26/06/2012

Le fonctionnalisme : Parsons & Merton

Deux grands auteurs représentants du courant fonctionnaliste en sociologie.

Réaction à l’empirisme : volonté épistémologique de donner des fondations solides à la méthode sociologique.

 

  • A l’origine du fonctionnalisme : Malinowski et l’anthropologie

Tout besoin doit être satisfait, c’est le rôle du chercheur de faire apparaître la fonction de satisfaction du besoin. Or les fonctions dépendent de la culture, càd des croyances, des idées, des coutumes, des groupes sociaux …

D’où la qualification de fonctionnalisme absolu : il faut étudier les phénomènes humains dans une logique d’unité, d’interdépendance pour en éclairer les fonctions.

Pour Malinowski (1944) il est possible de proposer une théorie scientifique de la culture. Chaque coutume, chaque objet, chaque idée et chaque croyance remplissent une fonction. La culture regroupe ces fonctions et permet à l’homme d’affronter les problèmes concrets qui se présentent à lui.

 

  • Une approche globale

Référence forte à Durkheim : méthode holiste qui consiste à identifier pour une société l’institution concernée par un besoin et la méthode utilisée pour le satisfaire.

Le fonctionnalisme est un courant qui privilégie l’explication des phénomènes sociaux par leurs conséquences.

Approche qui emprunte à d’autres sources du savoir telles que la biologie, la systémique ou l’économie.

Q : quelles sont les dettes de la sociologie actuelle envers le fonctionnalisme ?

 

 

I] Talcott Parsons (1902-1979)

Personnalité ouverte, il a mené une partie de ses études en Europe et s’est intéressé aux autres champs du savoir scientifique (économie et biologie notamment).

C’est lui qui a traduit et consacré l’œuvre de Weber aux Etats Unis.

Figure dominante de la sociologie dans les années 50 puis 60.

On découpe traditionnellement son œuvre en trois temps : tout d’abord il met en valeur une théorie de l’action ; ensuite il décrit les fonctions de base d’un système social ; et enfin il généralise son analyse à plusieurs domaines sociaux et sur le plan historique.

 

  • La sociologie de l’action (1937)

Pour Parsons, l’action découle de l’intention. Les acteurs disposent de ressources et réalisent des choix finalisés en utilisant ces moyens.

Ainsi l’action repose à la fois sur des décisions individuelles et sur des valeurs communes constitutives de la société.

La sociologie de l’action de Parsons cherche à mettre en évidence des relations et des modalités d’échange stables entre les différents acteurs : d’où la nécessité d’une approche fonctionnaliste pour en saisir la cohérence d’ensemble.

Application à la famille américaine : c’est un système ouvert (union pour des raisons individuelles), multilinéaire (égalité entre les familles) et conjugal (limitation du noyau familial aux parents et enfants).

Pour Parsons, c’est une structure adaptée au système professionnel de l’industrialisation : elle permet la mobilité sociale ou la socialisation.

Mais elle comporte des limites : relégation du rôle des femmes ou des personnes âgées.

 

  • Le système social (1951)

Parsons part de sa théorie de l’action pour définir le comportement des individus pris dans leur ensemble. Il met en œuvre une approche systémique de l’action sociale

En utilisant plusieurs dichotomies, il propose des modèles de valeur qui permettent d’appréhender un système d’action : ce sont les variables de configuration.

- Affectivité / Neutralité affective

- Orientation vers la collectivité / Orientation vers soi

- Universalisme / Particularisme

- Qualité / Accomplissement : évaluer selon la personne ou les performances

- Spécificité / Diffusion : s’intéresser à une partie ou à l’ensemble

A travers ces variables, les acteurs arbitrent pour orienter leurs actes.

Application à la profession médicale : la relation médecin patient est fonctionnellement spécifique (spécialisation du médecin), universaliste (scientifique), neutre (pas d’affection) et orientée vers la collectivité (intérêt qui n’est pas purement personnel).

Pour Parsons, ce type de profession est une traduction de la modernité. Elles découlent d’une grande spécialisation et d’une compétence technique tout en portant des valeurs nouvelles.

