25/01/2012

L'absolutisme

L’absolutisme est indissociable de l’affirmation des Etats.

Alors que la pensée religieuse s’était affirmée vers la fin de l’empire romain, puis épanouie dans le cadre féodal (sans réel pouvoir central) elle va être remise en cause par une nouvelle vision de la politique :

  • Le retour du pouvoir temporel : les luttes d’influence menées par les autorités religieuses plaident pour l’affirmation d’un contrepouvoir.
  • L’unification territoriale : le pouvoir se concentre au sein des royaumes avec des autorités judiciaires et administratives.
  • La prise de conscience d’une appartenance populaire : les populations basées sur un territoire considèrent qu’elles font partie d’une même communauté.

La monarchie, le pouvoir des rois, se met en place progressivement en raison des limites de la société féodale : les guerres récurrentes, la contrainte financière, le poids de la démographie jouent en faveur d’une autorité centrale.

Le pouvoir royal s’affirme, par ailleurs, de manière stratégique : les alliances matrimoniales, l’établissement d’un arbitrage juridique, le pouvoir fiscal … permettent progressivement de rendre les monarques incontournables.

Historiquement ce mouvement débute vers la fin du Moyen Âge (environ 1200) puis s’accélère au cours de la Renaissance et au siècle des lumières. L’absolutisme touchera toute l’Europe au XVIIe et XVIIIe siècles avec de nombreuses variantes (ex : despotisme éclairé). Pour Mandrou (1977), ce sont toutefois les modèles anglais et français qui le caractérisent le mieux et influenceront la conception politique moderne de la raison et de la raison d’Etat.

La monarchie a pu s’épanouir pour plusieurs raisons :

  • Le déclin du pouvoir religieux : contestation de l’autorité centrale du Pape par les politiques et au sein de l’église elle même (rappel : la Réforme).
  • Le déclin du pouvoir impérial : le morcellement du Saint Empire romain germanique et son conflit permanent avec la papauté.
  • Les victoires militaires : à Bouvines en 1214, Philippe Auguste montre que les armées du roi sont supérieures. Duby (1973)
  • L’absence d’universalisme du pouvoir royal : contrairement à l’empereur et au pape.
  • La concurrence entre seigneurs féodaux. Elias (1939)

Enfin, le contexte social a également changé :

  • Développement de la vie urbaine et commerçante
  • Diffusion des savoirs par les livres
  • Révolution scientifique en astronomie et en physique
  • Contestation de la pensée religieuse romaine

L’absolutisme marque l’indépendance de l’Etat dans la sphère politique : c’est un nouveau pouvoir dont les limites sont à découvrir.

Q : l’absolutisme n’est il que le pouvoir absolu ?

 

I] Niccolo Machiavel (1469-1527)

Au sein d’une Italie divisée en Cité-Etats commerçantes et diplomatiques, Machiavel va poser les bases de cette nouvelle conception de l’Etat et de son pouvoir. Son but est que les Cités italiennes s’unissent en un Etat Nation dirigé par un prince souverain.

Machiavel est conseiller des dirigeants politiques de la ville de Florence : d’où l’expression de « conseiller du prince ». Sorte de haut fonctionnaire sans responsabilité politique directe.

Machiavel invente le terme d’ « Etat » sans pour autant analyser l’Etat Nation au sens moderne : il cherche à donner les moyens aux dirigeants de gouverner. Ce n’est pas une réflexion abstraite, c’est une pensée à but pratique.

Il rédige Le Prince en 1513.

Sa philosophie politique repose sur deux idées de fond : la prise en compte du caractère humain et la recherche de l’efficacité politique.

 

  • La conception politique de l’homme

Par opposition à la pensée classique ou religieuse qui spécule sur les qualités humaines nécessaires à une vie sociale harmonieuse, Machiavel part des hommes tels qu’ils sont. C’est une approche réaliste et pessimiste de l’être humain : le rôle de la politique c’est simplement de conserver le pouvoir, pas de construire le gouvernement idéal.

Ainsi le prince va conquérir le pouvoir par la force et doit s’efforcer de le stabiliser. Il doit nécessairement distinguer la morale de la politique : s’il veut défendre une vision éthique du pouvoir, il en sera écarté.

