12/07/2012

Les nouveaux classiques de la sociologie : Bourdieu & Boudon

 Opposition classique de deux auteurs qui incarnent des pensées et des méthodes sociologiques antagonistes. Permet de dépasser leur approche par une synthèse pédagogique …

Mais la réalité est beaucoup plus fine : Bourdieu était plutôt opposé à la sociologie de Crozier qui ne comportait aucune critique sociale ; Boudon tentait simplement de penser la sociologie en termes de modèles sans recourir à l’approche trop générale de structure … Ainsi leurs sociologies ne sont pas incompatibles, elles sont souvent complémentaires.

Ex : l’éducation ou la sociologie économique

L’opposition se fonde plus sur les aspects politiques de leurs pensées et les conséquences à tirer en termes d’action.

Bourdieu & Boudon sont aujourd’hui deux références internationales de la sociologie.

Q : comment expliquer la fécondité de leurs analyses ?

 

 

I] Pierre BOURDIEU (1930-2002)

Parcours intéressant : fils de paysan béarnais, il intègre l’ENS, devient professeur d’université puis au Collège de France. Proche de Raymond Aron, leur rupture intellectuelle date de mai 68 pour des raisons politiques. Auteur le plus cité en sciences sociales (avec Michel Foucault), fondateur d’une véritable école de recherche autour d’une revue (ARSS) et d’un projet éditorial.

On peut toutefois isoler la dernière partie de sa carrière : à partir de 1995 la sociologie laisse de plus en plus place à l’engagement politique.

Sa pensée a reçu plusieurs appellations : structuralisme génétique (Ansart), sociologie critique structuralisme constructiviste (Bourdieu) … et de nombreuses critiques.

 

  • Epistémologie

La sociologie scientifique doit aboutir à un discours objectif sur le social : la première mission du sociologue est de rompre avec ses préjugés, ses prénotions ou ses valeurs.

On retrouve des éléments de pensée de Bachelard : les faits sont construits, il faut mettre en place des dispositifs expérimentaux qui permettent de les évaluer (de les constater).

Ce postulat en fera un opposant au relativisme ou au marxisme : la sociologie doit concilier à la fois empirisme et théorie, pour dépasser l’opinion commune. (cf. Merton)

Bourdieu estime que le sociologue doit faire œuvre de réflexivité : rapporter son analyse à sa propre trajectoire sociale. Critique souvent portée à Bourdieu lui même, mais plusieurs ouvrages sont venus réaliser cette auto-analyse.

La sociologie bourdieusienne considère que les agents ont des pratiques qui sont déterminées par leurs structures mentales. Les comportements obéissent à des raisons cachées que le sociologue doit mettre en valeur. Refus du psychologisme. Il faut étudier le sens des pratiques sociales, d’où le terme « agents ».

Ainsi pour Bourdieu, la sociologie et l’anthropologie ne diffèrent pas par leurs méthodes mais par leur objet : société moderne / traditionnelle.

 

  • Concepts

Bourdieu emprunte ces principaux outils d’analyse au vocabulaire économique pour les détourner.

Méthode liée à une critique de l’impérialisme économique (l’économisme) incarné par Becker qui cherche à expliquer tout le social.

- le capital : ensemble de ressources rares et de pouvoirs effectivement utilisables. Capital économique : facteurs de production, biens et revenus. Capital culturel : dispositions intellectuelles, qualifications et biens culturels. Capital symbolique : honneur, prestige et réputation. Capital social : réseau de relations d’un individu.

- les champs : espace de relations entre individus ou institutions en compétition pour un enjeu identique. Chaque champ est structuré par des positions dominantes. Ex : sport, mode, travail, famille, école … Les agents mettent en oeuvre des stratégies pour dominer un champ. (Analogie avec le marché).

- l’habitus : système de dispositions durables acquis par l’individu au cours du processus de socialisation. Notion qui permet de montrer l’influence des structures du monde social et les stratégies des agents pour les modifier. Les éléments constitutifs de l’habitus sont variables : classe, famille, histoire perso.

- les classes sociales : elles découlent des positions des agents dans les différents champs et des luttes pour imposer leur domination. Les classes sociales sont construites et découlent des positions dans l’espace social.

- la domination : les classes dominantes utilisent leur position pour accroître leurs avantages. Pour Bourdieu c’est le produit d’une violence symbolique : les dominants doivent estimer légitimes les fondements de leur domination et les dominés accepter cette domination.