Pourtant, les pratiques réelles ne correspondent pas toujours réellement à cette vision. On peut considérer que cette vision consacre l’ordre et l’idéologie établie. Critique de Wright Mills.

 

  • Le schéma AGIL (1953)

Parsons cherche à établir les fonctions communes à tout système d’action.

L’action humaine peut se décomposer en quatre sous-systèmes.

- L’organisme

- La personnalité

- Le système social

- Le système culturel

A ces systèmes correspondent des impératifs fonctionnels qui assurent l’efficacité d’un système d’action :

- L’adaptation aux conditions de l’environnement (Adaptation)

- L’orientation vers la réalisation de fins (Goal attainment)

- L’intégration interne du système, sa coordination ( Integration)

- Le maintien des modèles de contrôle par des valeurs (Latent pattern maintenance)

Application du schéma AGIL : le système social a plusieurs fondements structurels tels que les valeurs, les normes, la collectivité ou les rôles.

- Les valeurs se retrouvent dans la socialisation.

- Les normes dans la communauté sociale.

- La collectivité dans la politique.

- Les rôles dans l’économie.

 

  • Le changement social (1966)

C’est le dernier temps de son analyse, où il remet en cause ses premières approches (notamment sa critique de l’évolutionnisme) en utilisant le schéma AGIL pour expliquer le changement social. (ex : produire est plus efficace en usine qu’en milieu domestique).

Le processus central du changement est la différenciation : la multiplication des rôles favorise l’adaptation de la société.

Application empirique : pour Parsons (1971), la société américaine contemporaine est la plus aboutie. En dehors de la situation des noirs américains, le changement social a produit les évolutions les plus avancées : elle maîtrise l’expression de sa culture (société primitive), elle diffuse cette culture (société intermédiaire) et elle dispose d’un cadre juridique institutionnalisé (société moderne).

Mais cette approche ethnocentrique est fortement critiquable : le changement n’est pas que l’adaptation. Sa vision est statique évite la prise en compte des conflits.

 

 

II] Robert Merton (1910-2003)

C’est l’autre grande figure de la sociologie américaine fonctionnaliste.

Merton a analysé à la fois les questions de méthode, de pratique, les débats sociaux …

Il est le défenseur d’une sociologie qui réconcilie empirisme et abstraction théorique.

 

  • Une théorie à moyenne portée (1953)

La sociologie doit étudier un ensemble de conceptions logiquement reliées entre elles et d’une portée non pas universelle mais volontairement limitée.

Le sociologue doit construire des concepts et les soumettre aux faits. Sinon, il est inutile de produire des données sans orientation logique.

L’empirie (serendipity) sert à faire des découvertes inattendues et à valider les théories (ou les invalider).

Merton rejette à la fois le fonctionnalisme de Malinowski et de Parsons : il existe des dysfonctionnements, des éléments qui remplissent des fonctions différentes selon le contexte, les fonctions sont reliées entre elles …

Il faut donc prendre en compte deux types de fonctions :

- Les fonctions manifestes : conséquences objectives comprises et voulues

- Les fonctions latentes : ne sont ni comprises ni voulues

 

  • Applications

- La frustration relative

A partir de l’étude des militaires américains menée par Stouffer, Merton montre qu’on peut expliquer le fait que ceux qui ont le plus d’opportunités de promotion sont également ceux qui sont le plus insatisfaits.

Une forte mobilité entraîne une forte espérance de promotion, comme elles ne seront pas toutes réalisées, cela induit une frustration.

- Les groupes

Pour Merton, il faut prendre en compte deux types de groupes :

=> Le groupe d’appartenance : celui auquel on appartient

=> Le groupe de référence : on n’y appartient pas mais on en partage les ambitions

C’est un phénomène de socialisation anticipatrice : l’identification à un groupe permet de préparer à s’y intégrer.

Analyse utile pour étudier la mobilité sociale ou l’immigration.

- La prédiction créatrice

Illustré par la relation entre syndicats blancs et travailleurs noirs : certains préjugés découlent des comportements adoptés. Les syndicats n’acceptent pas les travailleurs noirs car ils ne sont pas adaptés aux normes (acceptent des salaires inférieurs …). Mais comme ils ne peuvent intégrer les syndicats, il ne peuvent que suivre les attitudes critiquées.

