31/01/2012

Le socialisme

  • Pensée du XIXe

Liée aux évolutions sociales : principalement l’apparition d’une classe de travailleurs pauvres.

Marquée par le décalage avec l’analyse économique classique (les classiques n’abordent pas la question de la pauvreté ou de manière négative comme Malthus).

Marque également par le décalage avec l’évolution du capitalisme, l’augmentation inédite de la richesse ne profite pas à l’ensemble des populations des pays qui connaissent des révolutions industrielles.

Les penseurs du socialisme s’opposent ainsi aux libéraux qui insistent sur l’individu.

  • Pensée inspirée par la philosophie

Le socialisme puise certains éléments d’analyse chez Rousseau : la place du peuple ou le rôle des mécanismes démocratiques.

Les théories du socialisme naissant s’appuient également sur More : elles cherchent à construire un monde meilleur pour les populations.

Enfin on retrouve certains apports de la pensée d’Hegel : le sens de l’histoire ou le rôle du droit et de l’Etat dans la construction des rapports sociaux.

  • Le socialisme a une dimension idéaliste

De manière paradoxale, le socialisme ressemble à la pensée religieuse. Cet idéalisme comporte une dimension morale et éthique essentielle : seul le fondement diffère, ce n’est plus Dieu, mais la société (le social) qui fonde la pensée politique.

Le socialisme relève ainsi de l’utopisme. Même s’il faut noter que qualifier le socialisme d’utopique sert le plus souvent à le discréditer : il est irréaliste, voire dangereux. Ainsi, les marxistes opposeront le socialisme utopique au socialisme scientifique.

  • Le socialisme est une critique de l’ordre social existant

On retrouve notamment chez Fourier, une dénonciation de la civilisation issue de la société industrielle. Elle n’aurait que trois fonctions :

-réprimer

-corriger

-modérer

Fourier montre ainsi dans Vers la liberté en amour que le mariage est une institution qui consacre la domination des hommes mais ne satisfait aucune des deux parties.

De plus, le libéralisme est insatisfaisant car il glorifie les mécanismes de la concurrence qui permettent au plus fort, au plus rusé ou au plus menteur de s’imposer. La solidarité n’est pas prise en compte.

  • Les penseurs socialistes cherchent à s’ériger en exemple

Au delà d’une simple construction théorique, le socialisme est indissociable d’un travail de réforme sociale de terrain ayant pour but de diffuser des idées et des pratiques en montrant qu’elles fonctionnent (d’où les remarques sur l’utopisme).

 

Q : comment a évolué la conception du socialisme ?

 

I] SAINT SIMON (1760-1825)

Aristocrate et penseur français : Claude Henry de Rouvray.

Publie notamment le Catéchisme des industriels en 1823.

  • Socialisme et science

Il veut fonder le socialisme sur des bases scientifiques. Il montre que l’apport des scientifiques, des artisans (des industriels) est bien plus utile à la société que celui des classes politiques dirigeantes (clergé et noblesse).

Il oppose l’industrialisme au libéralisme. Il établit un système qui respecte le droit de propriété mais qui se fonde sur l’organisation du travail (en vue d’améliorer la situation de la classe la plus faible).

Saint Simon pense que ce seront des techniciens qui gèreront les industries, car il faut des compétences pour organiser le travail. Ainsi, les conditions d’une société solidaire et pacifiée seront réunies.

Enfin, sa pensée emprunte au vocabulaire chrétien, car il justifie sa pensée sur le plan moral.

  • Critique du pouvoir politique

Le qualificatif de socialisme est postérieur à l’élaboration de sa pensée : Saint Simon faisant un constat historique important, le déclin de la société féodale (inégalitaire et en marge des progrès techniques) laisse place à l’avènement d’une nouvelle société industrielle.

Pourtant celle ci comporte également des défauts : l’exploitation du travail, la concentration des richesses et la domination politique de la classe dirigeante.

