27/01/2012

Le libéralisme politique

Mouvement caractéristique du XIXe siècle : dépassement des révolutions et des Lumières.

Le libéralisme est un prolongement de la Révolution française : celle ci ayant mis un terme à l’absolutisme. Au cours de ce moment clé de l’histoire politique, se trouvent confrontés la souveraineté populaire et la souveraineté nationale. Ex : suffrage ou statut des élus.

Le libéralisme est l’ensemble des théories visant à garantir les libertés individuelles.

Au cours du XIXe on constate plusieurs phénomènes :

  • Les idées libérales ne sont pas nécessairement associées à la démocratie

Le parlementarisme, le constitutionnalisme ou la séparation des pouvoirs sont des idées qui s’imposent dans le débat politique ; mais les pays européens restent principalement élitistes (ex : élites industrielles en Angleterre, élites bourgeoises en France).

Par ailleurs, certains Etats restent très autoritaires : Prusse, Autriche, Russie.

  • Les inégalités politiques demeurent

Comme le montre l’étude historique de Rosanvallon, le suffrage et son extension sont le fruit d’une construction théorique lente, progressive et de rapports de force politiques.

Le suffrage censitaire reste la norme. Les USA mettent en place la ségrégation raciale …

L’accès aux responsabilités politiques est également restreint.

  • L’idéologie libérale facilite pourtant l’essor de la démocratie

Les principes politiques défendus par les libéraux s’opposent à la tradition défendue jusqu’à présent. Dès lors, la défense des libertés va favoriser un accroissement de l’égalité : quand bien même il existe des différences entre individus (notamment de richesses) le libéralisme prône des droits identiques.

  • Le libéralisme est soumis à une double pression

D’une part, le libéralisme cherche à concevoir la relation de l’individu et de l’Etat : il ne faut pas qu’une autorité centrale supérieure impose sa volonté sans tenir compte des citoyens.

Ex : l’autoritarisme bonapartiste

D’autre part, le libéralisme considère que l’individu peut également être noyé par la masse : la tyrannie de la majorité, du plus grand nombre ne doit pas nuire à la personne.

Ex : la terreur révolutionnaire

Q : peut on concevoir la politique sans prendre en compte la liberté ?

 

I] Benjamin Constant (1767-1830)

Ecrivain et homme politique aux engagements fluctuants, il a pourtant toujours défendu les mêmes principes : le libéralisme est la clé de voûte de l’organisation sociale.

Sa pensée s’articule autour de trois concepts :

  • L’opposition entre la liberté des Anciens et des Modernes

Dans De la liberté des anciens comparée à celle des modernes (1819) il met en valeur un changement de fond dans la conception du libéralisme :

Dans le monde Antique, la vie individuelle et la vie sociale ne sont pas distinctes. Les individus ne sont ni autonomes, ni indépendants. La liberté n’est que la participation à la vie de la Cité.

Chez les modernes, l’existence de l’individu passe avant la vie en société. Il est nécessaire de se protéger contre les intrusions et principalement celles de l’Etat.

Constant considère que la liberté est indissociable de cette sphère privée. On peut dénombrer quatre libertés fondamentales :

-la liberté d’action : l’individu est autonome

-la liberté religieuse : les croyances relève de la sphère privée

-la liberté d’expression : une personne peut librement faire valoir ses idées

-la sécurité : pour être libre et indépendant, il faut être protégé

Il rajoutera la liberté industrielle : le droit d’exercer une activité économique.

  • L’Etat minimal / le gouvernement constitutionnel

Constant reprend le principe de séparation des pouvoirs énoncé par Montesquieu : le gouvernement doit être limité par le pouvoir de la loi. Mais il le prolonge, tirant les conséquences de sa définition de la liberté, en défendant une sphère individuelle dans laquelle aucun pouvoir ne peut intervenir.

Pour Constant, il est nécessaire d’avoir un domaine privé au sein duquel ni l’Etat, ni les autres ne peuvent interférer. La souveraineté populaire peut entrer en contradiction avec la liberté individuelle : elle doit donc également être limitée. Le peuple peut se comporter comme un despote si son pouvoir empiète sur la sphère privée.