Le prince doit avoir des qualités politiques :

-Posséder la vertu : intelligence, courage, ruse et prudence

-Prendre en compte la nécessité : circonstances socio-politiques

-Pour lutter contre la fortune : aléas de la vie sociale

Ainsi dans la pensée politique de Machiavel, le mal ou la violence font partie intégrante des moyens nécessaires pour gouverner.

 

  • La recherche de l’efficacité politique

Machiavel défend l’autonomie totale de la politique : elle n’est ni morale, ni juste. Elle est indépendante des normes établies jusqu’à présent (telle que le droit naturel ou la religion).

La philosophie politique qu’il défend justifie l’existence d’une raison d’Etat : la politique doit s’adapter aux réalités sociales sans préjugés moraux, il est donc possible de suspendre les règles établies de manière exceptionnelle.

La vision de Machiavel est éminemment moderne et traduit bien l’esprit de la Renaissance : elle est caractéristique du renouveau de la réflexion sur l’organisation sociale. Skinner (1989)

Cependant on a souvent retenu de Machiavel l’idée du pouvoir pour le pouvoir : le « machiavélisme » serait le fondement du nationalisme et du pouvoir autoritaire. C’est oublier que Machiavel ne cherche qu’à dissocier l’efficacité de la politique de la morale de manière lucide et pragmatique.

 

II] Thomas More (1478-1535)

Juriste anglais. Il deviendra Chancelier d’Henri VIII qui le condamnera finalement à mort.

On le considère comme un humaniste chrétien : il prône la sagesse politique des princes au nom des principes religieux catholiques.

Il publie un ouvrage politique original en 1516 : l’Utopie. C’est le récit d’un voyage dans un pays imaginaire, l’île d’Utopia. Cette approche lui permet de défendre ses opinions sans réellement froisser le prince. More spécule sur la société idéale qui s’opposerait à la société anglaise dans laquelle il vit et qu’il considère comme profondément mauvaise et injuste.

 

La société politique idéale a plusieurs caractéristiques :

  • Les valeurs sont essentielles : ne pas exposer l’argent, ne pas s’appuyer sur l’orgueil, il existe un Dieu transcendant.
  • L’égalité est la base de l’organisation sociale : les citoyens vivent en communauté, il n’y a pas de propriété privée, le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel est désigné par le peuple, les intellectuels jouent un rôle primordial.
  • L’existence est heureuse : la recherche du plaisir et de l’utilité guide les citoyens.
  • La diplomatie est anti-guerrière : c’est le dernier recours.
  • La tolérance religieuse : il existe un Dieu unique mais on peut le vénérer de plusieurs manières.

Cette œuvre géniale porte plusieurs significations : elle est à la fois une vision totalitaire d’un monde idéal, la critique de la société existante, la reconnaissance du caractère quasi-impossible de la société parfaite. Elle sera d’ailleurs mobilisée par des communistes et des chrétiens.

 

III] Jean Bodin (1530-1596)

Le français Bodin va jouer un rôle essentiel dans la construction d’un concept politique moderne : la souveraineté. Il en fait le fondement du pouvoir civil et la justification de l’Etat.

Dans les Six livres de la République en 1576, il s’appuie sur des exemples historiques pour étudier le gouvernement efficace, la République. C’est « le droit gouvernement de plusieurs ménages et ce qui leur est commun, avec puissance souveraine ».

La puissance publique est donc souveraine, peu importe sa forme politique, il suffit de réunir cinq éléments :

-nommer les hauts magistrats

-promulguer et abroger des lois

-déclarer la guerre et conclure la paix

-juger

-avoir le droit de vie et de mort

Ainsi, selon Bodin, la souveraineté est indivisible : le pouvoir ne se partage pas. Les dirigeants politiques n’ont pas à établir des lois naturelles, immuables (divines). Ils disposent du pouvoir de la contrainte légitime (plenitudo potestas) mais elle ne leur appartient pas, elle est une propriété publique perpétuelle.