 

  • Analyses

- Les stratégies matrimoniales : étude de la parenté en Kabylie ou du mariage dans la société paysanne béarnaise (2002). Les comportements matrimoniaux reposent sur des actions stratégiques contraintes par les habitus et la distribution inégale des ressources.

- La sociologie de l’éducation : étude des étudiants et de leur culture (1964), du système d’enseignement (1970) ou des grandes écoles (1984). Le capital culturel dont sont dotés les étudiants des classes dominantes leur permettent de mieux réussir leur cursus. La culture scolaire et la pédagogie légitiment la culture de la classe dominante : l’habitus doit concorder avec le capital culturel. Les classes dominantes constituent une noblesse d’Etat (1989) puisque les élites universitaires et économiques suivent un même parcours de légitimation.

- Les pratiques culturelles : étude du goût et du jugement (1979), de la fréquentation des musées (1966) ou de la photographie (1964). La notion de goût est le produit de conditions sociales : chaque classe essaye de se distinguer des autres. Les classes dominantes tentent de légitimer leurs goûts : la visite des musées permet également de se distinguer. Analyse appliquée à la photo ou la littérature (1992).

- Sociologie de la domination : domination masculine (1998) par incorporation de la domination dans les habitus, domination symbolique (diplômes, médias …), domination économique (patronat, construction sociale des marchés), la misère du monde (1993) entretiens de dénonciation et de mise à jour de la domination.

 

 

II] Raymond BOUDON

Sociologue représentant majeur de l’individualisme méthodologique.

Réflexion sur les mathématiques en sciences sociales (prolonge Lazarsfeld).

Travail sur les classiques de la sociologie et l’unité de leur démarche.

 

  • L’individualisme méthodologique

Repose sur une critique du holisme : la sociologie se doit de prendre en compte les individus, le structuralisme et le fonctionnalisme ignorent les rôles des personnes et ne permettent donc pas d’expliquer et de comprendre les faits sociaux. Ils ne s’imposent pas aux individus.

D’ailleurs Boudon opère une relecture des classiques (Marx ou Durkheim) en insistant sur les aspects individualistes de leurs approches qui ont été minorés.

Les faits sociaux sont la somme d’actions individuelles soumises à des contraintes.

Les acteurs sociaux sont rationnels en principe.

La compréhension des faits sociaux repose sur des modèles qui mobilisent des idéaux types.

La difficulté de l’analyse sociale provient de l’agrégation des comportements individuels : la somme des comportements peut déboucher sur des effets pervers (1977), càd non désirés.

 

  • Analyses

- L’inégalité des chances (1973) : chacun trouve un intérêt personnel à poursuivre des études pour améliorer sa situation. Mais cela entraîne comme effet pervers une augmentation de la compétition scolaire : le coût des études s’accroît, ce qui pénalise les individus qui ne possèdent pas les ressources adaptées. En effet, la démocratisation scolaire doit être accompagnée d’une augmentation des positions sociales élevées, qui dépendent d’autres facteurs. Cela ne favorise donc pas la mobilité sociale.

- Le changement social : rejet des théories déterministes. Il n’existe pas de lois générales de l’évolution. Le changement social provient de l’innovation ou du hasard : c’est la place du désordre (1984). Les théories du changement doivent prendre en considération la complexité du social et donc rester locales, partielles et datées.

- Les croyances collectives : il peut être rationnel de croire en des idéologies, càd des idées fausses ou douteuses (1986). En fonction de la culture des individus ou de leur place dans la société, des croyances irrationnelles prennent un sens (1990). Ex : la théorie économique du développement repose sur des hypothèses qui ne sont pas clairement énoncées.

- Le sens des valeurs : Boudon critique le relativisme (1995). Les valeurs morales se fondent sur de bonnes raisons : les jugements de valeur sont liés à des jugements de fait évaluables de manière objective.

 

Conclusion :

Analyses foisonnantes ; véritables systèmes de pensée ; grilles de lectures sociales.

Mais nombreuses critiques possibles (voir au sein des thèmes abordés).

