31/01/2012

L'utilitarisme et le positivisme

Au XIXe, la société industrielle issue de la révolution économique se met en place et bouleverse la pensée politique : socialisme et nationalisme en seront les deux extrêmes.

Verley (1997) insiste sur les dynamiques de la Révolution industrielle : consommation, capitalisme, organisation du travail et les nouveaux défis qui en découlent (enseignement, rapports juridiques, invention).

Rioux (1971) décrit les mutations sociales qui en découlent : l’urbanisme, le monde ouvrier, la bourgeoisie …

Ainsi le capitalisme industriel s’accompagne de plusieurs changements politiques :

-l’implication des élites dirigeantes dans l’économie et le social

-la dégradation des conditions de vie des travailleurs dans l’industrie

-le triomphe du libéralisme

L’utilitarisme est une doctrine qui considère que le critère de l’activité humaine réside dans l’utilité. C’est le seul élément qui puisse fonder le jugement moral.

Hume (1711-1776) sera le philosophe qui inspirera ce courant en énonçant deux concepts :

-l’empirisme : contre l’abstraction, seule des expériences produisent du sens

-l’association d’idées : l’analyse humaine ne repose pas sur une causalité stricte

Caillé (1989) critique l’extension du domaine de l’utilitarisme à toutes les sciences sociales. Sous couvert de rationalité, le modèle de l’économie cherche à expliquer l’ensemble des comportements humains. Il laisse pourtant de côté une grande partie du social et principalement le don (ex : comportements altruistes ou mimétiques).

Le positivisme considère que les seules vérités recevables sont basées sur la science.

Saint-Simon (1760-1825) propose un système de pensée adapté à l’industrialisation qui porte en germe le positivisme : l’union des individus qui produisent en utilisant la science.

L’utilitarisme et le positivisme émergent en Angleterre et en France, les deux pays où la révolution industrielle démarre. Ce sont des approches politiques s’inspirant des conceptions nouvelles de la science et de la nature (ex : en physique et en biologie).

-philosophies reconnaissant le rôle essentiel du progrès

-prise en compte de l’accroissement des richesses

-renforcement de la prise en compte de la satisfaction humaine (bonheur, confiance)

Q : la pensée politique a t’elle été modifiée en profondeur par la Révolution industrielle ?

 

I] Jeremy BENTHAM (1748-1832)

Auteur dont la pensée s’appuie sur les apports des Lumières et le contexte de changement économique induit par la révolution industrielle.

Juriste de formation, il a consacré sa vie à la philosophie (matériellement grâce à une héritage) et s’est fortement impliqué dans le débat politique.

  • Le calcul subjectif

Dans Introduction aux principes de la morale et de la législation (1789) Bentham expose sa philosophie politique : les individus prennent des décisions en calculant la satisfaction que leur apporte un comportement. La vie sociale découle donc de l’utilité.

Application de cette logique dans le domaine de la morale et du plaisir. Un individu additionne le plaisir et retire l’insatisfaction découlant d’une action.

-la motivation découle de la perspective d’un avantage

-l’inaction découle d’une volonté d’éviter la peine

Pour Bentham, il suffit de faire la somme des bonheurs individuels pour obtenir le bonheur collectif de la société. Une bonne société a donc pour fonctionner de produire des institutions qui facilitent les comportements (et leur mesure).

Le gouvernement doit permettre d’accroîtrele bien être de l’ensemble des individus.

Ex : la maximisation des richesses suppose peu d’inégalités mais doit respecter le principe essentiel du droit de propriété

Ex : redistribution par l’Etat en cas de malheur

  • La justice et l’ordre

Si l’utilité guide les actions, il est nécessaire de sanctionner les comportements qui sont associés à une peine (notamment pour les autres). Le gouvernement doit faire respecter le plaisir et la peine ; et prendre en compte le bien être général pour arbitrer entre les deux.

Dans cette logique, la prison idéale inventée par Bentham (1791) permet de surveiller les délinquants sans être vus par eux. Elle a pour fonction de redresser le comportement humain afin de lui inculquer l’idée du bonheur collectif.

Selon Foucault (1975) la prison panoptique de Bentham est à l’image de la notion moderne de pouvoir qui passe par un contrôle et une police sociale forte (la société de surveillance).