  • Un système politique libéral

L’organisation politique doit garantir les droits des individus. Selon Constant c’est le rôle de la constitution de limiter les pouvoirs pouvant nuire aux libertés individuelles. Le pouvoir judiciaire aurait pour mission d’arbitrer les conflits entre l’exécutif et le législatif.

Constant défend le système représentatif : on sélectionne des personnes pour mener la politique. Le suffrage doit donc être limité à certains individus plus capables de gérer efficacement la société, en respectant la sphère privée. Seuls les individus qui disposent de temps de loisir peuvent posséder les connaissances nécessaires : pour avoir du loisir, il faut être propriétaire.

 

II] Alexis de Tocqueville (1805-1859)

Grand penseur et homme politique, Tocqueville s’appuie sur les évènements historiques pour développer une approche autant sociologique que philosophique de la politique. Il rédigera deux grands ouvrages : De la démocratie en Amérique (1835 & 1840) et L’Ancien Régime et la Révolution (1856). Le libéralisme défendu par Tocqueville s’articule autour de trois points :

  • L’égalité des conditions

La démocratie ne découle pas d’un rapport de force politique, c’est un processus de fond qui découle d’une demande sociale. Ainsi les sociétés passent d’une organisation traditionnelle et fortement hiérarchisées à une société démocratique où les individus se considèrent comme des égaux. Dans ce cadre les classes dirigeantes ne sont plus strictement séparées du reste de la population, il est possible à l’ensemble des individus d’accéder à la richesse et au pouvoir.

C’est l’égalité des conditions. Les différences sociales existent, mais on peut les dépasser. Ainsi s’il existe une hiérarchie sociale ou économique, elle est librement consentie. Les individus sont libres de s’obliger ou non.

Pour Tocqueville, le développement de l’égalité va rendre de moins en moins tolérable les inégalités : les individus vont donc exiger d’avantage de démocratie.

  • Démocratie et libéralisme

Tocqueville met en valeur les risques d’une tyrannie de la majorité : le processus démocratique ne garantit pas la protection des libertés. En s’appuyant sur des comparaisons historiques il montre les excès réguliers des démocraties, des Cités grecques aux Révolutions.

Pour lui, ce despotisme ne vient pas d’une dérive autoritaire, il découle d’un manque d’intérêt des citoyens pour les affaires publiques : l’individualisme qui découle du progrès démocratique isole les personnes. L’égalité permet de se concentrer sur ses besoins propres. Cela peut être positif, car les individu ont besoin de liberté pour s’épanouir ; mais ce repli a également pour conséquence une distanciation des questions politiques.

Dans ce contexte, l’Etat peut ne pas avoir de contrepoids, de contre pouvoir : il est possible d’imposer des idées à une partie de la population sans que celle-ci ne puisse s’y opposer.

Ainsi l’Etat peut s’emparer du pouvoir sans violence. Ex : paternalisme, centralisation

  • Dépasser l’individualisme

Selon Tocqueville, les sociétés qui veulent conserver une inégalité juridique sont condamnées : les aristocraties qui n’ont pas su faire évoluer leurs privilèges ne font que renforcer l’individualisme des personnes écartées du pouvoir ou de la richesse. Ainsi, l’Ancien Régime est responsable de la Révolution par son refus de reconnaître le besoin d’égalité et par une prédilection pour un pouvoir centralisé (que les révolutionnaires ne remettront pas en cause). Tocqueville regrette que l’évolution économique rende inéluctable un accroissement de l’intervention de l’Etat pour pallier l’individualisme.

Il faut donc garantir la liberté en limitant les pouvoirs du gouvernement : séparation des pouvoirs, décentralisation, liberté d’expression …

Pour Tocqueville, la démocratie américaine ne cède pas à l’individualisme du fait de deux phénomènes :

-l’importance du sentiment religieux qui favorise le lien social et une approche morale de la société

-le rôle joué par les associations volontaires de citoyens qui favorisent la mobilisation et la solidarité

Aron (1967) considère toutefois que Tocqueville est un auteur difficile à interpréter : la plupart de sa réflexion pose la problème de la généralisation de ses analyses comparatives.

 

Conclusion:

Le libéralisme se retrouve aujourd’hui dans le monde politique moderne (ex: small government aux Etats Unis) dans la même perspective qu’au XIXe.