 

Références :

ANSART, Pierre : Les sociologies contemporaines, Seuil, 1990

BOUDON, Raymond : Les mathématiques en sociologie, Puf, 1971

BOUDON, Raymond : L’inégalité des chances, Armand Colin, 1973

BOUDON, Raymond : Effet pervers et ordre social, Puf, 1977

BOUDON, Raymond : La logique du social, Hachette, 1979

BOUDON, Raymond : La place du désordre, Puf, 1984

BOUDON, Raymond : L’idéologie, Fayard, 1986

BOUDON, Raymond : L’art de se persuader, Fayard, 1990

BOUDON, Raymond : Le juste et le vrai, Fayard, 1995

BOUDON, Raymond : Etudes sur les sociologues classiques, Puf, 1998

BOUDON, Raymond : Le sens des valeurs, Fayard, 1999

BOUDON, Raymond : Etudes sur les sociologues classiques II, Puf, 2000

BOUDON, Raymond : Déclin des valeurs ? Déclin de la morale ?, Puf, 2002

BOUDON, Raymond : Raison, bonnes raisons, Puf, 2003

BOURDIEU, Pierre & PASSERON, Jean-Claude : Les héritiers, Minuit, 1964

BOURDIEU, Pierre ; BOLTANSKI, Luc ; CASTEL, Robert & CHAMBOREDON, Jean-Claude : Un art moyen, Minuit, 1964

BOURDIEU, Pierre & DARBEL, Alain : L’amour de l’art, Minuit, 1966

BOURDIEU, Pierre & PASSERON, Jean-Claude : La reproduction, Minuit, 1970

BOURDIEU, Pierre : La distinction, Minuit, 1979

BOURDIEU, Pierre : Ce que parler veut dire, Fayard, 1982

BOURDIEU, Pierre : Homo academicus, Minuit, 1984

BOURDIEU, Pierre : La noblesse d’Etat, Minuit, 1989

BOURDIEU, Pierre & WACQUANT, Loïc : Réponses, Seuil, 1992

BOURDIEU, Pierre : Les règles de l’art, Seuil, 1992

BOURDIEU, Pierre dir. : La misère du monde, Seuil, 1993

BOURDIEU, Pierre : Sur la télévision, Raisons d’agir, 1996

BOURDIEU, Pierre : La domination masculine, Seuil, 1998

BOURDIEU, Pierre : Les structures sociales de l’économie, Seuil, 2000

BOURDIEU, Pierre : Le bal des célibataires, Seuil, 2002

BOURDIEU, Pierre : Esquisse pour une auto-analyse, Raisons d’agir, 2004

LAHIRE, Bernard dir. : Le travail sociologique de Pierre Bourdieu, La Découverte, 1999

12:58 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire, Sociologie |  Facebook | | |

02/07/2012

La théorie de la régulation

Courant de pensée économique d’origine française.

Apparition avec la crise des 70’s. Effet de mode ?

Ouvrage fondateur : Régulation et crises du capitalisme Aglietta (1976).

Plusieurs auteurs emblématiques : Boyer, Mistral, André, Delorme, Lipietz, Théret, Billaudot, Reynaud, Amable ou Lordon ... Autour de l’ex-CEPREMAP : Commissariat au plan.

Influence forte des ingénieurs économistes.

 

  • La théorie de la régulation a pour origine intellectuelle l’historicisme allemand

La théorie économique ne peut produire de grandes lois générales, elle doit inscrire ses analyses dans le temps et dans l’espace.

Querelle des méthodes au XIXe.

Dans cette perspective, l’économie est une science inductive qui a pour but d’aborder la réalité sur un plan historique afin de proposer des explications.

 

  • La théorie de la régulation est proche de l’économie institutionnaliste

Courant de pensée d’origine américaine (début XXe) incarné par Veblen principalement.

Analyse fondée sur les institutions et leur rôle dans l’économie : elles déterminent de manière forte les comportements collectifs.

Les institutions sont des ensembles d’habitudes, de règles incarnées dans les communautés.

Approche dynamique de l’économie, par opposition à la vision statique néo-classique.

 

  • La théorie de la régulation porte une critique sévère de l’école néo-classique

Boyer (1986) montre que cette approche puise ses fondements dans deux grands courants : le marxisme et l’analyse keynésienne.

Référence au marxisme pour le capitalisme, les luttes, l’accumulation … même si la théorie de la régulation est moins déterministe au regard des rôles individuels.

Référence à Keynes pour l’investissement, les rapports salariaux, les anticipations …

La théorie de la régulation estime que les situations d’équilibre découlent d’arrangements institutionnels. Ce n’est pas la conséquence de comportements individuels optimaux.

Les institutions en place dans une économie peuvent donc être à l’origine de situations de crise.