Saint Simon n’aura jamais de réel débouché politique : partisan de Napoléon, en qui il voit l’homme politique le plus apte à mettre en œuvre sa vision (ex : création de l’école Polytechnique), sa chute consacrera son incapacité à convaincre les politiques.

  • Ses disciples

L’originalité de sa pensée entraîne la conviction de nombreux penseurs qui participeront à la revue le Producteur. Il aura ainsi Auguste Comte pour secrétaire (mais leurs pensées divergeront rapidement). Les Saints Simoniens sont caractérisés par un certain élitisme.

Les capacités des chefs d’entreprise ou des organisateurs sont essentielles pour améliorer le sort du plus grand nombre.

 

II]Charles FOURIER (1772-1837)

Savant français qui s’intéresse aux questions économiques.

Publie Le nouveau monde industriel en 1827.

  • La contradiction nature / raison

Fourier défend une conception naturaliste de l’homme : les passions humaines sont bonnes.

La société humaine évolue vers l’harmonie, mais le commerce dans le monde est à l’origine de désordres sociaux.

Fourier estime que la société industrielle ne prend pas suffisamment en compte l’instinct ou les passions (comme la religion par exemple).

Dès lors, il considère que deux éléments sont essentiels pour qu’une société soit efficace : le bonheur et la justice. Ainsi ce sont les conditions nécessaires à la liberté. Cette approche est originale quand on la compare à la pensée libérale.

Chez Fourier il n’est pas primordial de penser la politique en termes de pouvoir ou d’autorité. Cette vision se retrouvera dans la pensée anarchiste.

  • L’association coopérative

Fourier propose de fonder la vie sociale sur les Phalanstères : ce sont des institutions qui organisent le travail et la vie sociale pour les individus. Préférence pour le travail agricole.

On parle de socialisme associationniste. Vision utopique.

Plusieurs types de phalanstères sont envisagés pour prendre en compte la diversité des classes sociales ; mais pas de différences au sein d’un phalanstère. La recherche de prospérité pour l’association permet d’éviter les conflits.

Cependant cette utopie n’a pas trouvé de financement durable.

  • Ses disciples

Ses analyses sont à l’origine d’un mouvement de pensée et d’un journal : la Phalange.

Les phalangistes sont favorables à ce qu’on nomme à présent la technocratie, c’est à dire le fait de confier la gestion et l’organisation aux personnes les plus compétentes.

 

III] Robert OWEN (1771-1858)

Réformateur anglais.

Publie Le nouveau monde moral en 1844.

  • L’association communauté

Owen est un entrepreneur : il gère une filature à New Lanark (Ecosse).

Il met en œuvre des principes de gestion novateurs : lutte contre l’ivrognerie, le vol dans l’usine, réduction du temps de travail, jardins d’enfant, cours du soir …

Il prône une vision très morale, voire paternaliste des rapports sociaux. Son souci principal est l’amélioration de la condition ouvrière.

Owen cherche à créer une usine modèle où les travailleurs seraient à la fois efficaces et satisfaits. Cette vision sera renouvelée par la gestion (Taylor).

  • L’association et la coopération

La base de sa réflexion est la coopération : une entreprise ne doit pas être basée sur l’exploitation privée (capitaliste) mais sur la propriété commune de la production.

Owen estime que des communautés agraires seront la base de la vie sociale, et qu’elles regrouperont les activités industrielles.

Comme ses idées ne peuvent s’appliquer en Angleterre, il fonde un village coopératif en Amérique (New Harmony) en 1824. Mais dès son départ, la colonie tourne à l’échec. Ce qui montre à la fois son charisme et les limites de sa conception politique.

  • Ses disciples

Même si ce mouvement connaîtra un certain succès, puisque quelques coopératives modèles voient le jour ; ces idées ne s’imposent pas (ex : remplacer la monnaie par des bons de travail). Il reste aujourd’hui une référence pour l’économie solidaire.

La pensée d’Owen influencera fortement le mouvement ouvrier anglais.