C’est plus son intrusion dans d’autres domaines des sciences sociales qui pose problème : en économie, en sociologie …

 

Références :

ARON, Raymond : Les étapes de la pensée sociologique, Gallimard, 1967

BOUDON, Raymond : Tocqueville aujourd’hui, Odile Jacob, 2005

MANENT, Pierre : Les libéraux, Hachette, 1986

ROSANVALLON, Pierre : Le sacre du citoyen, Gallimard, 1992

ROSANVALLON, Pierre : Le peuple introuvable, Gallimard, 1998

ROSANVALLON, Pierre : La démocratie inachevée, Gallimard, 2000

22:28 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Idées politiques |  Facebook | | |

La philosophie politique de l'histoire

Contexte historique : les révolutions politiques en France et en Amérique ont fait suite à celles en Angleterre (qui a débouché sur la monarchie constitutionnelle).

Plusieurs apports :

-la souveraineté populaire

-la souveraineté nationale

-l’existence de droits de l’homme

-le rôle déterminant de la raison (rationalité)

Pourtant, bien que connu et pris en compte par les autres pays européens (voire combattu) le phénomène révolutionnaire ne se traduit pas politiquement.

Par contre, sur le plan intellectuel et théorique, les nouveaux concepts vont être discutés. Ainsi, en Allemagne (qui n’existe pas encore en tant que Nation) deux auteurs vont reformuler les apports de philosophie politique des révolutionnaires.

De même, en Angleterre et en France, plusieurs penseurs vont s’opposer de manière vigoureuse aux fondements théoriques de la révolution.

La pensée allemande de l’histoire prolonge / dépasse la conception politique des Lumières :

-elle repose sur la raison

-elle croit au progrès

-elle est universaliste

La pensée de l’histoire est aussi l’inverse pour son versant contre-révolutionnaire :

-elle rejette la raison

-elle rejette l’individu

-elle rejette l’universalisme

On associe donc dans ce thème ceux qui dépassent la révolution et ceux qui la refusent : ils partent des mêmes phénomènes et débouchent sur des points de vue apparemment opposés (et symétriques). Pourtant une convergence peut être trouvée :

-la pensée de l’histoire est idéaliste : elle cherche à trouver un sens à l’action humaine

-la pensée de l’histoire critique l’individualisme : elle cherche à penser la société

-la pensée de l’histoire remet en cause le libéralisme : elle estime que le monde est une mécanique complexe qui nous dépasse

Q : la pensée de l’histoire peut-elle servir en dehors des révolutions ?

 

I] Kant (1724-1804)

Philosophe allemand. Sa pensée n’est pas de visée directement politique, pourtant cette dimension se retrouve dans de nombreux ouvrages.

 

  • Les apports kantiens

Il défend une théorie de la connaissance objective : certaines connaissances existent à l’état pur, ce sont celles qui sont conformes à la nature et qui découlent de l’expérimentation.

La philosophie de Kant est à l’origine de la conception moderne de la science.

De même, Kant défend une vision fortement morale du comportement humain : l’homme est un sujet libre qui se donne des lois auquel il doit obéir. Il faut tenir ses engagements.

Quand il réfléchit sur les Lumières, Kant montre que pour devenir libre et autonome, l’individu doit utiliser la Raison. Mais cette recherche de la Raison est freinée par une peur de la liberté. En effet, les citoyens peuvent préférer la domination car elle ne nécessite pas autant d’efforts que la liberté.

Dès lors, il faut discuter publiquement des lois que les individus souhaitent adopter et décider en fonction de la Raison.

 

  • La philosophie de l’histoire

Dans Idée d’une histoire universelle (1784) Kant synthétise son analyse : l’individu seul rencontre des difficultés à devenir un sujet moral. Pourtant, Kant pense que si l’on s’intéresse aux individus pris dans leur ensemble dans une perspective temporelle (l’histoire universelle) on peut résoudre ce problème.

La morale est une Idée, un objectif qu’on ne peut pas atteindre, mais que l’on recherche quand même. Au delà de la race ou de la Nation (cosmopolitisme) la Raison appelle donc la paix. Kant croit en l’existence d’une paix universelle entre les Nations.

