon, 1922

09:50 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Idées politiques |  Facebook | | |

La pensée politique et la religion

Jonction de deux périodes : fin de l’empire gréco-romain jusqu’à la chute de Constantinople (le Moyen Age). Racines dans l’histoire Antique. Prolongements dans l’histoire moderne.

L’Empire romain mêle dans la personne de l’empereur (César) le chef politique, religieux et militaire. L’expansion de l’Empire entraîne trois types de problèmes :

-juridiquement le statut d’empereur est fragile

-politiquement le dirigeant a des responsabilités élevées

-géographiquement le territoire à contrôler est vaste

Dans ce contexte, la pensée chrétienne se développe au sein de l’empire romain. On peut parler d’une révolution chrétienne car elle modifie radicalement la conception de la divinité et les rapports sociaux. Toutefois, le christianisme prolonge également le monde antique : il s’appuie notamment sur les apports de la philosophie politique (ex : citoyenneté, droit, Etat).

La pensée politique chrétienne est marquée par plusieurs ruptures de fond :

-le culte chrétien s’oppose aux pratiques païennes antiques : prière, vertus, chasteté, sobriété …

-la religion apporte des réponses aux questions philosophiques (ex : la vertu selon Aristote ou le droit naturel selon Cicéron)

-le dépassement du monde juif : le peuple élu est guidé par Dieu et ses prophètes mais sans organisation politique. C’est une organisation sociale religieuse avant tout, alors que le christianisme se définit par un rapport à l’autorité.

-le renouvellement de la conception de l’homme : sa vocation à la vie éternelle fait de l’individu un titulaire de droits avec une relation personnelle à l’Etat. La société n’a pas à être divisée en classes

-les chrétiens doivent respecter les lois civiles de la société, seul importe le Jugement final : il faut rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Dès lors, le christianisme ne conteste pas les autorités politiques (dans un premier temps)

Le christianisme s’étend dans l’empire romain pendant les trois premiers siècles de notre ère : le pouvoir s’en inquiète et persécute le plus souvent les chrétiens. (D’où sans doute la loyauté prônée à l’égard du pouvoir). La religion du Christ devient religion officielle en 313 lorsque l’empereur Constantin le décide.

Pour Veyne (2007) trois raisons expliquent ce basculement de l’occident dans le christianisme : la conversion de Constantin découle d’une volonté de sauver le monde ; le christianisme est une religion d’envergure adapté à son ambition ; la christianisation s’est faite progressivement et sans violence jusqu’en 395 (schisme d’Orient).

Les chrétiens s’organisent en évêchés sous l’autorité d’un Pape et s’efforcent de rester indépendants du pouvoir politique.

 

Q : la pensée politique chrétienne marque t’elle réellement une rupture ?

 

I] Saint Augustin (354-430)

Saint Augustin naît en Afrique du Nord (Numidie) sous domination romaine, à l’époque où Carthage est la deuxième grande cité occidentale et que l’empire romain est en déclin.

Il se convertit au christianisme après un séjour en Italie sous l’influence de l’évêque Ambroise (333-397). Ce dernier ayant nettement favorisé l’indépendance du pouvoir religieux par rapport au pouvoir politique pour les questions touchant à la foi et à son exercice : « l’empereur est dans l’église mais pas au dessus ».

Saint Augustin cherche à clarifier cette distinction entre l’autorité religieuse et l’autorité politique dans la Cité de Dieu (426). Il oppose deux cités :

-la cité des justes caractérisée par l’amour de Dieu

-la cité des injustes caractérisée par l’amour de soi

Celles qui aiment Dieu sont prédestinées à la vie éternelle, les autres (les cités terrestres, les cités du Monde) subiront le supplice éternel … Cette dichotomie découle d’une décision divine et non du choix des individus : c’est la prédestination, la Providence. Saint Augustin fonde le pouvoir spirituel chrétien en l’opposant à l’organisation politique.