- Les rôles

Chaque individu occupe plusieurs positions (statuts) définies par un code de comportement répondant aux attentes des positions complémentaires càd un ensemble de rôles.

Ex : l’enseignant ou le salarié répondent à des attentes différentes selon les interlocuteurs

Pour Merton, la multiplicité des rôles n’est pas source de conflit :

=> Les individus ne s’impliquent pas de la même manière selon les rôles

=> Les personnes ayant un même statut se défendent

=> Les individus s’ajustent les uns aux autres

- L’anomie

Elle survient quand l’individu est confronté à une divergence entre les objectifs légitimes que lui propose la société et les moyens légitimes à sa portée.

Il met en valeur cinq types d’adaptation :

=> Conformisme : buts et moyens acceptés

=> Innovation : buts acceptés, moyens refusés

=> Ritualisme : buts refusés, moyens acceptés

=> Evasion : buts et moyens refusés

=> Rébellion : nouveaux buts mais moyens acceptés

- La sociologie des sciences (1973)

L’activité scientifique est soumise à des contraintes sociales. Les gratifications influent la productivité des chercheurs.

Mais Merton n’a pas poussé l’analyse jusqu’aux contenus scientifiques (Latour).

 

 

Conclusion :

Deux approches qui restent d’une grande modernité mais d’ambitions contraires.

 

Références :

MALINOWSKI, Bronislaw : Une théorie scientifique de la culture, Seuil, 1944

MERTON, Robert : Eléments de théorie et de méthode sociologique, Armand Colin, 1953

MERTON, Robert : The sociology of science, University of Chicago Press, 1973

MERTON, Robert : On social structure and science, University of Chicago Press, 1996

PARSONS, Talcott : The structure of social action, Free Press, 1937

PARSONS, Talcott : The social system, Routledge, 1951

PARSONS, Talcott : Working papers in the theory of action, Free Press, 1953

PARSONS, Talcott : La configuration du système social, Presses de l’Université des sciences sociales de Toulouse, 1965

PARSONS, Talcott : Sociétés, Dunod, 1966

PARSONS, Talcott : Le système des sociétés modernes, Dunod, 1971

PARSONS, Talcott : On institutions and social evolution, University of Cicago Press, 1982

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Les trente glorieuses : l'âge d'or de la croissance

  • Conséquences de la deuxième guerre mondiale

- plusieurs millions de morts

- niveaux de production affectés par le conflit (ex : Japon ou Allemagne)

- nouvel équilibre des puissances politiques : USA et URSS

- le rideau de fer isole les pays de l’est de l’Europe

- émergence du Tiers Monde

- plan Marshall : investissement sous forme de dons dans les pays européens

- début de regroupements européen : Benelux

L’après guerre est donc différencié pour trois grands types de pays : les pays capitalistes, les pays communistes et les pays du Tiers monde.

Etude portant sur les capitalistes.

 

  • Période de grande expansion des économies occidentales de 1945 à 1973, Maddison (1995)

- la croissance s’accélère : taux moyen annuel 1870-1913 = 2,5 ; 1950-1970 = 4,9

- le niveau de vie s’améliore : de nouveaux biens sont produits

- le plein emploi se généralise

- la productivité augmente fortement

Plusieurs facteurs de la croissance sont mis en avant, Crafts & Toniolo (1996) :

- l’augmentation de la population active : baby boom et immigration

- l’amélioration des qualifications

- les transferts de main d’œuvre entre secteurs économiques

- les investissements

- le progrès technique : industrie spatiale, électronique, pétrochimie, pharmacie …

Cette expansion peut s’expliquer par plusieurs dynamiques :

- la reconstruction initie la croissance, Temin (2002) pour l’Europe

- l’Etat joue un grand rôle d’impulsion

- la production et la consommation de masse

- l’ouverture internationale

Q : pourquoi les trente glorieuses sont-elles une période exceptionnelle de l’histoire économique ?