Cependant, cette distinction théorique entre loi civile et loi naturelle n’autorise pas les monarques à diriger de manière arbitraire ou tyrannique. Les valeurs fondamentales du catholicisme restent un guide de l’action politique.

 

Dès lors Bodin est le vrai fondateur de l’absolutisme qui se traduira par l’affirmation de l’Etat royal dans les pays européens. Ex : Richelieu ou Louis XIV en France. Mais il permettra également de penser l’Etat suite à la Révolution.

La philosophie politique de Bodin émerge dans le contexte des guerres de religion entre catholiques et protestants, elle cherche à donner au roi une base solide pour diriger la société. C’est le dépassement de la société féodale (le pouvoir ne se partage pas) et de la pensée religieuse (le pouvoir n’est pas d’origine divine).

Bodin est à l’origine du discours rationnel sur le pouvoir : il pense l’Etat au sens moderne.

Ex : Weber reprend la notion de « monopole de la violence légitime »

 

Conclusion :

L’absolutisme va apporter les fondements conceptuels de l’Etat à la Renaissance.

Cette philosophie politique sera prolongée par l’absolutisme théocratique de Bossuet qui réconcilie l’origine divine et le pouvoir royal, en faisant du monarque un être de droit divin.

L’absolutisme va également enclencher la réflexion sur le contrat social qui unit les citoyens ou la réflexion sur l’autorité. La Boétie se demande ainsi ce qui fonde la servitude volontaire (1548) : c’est le fait que les citoyens acceptent l’autorité des dirigeants (sans se révolter).

 

 

Références :

DUBY, Georges : Le dimanche de Bouvines, Gallimard, 1973

ELIAS, Norbert : La dynamique de l’Occident, Calmann Levy, 1939

MANDROU, Robert : L’Europe « absolutiste », Fayard, 1977

SKINNER, Quentin : Machiavel, Seuil, 1989

WEBER, Max : Economie et société, Plon, 1922

09:50 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Idées politiques |  Facebook | | |

La pensée politique et la religion

Jonction de deux périodes : fin de l’empire gréco-romain jusqu’à la chute de Constantinople (le Moyen Age). Racines dans l’histoire Antique. Prolongements dans l’histoire moderne.

L’Empire romain mêle dans la personne de l’empereur (César) le chef politique, religieux et militaire. L’expansion de l’Empire entraîne trois types de problèmes :

-juridiquement le statut d’empereur est fragile

-politiquement le dirigeant a des responsabilités élevées

-géographiquement le territoire à contrôler est vaste

Dans ce contexte, la pensée chrétienne se développe au sein de l’empire romain. On peut parler d’une révolution chrétienne car elle modifie radicalement la conception de la divinité et les rapports sociaux. Toutefois, le christianisme prolonge également le monde antique : il s’appuie notamment sur les apports de la philosophie politique (ex : citoyenneté, droit, Etat).

La pensée politique chrétienne est marquée par plusieurs ruptures de fond :

-le culte chrétien s’oppose aux pratiques païennes antiques : prière, vertus, chasteté, sobriété …

-la religion apporte des réponses aux questions philosophiques (ex : la vertu selon Aristote ou le droit naturel selon Cicéron)

-le dépassement du monde juif : le peuple élu est guidé par Dieu et ses prophètes mais sans organisation politique. C’est une organisation sociale religieuse avant tout, alors que le christianisme se définit par un rapport à l’autorité.

-le renouvellement de la conception de l’homme : sa vocation à la vie éternelle fait de l’individu un titulaire de droits avec une relation personnelle à l’Etat. La société n’a pas à être divisée en classes

-les chrétiens doivent respecter les lois civiles de la société, seul importe le Jugement final : il faut rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Dès lors, le christianisme ne conteste pas les autorités politiques (dans un premier temps)

Le christianisme s’étend dans l’empire romain pendant les trois premiers siècles de notre ère : le pouvoir s’en inquiète et persécute le plus souvent les chrétiens. (D’où sans doute la loyauté prônée à l’égard du pouvoir). La religion du Christ devient religion officielle en 313 lorsque l’empereur Constantin le décide.