Dans le Traité des peines et des récompenses (1811) Bentham explique que les sanctions pénales vont réconcilier les intérêts particuliers et l’intérêt général.

La justice se fonde sur une appréciation pratique des situations. Elle n’applique pas de lois naturelles ou transcendantales.

Ex : Bentham critique l’aspect universel des déclarations de droit révolutionnaires

Ainsi la pensée de Bentham est exemplaire d’une conception anglo-saxonne des rapports sociaux : une prise en compte des calculs sociaux, une justice pragmatique et une société qui redresse les individus.

 

II] John Stuart MILL (1806-1873)

Sa pensée se forge dans l’optique utilitariste (de par l’éducation paternelle principalement) avant de prendre son autonomie.

  • La liberté

Dans La liberté (1859) Mill précise les conditions qui garantissent une société libérale :

-multiplier les pouvoirs gouvernementaux

-s’assurer de l’efficacité de ces pouvoirs

-séparer le pouvoir législatif du pouvoir de contrôle des décisions

Mill prolonge deux intuitions : celle de Tocqueville sur le risque d’isolement des individus ; et celle de Comte sur la solidarité (v. III).

La liberté nécessite une opposition des points de vue pour faire émerger la décision démocratique : cela permet de dépasser les traditions et les coutumes (religieuses et étatique). Il est primordial pour Mill que les opinions se forgent en connaissance de cause.

Enfin, la liberté obéit à un processus, un mouvement : elle est indissociable du progrès. Elle est une condition de la citoyenneté, car elle permet de délibérer, mais aussi de participer (politiquement, économiquement), d’agir ou de penser selon sa volonté propre.

  • L’organisation sociale

La société industrielle et le libéralisme économique n’apportent pas des richesses à l’ensemble de la population. Pour autant, il n’est pas favorable à une intervention du gouvernement pour modifier l’ordre social car cela nuirait à la liberté individuelle.

Mill défend une conception proche de l’ « égalité des chances » modernes où ce sont les opportunités sociales qui sont primordiales pour que la société fonctionne correctement.

Comme la liberté est la valeur ultime et fondamentale, le bonheur n’est pas simplement une somme de plaisirs, c’est le pouvoir d’organiser soi même sa vie. Dans L’utilitarisme (1863) Mill constate toutefois que le bonheur personnel est lié au bonheur collectif, il distingue :

-l’utile : qui contribue au bonheur général

-l’expédient : qui satisfait une fin personnelle

Dans Considérations sur le gouvernement représentatif (1861) il propose un modèle politique idéal qui permette à la fois à la liberté, l’élitisme et la démocratie de fonctionner. Le point clé c’est la participation politique : poursuivant son raisonnement sur les opinions, il défend une démocratie incluant le plus possible de citoyens. Mill y voit plusieurs avantages :

-lutter contre la concentration du pouvoir

-impliquer les citoyens (et prendre conscience de l’intérêt général)

-renforcer les libertés

 

III] Auguste COMTE (1798-1857)

Polytechnicien, secrétaire de Saint-Simon, il défendra une vision politique et sociale tellement ambitieuse qu’il aura de grandes difficultés à mener sa carrière. La complexité de sa pensée ont rendu son analyse difficile et son enseignement hermétique. Certains concepts sont pourtant utiles pour comprendre la fécondité du positivisme. Ils se retrouvent dans ses deux grandes œuvres : Cours de philosophie positive (1830-1842) et Système de politique positive (1851-1854)

  • La transformation sociale

Comte cherche à décrire l’évolution de la société de manière scientifique. Par analogie avec la science physique, il identifie trois états :

-l’état théologique : l’homme explique tout par l’existence d’une volonté supérieure

-l’état métaphysique : l’homme propose des explications abstraites

-l’état positif : l’homme dispose d’explication reposant sur la rationalité scientifique qui lui permettent d’établir des causalités, des lois générales. (Dépasse l’empirisme).

Dès lors, la connaissance scientifique est hiérarchisée : la science qui permettrait de comprendre les faits humains étant la plus importante (la sociologie).