 

 

I] Le nouvel ordre économique international

Les trente glorieuses sont marquées par la domination des Etats Unis et la création d’un cadre institutionnel reposant sur trois piliers :

 

  • La finance et le commerce

Les accords de Bretton Woods : la Finance

La stabilité des échanges internationaux qui reprennent après la guerre et le protectionnisme rend nécessaire la création d’un nouveau système monétaire international.

Bien que Keynes ait proposé la création d’une banque centrale internationale et une nouvelle monnaie mondiale (le bancor), les USA adoptent un système qui leur est plus favorable.

Le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement (Banque Mondiale) sont créés pour financer les pays connaissant des crises de change ou les pays en développement.

Le dollar est la monnaie dominante : c’est la seule à être convertible en or, elle devient l’étalon mondial. La parité des autres devises est définie par rapport au dollar et à l’or.

Les pays s’engagent à défendre leurs parités.

Mais ce système comporte une contradiction interne : il faut que la quantité de dollar soit stable pour maintenir les parités ; il faut beaucoup de dollars pour favoriser les échanges.

Les accords du GATT : le commerce

La conférence de la Havane (1947) prévoit d’instaurer le libre échange à l’échelle mondiale.

Seul le General Agreement on Tarifs and Trade sera ratifié : il prévoit une réduction des droits de douane et des barrières aux échanges.

Le commerce international repose sur la loyauté des échanges (multilatéralisme) et la libéralisation.

 

  • L’intégration européenne

Le plan Marshall donne une impulsion décisive au processus de rapprochement économique des nations européennes.

La Communauté Européenne pour le Charbon et l’Acier (CECA) est créée en 1951 : coopération entre l’Allemagne et la France dans le domaine industriel.

Le Traité de Rome est signé en 1957 : il crée la CEE et la CEEA (énergie atomique) entre le Benelux, la France, l’Allemagne et l’Italie. Une union douanière est établie avec liberté de mouvement des facteurs de production (travail et capital) garantie par des institutions.

L’Association Européenne de Libre Echange (AELE) est instaurée par les pays rejetant la CEE : Angleterre, Danemark, Norvège, Suède, Autriche, Suisse et Portugal. Raison essentielle : l’appartenance au Commonwealth. Mais sa diminution progressive favorise la convergence entre AELE et CEE.

Succès de l’Europe = institutionnel, Eichengreen (2006). Combinaison entre des syndicats orientés vers la solidarité, des employeurs cherchant la cohésion, la compétition et des gouvernements en quête de croissance. Parfaitement adapté à l’ « âge d’or ».

 

II] La dynamique économique

 

  • Un nouveau mode de régulation du capitalisme

Pour l’école de la Régulation, Boyer (2004) ce régime s’appelle le fordisme : production de masse standardisée, consommation de masse, extension du salariat et hausse du pouvoir d’achat. C’est essentiellement un capitalisme monopoliste :

- le salaire individuel est déterminé dans un cadre collectif

- le capital est concentré au sein de grandes firmes multinationales oligopolistiques

- l’Etat joue un rôle d’impulsion économique

L’enchaînement économique vertueux des politiques économiques est décrit par Fourastié (1979) : l’association entre production et consommation de masse est favorisée par une demande effective forte et croissante. Cela favorise l’amélioration de la production.

Les gains de productivité qui en découlent permettent d’accroître le pouvoir d’achat des salariés ce qui favorise la consommation.

 

  • Des politiques économiques d’inspiration keynésienne

Les politiques budgétaires et monétaires visent à garantir le plein emploi, elles ont pour fonction de stabiliser l’économie. On parle de politiques de stop and go : alternance de relance et d’austérité en fonction des cycles économiques. (ex : USA)

Hall (1989) montre ainsi la diffusion de la pensée keynésienne dans les cercles de décision.

L’Etat met en œuvre des mesures de redistribution ou d’investissement public (ex : dépenses militaires). Le but est de stimuler la demande intérieure. Seulement les politiques économiques d’inspiration keynésienne sont accompagnées d’une accélération de l’inflation.

Les régimes de croissance sont très variés selon les zones : les USA dominent l’économie mais leur avance diminue (ex : productivité), l’Europe cherche à s’intégrer, le Japon amorce son décollage.