Q : quelle sont la portée et les limites de cette école de pensée ?

 

 

I] Les concepts fondamentaux

Pour la théorie de la régulation, le principal problème est que les dynamiques sont variables dans le temps et dans l’espace. Il faut donc disposer d’un appareil analytique commun pour théoriser les régulations économiques.

En général, les concepts sont peu cohérents et varient en fonction des auteurs.

Deux grandes synthèses : collective par Boyer & Saillard (1995) et Boyer (2004). Mais tardif ?

 

  • Les modes de production et le régime d’accumulation

Ce sont les rapports sociaux déterminés par la production (comme pour Marx).

Cela permet de mettre en valeur les relations entre les rapports sociaux et l’organisation économique.

Un mode de production est toute forme spécifique des rapports de production et d’échange.

Les relations sociales régissent la production et la reproduction des conditions matérielles requises pour la vie des hommes en société.

Boyer (1986) considère que cette notion reste très générale et qu’elle nécessite trois précisions :

- le rapport d’échange est sous forme marchande. La monnaie joue donc un rôle essentiel dans les rapports sociaux (marchandisation).

- la séparation entre producteurs et moyens de production entraîne le développement du rapport salarial.

- la valeur d’échange prime sur la valeur d’usage.

 Le régime d’accumulation est l’ensemble des régularités assurant une progression générale et cohérente de l’accumulation du capital. Ex : le fordisme, Billaudot (2001)

Cela permet de gérer dans le temps les déséquilibres inhérents au processus.

 

  • Les formes institutionnelles et la régulation

Elles découlent d’un régime d’accumulation, ce sont les moyens d’en garantir la cohérence.

Ex : Aglietta (1976) étudie par exemple les formes institutionnelles des USA : le marché du travail est très concurrentiel, l’immigration est forte. Cela fournit une armée industrielle de réserve. Mais des crises de débouchés persistent. Après la seconde guerre mondiale, les salaires sont déconnectés de l’activité économique réelle. Le fordisme est caractérisé par ce rapport salarial non concurrentiel.

Ex : Boyer dir. (1986) sur l’évolution des capitalismes nationaux face à la crise.

On distingue cinq formes institutionnelles :

- la contrainte monétaire : rapport social qui institue les sujets marchands.

Ex : l’inflation découle de rapports sociaux, Boyer & Mistral (1978)

- le rapport salarial : c’est la mise en relation mutuelle entre différents types d’organisation du travail, de modes de vie et de modalités de reproduction des salariés.

Ex : division du travail, revenus, consommation ou formation des salaires, Reynaud (2004)

- les formes de la concurrence : mode de formation des prix.

Ex : mode concurrentiel ou monopoliste (rôle de l’Etat).

- la nature de l’Etat : c’est la lutte entre groupes d’intérêts qui débouchent sur des compromis institutionnalisés.

Ex : passage de l’Etat circonscrit à l’Etat inséré, Delorme & André (1983)

- l’insertion dans le régime international : ouverture aux échanges commerciaux.

Le mode de régulation accorde les comportements individuels et collectifs avec le régime d’accumulation pour maintenir la cohérence.

C’est donc un ensemble de procédures ayant trois caractéristiques :

- reproduire les rapports sociaux fondamentaux

- soutenir le régime d’accumulation en vigueur

- assurer la cohérence des décisions

 

 

II] La théorie des crises

La théorie de la régulation propose une explication des mécanismes de crise.

 

  • Typologie des crises économiques

- Les perturbations externes

Ce sont des phénomènes mineurs pour l’école de la régulation : ces crises sont datées et localisées. Elles sont extérieures au régime d’accumulation. Ex : mauvaise récolte

- Les crises cycliques

Ce sont des phénomènes normaux et périodiques.

Ces crises ne concernent ni la régulation ni le régime d’accumulation. Elles sont liées aux cycles de développement du capitalisme. Ex : insuffisance de la demande

- Les crises du mode de régulation

C’est la mise en cause des mécanismes qui assurent la compatibilité des différents éléments d’un régime d’accumulation. Ex : conflits sociaux pour le partage de la valeur ajoutée

- La crise du régime d’accumulation

Le mode de développement d’un régime d’accumulation est nécessairement limité dans le temps car il repose sur des régularités (les formes institutionnelles).