Comte propose ainsi une philosophie de l’histoire qui décrit le changement social et permettrait de pacifier la société : la science positive propose les meilleures réformes.

C’est donc une pensée politique qui laisse peu de place à l’individu. Comte prend ses distances avec la pensée révolutionnaire (qui a instauré des changements brutaux), la pensée contre-révolutionnaire (qui ignore les transformations) ou la pensée libérale (qui ignore l’unité de la société).

  • Le pouvoir

Comte considère que les citoyens doivent accepter une certaine hiérarchie sociale :

-les savants élaborent la connaissance

-les publicistes diffusent le savoir

-les gouvernements exécutent en connaissance de cause

-la masse obéit et tire profit du savoir

Le pouvoir doit donc appartenir aux savants. Ceux qui possèdent la science de la physique sociale sont capables de garantir le bonheur, l’ordre et le progrès de la société.

Comte fondera une véritable religion positiviste avec ses disciples et cherchera à convaincre les différents régimes qui se succèdent en France au XIXe sans convaincre.

 

Conclusion :

On retrouve une distinction entre la pensée anglo-saxonne et la pensée française qui a émergé dès la Réforme où l’avènement du libéralisme.

La fécondité des autres grands courants de pensée du XIXe va en découler.

Ex : justice sociale, communisme …

 

Références:

BENTHAM, Jeremy : Le panoptique, Belfond, 1791

CAILLE, Alain : Critique de la raison utilitaire, La Découverte, 1989

FOUCAULT, Michel : Surveiller et punir, Gallimard, 1975

RIOUX, Jean-Pierre : La révolution industrielle, Seuil, 1971

VERLEY, Patrick : La révolution industrielle, Gallimard, 1997

22:15 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Idées politiques |  Facebook | | |

27/01/2012

Le libéralisme politique

Mouvement caractéristique du XIXe siècle : dépassement des révolutions et des Lumières.

Le libéralisme est un prolongement de la Révolution française : celle ci ayant mis un terme à l’absolutisme. Au cours de ce moment clé de l’histoire politique, se trouvent confrontés la souveraineté populaire et la souveraineté nationale. Ex : suffrage ou statut des élus.

Le libéralisme est l’ensemble des théories visant à garantir les libertés individuelles.

Au cours du XIXe on constate plusieurs phénomènes :

  • Les idées libérales ne sont pas nécessairement associées à la démocratie

Le parlementarisme, le constitutionnalisme ou la séparation des pouvoirs sont des idées qui s’imposent dans le débat politique ; mais les pays européens restent principalement élitistes (ex : élites industrielles en Angleterre, élites bourgeoises en France).

Par ailleurs, certains Etats restent très autoritaires : Prusse, Autriche, Russie.

  • Les inégalités politiques demeurent

Comme le montre l’étude historique de Rosanvallon, le suffrage et son extension sont le fruit d’une construction théorique lente, progressive et de rapports de force politiques.

Le suffrage censitaire reste la norme. Les USA mettent en place la ségrégation raciale …

L’accès aux responsabilités politiques est également restreint.

  • L’idéologie libérale facilite pourtant l’essor de la démocratie

Les principes politiques défendus par les libéraux s’opposent à la tradition défendue jusqu’à présent. Dès lors, la défense des libertés va favoriser un accroissement de l’égalité : quand bien même il existe des différences entre individus (notamment de richesses) le libéralisme prône des droits identiques.

  • Le libéralisme est soumis à une double pression

D’une part, le libéralisme cherche à concevoir la relation de l’individu et de l’Etat : il ne faut pas qu’une autorité centrale supérieure impose sa volonté sans tenir compte des citoyens.

Ex : l’autoritarisme bonapartiste

D’autre part, le libéralisme considère que l’individu peut également être noyé par la masse : la tyrannie de la majorité, du plus grand nombre ne doit pas nuire à la personne.

Ex : la terreur révolutionnaire

Q : peut on concevoir la politique sans prendre en compte la liberté ?

 

I] Benjamin Constant (1767-1830)

Ecrivain et homme politique aux engagements fluctuants, il a pourtant toujours défendu les mêmes principes : le libéralisme est la clé de voûte de l’organisation sociale.