Pour Veyne (2007) trois raisons expliquent ce basculement de l’occident dans le christianisme : la conversion de Constantin découle d’une volonté de sauver le monde ; le christianisme est une religion d’envergure adapté à son ambition ; la christianisation s’est faite progressivement et sans violence jusqu’en 395 (schisme d’Orient).

Les chrétiens s’organisent en évêchés sous l’autorité d’un Pape et s’efforcent de rester indépendants du pouvoir politique.

 

Q : la pensée politique chrétienne marque t’elle réellement une rupture ?

 

I] Saint Augustin (354-430)

Saint Augustin naît en Afrique du Nord (Numidie) sous domination romaine, à l’époque où Carthage est la deuxième grande cité occidentale et que l’empire romain est en déclin.

Il se convertit au christianisme après un séjour en Italie sous l’influence de l’évêque Ambroise (333-397). Ce dernier ayant nettement favorisé l’indépendance du pouvoir religieux par rapport au pouvoir politique pour les questions touchant à la foi et à son exercice : « l’empereur est dans l’église mais pas au dessus ».

Saint Augustin cherche à clarifier cette distinction entre l’autorité religieuse et l’autorité politique dans la Cité de Dieu (426). Il oppose deux cités :

-la cité des justes caractérisée par l’amour de Dieu

-la cité des injustes caractérisée par l’amour de soi

Celles qui aiment Dieu sont prédestinées à la vie éternelle, les autres (les cités terrestres, les cités du Monde) subiront le supplice éternel … Cette dichotomie découle d’une décision divine et non du choix des individus : c’est la prédestination, la Providence. Saint Augustin fonde le pouvoir spirituel chrétien en l’opposant à l’organisation politique.

La cité de la terre fait l’objet de controverses, de débats (comme pour les cités Antiques) alors que la cité de Dieu repose sur une théologie unique : c’est à l’Eglise qu’incombe le travail doctrinal d’explication du dogme. Cette rigueur s’oppose à la liberté de conscience : le christianisme a vocation à s’étendre. Il n’y a pas de tolérance religieuse. A partir de l’analyse de Saint Augustin on justifiera les conversions et la lutte contre l’hérésie.

Cette approche intransigeante s’explique par l’évolution de l’empire romain : la séparation entre empire d’Orient (byzantin) et d’Occident en 395. Constantinople est marquée par une confusion entre les pouvoirs spirituel et temporel, l’église orthodoxe prolonge l’Etat. Au contraire en Occident, le Pape détient des pouvoirs différents de ceux de l’empereur : il est chargé du salut des âmes plutôt que celui des corps (tâche plus élevée évidemment).

De même, la faiblesse du pouvoir politique romain a été consacrée par la mise à sac de Rome par Alaric (wisigoth) en 410 : Saint Augustin s’efforce de dissocier le christianisme de la décadence. Il pense que la religion peut favoriser la paix et qu’elle fonde la justice du pouvoir temporel. Saint Augustin estime ainsi que l’Etat doit protéger l’église.

 

Ainsi, coexistent deux cités aux pouvoirs distincts : la cité de Dieu pour le pouvoir ecclésiastique et la cité des hommes pour le pouvoir politique. Bernard de Clairvaux (1090-1153), fondateur de l’ordre cistercien, prolongera cette analyse en évoquant les deux glaives :

-le glaive spirituel

-le glaive matériel

Selon lui, l’Eglise est maître des deux glaives mais ne doit pas utiliser le glaive matériel.

Le Moyen Age est marqué par cette tension entre les deux cités : la chute de l’empire entraîne une fragmentation territoriale qui met en valeur le pouvoir unitaire du christianisme. Les Papes vont en profiter pour affirmer leur pouvoir en pesant sur le politique d’une part, les monarques vont chercher à fonder leur pouvoir sur la religion d’autre part (ex : Charlemagne).

 

II] Saint Thomas d’Aquin (1225-1274)

Les mutations sociales du Moyen Age ont modifié la pensée politique religieuse : l’essor des villes, le développement des royaumes ou du système féodal, le renouvellement des savoirs (universités) vont rendre nécessaire un renouveau de la philosophie politique chrétienne.