La cité de la terre fait l’objet de controverses, de débats (comme pour les cités Antiques) alors que la cité de Dieu repose sur une théologie unique : c’est à l’Eglise qu’incombe le travail doctrinal d’explication du dogme. Cette rigueur s’oppose à la liberté de conscience : le christianisme a vocation à s’étendre. Il n’y a pas de tolérance religieuse. A partir de l’analyse de Saint Augustin on justifiera les conversions et la lutte contre l’hérésie.

Cette approche intransigeante s’explique par l’évolution de l’empire romain : la séparation entre empire d’Orient (byzantin) et d’Occident en 395. Constantinople est marquée par une confusion entre les pouvoirs spirituel et temporel, l’église orthodoxe prolonge l’Etat. Au contraire en Occident, le Pape détient des pouvoirs différents de ceux de l’empereur : il est chargé du salut des âmes plutôt que celui des corps (tâche plus élevée évidemment).

De même, la faiblesse du pouvoir politique romain a été consacrée par la mise à sac de Rome par Alaric (wisigoth) en 410 : Saint Augustin s’efforce de dissocier le christianisme de la décadence. Il pense que la religion peut favoriser la paix et qu’elle fonde la justice du pouvoir temporel. Saint Augustin estime ainsi que l’Etat doit protéger l’église.

 

Ainsi, coexistent deux cités aux pouvoirs distincts : la cité de Dieu pour le pouvoir ecclésiastique et la cité des hommes pour le pouvoir politique. Bernard de Clairvaux (1090-1153), fondateur de l’ordre cistercien, prolongera cette analyse en évoquant les deux glaives :

-le glaive spirituel

-le glaive matériel

Selon lui, l’Eglise est maître des deux glaives mais ne doit pas utiliser le glaive matériel.

Le Moyen Age est marqué par cette tension entre les deux cités : la chute de l’empire entraîne une fragmentation territoriale qui met en valeur le pouvoir unitaire du christianisme. Les Papes vont en profiter pour affirmer leur pouvoir en pesant sur le politique d’une part, les monarques vont chercher à fonder leur pouvoir sur la religion d’autre part (ex : Charlemagne).

 

II] Saint Thomas d’Aquin (1225-1274)

Les mutations sociales du Moyen Age ont modifié la pensée politique religieuse : l’essor des villes, le développement des royaumes ou du système féodal, le renouvellement des savoirs (universités) vont rendre nécessaire un renouveau de la philosophie politique chrétienne.

Saint Thomas réalise la synthèse théologique qui permettra à la doctrine religieuse de se réaffirmer : face à l’affirmation du pouvoir royal, Saint Thomas rompt avec l’idée de cité divine. Il considère que la cité des hommes ne découle pas du pêché originel mais au contraire d’une Création de Dieu. En se fondant sur Aristote, il montre dans Du Royaume (1266) que la vie en société étant d’origine divine, elle doit respecter certains principes :

-les lois des hommes (positives) doivent découler des lois naturelles (divines)

-la raison (basée sur la foi) permet aux hommes de connaître la justice

-le régime politique idéal est dirigé par un chef aux choisi pour sa vertu

Ainsi l’organisation sociale proposée par Saint Thomas permet un équilibre entre le pouvoir royal et la loi, le tout découlant de l’autorité divine. Thomas d’Aquin considère, notamment, que le roi qui ne respecterait pas la justice et la loi naturelle peut légitimement être renversé par le peuple. Sans être démocratique, la société repose sur un consensus social.

 

Cette doctrine, qu’on appellera le Thomisme, repose sur l’idée que la nature est l’œuvre de Dieu, et que ce qui est conforme à la nature est bon. Le rôle du pouvoir religieux est d’aider à comprendre la nature, la justice, la morale … et donc de guider le politique. L’homme n’est plus condamné par le pêché originel, il lui fait obtenir le salut divin par une vie terrestre vertueuse.

On retrouve dans cette optique la place essentielle tenu pas les religieux dans l’établissement du savoir : l’enseignement, la reproduction de textes, l’écriture sont le fait des ecclésiastiques.

Même si Le Goff (1957) montre qu’on ne peut confondre ces intellectuels avec des prêtres ou des moines, ils développeront leur autonomie.