La reproduction du système économique va connaître des blocages du fait de ses contradictions. Ex : le fordisme reposait sur une organisation de la production, un partage de la valeur ajoutée et une demande sociale spécifiques

- La crise du mode de production

C’est la crise du capitalisme. Phénomène majeur et rare.

Crise qui découle de contradictions qui ne sont plus soutenables. Ex : passage du féodalisme au capitalisme

 

  • Analyses empiriques

Cette typologie fournit une grille de lecture de l’histoire des crises. Applicable aux faits contemporains : de la crise pétrolière (perturbation) à l’effondrement soviétique (mode de production) en passant par la crise japonaise (régime d’accumulation).

Ainsi Boyer (2002) montre que la « nouvelle économie » basée sur les technologies de l’information n’est pas un nouveau mode de régulation qui va assurer la croissance, mais une configuration institutionnelle parmi d’autres.

Pour Aglietta & Rebérioux (2004), la libéralisation financière déstabilise les régimes d’accumulation : la finance de marché ne propose pas de nouveau mode de régulation. L’instabilité qui découle de l’accumulation tirée par la finance est un facteur de propagation des crises. Ex : crise Argentine

Les nombreux scandales financiers sont liés au développement du capitalisme financier, puisque la gestion dans l’intérêt des actionnaires nuit au bon contrôle des dirigeants.

Voir dans cette logique les travaux de Lordon (2003) et (2008).

 

 

Conclusion :

Ecole particulièrement intéressante pour ses analyses socio-historiques. Place très forte des facteurs politiques dans l’économie. Ex : Théret (1992) ou Lordon (1997)

Vision essentiellement macro-économique.

Nombreuses intuitions sur des sujets originaux. Ex : Lipietz sur le développement ou l’écologie.

Mais tellement diverse qu’elle semble dépassée aujourd’hui par d’autres approches.

Ex : économie des conventions

 

Références :

AGLIETTA, Michel : Régulation et crises du capitalisme, Odile Jacob, 1976

AGLIETTA, Michel & REBERIOUX, Antoine : Dérives du capitalisme financier, Albin Michel, 2004

BILLAUDOT, Bernard : Régulation et croissance Une macroéconomie historique et institutionnelle, L’Harmattan, 2001

BOYER, Robert & MISTRAL, Jacques : Accumulation, inflation, crises, Puf, 1978

BOYER, Robert : La théorie de la régulation: une analyse critique, La Découverte, 1986

BOYER, Robert dir. : Capitalismes fin de siècle, Puf, 1986

BOYER, Robert & SAILLARD, Yves dir. : La théorie de la régulation, La Découverte, 1995

BOYER, Robert : Théorie de la régulation, La Découverte, 2004

BOYER, Robert : La croissance, début de siècle, Albin Michel, 2004

DELORME, Robert & ANDRE, Christine : L’Etat et l’économie Un essai d’explication de l’évolution des dépenses publiques en France 1870-1980, Seuil, 1983

LIPIETZ, Alain : Crise et inflation: pourquoi ?, Maspero, 1979

LIPIETZ, Alain : Mirages et miracles Problèmes de l'industrialisation dans le Tiers-Monde, La Découverte, 1985

LORDON, Frédéric : Les quadratures de la politique économique, Albin Michel, 1997

LORDON, Frédéric : Et la vertu sauvera le monde, Raisons d’agir, 2003

LORDON, Frédéric : Jusqu’à quand ?, Raisons d’agir, 2008

REYNAUD, Bénédicte : Les règles économiques et leurs usages, Odile Jacob, 2004

THERET, Bruno : Régimes économiques de l’ordre politique, Puf, 1992

18:29 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie, Histoire |  Facebook | | |

Milton Friedman et le monétarisme

  • Un courant de pensée d’origine libérale

Rôle de la société du Mont Pèlerin. Réaction forte au keynésianisme, tant sur les plans économique que politique. Reconnaissance intellectuelle parallèle au déclenchement de la crise économique. Nobel 76.

Le terme « monétarisme » est utilisé par Karl Brunner en 1968 pour qualifier ce qu’il considère être une révolution économique. On peut parler de contre-révolution pour montrer l’opposition frontale avec le keynésianisme. Pour Brunner le monétarisme poursuit trois axes :

- les impulsions monétaires sont déterminantes dans la variation de la production, de l’emploi et des prix

- l’évolution de la masse monétaire est le meilleur indicateur pour mesurer ces impulsions

- les autorités monétaires peuvent contrôler l’évolution de la masse monétaire au cours des cycles économiques

Friedman (1912-2006) en est l’inspirateur avec une idée générale : la quantité de monnaie joue un rôle économique essentiel. Les autres postulats de base : l’efficacité du marché, la validité de la théorie des prix (néoclassique), le refus de l’intervention de l’Etat.

