02/07/2012

Milton Friedman et le monétarisme

  • Un courant de pensée d’origine libérale

Rôle de la société du Mont Pèlerin. Réaction forte au keynésianisme, tant sur les plans économique que politique. Reconnaissance intellectuelle parallèle au déclenchement de la crise économique. Nobel 76.

Le terme « monétarisme » est utilisé par Karl Brunner en 1968 pour qualifier ce qu’il considère être une révolution économique. On peut parler de contre-révolution pour montrer l’opposition frontale avec le keynésianisme. Pour Brunner le monétarisme poursuit trois axes :

- les impulsions monétaires sont déterminantes dans la variation de la production, de l’emploi et des prix

- l’évolution de la masse monétaire est le meilleur indicateur pour mesurer ces impulsions

- les autorités monétaires peuvent contrôler l’évolution de la masse monétaire au cours des cycles économiques

Friedman (1912-2006) en est l’inspirateur avec une idée générale : la quantité de monnaie joue un rôle économique essentiel. Les autres postulats de base : l’efficacité du marché, la validité de la théorie des prix (néoclassique), le refus de l’intervention de l’Etat.

 

  • Un manque de cohérence doctrinale

Au delà des qq principes énoncés et d’un retour sur la théorie quantitative de la monnaie (intuition de Bodin formalisée par Fisher) : une modification de la masse monétaire induit une modification du niveau général des prix. Cela explique les croyances fortes dans le non interventionnisme et le marché.

Ex : Brunner & Meltzer (1989) considèrent que la politique monétaire ne suffit pas pour obtenir la croissance, il faut également limiter la pression fiscale et les déficits budgétaires.

La crise des 70 consacre l’échec des solutions keynésiennes. Les problèmes monétaires et financiers à l’origine de la crise vont favoriser le développement de ce courant de pensée, qui inspire la vague libérale des années 80 (gouvernements Reagan ou Thatcher).

Le monétarisme fonde un renouveau de la pensée néoclassique qui fait apparaître des prolongements devenus aujourd’hui incontournables, « classiques » (anticipations rationnelles, critique de Lucas, équivalence ricardienne …).

Q : quelles sont les ambitions de l’analyse monétariste ?

 

 

I] La macroéconomie monétariste

  • La méthodologie

Friedman (1953) distingue l’économie positive et l’économie normative :

- l’économie positive concerne « ce qui est »

- l’économie normative concerne « ce qui doit être »

La science économique est positive car elle consiste à élaborer des théories selon des hypothèses qui peuvent être vérifiées (validées). Une théorie est efficace si ses prédictions se réalisent. Dans un second temps, les prédictions peuvent servir de base aux décisions politiques. Friedman défend une économie empirique basée sur les données.

Par ailleurs, il considère que la pertinence d’une théorie n’est pas liée au réalisme de ces hypothèses : comme l’économie repose sur l’élaboration de modèles, les hypothèses sont des simplifications de la réalité (qui est complexe) dont le but est d’élaborer des prévisions robustes. (La fin justifie les moyens ?).

Ex : les entreprises cherchent à maximiser le profit même si en réalité le chef d’entreprise ne va pas procéder à la résolution d’un système d’équations comme dans le modèle.

C’est une conception instrumentaliste.

 

  • La consommation et le revenu permanent

La théorie keynésienne de la consommation n’est pas valable sur longue période (Kuznets).

Pour Friedman (1957), cela s’explique par la théorie du revenu permanent : un consommateur dispose d’une somme qui comporte deux composantes.

- Le revenu permanent : la richesse déterminée par la formation ou l’aptitude

- Le revenu transitoire : richesse qui dépend d’évènements aléatoires

Dès lors, la consommation comporte également ces deux composantes. Il existe une consommation permanente qui n’est liée qu’au revenu permanent, et une consommation transitoire liée aux chocs. Ces deux aspects ne sont pas liés entre eux.

C’est pourquoi une politique de relance de la demande (keynésienne) ne modifie la consommation qu’à court terme, elle n’agit que sur la consommation transitoire.

Les agents suivent un processus d’anticipations adaptatives : le revenu transitoire n’est pas entièrement consommé, il est lissé sur une période de temps. Ce qui rend inefficace la politique de relance.

Pour Friedman cela invalide la théorie du multiplicateur d’investissement : la fonction de consommation monétariste a une composante autonome beaucoup plus importante que la fonction de consommation keynésienne.

 

  • Le taux de chômage naturel

Friedman (1968) critique la relation de Phillips entre inflation et chômage qui suggère qu’un arbitrage est possible dans le cadre d’une politique keynésienne.

La stagflation des années 70 invalide cette approche. Pour Friedman, l’analyse de Phillips ne prend pas en compte le taux de chômage naturel : c’est le niveau de chômage d’une économie en équilibre, en dessous duquel il n’est pas possible de descendre.