Notion assez moderne qu’on retrouve dans les objectifs diplomatiques de certaines organisations internationales (ONU principalement) et qui traduit la volonté de la période des Lumières de consacrer par le droit certains grands principes.

 

  • Une philosophie critique

Kant est un penseur critique, mais dans un sens différent de la dénonciation (comme Marx ou Bourdieu). Il cherche à questionner les limites des concepts qu’il étudie.

Ainsi, il condamnera à la fois les excès de la Révolution française (la Terreur) et les outrances de certains contre-révolutionnaires. De même, il cherche à réconcilier l’ordre et la liberté.

Il faut permettre à des individus naturellement égoïstes de vivre en société. Pour Kant, seul le droit est capable d’y parvenir.

 

II] Hegel (1770-1831)

Philosophe allemand également. Il défend une philosophie rationaliste de l’histoire. Cette approche doit permettre de réconcilier la liberté, l’individualisme, l’ordre …

Hegel propose une démarche ambitieuse et systématique : il considère que la philosophie est une science (la politique en est une sous-partie) qui obéit à la logique. Il va ainsi développer dans Principes de la philosophie du droit (1821) une conception de l’Etat, de la société et de l’histoire.

 

  • L’Etat rationnel

La pensée de Hegel répond aux questions pratiques (Empire napoléonien notamment) et aux questions théoriques de son temps. On peut lire sa philosophie comme une réplique à l’individualisme libéral d’Adam Smith : la rationalité ne viendra pas de la somme des intérêts individuels mais d’une instance supérieure, l’Etat.

Seul l’Etat peut garantir le bon fonctionnement de la société. Il permet de régler les problèmes d’interdépendance entre individus du fait des bouleversements économiques (ex : pauvreté).

De plus, l’Etat est le garant de la règle de droit : il dépasse les sujets individuels et leurs intérêts en fournissant un cadre commun. C’est la synthèse de l’individuel et du collectif (comme chez Kant). L’Etat permet l’émergence de citoyens qui forment une communauté.

Hegel estime que l’individu est donc citoyen dans une société et une communauté.

 

  • La société

Hegel met en avant une contradiction de base : les relations civiles sont caractérisées par l’égoïsme des individus et la nécessité de l’interdépendance. Sans coopération on ne peut rien obtenir des autres. De cette réciprocité découle une tension : le bien être d’un individu est lié à celui des autres. Il faut donc établir des garanties juridiques (rappel : c’est le rôle de l’Etat).

La société doit permettre de satisfaire les besoins, c’est pourquoi elle fonctionne selon une division du travail. Cette interdépendance entraîne donc une organisation rationnelle.

De même, les relations sociales rendent nécessaire une protection de la propriété privée. On retrouve à nouveau la nécessité de l’Etat, seul capable de garantir la sécurité des biens.

 

  • L’histoire

La philosophie hégélienne tend à concilier les changements sociaux et l’ordre juridique. Cette démarche est particulièrement appuyée dans sa conception de l’histoire : le sens de l’histoire est d’aller vers l’avènement de l’Etat rationnel.

Pour Hegel la société dans laquelle il vit a atteint un tel niveau de développement que l’histoire est finie (ou bientôt finie). L’Etat a résolu les contradictions entre intérêts particuliers et intérêt général.

La pensée de Hegel a fait l’objet de nombreuses critiques : d’inspiration monarchique (du fait du rôle essentiel de l’Etat) voir réactionnaire … Elle va pourtant servir de fondement à l’approche marxiste : elle donne un sens à l’histoire.

 

III] Burke (1729-1797) et la contre-révolution

Si les penseurs de l’histoire que sont Kant & Hegel ont pu être séduits par les débuts de la Révolution française (ou par les idées qu’elle défendait), ils ont progressivement pris leur distance avec son évolution politique : Terreur, Empire …

Par opposition, Burke a dès l’origine formulé une critique forte et radicale du phénomène révolutionnaire. Son approche est à l’origine du conservatisme, il défend une vision politique contre-révolutionnaire et antidémocratique.