-Le chartisme est un mouvement social et politique qui défend des réformes sociales profondes. Mais dans une logique de confrontation avec les dirigeants capitalistes.

-Le syndicalisme (trade unions) reprend la logique coopérative mise en œuvre par Owen. Les ouvriers se regroupant par métiers. Le syndicalisme sera consacré légalement en 1825 (puis politiquement au cours du siècle).

 

Conclusion :

Le socialisme du XIXe n’a plus grand chose à voir avec le socialisme actuel car le marxisme et l’anarchisme en ont modifié sa conception. Même si les principes sont proches.

22:16 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Idées politiques |  Facebook | | |

L'utilitarisme et le positivisme

Au XIXe, la société industrielle issue de la révolution économique se met en place et bouleverse la pensée politique : socialisme et nationalisme en seront les deux extrêmes.

Verley (1997) insiste sur les dynamiques de la Révolution industrielle : consommation, capitalisme, organisation du travail et les nouveaux défis qui en découlent (enseignement, rapports juridiques, invention).

Rioux (1971) décrit les mutations sociales qui en découlent : l’urbanisme, le monde ouvrier, la bourgeoisie …

Ainsi le capitalisme industriel s’accompagne de plusieurs changements politiques :

-l’implication des élites dirigeantes dans l’économie et le social

-la dégradation des conditions de vie des travailleurs dans l’industrie

-le triomphe du libéralisme

L’utilitarisme est une doctrine qui considère que le critère de l’activité humaine réside dans l’utilité. C’est le seul élément qui puisse fonder le jugement moral.

Hume (1711-1776) sera le philosophe qui inspirera ce courant en énonçant deux concepts :

-l’empirisme : contre l’abstraction, seule des expériences produisent du sens

-l’association d’idées : l’analyse humaine ne repose pas sur une causalité stricte

Caillé (1989) critique l’extension du domaine de l’utilitarisme à toutes les sciences sociales. Sous couvert de rationalité, le modèle de l’économie cherche à expliquer l’ensemble des comportements humains. Il laisse pourtant de côté une grande partie du social et principalement le don (ex : comportements altruistes ou mimétiques).

Le positivisme considère que les seules vérités recevables sont basées sur la science.

Saint-Simon (1760-1825) propose un système de pensée adapté à l’industrialisation qui porte en germe le positivisme : l’union des individus qui produisent en utilisant la science.

L’utilitarisme et le positivisme émergent en Angleterre et en France, les deux pays où la révolution industrielle démarre. Ce sont des approches politiques s’inspirant des conceptions nouvelles de la science et de la nature (ex : en physique et en biologie).

-philosophies reconnaissant le rôle essentiel du progrès

-prise en compte de l’accroissement des richesses

-renforcement de la prise en compte de la satisfaction humaine (bonheur, confiance)

Q : la pensée politique a t’elle été modifiée en profondeur par la Révolution industrielle ?

 

I] Jeremy BENTHAM (1748-1832)

Auteur dont la pensée s’appuie sur les apports des Lumières et le contexte de changement économique induit par la révolution industrielle.

Juriste de formation, il a consacré sa vie à la philosophie (matériellement grâce à une héritage) et s’est fortement impliqué dans le débat politique.

  • Le calcul subjectif

Dans Introduction aux principes de la morale et de la législation (1789) Bentham expose sa philosophie politique : les individus prennent des décisions en calculant la satisfaction que leur apporte un comportement. La vie sociale découle donc de l’utilité.

Application de cette logique dans le domaine de la morale et du plaisir. Un individu additionne le plaisir et retire l’insatisfaction découlant d’une action.

-la motivation découle de la perspective d’un avantage

-l’inaction découle d’une volonté d’éviter la peine

Pour Bentham, il suffit de faire la somme des bonheurs individuels pour obtenir le bonheur collectif de la société. Une bonne société a donc pour fonctionner de produire des institutions qui facilitent les comportements (et leur mesure).

Le gouvernement doit permettre d’accroîtrele bien être de l’ensemble des individus.