Saint Thomas réalise la synthèse théologique qui permettra à la doctrine religieuse de se réaffirmer : face à l’affirmation du pouvoir royal, Saint Thomas rompt avec l’idée de cité divine. Il considère que la cité des hommes ne découle pas du pêché originel mais au contraire d’une Création de Dieu. En se fondant sur Aristote, il montre dans Du Royaume (1266) que la vie en société étant d’origine divine, elle doit respecter certains principes :

-les lois des hommes (positives) doivent découler des lois naturelles (divines)

-la raison (basée sur la foi) permet aux hommes de connaître la justice

-le régime politique idéal est dirigé par un chef aux choisi pour sa vertu

Ainsi l’organisation sociale proposée par Saint Thomas permet un équilibre entre le pouvoir royal et la loi, le tout découlant de l’autorité divine. Thomas d’Aquin considère, notamment, que le roi qui ne respecterait pas la justice et la loi naturelle peut légitimement être renversé par le peuple. Sans être démocratique, la société repose sur un consensus social.

 

Cette doctrine, qu’on appellera le Thomisme, repose sur l’idée que la nature est l’œuvre de Dieu, et que ce qui est conforme à la nature est bon. Le rôle du pouvoir religieux est d’aider à comprendre la nature, la justice, la morale … et donc de guider le politique. L’homme n’est plus condamné par le pêché originel, il lui fait obtenir le salut divin par une vie terrestre vertueuse.

On retrouve dans cette optique la place essentielle tenu pas les religieux dans l’établissement du savoir : l’enseignement, la reproduction de textes, l’écriture sont le fait des ecclésiastiques.

Même si Le Goff (1957) montre qu’on ne peut confondre ces intellectuels avec des prêtres ou des moines, ils développeront leur autonomie.

Par ailleurs, le thomisme débouchera sur l’absolutisme lorsque les monarques pousseront l’intégration entre les pouvoirs temporels et spirituels à l’extrême. Ainsi, Kantorowicz (1957) en étudiant la théologie politique du moyen âge montre que les rois s’appuient sur la religion pour fonder leur pouvoir. Le roi a deux corps : son corps mortel qui disparaîtra et son corps immuable véritable incarnation de la monarchie (qui permet la continuité politique : le roi est mort, vive le roi).

 

III] Luther (1483-1546) & Calvin (1509-1575)

Le moyen âge prend fin en 1453 avec la prise de Constantinople par les Ottomans. L’ère moderne va débuter avec les Etats et les Nations. La pensée religieuse chrétienne n’est plus dominante, elle est remise en cause de manière radicale par la Réforme.

Au début du XVIe siècle, en Allemagne, on assiste à une véritable révolution théologique : en 1517, Luther affiche 91 thèses dans lesquelles il critique sévèrement le principe des indulgences. L’église romaine « rachète » le salut des âmes en échange de richesses. Pour Luther ces profits découlent d’une pression morale incompatible avec la religion. Il pose ainsi les bases de la Réforme. Obtenant le soutien d’une grande partie de la population en Allemagne, la remise en cause de la théologie chrétienne va provoquer une rupture de fond.

Luther prône un retour aux valeurs d’origine du christianisme reposant sur la parole de Dieu incarnée par le Christ. La papauté romaine s’est détournée de l’amour de Dieu et lui a substitué l’idolâtrie et le ritualisme.

La critique est également morale : le clergé est corrompu, obsédé par le pouvoir. Il ne cherche qu’à asseoir sa domination. Dès lors, Luther refuse la philosophie politique chrétienne : la religion n’est pas utile au monarque.

A partir de 1520, une remise en cause du rituel romain se met en place, des paysans s’insurgent contre leurs seigneurs. L’insurrection est violemment réprimée. Luther publie le Traité de l’Autorité temporelle (1523) dans lequel il recommande une séparation totale entre les pouvoirs politique et religieux. Le chrétien doit chercher le salut de son âme d’une part, il doit respecter le pouvoir temporel de l’autre, car celui ci ne concerne pas sa foi.

Comme le souligne Fèbvre (1945) Luther n’est pas un théologien. Il s’appuie sur la société civile pour fonder l’autorité de sa pensée.