Dans les Réflexions sur la révolution en France (1790) il expose les griefs d’un phénomène qu’il ne peut accepter :

-la révolution est le fruit d’une notion abstraite (la Raison) qui ne peut que déboucher sur le chaos

-la recherche de la liberté et de l’égalité s’opposent à la nature et à la tradition (à l’expérience de l’histoire)

Pour Burke, l’organisation sociale est le fruit d’un travail lent et progressif d’amélioration qui permet de déceler ce qui est bon pour l’homme. On retrouve ici certaines notions du droit naturel auxquelles Burke ajoute la vertu et la liberté comme condition d’une vie sociale et politique harmonieuse.

Par opposition au régime français, Burke montre que le système politique anglais s’est construit par la recherche d’une combinaison entre ordre et liberté. Les révolutionnaires souhaitent au contraire établir des règles de droit générales et universelles (de manière centralisée et définitive).

 

Pour Burke, les règles que les individus doivent respecter découlent de la morale et de la tradition. De même, tout individu n’est pas apte à diriger politiquement un pays. Une expérience est nécessaire (Burke est aristocrate, membre du Parlement …).

Il faut toutefois reconnaître à la pensée de Burke une force de conception : elle n’est pas réactionnaire. Sa philosophie lui permet de défendre la tolérance religieuse (catholiques irlandais) ou l’indépendance des Etats Unis d’Amérique. Il met en cause l’aspect doctrinaire et dogmatique de la philosophie politique des révolutionnaires (anticipant les critiques de la philosophie politique communiste).

 

Conclusion :

« Penser l’histoire » mène à une tradition intellectuelle double : d’une part les libéraux comme Chateaubriand(1768-1848) qui accepteront certaines idées de la révolution tout en critiquant sa remise en cause de l’autorité royale ; et les légitimistes comme De Maistre (1753-1821) ou Bonald (1754-1850) qui se contentent de réfuter la pensée révolutionnaire en réaffirmant la doctrine absolutiste et religieuse : les hommes sont vaniteux, ils ont cru pouvoir dominer l’ordre social …

 

Références :

BENETON, Philippe : Le conservatisme, Puf, 1988

KANT, Emmanuel : Philosophie de l’histoire, Aubier, 1947

KOJEVE, Alexandre : Introduction à la lecture de Hegel, Gallimard, 1989

PHILONENKO, Alexis : L’œuvre de Kant, Vrin, 1972

STRAUSS, Léo : Droit naturel et histoire, Plon, 1949

WEIL, Eric : Hegel et l’Etat, Vrin, 1950

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25/01/2012

L'absolutisme

L’absolutisme est indissociable de l’affirmation des Etats.

Alors que la pensée religieuse s’était affirmée vers la fin de l’empire romain, puis épanouie dans le cadre féodal (sans réel pouvoir central) elle va être remise en cause par une nouvelle vision de la politique :

  • Le retour du pouvoir temporel : les luttes d’influence menées par les autorités religieuses plaident pour l’affirmation d’un contrepouvoir.
  • L’unification territoriale : le pouvoir se concentre au sein des royaumes avec des autorités judiciaires et administratives.
  • La prise de conscience d’une appartenance populaire : les populations basées sur un territoire considèrent qu’elles font partie d’une même communauté.

La monarchie, le pouvoir des rois, se met en place progressivement en raison des limites de la société féodale : les guerres récurrentes, la contrainte financière, le poids de la démographie jouent en faveur d’une autorité centrale.

Le pouvoir royal s’affirme, par ailleurs, de manière stratégique : les alliances matrimoniales, l’établissement d’un arbitrage juridique, le pouvoir fiscal … permettent progressivement de rendre les monarques incontournables.

Historiquement ce mouvement débute vers la fin du Moyen Âge (environ 1200) puis s’accélère au cours de la Renaissance et au siècle des lumières. L’absolutisme touchera toute l’Europe au XVIIe et XVIIIe siècles avec de nombreuses variantes (ex : despotisme éclairé). Pour Mandrou (1977), ce sont toutefois les modèles anglais et français qui le caractérisent le mieux et influenceront la conception politique moderne de la raison et de la raison d’Etat.