Ex : la maximisation des richesses suppose peu d’inégalités mais doit respecter le principe essentiel du droit de propriété

Ex : redistribution par l’Etat en cas de malheur

  • La justice et l’ordre

Si l’utilité guide les actions, il est nécessaire de sanctionner les comportements qui sont associés à une peine (notamment pour les autres). Le gouvernement doit faire respecter le plaisir et la peine ; et prendre en compte le bien être général pour arbitrer entre les deux.

Dans cette logique, la prison idéale inventée par Bentham (1791) permet de surveiller les délinquants sans être vus par eux. Elle a pour fonction de redresser le comportement humain afin de lui inculquer l’idée du bonheur collectif.

Selon Foucault (1975) la prison panoptique de Bentham est à l’image de la notion moderne de pouvoir qui passe par un contrôle et une police sociale forte (la société de surveillance).

Dans le Traité des peines et des récompenses (1811) Bentham explique que les sanctions pénales vont réconcilier les intérêts particuliers et l’intérêt général.

La justice se fonde sur une appréciation pratique des situations. Elle n’applique pas de lois naturelles ou transcendantales.

Ex : Bentham critique l’aspect universel des déclarations de droit révolutionnaires

Ainsi la pensée de Bentham est exemplaire d’une conception anglo-saxonne des rapports sociaux : une prise en compte des calculs sociaux, une justice pragmatique et une société qui redresse les individus.

 

II] John Stuart MILL (1806-1873)

Sa pensée se forge dans l’optique utilitariste (de par l’éducation paternelle principalement) avant de prendre son autonomie.

  • La liberté

Dans La liberté (1859) Mill précise les conditions qui garantissent une société libérale :

-multiplier les pouvoirs gouvernementaux

-s’assurer de l’efficacité de ces pouvoirs

-séparer le pouvoir législatif du pouvoir de contrôle des décisions

Mill prolonge deux intuitions : celle de Tocqueville sur le risque d’isolement des individus ; et celle de Comte sur la solidarité (v. III).

La liberté nécessite une opposition des points de vue pour faire émerger la décision démocratique : cela permet de dépasser les traditions et les coutumes (religieuses et étatique). Il est primordial pour Mill que les opinions se forgent en connaissance de cause.

Enfin, la liberté obéit à un processus, un mouvement : elle est indissociable du progrès. Elle est une condition de la citoyenneté, car elle permet de délibérer, mais aussi de participer (politiquement, économiquement), d’agir ou de penser selon sa volonté propre.

  • L’organisation sociale

La société industrielle et le libéralisme économique n’apportent pas des richesses à l’ensemble de la population. Pour autant, il n’est pas favorable à une intervention du gouvernement pour modifier l’ordre social car cela nuirait à la liberté individuelle.

Mill défend une conception proche de l’ « égalité des chances » modernes où ce sont les opportunités sociales qui sont primordiales pour que la société fonctionne correctement.

Comme la liberté est la valeur ultime et fondamentale, le bonheur n’est pas simplement une somme de plaisirs, c’est le pouvoir d’organiser soi même sa vie. Dans L’utilitarisme (1863) Mill constate toutefois que le bonheur personnel est lié au bonheur collectif, il distingue :

-l’utile : qui contribue au bonheur général

-l’expédient : qui satisfait une fin personnelle

Dans Considérations sur le gouvernement représentatif (1861) il propose un modèle politique idéal qui permette à la fois à la liberté, l’élitisme et la démocratie de fonctionner. Le point clé c’est la participation politique : poursuivant son raisonnement sur les opinions, il défend une démocratie incluant le plus possible de citoyens. Mill y voit plusieurs avantages :

-lutter contre la concentration du pouvoir

-impliquer les citoyens (et prendre conscience de l’intérêt général)

-renforcer les libertés

 

III] Auguste COMTE (1798-1857)