La Réforme sera à l’origine de la séparation entre église catholique (romaine) et protestante, et des guerres de religion (vaste sujet).

 

Calvin va prolonger la vision de Luther en lui donnant une incarnation politique. Dans l’Institution de la religion chrétienne (1536) il convient de la séparation stricte entre la soumission à l’autorité temporelle et la religion. Mais il pense que la liberté des chrétiens passe par l’établissement d’une moralité publique, il faut éduquer à la vertu.

Calvin applique son système de pensée à Genève qu’il entend constituer comme ville-église : les institutions politiques fonctionnent grâce aux enseignements de la Bible qui sont transmis aux citoyens.

Les protestants renouvellent ainsi les rapports de l’Etat et de la religion au moment de l’affirmation du pouvoir royal : l’Etat est laïc, mais il doit respecter la morale. Cette approche est pour Weber (1905) la clé de l’adaptation des valeurs protestantes au capitalisme.

 

Conclusion :

Le développement d’un autre grand monothéisme (l’Islam) au VIIe siècle ne posera pas les mêmes questions du fait d’un lien fort entre religion et pouvoir.

La pensée religieuse semble donc moins révolutionner la politique que lui donner un nouvel éclairage.

 

Références :

FEBVRE, Lucien : Un destin, Martin Luther, Gallimard, 1945

KANTOROWICZ, Ernst : Les deux corps du roi, Gallimard, 1957

LE GOFF, Jacques : Les intellectuels au Moyen Age, Seuil, 1957

VEYNE, Paul : Quand notre monde est devenu chrétien, Albin Michel, 2007

WEBER, Max : Ethique protestante et esprit du capitalisme, Gallimard, 1905

09:49 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Idées politiques |  Facebook | | |

La pensée politique classique

Concerne la période de l’Antiquité gréco-romaine.

Débute approximativement 800 ans avant JC avec les premières cités grecques ; puis prend fin avec l’empire romain d’Occident environ 500 après JC.

Idée de base : les principes énoncés dans l’Antiquité restent d’une grande modernité (effrayante modernité parfois comme sur le statut de citoyen) ; sans pour autant pouvoir être transposés dans le monde actuel (quoique …).

C’est en Grèce antique que la notion de « raison politique » est conceptualisée et mise en œuvre : la naissance des cités (qui sont des regroupements de communautés) va rendre nécessaire une organisation sociale. Ex : aristocratique, militaire, démocratique. Les cités sont indépendantes et souvent en conflit entre elles.

De plus, la pensée en Grèce antique est marquée par le développement de la raison, consacrée par le passage de la mythologie à la philosophie. La réflexion politique prend son autonomie par rapport à la religion. Les discussions, les débats qui caractérisent les sociétés grecques antiques permettent favorisent l’accumulation de savoirs. Ex : le système numérique.

Pourtant, dès son origine, la pensée politique prend en compte ses aspects les plus sombres : la métis est l’intelligence politique basée sur la ruse et se montre également efficace. De même, la pensée grecque ne correspond pas à la rationalité moderne (technicienne et scientifique) c’est une dynamique interrelationnelle avant toute chose (Vernant). Enfin, la mythologie et les croyances ne sont pas remplacées par la philosophie, elles continuent de cohabiter et de servir un but rhétorique, de conviction (Veyne).

La loi va également s’imposer dans les cités grecques : pour éviter les décisions arbitraires et au nom du principe de justice, les Grecs vont consentir à se fixer des normes obligatoires et contraignantes. Le règlement des litiges sort de la sphère privée, les juridictions font leur apparition. Dès lors, on peut se poser la question de la bonne loi, celle qui permet un gouvernement efficace des affaires de la cité.

Les cités vont forger, parallèlement, la notion de citoyenneté pour donner un sens à leurs communautés : les nombreux régimes politiques existants au cours de la période cherchent à donner une qualification politique aux habitants des cités afin de déterminer leur participation aux affaires publiques. Le citoyen est titulaire de droits et de devoirs envers sa communauté.