 

  • Un manque de cohérence doctrinale

Au delà des qq principes énoncés et d’un retour sur la théorie quantitative de la monnaie (intuition de Bodin formalisée par Fisher) : une modification de la masse monétaire induit une modification du niveau général des prix. Cela explique les croyances fortes dans le non interventionnisme et le marché.

Ex : Brunner & Meltzer (1989) considèrent que la politique monétaire ne suffit pas pour obtenir la croissance, il faut également limiter la pression fiscale et les déficits budgétaires.

La crise des 70 consacre l’échec des solutions keynésiennes. Les problèmes monétaires et financiers à l’origine de la crise vont favoriser le développement de ce courant de pensée, qui inspire la vague libérale des années 80 (gouvernements Reagan ou Thatcher).

Le monétarisme fonde un renouveau de la pensée néoclassique qui fait apparaître des prolongements devenus aujourd’hui incontournables, « classiques » (anticipations rationnelles, critique de Lucas, équivalence ricardienne …).

Q : quelles sont les ambitions de l’analyse monétariste ?

 

 

I] La macroéconomie monétariste

  • La méthodologie

Friedman (1953) distingue l’économie positive et l’économie normative :

- l’économie positive concerne « ce qui est »

- l’économie normative concerne « ce qui doit être »

La science économique est positive car elle consiste à élaborer des théories selon des hypothèses qui peuvent être vérifiées (validées). Une théorie est efficace si ses prédictions se réalisent. Dans un second temps, les prédictions peuvent servir de base aux décisions politiques. Friedman défend une économie empirique basée sur les données.

Par ailleurs, il considère que la pertinence d’une théorie n’est pas liée au réalisme de ces hypothèses : comme l’économie repose sur l’élaboration de modèles, les hypothèses sont des simplifications de la réalité (qui est complexe) dont le but est d’élaborer des prévisions robustes. (La fin justifie les moyens ?).

Ex : les entreprises cherchent à maximiser le profit même si en réalité le chef d’entreprise ne va pas procéder à la résolution d’un système d’équations comme dans le modèle.

C’est une conception instrumentaliste.

 

  • La consommation et le revenu permanent

La théorie keynésienne de la consommation n’est pas valable sur longue période (Kuznets).

Pour Friedman (1957), cela s’explique par la théorie du revenu permanent : un consommateur dispose d’une somme qui comporte deux composantes.

- Le revenu permanent : la richesse déterminée par la formation ou l’aptitude

- Le revenu transitoire : richesse qui dépend d’évènements aléatoires

Dès lors, la consommation comporte également ces deux composantes. Il existe une consommation permanente qui n’est liée qu’au revenu permanent, et une consommation transitoire liée aux chocs. Ces deux aspects ne sont pas liés entre eux.

C’est pourquoi une politique de relance de la demande (keynésienne) ne modifie la consommation qu’à court terme, elle n’agit que sur la consommation transitoire.

Les agents suivent un processus d’anticipations adaptatives : le revenu transitoire n’est pas entièrement consommé, il est lissé sur une période de temps. Ce qui rend inefficace la politique de relance.

Pour Friedman cela invalide la théorie du multiplicateur d’investissement : la fonction de consommation monétariste a une composante autonome beaucoup plus importante que la fonction de consommation keynésienne.

 

  • Le taux de chômage naturel

Friedman (1968) critique la relation de Phillips entre inflation et chômage qui suggère qu’un arbitrage est possible dans le cadre d’une politique keynésienne.

La stagflation des années 70 invalide cette approche. Pour Friedman, l’analyse de Phillips ne prend pas en compte le taux de chômage naturel : c’est le niveau de chômage d’une économie en équilibre, en dessous duquel il n’est pas possible de descendre.

Il dépend des caractéristiques structurelles de l’économie et des préférences des agents.

Une politique de relance keynésienne va accroître l’inflation, ce qui réduit les salaires réels. Les salariés vont donc demander une augmentation pour se procurer les biens au prix plus élevé. Par un phénomène d’anticipation adaptative, les agents prennent en compte l’inflation : ce qui annule les effets positifs en termes d’emploi. Par contre, une inflation accélérée demeure. Dès lors, seule une inflation non anticipée peut avoir un effet sur le chômage.