Sa pensée s’articule autour de trois concepts :

  • L’opposition entre la liberté des Anciens et des Modernes

Dans De la liberté des anciens comparée à celle des modernes (1819) il met en valeur un changement de fond dans la conception du libéralisme :

Dans le monde Antique, la vie individuelle et la vie sociale ne sont pas distinctes. Les individus ne sont ni autonomes, ni indépendants. La liberté n’est que la participation à la vie de la Cité.

Chez les modernes, l’existence de l’individu passe avant la vie en société. Il est nécessaire de se protéger contre les intrusions et principalement celles de l’Etat.

Constant considère que la liberté est indissociable de cette sphère privée. On peut dénombrer quatre libertés fondamentales :

-la liberté d’action : l’individu est autonome

-la liberté religieuse : les croyances relève de la sphère privée

-la liberté d’expression : une personne peut librement faire valoir ses idées

-la sécurité : pour être libre et indépendant, il faut être protégé

Il rajoutera la liberté industrielle : le droit d’exercer une activité économique.

  • L’Etat minimal / le gouvernement constitutionnel

Constant reprend le principe de séparation des pouvoirs énoncé par Montesquieu : le gouvernement doit être limité par le pouvoir de la loi. Mais il le prolonge, tirant les conséquences de sa définition de la liberté, en défendant une sphère individuelle dans laquelle aucun pouvoir ne peut intervenir.

Pour Constant, il est nécessaire d’avoir un domaine privé au sein duquel ni l’Etat, ni les autres ne peuvent interférer. La souveraineté populaire peut entrer en contradiction avec la liberté individuelle : elle doit donc également être limitée. Le peuple peut se comporter comme un despote si son pouvoir empiète sur la sphère privée.

  • Un système politique libéral

L’organisation politique doit garantir les droits des individus. Selon Constant c’est le rôle de la constitution de limiter les pouvoirs pouvant nuire aux libertés individuelles. Le pouvoir judiciaire aurait pour mission d’arbitrer les conflits entre l’exécutif et le législatif.

Constant défend le système représentatif : on sélectionne des personnes pour mener la politique. Le suffrage doit donc être limité à certains individus plus capables de gérer efficacement la société, en respectant la sphère privée. Seuls les individus qui disposent de temps de loisir peuvent posséder les connaissances nécessaires : pour avoir du loisir, il faut être propriétaire.

 

II] Alexis de Tocqueville (1805-1859)

Grand penseur et homme politique, Tocqueville s’appuie sur les évènements historiques pour développer une approche autant sociologique que philosophique de la politique. Il rédigera deux grands ouvrages : De la démocratie en Amérique (1835 & 1840) et L’Ancien Régime et la Révolution (1856). Le libéralisme défendu par Tocqueville s’articule autour de trois points :

  • L’égalité des conditions

La démocratie ne découle pas d’un rapport de force politique, c’est un processus de fond qui découle d’une demande sociale. Ainsi les sociétés passent d’une organisation traditionnelle et fortement hiérarchisées à une société démocratique où les individus se considèrent comme des égaux. Dans ce cadre les classes dirigeantes ne sont plus strictement séparées du reste de la population, il est possible à l’ensemble des individus d’accéder à la richesse et au pouvoir.

C’est l’égalité des conditions. Les différences sociales existent, mais on peut les dépasser. Ainsi s’il existe une hiérarchie sociale ou économique, elle est librement consentie. Les individus sont libres de s’obliger ou non.

Pour Tocqueville, le développement de l’égalité va rendre de moins en moins tolérable les inégalités : les individus vont donc exiger d’avantage de démocratie.

  • Démocratie et libéralisme

Tocqueville met en valeur les risques d’une tyrannie de la majorité : le processus démocratique ne garantit pas la protection des libertés. En s’appuyant sur des comparaisons historiques il montre les excès réguliers des démocraties, des Cités grecques aux Révolutions.

Pour lui, ce despotisme ne vient pas d’une dérive autoritaire, il découle d’un manque d’intérêt des citoyens pour les affaires publiques : l’individualisme qui découle du progrès démocratique isole les personnes. L’égalité permet de se concentrer sur ses besoins propres. Cela peut être positif, car les individu ont besoin de liberté pour s’épanouir ; mais ce repli a également pour conséquence une distanciation des questions politiques.