Ex : le citoyen-soldat à Sparte

Enfin, la démocratie est inventée à Athènes. Réponse apportée au déclin du gouvernement aristocratique et fruit des mutations intellectuelles évoquées jusqu’ici. On peut l’assimiler à un idéal puisqu’elle sera modifiée (voire supprimée) à de nombreuses reprises.

Ex : assemblées représentatives, tyrannies, égalité entre citoyens, respect de la loi …

 

Q : la pensée classique peut-elle servir à la politique moderne ?

 

I] Hérodote & Thucydide

Hérodote (entre 480 et 425 av. JC) est considéré comme l’inventeur de l’histoire car il cherche dans Histoire à mener une enquête sur les évènements de son temps, et en particulier les guerres médiques (cités grecques contre Empire perse). Ce n’est pas qu’un récit, Hérodote cherche à ordonner les causes du conflit, à vérifier la solidité de ses sources …

 

Il va proposer une classification des régimes politiques qui permet d’opposer les organisations politiques (et ainsi de comparer leur efficacité) :

  • La monarchie : un seul commande
  • L’oligarchie : une minorité dirige
  • La démocratie : la majorité du peuple décide

Cet ouvrage traduit bien l’avancée de l’idéal démocratique en Grèce antique : la monarchie et l’oligarchie posent plus de problèmes que l’égalité devant la loi (isonomie).

Mais le déclin de la puissance athénienne va entraîner un reflux de la démocratie.

 

Thucydide (entre 460 et 400 av. JC) décrit dans Histoire de la guerre du Péloponnèse les conflits entre les grandes cités grecques (essentiellement Sparte contre Athènes). Ce n’est ni un ouvrage de philosophie politique proprement dit, ni une étude historique ; c’est le récit d’un spectateur engagé.

L’intérêt d’un tel témoignage est dans cet engagement : Thucydide défend le régime politique qu’il considère être le meilleur et pour lequel il a combattu. C’est la démocratie au temps de Périclès (càd dominée par un leader charismatique) qui avait permis de gérer de manière efficace à la fois les affaires intérieures et extérieures (les guerres). La démocratie doit permettre au peuple de choisir les meilleurs dirigeants qui ne se contentent pas du calcul ou de la prudence.

 

II] Platon

Platon (427-346 av. JC) va utiliser la philosophie pour proposer un modèle politique idéal.

Il cherche à dépasser l’approche des sophistes qui considèrent que la politique n’est que le résultat de la rhétorique (arriver à convaincre les autres de son opinion), voire pour les plus radicaux, l’alliance des faibles pour empêcher les forts de diriger (la loi découle d’un rapport de forces).

Pour Platon, la nature humaine doit se réaliser dans la Justice et le Bien : c’est le rôle du philosophe d’aider à accéder au bonheur. Seul le philosophe est détaché des passions humaines et connaît le sens des Idées (la réalité véritable).

 

Il va proposer dans La République la cité idéale :

  • Elle repose sur la justice : pour diriger la cité, il faut connaître les Essences (càd les idées idéales comme le Bien) et non flatter les opinions populaires (doxa). Pour Platon, sans cette connaissance philosophique, les hommes ne pourront trancher les opinions par la loi. (Ils sont dans la caverne).
  • Elle repose sur une division sociale : Platon distingue trois classes, les rois-philosophes ; les guerriers qui en sont les auxiliaires ; puis les artisans et négociants chargés des tâches de base.
  • Elle repose sur quatre vertus : la sagesse (vertu du philosophe), le courage (vertu du guerrier), la tempérance (soumission volontaire aux meilleurs) et la justice (accomplissement par chacun des tâches pour lesquels il est le meilleur).

Platon montre l’intérêt de la cité idéale par opposition aux défauts des cités existantes :

  • Les cités subissent la décadence : quelque soit leur régime, elles dérivent vers des sociétés perverties. L’aristocratie devient timocratie (courage) ou oligarchique (richesse). La démocratie devient tyrannie (despote) … Fort pessimisme de Platon lié aux évènements de son temps et d’un pessimisme sur la nature humaine.
  • Les cités subissent l’injustice : le chemin philosophique vers les Idées et les Essences est le meilleur mais il est difficile à atteindre. Platon prône un certain élitisme, tout en revendiquant une égalité forte entre citoyens (dans la famille notamment). Popper y voit le fondement du totalitarisme : un régime idéal pouvant s’imposer aux hommes.