 

III] La dynamique mondiale

 

  • Un retour progressif vers le niveau d’échange de la première mondialisation.

Les Etats Unis alimentent d’importants mouvements de capitaux qui favorisent la reconstruction européenne. La croissance mondiale est forte, marquée par un quasi plein emploi et des tensions inflationnistes.

Le commerce mondial connaît un essor significatif : les échanges internationaux augmentent de manière spectaculaire (plus vite que la production). Les économies sont de plus en plus ouvertes : la triade USA / Europe / Japon fait son apparition. Le commerce mondial s’effectue entre pays développés.

Pour Vernon (1966) cela s’explique par la théorie du cycle de vie du produit. Un produit connaît quatre phases : introduction, croissance, diffusion et déclin. Les entreprises cherchent à vendre leurs produits dans différents pays pour compenser leur déclin.

Les firmes s’internationalisent de plus en plus : les investissements directs (implantations, rachats) augmentent fortement. Cela favorise les transferts de capitaux et de technologie. Cela favorise également la demande et les gains de productivité.

 

  • Une période caractérisée par une forte augmentation de la productivité

C’est un cercle vertueux : demande, investissement, productivité.

La croissance repose sur le progrès technique : l’augmentation du capital humain et les effets d’apprentissage (expérience) permettent à une main d’œuvre de plus en plus qualifiée d’utiliser au mieux le capital créé. Toniolo (1998) le montre pour l’Europe.

Les politiques keynésiennes impulsées par les Etats débouchent sur la création de l’Etat providence (assurance sociale) qui vise à protéger l’ensemble des individus contre des risques tels que la maladie, le chômage ou la vieillesse.

 

Conclusion :

Les trente glorieuses sont une période de rattrapage économique impressionnante à comparer avec la rupture de 1914.

La croissance économique comporte des déséquilibres de fond : le système monétaire et l’inflation.

 

Références :

BLANCHETON, Bertrand : Histoire de la mondialisation, De Boeck, 2008

BOYER, Robert : Théorie de la régulation, La Découverte, 2004

CRAFTS, Nicholas & TONIOLO, Gianni dir. : Economic growth in Europe since 1945, Cambridge University Press, 1996

EICHENGREEN, Barry : European economy since 1945, Princeton University Press, 2006

FOURASTIE, Jean : Les trente glorieuses, Fayard, 1979

HALL, Peter dir. : The political power of economic ideas Keynesianism across Nations, Princeton University Press, 1989

MADDISON, Angus : L’économie mondiale 1820-1992, OCDE, 1995

TEMIN, Peter : The golden age of european growth reconsidered, European Review of Economic History, 2002

THOMAS, Jean-Paul : Les politiques économiques au XXe siècle, Armand Colin, 1990

TONIOLO, Gianni : Europe’s golden age: speculations from a long run perspective, Economic History Review, 1998

VERNON, Raymond : International Investment and International Trade in the Product Cycle, Quarterly Journal of Economics, 1966

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14/06/2012

La tradition sociologique de Chicago

Comme souvent, utiliser le terme « école de Chicago» ne correspond pas à une réalité formelle, mais plus à une construction pédagogique. Pour Chapoulie (2001) il est plus correct d’évoquer la « tradition » de Chicago pour mettre en valeur les points communs d’un ensemble de travaux très divers.

Les auteurs qu’on peut rattacher à ce courant sont également très nombreux : certains y ont enseigné, y ont été étudiants, y ont un collaborateur. Tellement variés que certaines études sont rattachées à l’école de Chicago de manière un peu abusive.

 

  • Contexte

La sociologie américaine bénéficie de la souplesse du fonctionnement universitaire aux USA : elle est financée par des fonds privés (Rockefeller à Chicago).

Elle répond à de grands bouleversements sociaux : urbanisme naissant, flux migratoires, violence, crime organisé … caractéristiques de la ville de Chicago.

La sociologie de Chicago cherche à fournir une réelle expertise sur les questions sociales qui se posent en Amérique à partir des années 20. La sociologie se penche sur des questions polémiques sans a priori moral.