Dans ce contexte, l’Etat peut ne pas avoir de contrepoids, de contre pouvoir : il est possible d’imposer des idées à une partie de la population sans que celle-ci ne puisse s’y opposer.

Ainsi l’Etat peut s’emparer du pouvoir sans violence. Ex : paternalisme, centralisation

  • Dépasser l’individualisme

Selon Tocqueville, les sociétés qui veulent conserver une inégalité juridique sont condamnées : les aristocraties qui n’ont pas su faire évoluer leurs privilèges ne font que renforcer l’individualisme des personnes écartées du pouvoir ou de la richesse. Ainsi, l’Ancien Régime est responsable de la Révolution par son refus de reconnaître le besoin d’égalité et par une prédilection pour un pouvoir centralisé (que les révolutionnaires ne remettront pas en cause). Tocqueville regrette que l’évolution économique rende inéluctable un accroissement de l’intervention de l’Etat pour pallier l’individualisme.

Il faut donc garantir la liberté en limitant les pouvoirs du gouvernement : séparation des pouvoirs, décentralisation, liberté d’expression …

Pour Tocqueville, la démocratie américaine ne cède pas à l’individualisme du fait de deux phénomènes :

-l’importance du sentiment religieux qui favorise le lien social et une approche morale de la société

-le rôle joué par les associations volontaires de citoyens qui favorisent la mobilisation et la solidarité

Aron (1967) considère toutefois que Tocqueville est un auteur difficile à interpréter : la plupart de sa réflexion pose la problème de la généralisation de ses analyses comparatives.

 

Conclusion:

Le libéralisme se retrouve aujourd’hui dans le monde politique moderne (ex: small government aux Etats Unis) dans la même perspective qu’au XIXe.

C’est plus son intrusion dans d’autres domaines des sciences sociales qui pose problème : en économie, en sociologie …

 

Références :

ARON, Raymond : Les étapes de la pensée sociologique, Gallimard, 1967

BOUDON, Raymond : Tocqueville aujourd’hui, Odile Jacob, 2005

MANENT, Pierre : Les libéraux, Hachette, 1986

ROSANVALLON, Pierre : Le sacre du citoyen, Gallimard, 1992

ROSANVALLON, Pierre : Le peuple introuvable, Gallimard, 1998

ROSANVALLON, Pierre : La démocratie inachevée, Gallimard, 2000

22:28 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Idées politiques |  Facebook | | |

La philosophie politique de l'histoire

Contexte historique : les révolutions politiques en France et en Amérique ont fait suite à celles en Angleterre (qui a débouché sur la monarchie constitutionnelle).

Plusieurs apports :

-la souveraineté populaire

-la souveraineté nationale

-l’existence de droits de l’homme

-le rôle déterminant de la raison (rationalité)

Pourtant, bien que connu et pris en compte par les autres pays européens (voire combattu) le phénomène révolutionnaire ne se traduit pas politiquement.

Par contre, sur le plan intellectuel et théorique, les nouveaux concepts vont être discutés. Ainsi, en Allemagne (qui n’existe pas encore en tant que Nation) deux auteurs vont reformuler les apports de philosophie politique des révolutionnaires.

De même, en Angleterre et en France, plusieurs penseurs vont s’opposer de manière vigoureuse aux fondements théoriques de la révolution.

La pensée allemande de l’histoire prolonge / dépasse la conception politique des Lumières :

-elle repose sur la raison

-elle croit au progrès

-elle est universaliste

La pensée de l’histoire est aussi l’inverse pour son versant contre-révolutionnaire :

-elle rejette la raison

-elle rejette l’individu

-elle rejette l’universalisme

On associe donc dans ce thème ceux qui dépassent la révolution et ceux qui la refusent : ils partent des mêmes phénomènes et débouchent sur des points de vue apparemment opposés (et symétriques). Pourtant une convergence peut être trouvée :

-la pensée de l’histoire est idéaliste : elle cherche à trouver un sens à l’action humaine

-la pensée de l’histoire critique l’individualisme : elle cherche à penser la société

-la pensée de l’histoire remet en cause le libéralisme : elle estime que le monde est une mécanique complexe qui nous dépasse

Q : la pensée de l’histoire peut-elle servir en dehors des révolutions ?