 

III] Aristote

Aristote (entre 382 et 322 av. JC) part de l’enseignement de Platon dont il fut le disciple afin de construire un système politique plus concret et plus pragmatique.

On peut analyser son œuvre autour de deux thèmes et deux grands ouvrages : la sagesse (dans Ethique à Nicomaque) et la justice (dans Politique).

 

  • La sagesse

Aristote distingue la sagesse théorique et la sagesse pratique : il est illusoire d’attendre des comportements humains la perfection, elle n’existe qu’en théorie. Il suffit de déterminer les moyens pratiques de favoriser une action vertueuse des citoyens.

Aristote s’appuie donc sur les opinions (et non sur des concepts idéaux abstraits) pour isoler trois domaines de la philosophie politique :

-l’éthique : la science du caractère

-l’économique : l’administration du foyer

-la politique : la science du gouvernement

La philosophie politique aristotélicienne a pour but ultime le bonheur : même s’il existe des divergences sur ce qu’est une « bonne vie », on peut proposer un modèle du citoyen vertueux. L’homme est « un animal politique » qui vit au milieu des autres dans la cité. Il vit de manière raisonnable s’il ne se laisse pas guider par les plaisirs ou les passions.

Ainsi l’homme sage, selon Aristote, agit par bonté, par noblesse … Conception morale forte, reposant sur le refus des excès. L’homme doit être prudent.

 

  • La justice

Aristote est à l’origine d’une distinction essentielle dans la définition de la justice, il oppose :

-la justice distributive : donner des choses égales à des individus considérés comme étant dans des situations égales. Pble = quel mérite retenir ?

Pour Aristote la justice est proportionnelle pas égalitaire.

-la justice corrective : rétablir des situations individuelles suite à des comportements malhonnêtes.

D’où l’idée qu’un homme juste doit respecter la loi.

La philosophie politique d’Aristote servira de fondement à la pensée religieuse car elle insiste plus sur le citoyen (et ses vertus) que sur le régime politique.

 

IV] Cicéron

La civilisation romaine prend le pas sur la civilisation grecque. Rome est une puissance militaire et juridique : elle prolonge, sur le plan politique, les analyses grecques (passant de la République à l’Empire) et sur le plan juridique, la réflexion sur les règles politiques (codification du droit).

Ainsi, à Rome, la plupart des penseurs de la politique sont des hommes d’action.

Cicéron (106-43 av. JC) ne fait pas exception. Il synthétise les apports de la civilisation romaine à la pensée politique, fruit d’influences diverses (Platon, stoïcisme, scepticisme …).

Cicéron prolonge le stoïcisme car il considère qu’existe un ordre politique naturel : il est donc possible d’établir des lois naturelles. Dans La République il défend l’idée qu’existent des principes universels basés sur la raison qui doivent fonder l’action politique. C’est la théorie du droit naturel. Cicéron reste toutefois lucide et considère qu’il appartient au gouvernement et au législateur de se fonder sur la raison pour s’approcher de cette règle parfaite.

Ainsi, Cicéron ne se prononce pas sur la forme du bon gouvernement : il insiste sur la place du peuple et de la communauté des citoyens pour que la loi soit respectée et favorise une réelle adhésion politique.

 

Conclusion :

La pensée classique doit être vue de manière plus subtile, elle n’est pas si tranchée conceptuellement ; elle a une fonction pédagogique (ex : la place des dialogues).

 

Références :

DETIENNE, Marcel & VERNANT, Jean-Pierre : Les ruses de l’intelligence - La métis des Grecs, Flammarion, 1974

POPPER, Karl : La société ouverte et ses ennemis Tome 1 – L’ascendant de Platon, Seuil, 1962

VERNANT, Jean-Pierre : Les origines de la pensée grecque, Puf, 1962

VEYNE, Paul : Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, Seuil, 1983

09:47 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Idées politiques |  Facebook | | |