Par ailleurs, le thomisme débouchera sur l’absolutisme lorsque les monarques pousseront l’intégration entre les pouvoirs temporels et spirituels à l’extrême. Ainsi, Kantorowicz (1957) en étudiant la théologie politique du moyen âge montre que les rois s’appuient sur la religion pour fonder leur pouvoir. Le roi a deux corps : son corps mortel qui disparaîtra et son corps immuable véritable incarnation de la monarchie (qui permet la continuité politique : le roi est mort, vive le roi).

 

III] Luther (1483-1546) & Calvin (1509-1575)

Le moyen âge prend fin en 1453 avec la prise de Constantinople par les Ottomans. L’ère moderne va débuter avec les Etats et les Nations. La pensée religieuse chrétienne n’est plus dominante, elle est remise en cause de manière radicale par la Réforme.

Au début du XVIe siècle, en Allemagne, on assiste à une véritable révolution théologique : en 1517, Luther affiche 91 thèses dans lesquelles il critique sévèrement le principe des indulgences. L’église romaine « rachète » le salut des âmes en échange de richesses. Pour Luther ces profits découlent d’une pression morale incompatible avec la religion. Il pose ainsi les bases de la Réforme. Obtenant le soutien d’une grande partie de la population en Allemagne, la remise en cause de la théologie chrétienne va provoquer une rupture de fond.

Luther prône un retour aux valeurs d’origine du christianisme reposant sur la parole de Dieu incarnée par le Christ. La papauté romaine s’est détournée de l’amour de Dieu et lui a substitué l’idolâtrie et le ritualisme.

La critique est également morale : le clergé est corrompu, obsédé par le pouvoir. Il ne cherche qu’à asseoir sa domination. Dès lors, Luther refuse la philosophie politique chrétienne : la religion n’est pas utile au monarque.

A partir de 1520, une remise en cause du rituel romain se met en place, des paysans s’insurgent contre leurs seigneurs. L’insurrection est violemment réprimée. Luther publie le Traité de l’Autorité temporelle (1523) dans lequel il recommande une séparation totale entre les pouvoirs politique et religieux. Le chrétien doit chercher le salut de son âme d’une part, il doit respecter le pouvoir temporel de l’autre, car celui ci ne concerne pas sa foi.

Comme le souligne Fèbvre (1945) Luther n’est pas un théologien. Il s’appuie sur la société civile pour fonder l’autorité de sa pensée.

La Réforme sera à l’origine de la séparation entre église catholique (romaine) et protestante, et des guerres de religion (vaste sujet).

 

Calvin va prolonger la vision de Luther en lui donnant une incarnation politique. Dans l’Institution de la religion chrétienne (1536) il convient de la séparation stricte entre la soumission à l’autorité temporelle et la religion. Mais il pense que la liberté des chrétiens passe par l’établissement d’une moralité publique, il faut éduquer à la vertu.

Calvin applique son système de pensée à Genève qu’il entend constituer comme ville-église : les institutions politiques fonctionnent grâce aux enseignements de la Bible qui sont transmis aux citoyens.

Les protestants renouvellent ainsi les rapports de l’Etat et de la religion au moment de l’affirmation du pouvoir royal : l’Etat est laïc, mais il doit respecter la morale. Cette approche est pour Weber (1905) la clé de l’adaptation des valeurs protestantes au capitalisme.

 

Conclusion :

Le développement d’un autre grand monothéisme (l’Islam) au VIIe siècle ne posera pas les mêmes questions du fait d’un lien fort entre religion et pouvoir.

La pensée religieuse semble donc moins révolutionner la politique que lui donner un nouvel éclairage.

 

Références :

FEBVRE, Lucien : Un destin, Martin Luther, Gallimard, 1945

KANTOROWICZ, Ernst : Les deux corps du roi, Gallimard, 1957

LE GOFF, Jacques : Les intellectuels au Moyen Age, Seuil, 1957

VEYNE, Paul : Quand notre monde est devenu chrétien, Albin Michel, 2007

WEBER, Max : Ethique protestante et esprit du capitalisme, Gallimard, 1905

09:49 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Idées politiques |  Facebook | | |