 

I] Kant (1724-1804)

Philosophe allemand. Sa pensée n’est pas de visée directement politique, pourtant cette dimension se retrouve dans de nombreux ouvrages.

 

  • Les apports kantiens

Il défend une théorie de la connaissance objective : certaines connaissances existent à l’état pur, ce sont celles qui sont conformes à la nature et qui découlent de l’expérimentation.

La philosophie de Kant est à l’origine de la conception moderne de la science.

De même, Kant défend une vision fortement morale du comportement humain : l’homme est un sujet libre qui se donne des lois auquel il doit obéir. Il faut tenir ses engagements.

Quand il réfléchit sur les Lumières, Kant montre que pour devenir libre et autonome, l’individu doit utiliser la Raison. Mais cette recherche de la Raison est freinée par une peur de la liberté. En effet, les citoyens peuvent préférer la domination car elle ne nécessite pas autant d’efforts que la liberté.

Dès lors, il faut discuter publiquement des lois que les individus souhaitent adopter et décider en fonction de la Raison.

 

  • La philosophie de l’histoire

Dans Idée d’une histoire universelle (1784) Kant synthétise son analyse : l’individu seul rencontre des difficultés à devenir un sujet moral. Pourtant, Kant pense que si l’on s’intéresse aux individus pris dans leur ensemble dans une perspective temporelle (l’histoire universelle) on peut résoudre ce problème.

La morale est une Idée, un objectif qu’on ne peut pas atteindre, mais que l’on recherche quand même. Au delà de la race ou de la Nation (cosmopolitisme) la Raison appelle donc la paix. Kant croit en l’existence d’une paix universelle entre les Nations.

Notion assez moderne qu’on retrouve dans les objectifs diplomatiques de certaines organisations internationales (ONU principalement) et qui traduit la volonté de la période des Lumières de consacrer par le droit certains grands principes.

 

  • Une philosophie critique

Kant est un penseur critique, mais dans un sens différent de la dénonciation (comme Marx ou Bourdieu). Il cherche à questionner les limites des concepts qu’il étudie.

Ainsi, il condamnera à la fois les excès de la Révolution française (la Terreur) et les outrances de certains contre-révolutionnaires. De même, il cherche à réconcilier l’ordre et la liberté.

Il faut permettre à des individus naturellement égoïstes de vivre en société. Pour Kant, seul le droit est capable d’y parvenir.

 

II] Hegel (1770-1831)

Philosophe allemand également. Il défend une philosophie rationaliste de l’histoire. Cette approche doit permettre de réconcilier la liberté, l’individualisme, l’ordre …

Hegel propose une démarche ambitieuse et systématique : il considère que la philosophie est une science (la politique en est une sous-partie) qui obéit à la logique. Il va ainsi développer dans Principes de la philosophie du droit (1821) une conception de l’Etat, de la société et de l’histoire.

 

  • L’Etat rationnel

La pensée de Hegel répond aux questions pratiques (Empire napoléonien notamment) et aux questions théoriques de son temps. On peut lire sa philosophie comme une réplique à l’individualisme libéral d’Adam Smith : la rationalité ne viendra pas de la somme des intérêts individuels mais d’une instance supérieure, l’Etat.

Seul l’Etat peut garantir le bon fonctionnement de la société. Il permet de régler les problèmes d’interdépendance entre individus du fait des bouleversements économiques (ex : pauvreté).

De plus, l’Etat est le garant de la règle de droit : il dépasse les sujets individuels et leurs intérêts en fournissant un cadre commun. C’est la synthèse de l’individuel et du collectif (comme chez Kant). L’Etat permet l’émergence de citoyens qui forment une communauté.

Hegel estime que l’individu est donc citoyen dans une société et une communauté.

 

  • La société

Hegel met en avant une contradiction de base : les relations civiles sont caractérisées par l’égoïsme des individus et la nécessité de l’interdépendance. Sans coopération on ne peut rien obtenir des autres. De cette réciprocité découle une tension : le bien être d’un individu est lié à celui des autres. Il faut donc établir des garanties juridiques (rappel : c’est le rôle de l’Etat).