 

  • Thématiques

Après la deuxième guerre mondiale, deux grands pôles dominent la sociologie : Harvard avec Parsons (ambition théorique forte) et Columbia avec Lazarsfeld (ambition quantitative forte). Alors que dans le même temps la sociologie européenne est quasiment dans le coma, l’école de Chicago va essayer de réaffirmer sa spécificité.

La tradition sociologique de Chicago est marquée par un travail sur les sujets délaissés par les analyses classiques : la déviance, l’ethnicité, les professions … De plus, elle va utiliser une approche méthodologique originale pour étudier ces nouvelles problématiques.

 

  • Méthodologie

Le point le plus marquant de la sociologie défendue par l’école de Chicago est l’importance de l’approche qualitative : les récits de vie, l’observation participante, le travail de terrain … sont les outils privilégiés de ce courant.

Il serait pourtant abusif de réduire cette tradition à ceci : les sociologues de Chicago ont développé également des statistiques sociales et des travaux quantitatifs.

Q : quels sont les changements introduits par l’école de Chicago dans la façon de penser la société ?

 

 

I] La ville

L’école de Chicago a introduit la question de la ville dans la sociologie en insistant sur ses nombreux aspects sociaux. En effet, c’est un des traits marquants de la société du XXe siècle : le développement de la vie urbaine.

 

  • Une réflexion emblématique de l’école de Chicago

Cette thématique permet de synthétiser une grande partie des apports de la tradition de Chicago :

- la psychologie sociale : insistance sur les interactions collectives

- l’anthropologie : pour décrire des groupes sociaux il faut aller sur le terrain

- la biologie : étude des processus de concurrence/coexistence entre espèces

La tradition de Chicago est à l’origine de l’écologie urbaine : selon Park, les villes sont découpées en zones du fait d’un processus d’une compétition pour l’espace entre communautés d’immigrants. Chaque groupe cherchant à s’implanter et à diffuser sa culture.

Dès lors, on peut découper une ville en aires géographiques : la répartition des territoires dépend des fonctions économiques ou sociales que jouent les quartiers sur les différents groupes sociaux. Les communautés agissent dans deux directions, Wirth (1928) :

- elles s’adaptent à leur environnement urbain

- elles cherchent à le modifier à leur profit

 

  • La dynamique urbaine

Park & Burgess considèrent que la sociologie urbaine suit un cycle : désorganisation / invasion / réorganisation. Cela découle principalement d’un affaiblissement du contrôle social : les groupes primaires tels que la famille ou la religion sont moins efficaces dans un cadre urbain pour imposer des normes sociales. Ainsi les trois étapes sont :

- une désorganisation sociale : la rupture avec les normes établies précédemment

- une invasion : l’apparition d’individus ayant de nouvelles valeurs

- une réorganisation : l’institution d’un nouveau contrôle social

Comme le soulignent Grafmeyer & Joseph (1984) la naissance de cette nouvelle discipline (l’écologie urbaine) est assimilable à une expérience de laboratoire : elle permet de penser des processus sociaux essentiels tels que le conflit ou l’assimilation. Cette analyse retrouve tout son sens avec les émeutes urbaines récentes américaines, anglaises, françaises … (grecques).

 

 

II] La désorganisation sociale

L’école de Chicago a produit de nombreuses études traitant de la désorganisation sociale. Elle porte beaucoup d’intérêt aux phénomènes sociaux marqués par des dysfonctionnements.

Il y a désorganisation quand les groupes sont peu influencés par des normes ou des valeurs.

On peut distinguer deux domaines marqués par la désorganisation :

 

  • La criminalité

L’école de Chicago a mené des enquêtes sur les gangs ou la prostitution dont les conclusions sont novatrices : ces comportements découlent d’un affaiblissement du lien social dans les communautés. La désorganisation est liée aux changements induits par le développement de la vie urbaine.

La criminalité et la délinquance permettent de lutter contre la désorganisation : le groupe offre une solidarité que la société ne donne plus. De même, le gang identifie des ennemis (autres gangs, autorités) ce qui renforce les interactions donnant un sens à l’appartenance au groupe.