 

 

II] L’économie monétaire et financière monétariste

  • La théorie quantitative de la monnaie

Friedman (1956) se rallie à cette théorie mais en la reformulant : la monnaie est un actif patrimonial pour les ménages et un capital pour les entreprises.

Moyen de détenir de la richesse (ménages) / Source de services productifs (entreprises)

La demande de monnaie dépend de 3 facteurs :

- La richesse totale, comportant différents actifs (dont la monnaie)

- Les prix et les rendements des actifs

- Les goûts et les préférences des ménages ou des entreprises

La demande de monnaie sera d’autant plus élevée que le niveau de revenu (permanent) est élevé, que le rendement des autres actifs (biens de consommation, de production, actions, obligations) est bas, que le taux d’inflation anticipé est faible et que le niveau des prix est élevé. Et réciproquement.

Ainsi, toute variation de la quantité de monnaie affecte le niveau général des prix.

Un accroissement de cette quantité entraîne un excès des encaisses effectives par rapport aux encaisses désirées qui permet d’acheter d’autres actifs : leur prix va donc augmenter.

La monnaie n’est pas neutre à court terme, mais elle le redevient à long terme.

Friedman confirmera sa théorie par des analyses historiques sur les USA (1963) et le Royaume Uni (1982) : les cycles économiques sont fortement influencés par la quantité de monnaie en circulation. Il propose une explication monétaire de la crise de 29.

Ainsi pour Friedman, le rôle des autorités monétaires est de créer de la monnaie en fonction des besoins de l’économie et pas d’utiliser la politique monétaire pour une relance. L’Etat doit se limiter à un encadrement stable des opérations de marché tant sur les plans monétaire que fiscal. Critique féroce des post-keynésien, Kaldor (1981) : renoncement à l’action politique.

 

  • Les changes flexibles (1953)

Pour Friedman, un système de taux de change flexibles (flottants), càd librement déterminé par le jeu du marché des changes, est la meilleure solution économique possible.

C’est par le jeu du marché que sera fixé le prix d’équilibre.

Cela permet un ajustement des demandes de devises par le biais des importations et des exportations : la baisse du taux de change favorise les exportations et pénalise les importations, ce qui permet de rétablir l’équilibre.

De plus les mouvements de change sont contrebalancés par la spéculation : une baisse de taux sera suivie d’une hausse anticipée. Les spéculateurs favorisent donc le retour à l’équilibre.

Un système de changes fixes comporte plusieurs inconvénients :

- les difficultés de paiement sont problématiques à résoudre : elles aggravent les crises car les changements de parité doivent être négociés

- la spéculation est déstabilisatrice : elle amplifie les variations de taux de change

- les politiques économiques sont contraintes

Analyse à relier aux échecs du système de Bretton Woods.

 

Conclusion :

Analyse macroéconomique de long terme, qui corrige certains excès du keynésianisme.

Analyse politique du libéralisme en parallèle (apologie de la liberté individuelle) qui a pu nuire à la connaissance de sa pensée.

 

Références :

BRUNNER, Karl : The Role of Money and Monetary Policy, Federal Reserve Bank of St Louis Review, 1968

BRUNNER, Karl & MELTZER, Allan : Money and the economy, Cambridge University Press, 1989

FRIEDMAN, Milton : Essais d’économie positive, Litec, 1953

FRIEDMAN, Milton : Studies in the quantity theory of money, University of Chicago Press, 1956

FRIEDMAN, Milton : A theory of the consumption function, Princeton University Press, 1957

FRIEDMAN, Milton : Capitalisme et liberté, Laffont, 1962

FRIEDMAN, Milton & SCHWARTZ, Anna Jacobson : A monetary history of the United States, Princeton University Press, 1963

FRIEDMAN, Milton : The role of monetary policy, American Economic Review, 1968

FRIEDMAN, Milton & FRIEDMAN, Rose : La liberté de choix, Belfond, 1980

FRIEDMAN, Milton & SCHWARTZ, Anna Jacobson : Monetary Trends in the United States and the United Kingdom, University of Chicago Press, 1982

KALDOR, Nicholas : Le fléau du monétarisme, Economica, 1981

KUZNETS, Simon dir. : National product since 1869, NBER, 1946

18:15 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie, Histoire |  Facebook | | |