La société doit permettre de satisfaire les besoins, c’est pourquoi elle fonctionne selon une division du travail. Cette interdépendance entraîne donc une organisation rationnelle.

De même, les relations sociales rendent nécessaire une protection de la propriété privée. On retrouve à nouveau la nécessité de l’Etat, seul capable de garantir la sécurité des biens.

 

  • L’histoire

La philosophie hégélienne tend à concilier les changements sociaux et l’ordre juridique. Cette démarche est particulièrement appuyée dans sa conception de l’histoire : le sens de l’histoire est d’aller vers l’avènement de l’Etat rationnel.

Pour Hegel la société dans laquelle il vit a atteint un tel niveau de développement que l’histoire est finie (ou bientôt finie). L’Etat a résolu les contradictions entre intérêts particuliers et intérêt général.

La pensée de Hegel a fait l’objet de nombreuses critiques : d’inspiration monarchique (du fait du rôle essentiel de l’Etat) voir réactionnaire … Elle va pourtant servir de fondement à l’approche marxiste : elle donne un sens à l’histoire.

 

III] Burke (1729-1797) et la contre-révolution

Si les penseurs de l’histoire que sont Kant & Hegel ont pu être séduits par les débuts de la Révolution française (ou par les idées qu’elle défendait), ils ont progressivement pris leur distance avec son évolution politique : Terreur, Empire …

Par opposition, Burke a dès l’origine formulé une critique forte et radicale du phénomène révolutionnaire. Son approche est à l’origine du conservatisme, il défend une vision politique contre-révolutionnaire et antidémocratique.

Dans les Réflexions sur la révolution en France (1790) il expose les griefs d’un phénomène qu’il ne peut accepter :

-la révolution est le fruit d’une notion abstraite (la Raison) qui ne peut que déboucher sur le chaos

-la recherche de la liberté et de l’égalité s’opposent à la nature et à la tradition (à l’expérience de l’histoire)

Pour Burke, l’organisation sociale est le fruit d’un travail lent et progressif d’amélioration qui permet de déceler ce qui est bon pour l’homme. On retrouve ici certaines notions du droit naturel auxquelles Burke ajoute la vertu et la liberté comme condition d’une vie sociale et politique harmonieuse.

Par opposition au régime français, Burke montre que le système politique anglais s’est construit par la recherche d’une combinaison entre ordre et liberté. Les révolutionnaires souhaitent au contraire établir des règles de droit générales et universelles (de manière centralisée et définitive).

 

Pour Burke, les règles que les individus doivent respecter découlent de la morale et de la tradition. De même, tout individu n’est pas apte à diriger politiquement un pays. Une expérience est nécessaire (Burke est aristocrate, membre du Parlement …).

Il faut toutefois reconnaître à la pensée de Burke une force de conception : elle n’est pas réactionnaire. Sa philosophie lui permet de défendre la tolérance religieuse (catholiques irlandais) ou l’indépendance des Etats Unis d’Amérique. Il met en cause l’aspect doctrinaire et dogmatique de la philosophie politique des révolutionnaires (anticipant les critiques de la philosophie politique communiste).

 

Conclusion :

« Penser l’histoire » mène à une tradition intellectuelle double : d’une part les libéraux comme Chateaubriand(1768-1848) qui accepteront certaines idées de la révolution tout en critiquant sa remise en cause de l’autorité royale ; et les légitimistes comme De Maistre (1753-1821) ou Bonald (1754-1850) qui se contentent de réfuter la pensée révolutionnaire en réaffirmant la doctrine absolutiste et religieuse : les hommes sont vaniteux, ils ont cru pouvoir dominer l’ordre social …

 

Références :

BENETON, Philippe : Le conservatisme, Puf, 1988

KANT, Emmanuel : Philosophie de l’histoire, Aubier, 1947

KOJEVE, Alexandre : Introduction à la lecture de Hegel, Gallimard, 1989

PHILONENKO, Alexis : L’œuvre de Kant, Vrin, 1972

STRAUSS, Léo : Droit naturel et histoire, Plon, 1949

WEIL, Eric : Hegel et l’Etat, Vrin, 1950

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