Polytechnicien, secrétaire de Saint-Simon, il défendra une vision politique et sociale tellement ambitieuse qu’il aura de grandes difficultés à mener sa carrière. La complexité de sa pensée ont rendu son analyse difficile et son enseignement hermétique. Certains concepts sont pourtant utiles pour comprendre la fécondité du positivisme. Ils se retrouvent dans ses deux grandes œuvres : Cours de philosophie positive (1830-1842) et Système de politique positive (1851-1854)

  • La transformation sociale

Comte cherche à décrire l’évolution de la société de manière scientifique. Par analogie avec la science physique, il identifie trois états :

-l’état théologique : l’homme explique tout par l’existence d’une volonté supérieure

-l’état métaphysique : l’homme propose des explications abstraites

-l’état positif : l’homme dispose d’explication reposant sur la rationalité scientifique qui lui permettent d’établir des causalités, des lois générales. (Dépasse l’empirisme).

Dès lors, la connaissance scientifique est hiérarchisée : la science qui permettrait de comprendre les faits humains étant la plus importante (la sociologie).

Comte propose ainsi une philosophie de l’histoire qui décrit le changement social et permettrait de pacifier la société : la science positive propose les meilleures réformes.

C’est donc une pensée politique qui laisse peu de place à l’individu. Comte prend ses distances avec la pensée révolutionnaire (qui a instauré des changements brutaux), la pensée contre-révolutionnaire (qui ignore les transformations) ou la pensée libérale (qui ignore l’unité de la société).

  • Le pouvoir

Comte considère que les citoyens doivent accepter une certaine hiérarchie sociale :

-les savants élaborent la connaissance

-les publicistes diffusent le savoir

-les gouvernements exécutent en connaissance de cause

-la masse obéit et tire profit du savoir

Le pouvoir doit donc appartenir aux savants. Ceux qui possèdent la science de la physique sociale sont capables de garantir le bonheur, l’ordre et le progrès de la société.

Comte fondera une véritable religion positiviste avec ses disciples et cherchera à convaincre les différents régimes qui se succèdent en France au XIXe sans convaincre.

 

Conclusion :

On retrouve une distinction entre la pensée anglo-saxonne et la pensée française qui a émergé dès la Réforme où l’avènement du libéralisme.

La fécondité des autres grands courants de pensée du XIXe va en découler.

Ex : justice sociale, communisme …

 

Références:

BENTHAM, Jeremy : Le panoptique, Belfond, 1791

CAILLE, Alain : Critique de la raison utilitaire, La Découverte, 1989

FOUCAULT, Michel : Surveiller et punir, Gallimard, 1975

RIOUX, Jean-Pierre : La révolution industrielle, Seuil, 1971

VERLEY, Patrick : La révolution industrielle, Gallimard, 1997

22:15 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Idées politiques |  Facebook | | |

27/01/2012

Le libéralisme politique

Mouvement caractéristique du XIXe siècle : dépassement des révolutions et des Lumières.

Le libéralisme est un prolongement de la Révolution française : celle ci ayant mis un terme à l’absolutisme. Au cours de ce moment clé de l’histoire politique, se trouvent confrontés la souveraineté populaire et la souveraineté nationale. Ex : suffrage ou statut des élus.

Le libéralisme est l’ensemble des théories visant à garantir les libertés individuelles.

Au cours du XIXe on constate plusieurs phénomènes :

  • Les idées libérales ne sont pas nécessairement associées à la démocratie

Le parlementarisme, le constitutionnalisme ou la séparation des pouvoirs sont des idées qui s’imposent dans le débat politique ; mais les pays européens restent principalement élitistes (ex : élites industrielles en Angleterre, élites bourgeoises en France).

Par ailleurs, certains Etats restent très autoritaires : Prusse, Autriche, Russie.

  • Les inégalités politiques demeurent

Comme le montre l’étude historique de Rosanvallon, le suffrage et son extension sont le fruit d’une construction théorique lente, progressive et de rapports de force politiques.