La monarchie a pu s’épanouir pour plusieurs raisons :

  • Le déclin du pouvoir religieux : contestation de l’autorité centrale du Pape par les politiques et au sein de l’église elle même (rappel : la Réforme).
  • Le déclin du pouvoir impérial : le morcellement du Saint Empire romain germanique et son conflit permanent avec la papauté.
  • Les victoires militaires : à Bouvines en 1214, Philippe Auguste montre que les armées du roi sont supérieures. Duby (1973)
  • L’absence d’universalisme du pouvoir royal : contrairement à l’empereur et au pape.
  • La concurrence entre seigneurs féodaux. Elias (1939)

Enfin, le contexte social a également changé :

  • Développement de la vie urbaine et commerçante
  • Diffusion des savoirs par les livres
  • Révolution scientifique en astronomie et en physique
  • Contestation de la pensée religieuse romaine

L’absolutisme marque l’indépendance de l’Etat dans la sphère politique : c’est un nouveau pouvoir dont les limites sont à découvrir.

Q : l’absolutisme n’est il que le pouvoir absolu ?

 

I] Niccolo Machiavel (1469-1527)

Au sein d’une Italie divisée en Cité-Etats commerçantes et diplomatiques, Machiavel va poser les bases de cette nouvelle conception de l’Etat et de son pouvoir. Son but est que les Cités italiennes s’unissent en un Etat Nation dirigé par un prince souverain.

Machiavel est conseiller des dirigeants politiques de la ville de Florence : d’où l’expression de « conseiller du prince ». Sorte de haut fonctionnaire sans responsabilité politique directe.

Machiavel invente le terme d’ « Etat » sans pour autant analyser l’Etat Nation au sens moderne : il cherche à donner les moyens aux dirigeants de gouverner. Ce n’est pas une réflexion abstraite, c’est une pensée à but pratique.

Il rédige Le Prince en 1513.

Sa philosophie politique repose sur deux idées de fond : la prise en compte du caractère humain et la recherche de l’efficacité politique.

 

  • La conception politique de l’homme

Par opposition à la pensée classique ou religieuse qui spécule sur les qualités humaines nécessaires à une vie sociale harmonieuse, Machiavel part des hommes tels qu’ils sont. C’est une approche réaliste et pessimiste de l’être humain : le rôle de la politique c’est simplement de conserver le pouvoir, pas de construire le gouvernement idéal.

Ainsi le prince va conquérir le pouvoir par la force et doit s’efforcer de le stabiliser. Il doit nécessairement distinguer la morale de la politique : s’il veut défendre une vision éthique du pouvoir, il en sera écarté.

Le prince doit avoir des qualités politiques :

-Posséder la vertu : intelligence, courage, ruse et prudence

-Prendre en compte la nécessité : circonstances socio-politiques

-Pour lutter contre la fortune : aléas de la vie sociale

Ainsi dans la pensée politique de Machiavel, le mal ou la violence font partie intégrante des moyens nécessaires pour gouverner.

 

  • La recherche de l’efficacité politique

Machiavel défend l’autonomie totale de la politique : elle n’est ni morale, ni juste. Elle est indépendante des normes établies jusqu’à présent (telle que le droit naturel ou la religion).

La philosophie politique qu’il défend justifie l’existence d’une raison d’Etat : la politique doit s’adapter aux réalités sociales sans préjugés moraux, il est donc possible de suspendre les règles établies de manière exceptionnelle.

La vision de Machiavel est éminemment moderne et traduit bien l’esprit de la Renaissance : elle est caractéristique du renouveau de la réflexion sur l’organisation sociale. Skinner (1989)

Cependant on a souvent retenu de Machiavel l’idée du pouvoir pour le pouvoir : le « machiavélisme » serait le fondement du nationalisme et du pouvoir autoritaire. C’est oublier que Machiavel ne cherche qu’à dissocier l’efficacité de la politique de la morale de manière lucide et pragmatique.

 

II] Thomas More (1478-1535)

Juriste anglais. Il deviendra Chancelier d’Henri VIII qui le condamnera finalement à mort.

On le considère comme un humaniste chrétien : il prône la sagesse politique des princes au nom des principes religieux catholiques.