Il dépend des caractéristiques structurelles de l’économie et des préférences des agents.

Une politique de relance keynésienne va accroître l’inflation, ce qui réduit les salaires réels. Les salariés vont donc demander une augmentation pour se procurer les biens au prix plus élevé. Par un phénomène d’anticipation adaptative, les agents prennent en compte l’inflation : ce qui annule les effets positifs en termes d’emploi. Par contre, une inflation accélérée demeure. Dès lors, seule une inflation non anticipée peut avoir un effet sur le chômage.

 

 

II] L’économie monétaire et financière monétariste

  • La théorie quantitative de la monnaie

Friedman (1956) se rallie à cette théorie mais en la reformulant : la monnaie est un actif patrimonial pour les ménages et un capital pour les entreprises.

Moyen de détenir de la richesse (ménages) / Source de services productifs (entreprises)

La demande de monnaie dépend de 3 facteurs :

- La richesse totale, comportant différents actifs (dont la monnaie)

- Les prix et les rendements des actifs

- Les goûts et les préférences des ménages ou des entreprises

La demande de monnaie sera d’autant plus élevée que le niveau de revenu (permanent) est élevé, que le rendement des autres actifs (biens de consommation, de production, actions, obligations) est bas, que le taux d’inflation anticipé est faible et que le niveau des prix est élevé. Et réciproquement.

Ainsi, toute variation de la quantité de monnaie affecte le niveau général des prix.

Un accroissement de cette quantité entraîne un excès des encaisses effectives par rapport aux encaisses désirées qui permet d’acheter d’autres actifs : leur prix va donc augmenter.

La monnaie n’est pas neutre à court terme, mais elle le redevient à long terme.

Friedman confirmera sa théorie par des analyses historiques sur les USA (1963) et le Royaume Uni (1982) : les cycles économiques sont fortement influencés par la quantité de monnaie en circulation. Il propose une explication monétaire de la crise de 29.

Ainsi pour Friedman, le rôle des autorités monétaires est de créer de la monnaie en fonction des besoins de l’économie et pas d’utiliser la politique monétaire pour une relance. L’Etat doit se limiter à un encadrement stable des opérations de marché tant sur les plans monétaire que fiscal. Critique féroce des post-keynésien, Kaldor (1981) : renoncement à l’action politique.

 

  • Les changes flexibles (1953)

Pour Friedman, un système de taux de change flexibles (flottants), càd librement déterminé par le jeu du marché des changes, est la meilleure solution économique possible.

C’est par le jeu du marché que sera fixé le prix d’équilibre.

Cela permet un ajustement des demandes de devises par le biais des importations et des exportations : la baisse du taux de change favorise les exportations et pénalise les importations, ce qui permet de rétablir l’équilibre.

De plus les mouvements de change sont contrebalancés par la spéculation : une baisse de taux sera suivie d’une hausse anticipée. Les spéculateurs favorisent donc le retour à l’équilibre.

Un système de changes fixes comporte plusieurs inconvénients :

- les difficultés de paiement sont problématiques à résoudre : elles aggravent les crises car les changements de parité doivent être négociés

- la spéculation est déstabilisatrice : elle amplifie les variations de taux de change

- les politiques économiques sont contraintes

Analyse à relier aux échecs du système de Bretton Woods.

 

Conclusion :

Analyse macroéconomique de long terme, qui corrige certains excès du keynésianisme.

Analyse politique du libéralisme en parallèle (apologie de la liberté individuelle) qui a pu nuire à la connaissance de sa pensée.

 

Références :

BRUNNER, Karl : The Role of Money and Monetary Policy, Federal Reserve Bank of St Louis Review, 1968

BRUNNER, Karl & MELTZER, Allan : Money and the economy, Cambridge University Press, 1989

FRIEDMAN, Milton : Essais d’économie positive, Litec, 1953

FRIEDMAN, Milton : Studies in the quantity theory of money, University of Chicago Press, 1956

FRIEDMAN, Milton : A theory of the consumption function, Princeton University Press, 1957

FRIEDMAN, Milton : Capitalisme et liberté, Laffont, 1962

FRIEDMAN, Milton & SCHWARTZ, Anna Jacobson : A monetary history of the United States, Princeton University Press, 1963

FRIEDMAN, Milton : The role of monetary policy, American Economic Review, 1968

FRIEDMAN, Milton & FRIEDMAN, Rose : La liberté de choix, Belfond, 1980

FRIEDMAN, Milton & SCHWARTZ, Anna Jacobson : Monetary Trends in the United States and the United Kingdom, University of Chicago Press, 1982

KALDOR, Nicholas : Le fléau du monétarisme, Economica, 1981

KUZNETS, Simon dir. : National product since 1869, NBER, 1946

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La crise des années 1970

  • Une rupture

1974 est l’année de rupture. Fin d’une période de croissance exceptionnelle depuis 1945.