Le suffrage censitaire reste la norme. Les USA mettent en place la ségrégation raciale …

L’accès aux responsabilités politiques est également restreint.

  • L’idéologie libérale facilite pourtant l’essor de la démocratie

Les principes politiques défendus par les libéraux s’opposent à la tradition défendue jusqu’à présent. Dès lors, la défense des libertés va favoriser un accroissement de l’égalité : quand bien même il existe des différences entre individus (notamment de richesses) le libéralisme prône des droits identiques.

  • Le libéralisme est soumis à une double pression

D’une part, le libéralisme cherche à concevoir la relation de l’individu et de l’Etat : il ne faut pas qu’une autorité centrale supérieure impose sa volonté sans tenir compte des citoyens.

Ex : l’autoritarisme bonapartiste

D’autre part, le libéralisme considère que l’individu peut également être noyé par la masse : la tyrannie de la majorité, du plus grand nombre ne doit pas nuire à la personne.

Ex : la terreur révolutionnaire

Q : peut on concevoir la politique sans prendre en compte la liberté ?

 

I] Benjamin Constant (1767-1830)

Ecrivain et homme politique aux engagements fluctuants, il a pourtant toujours défendu les mêmes principes : le libéralisme est la clé de voûte de l’organisation sociale.

Sa pensée s’articule autour de trois concepts :

  • L’opposition entre la liberté des Anciens et des Modernes

Dans De la liberté des anciens comparée à celle des modernes (1819) il met en valeur un changement de fond dans la conception du libéralisme :

Dans le monde Antique, la vie individuelle et la vie sociale ne sont pas distinctes. Les individus ne sont ni autonomes, ni indépendants. La liberté n’est que la participation à la vie de la Cité.

Chez les modernes, l’existence de l’individu passe avant la vie en société. Il est nécessaire de se protéger contre les intrusions et principalement celles de l’Etat.

Constant considère que la liberté est indissociable de cette sphère privée. On peut dénombrer quatre libertés fondamentales :

-la liberté d’action : l’individu est autonome

-la liberté religieuse : les croyances relève de la sphère privée

-la liberté d’expression : une personne peut librement faire valoir ses idées

-la sécurité : pour être libre et indépendant, il faut être protégé

Il rajoutera la liberté industrielle : le droit d’exercer une activité économique.

  • L’Etat minimal / le gouvernement constitutionnel

Constant reprend le principe de séparation des pouvoirs énoncé par Montesquieu : le gouvernement doit être limité par le pouvoir de la loi. Mais il le prolonge, tirant les conséquences de sa définition de la liberté, en défendant une sphère individuelle dans laquelle aucun pouvoir ne peut intervenir.

Pour Constant, il est nécessaire d’avoir un domaine privé au sein duquel ni l’Etat, ni les autres ne peuvent interférer. La souveraineté populaire peut entrer en contradiction avec la liberté individuelle : elle doit donc également être limitée. Le peuple peut se comporter comme un despote si son pouvoir empiète sur la sphère privée.

  • Un système politique libéral

L’organisation politique doit garantir les droits des individus. Selon Constant c’est le rôle de la constitution de limiter les pouvoirs pouvant nuire aux libertés individuelles. Le pouvoir judiciaire aurait pour mission d’arbitrer les conflits entre l’exécutif et le législatif.

Constant défend le système représentatif : on sélectionne des personnes pour mener la politique. Le suffrage doit donc être limité à certains individus plus capables de gérer efficacement la société, en respectant la sphère privée. Seuls les individus qui disposent de temps de loisir peuvent posséder les connaissances nécessaires : pour avoir du loisir, il faut être propriétaire.