La criminalité est indissociable de l’écologie urbaine : la compétition pour l’espace permet de localiser les groupes de jeunes délinquants ou la criminalité organisée.

Sutherland (1937) montre notamment le rôle joué par la reconnaissance du statut de voleur par les autres. Toutefois, le lien entre pauvreté et criminalité est relativisé par la mise en valeur, par le même Sutherland (1949) de la criminalité en col blanc qui repose sur des principes identiques.

 

  • Les professions

L’école de Chicago se penche sur des professions négligées par les autres sociologues : les musiciens de jazz, les étudiants, les petits entrepreneurs.

Dans le cadre d’analyse interactionniste, la tradition de Chicago cherche à analyser par un travail de terrain minutieux ce qui permet aux métiers de fonctionner ou non.

Les travaux de Hughes (1984) sur les étudiants en médecine montrent la construction de leur profession : le métier s’apprend dans une interaction reposant sur la subjectivité des personnes.

Ex : gérer les routines, gérer les urgences …

Becker (1963) étudie les musiciens de jazz et la manière dont ils utilisent la déviance pour s’affirmer de manière collective. Transgresser la norme devient la norme. C’est un processus qui suit plusieurs étapes et implique une certaine complexité, les facteurs associés à une carrière déviante ne sont pas utiles pour comprendre le phénomène une fois pour toute.

Enfin Strauss (1992) montre que le statut associé à une profession découle des stratégies mises en œuvre par les individus : l’essentiel est d’être reconnu comme un bloc à l’extérieur de la profession, même si les différences internes sont fortes. Ex : médecins, professeurs.

 

III] L’immigration

C’est le troisième grand sujet introduit dans la réflexion sociale par l’école de Chicago.

Il est indissociable de l’analyse de la ville ou de la désorganisation : les problèmes posés par les notions de race ou d’ethnicité doivent être étudiés sociologiquement.

Les sociologues de la tradition de Chicago réfutent l’approche biologique postulant une inégalité raciale et considèrent que les migrants doivent être étudiés de manière différente.

Ainsi ce sont les travaux de Thomas & Znaniecki sur le paysan polonais qui synthétisent l’apport de l’école de Chicago :

- pour comprendre les processus sociaux, il faut des données quantitatives et qualitatives : ils privilégient l’approche biographique (le récit de vie) pour interpréter des données

- les migrants forment un groupe dont la situation sociale découle de trois facteurs : leurs valeurs, leurs attitudes (conscience de groupe) et la définition de la situation (càd l’interprétation subjective de leur état)

- la désorganisation sociale (terme popularisé par ces auteurs) qui résulte de la confrontation entre un nouvel environnement (la ville américaine moderne) et un comportement collectif (groupe d’étrangers)

 

Conclusion :

L’école de Chicago correspond à plusieurs périodes, plusieurs courants dont les traits communs sont simples : un goût prononcé pour l’analyse de terrain reposant sur le plus grand nombre d’informations possible. Elle a donc une fécondité exceptionnelle (aujourd’hui encore) mais risque de devenir un label fourre-tout.

 

Références :

BECKER, Howard : Outsiders, Métailé, 1963

CHAPOULIE, Jean-Michel : La tradition sociologique de Chicago, Seuil, 2001

COULON, Alain : L’école de Chicago, Puf, 1992

GRAFMEYER, Yves & JOSEPH, Isaac dir. : L’école de Chicago, Aubier, 1984

HUGHES, Everett : Le regard sociologique, Editions de l’EHESS, 1984

PARK, Robert & BURGESS, Ernest : The city, University of Chicago Press, 1925

STRAUSS, Anselm : La trame de la négociation, L’Harmattan, 1992

SUTHERLAND, Edwin : Le voleur professionnel, Editions Spes, 1937

SUTHERLAND, Edwin : White collar crime, Yale University Press, 1949

THOMAS, William & ZNANIECKI, Florian : Le Paysan polonais, Armand Colin, 1974

THOMAS, William & ZNANIECKI, Florian : Fondation de la sociologie américaine, L’Harmattan, 1974

WIRTH, Louis : Le ghetto, Presses Universitaires de Grenoble, 1928

10:29 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire, Sociologie |  Facebook | | |