Il publie un ouvrage politique original en 1516 : l’Utopie. C’est le récit d’un voyage dans un pays imaginaire, l’île d’Utopia. Cette approche lui permet de défendre ses opinions sans réellement froisser le prince. More spécule sur la société idéale qui s’opposerait à la société anglaise dans laquelle il vit et qu’il considère comme profondément mauvaise et injuste.

 

La société politique idéale a plusieurs caractéristiques :

  • Les valeurs sont essentielles : ne pas exposer l’argent, ne pas s’appuyer sur l’orgueil, il existe un Dieu transcendant.
  • L’égalité est la base de l’organisation sociale : les citoyens vivent en communauté, il n’y a pas de propriété privée, le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel est désigné par le peuple, les intellectuels jouent un rôle primordial.
  • L’existence est heureuse : la recherche du plaisir et de l’utilité guide les citoyens.
  • La diplomatie est anti-guerrière : c’est le dernier recours.
  • La tolérance religieuse : il existe un Dieu unique mais on peut le vénérer de plusieurs manières.

Cette œuvre géniale porte plusieurs significations : elle est à la fois une vision totalitaire d’un monde idéal, la critique de la société existante, la reconnaissance du caractère quasi-impossible de la société parfaite. Elle sera d’ailleurs mobilisée par des communistes et des chrétiens.

 

III] Jean Bodin (1530-1596)

Le français Bodin va jouer un rôle essentiel dans la construction d’un concept politique moderne : la souveraineté. Il en fait le fondement du pouvoir civil et la justification de l’Etat.

Dans les Six livres de la République en 1576, il s’appuie sur des exemples historiques pour étudier le gouvernement efficace, la République. C’est « le droit gouvernement de plusieurs ménages et ce qui leur est commun, avec puissance souveraine ».

La puissance publique est donc souveraine, peu importe sa forme politique, il suffit de réunir cinq éléments :

-nommer les hauts magistrats

-promulguer et abroger des lois

-déclarer la guerre et conclure la paix

-juger

-avoir le droit de vie et de mort

Ainsi, selon Bodin, la souveraineté est indivisible : le pouvoir ne se partage pas. Les dirigeants politiques n’ont pas à établir des lois naturelles, immuables (divines). Ils disposent du pouvoir de la contrainte légitime (plenitudo potestas) mais elle ne leur appartient pas, elle est une propriété publique perpétuelle.

Cependant, cette distinction théorique entre loi civile et loi naturelle n’autorise pas les monarques à diriger de manière arbitraire ou tyrannique. Les valeurs fondamentales du catholicisme restent un guide de l’action politique.

 

Dès lors Bodin est le vrai fondateur de l’absolutisme qui se traduira par l’affirmation de l’Etat royal dans les pays européens. Ex : Richelieu ou Louis XIV en France. Mais il permettra également de penser l’Etat suite à la Révolution.

La philosophie politique de Bodin émerge dans le contexte des guerres de religion entre catholiques et protestants, elle cherche à donner au roi une base solide pour diriger la société. C’est le dépassement de la société féodale (le pouvoir ne se partage pas) et de la pensée religieuse (le pouvoir n’est pas d’origine divine).

Bodin est à l’origine du discours rationnel sur le pouvoir : il pense l’Etat au sens moderne.

Ex : Weber reprend la notion de « monopole de la violence légitime »

 

Conclusion :

L’absolutisme va apporter les fondements conceptuels de l’Etat à la Renaissance.

Cette philosophie politique sera prolongée par l’absolutisme théocratique de Bossuet qui réconcilie l’origine divine et le pouvoir royal, en faisant du monarque un être de droit divin.

L’absolutisme va également enclencher la réflexion sur le contrat social qui unit les citoyens ou la réflexion sur l’autorité. La Boétie se demande ainsi ce qui fonde la servitude volontaire (1548) : c’est le fait que les citoyens acceptent l’autorité des dirigeants (sans se révolter).

 

 

Références :

DUBY, Georges : Le dimanche de Bouvines, Gallimard, 1973

ELIAS, Norbert : La dynamique de l’Occident, Calmann Levy, 1939

MANDROU, Robert : L’Europe « absolutiste », Fayard, 1977

SKINNER, Quentin : Machiavel, Seuil, 1989

WEBER, Max : Economie et société, Plon, 1922

09:50 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Idées politiques |  Facebook | | |