 

II] Alexis de Tocqueville (1805-1859)

Grand penseur et homme politique, Tocqueville s’appuie sur les évènements historiques pour développer une approche autant sociologique que philosophique de la politique. Il rédigera deux grands ouvrages : De la démocratie en Amérique (1835 & 1840) et L’Ancien Régime et la Révolution (1856). Le libéralisme défendu par Tocqueville s’articule autour de trois points :

  • L’égalité des conditions

La démocratie ne découle pas d’un rapport de force politique, c’est un processus de fond qui découle d’une demande sociale. Ainsi les sociétés passent d’une organisation traditionnelle et fortement hiérarchisées à une société démocratique où les individus se considèrent comme des égaux. Dans ce cadre les classes dirigeantes ne sont plus strictement séparées du reste de la population, il est possible à l’ensemble des individus d’accéder à la richesse et au pouvoir.

C’est l’égalité des conditions. Les différences sociales existent, mais on peut les dépasser. Ainsi s’il existe une hiérarchie sociale ou économique, elle est librement consentie. Les individus sont libres de s’obliger ou non.

Pour Tocqueville, le développement de l’égalité va rendre de moins en moins tolérable les inégalités : les individus vont donc exiger d’avantage de démocratie.

  • Démocratie et libéralisme

Tocqueville met en valeur les risques d’une tyrannie de la majorité : le processus démocratique ne garantit pas la protection des libertés. En s’appuyant sur des comparaisons historiques il montre les excès réguliers des démocraties, des Cités grecques aux Révolutions.

Pour lui, ce despotisme ne vient pas d’une dérive autoritaire, il découle d’un manque d’intérêt des citoyens pour les affaires publiques : l’individualisme qui découle du progrès démocratique isole les personnes. L’égalité permet de se concentrer sur ses besoins propres. Cela peut être positif, car les individu ont besoin de liberté pour s’épanouir ; mais ce repli a également pour conséquence une distanciation des questions politiques.

Dans ce contexte, l’Etat peut ne pas avoir de contrepoids, de contre pouvoir : il est possible d’imposer des idées à une partie de la population sans que celle-ci ne puisse s’y opposer.

Ainsi l’Etat peut s’emparer du pouvoir sans violence. Ex : paternalisme, centralisation

  • Dépasser l’individualisme

Selon Tocqueville, les sociétés qui veulent conserver une inégalité juridique sont condamnées : les aristocraties qui n’ont pas su faire évoluer leurs privilèges ne font que renforcer l’individualisme des personnes écartées du pouvoir ou de la richesse. Ainsi, l’Ancien Régime est responsable de la Révolution par son refus de reconnaître le besoin d’égalité et par une prédilection pour un pouvoir centralisé (que les révolutionnaires ne remettront pas en cause). Tocqueville regrette que l’évolution économique rende inéluctable un accroissement de l’intervention de l’Etat pour pallier l’individualisme.

Il faut donc garantir la liberté en limitant les pouvoirs du gouvernement : séparation des pouvoirs, décentralisation, liberté d’expression …

Pour Tocqueville, la démocratie américaine ne cède pas à l’individualisme du fait de deux phénomènes :

-l’importance du sentiment religieux qui favorise le lien social et une approche morale de la société

-le rôle joué par les associations volontaires de citoyens qui favorisent la mobilisation et la solidarité

Aron (1967) considère toutefois que Tocqueville est un auteur difficile à interpréter : la plupart de sa réflexion pose la problème de la généralisation de ses analyses comparatives.

 

Conclusion:

Le libéralisme se retrouve aujourd’hui dans le monde politique moderne (ex: small government aux Etats Unis) dans la même perspective qu’au XIXe.

C’est plus son intrusion dans d’autres domaines des sciences sociales qui pose problème : en économie, en sociologie …

 

Références :

ARON, Raymond : Les étapes de la pensée sociologique, Gallimard, 1967

BOUDON, Raymond : Tocqueville aujourd’hui, Odile Jacob, 2005

MANENT, Pierre : Les libéraux, Hachette, 1986

ROSANVALLON, Pierre : Le sacre du citoyen, Gallimard, 1992

ROSANVALLON, Pierre : Le peuple introuvable, Gallimard, 1998

ROSANVALLON, Pierre : La démocratie inachevée, Gallimard, 2000

22:28 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Idées politiques |  Facebook | | |