Double conséquence théorique :

- La période précédente est idéalisée : les « trente glorieuses » Fourastié (1979)

- La crise était en germe, Lorenzi Pastré & Toledano (1980)

La vérité est évidemment entre les deux … La crise est un enchaînement de déséquilibres dont certains préexistaient et enclenchée par un choc pétrolier.

Trait marquant : le passage net d’une croissance positive à un PIB négatif pour les économies développées, alors que les anticipations de 1973 restaient positives.

Ex : en France taux de chômage de 2,6 %

Certaines analyses radicales estiment que la crise était inéluctable. C’est le cas des économistes du Club de Rome : le rapport Meadows est publié en 1972. (Prémisse du thème de la décroissance).

Mais il reste remarquable que le phénomène soit aussi massif et aussi généralisé. Ainsi l’étude classique de Carré Dubois & Malinvaud (1972) n’envisageait pas de ralentissement sensible de la croissance.

 

  • Une crise originale

Notamment par rapport aux crises précédentes : alors que 1929 est liée à une surproduction et à une baisse du prix des actifs, 1974 voit apparaître chômage et inflation … La théorie économique viendra donc apporter de nouveaux éclairages (monétarisme en particulier).

Plusieurs interprétations de la crise sont pourtant avancées :

- Pour les monétaristes, c’est une politique monétaire laxiste qui est à l’origine des déséquilibres

- Pour les keynésiens, le renouvellement du capital nuit à l’augmentation des revenus ; cela entraîne de l’inflation et du chômage et donc une diminution de la demande

- Pour la théorie de la régulation, c’est l’épuisement des gains de productivité et de la norme de consommation qui mettent un terme au régime de croissance

- Pour les schumpeteriens, c’est un changement de dynamique du système économique

- Pour les marxistes, les capitalistes voient leur profit diminuer en raison de l’augmentation des salaires, ce qui réduit leur rentabilité

Q : quelles sont les conséquences actuelles du phénomène ?

 

 

I] La crise monétaire

La période de forte croissance de l’après-guerre comportait de forts déséquilibres monétaires et financiers.

 

  • La crise du système de Bretton Woods

Pour être efficace en termes d’échanges internationaux et d’inflation, il faut que le dollar joue un rôle particulier : à la fois rare et provenant d’une économie équilibrée.

Or dès les années 60 ces conditions ne sont plus remplies.

Les Etats Unis doivent financer des investissements à l’étranger, des conflits. Cela entraîne des déficits de la balance des paiements et des déficits budgétaires.

Comme le dollar est la monnaie pivot du système (la seule convertible en or avec des parités fixes) les Etats Unis en tirent profit. C’est le privilège d’émission (seigneuriage).

Mais les pays développés membres du SMI contournent la difficulté en détenant de l’or à la place du dollar.

On crée en 1969 les droits de tirage spéciaux (DTS) panier de monnaies de référence.

Les déficits US ne permettent plus de maintenir la parité. En 1971, Nixon met un terme à la convertibilité du dollar en or.

C’est la fin de Bretton Woods : les monnaies doivent être réévaluées entre elles. Certaines étaient surévaluées (dollar ou livre sterling) d’autres sous-évaluées (yen et mark) …

En 1971 le dollar est dévalué ; la plupart des autres monnaies réévaluées ; les marges de fluctuations sont élargies. Mais dès 1973, les déséquilibres américains rendent nécessaire une nouvelle dévaluation.

La crise monétaire relève donc d’un choix politique américain, naissance de l’Economie politique internationale : courant de science politique.

 

  • Le nouveau système monétaire international

On assiste à un passage d’un régime de changes fixes à un régime de changes flexibles : les monnaies flottent librement entre elles en fonction du jeu du marché. (Jamaïque 1976)

- Avantage : autonomie des politiques économiques nationales, les pays peuvent adapter leurs politiques monétaires aux chocs

- Inconvénients : de fortes fluctuations de change sont possibles ; cela peut pénaliser le commerce international

La fin de Bretton Woods rend nécessaire l’émergence de nouveaux organismes de régulation mondiale :

- Les institutions existantes sont conservées : FMI et BIRD

- Les sommets entre pays sont institutionnalisés : du G5 au G7

- Les européens cherchent à rapprocher leurs politiques monétaires : serpent en 1972

Sur le plan monétaire c’est un système flexible et instable qui émerge.

 

 

II] La crise pétrolière

La croissance des trente glorieuses a bénéficié d’un prix faible du pétrole.

 

  • L’économie du pétrole

La consommation d’énergie augmente fortement pendant toute la période 1945-1974 : les pays développés sont la plupart dans une situation de dépendance énergétique.

La production pétrolière est concentrée entre 7 compagnies internationales : Exxon, Chevron, Mobil oil, Texaco, Gulf oil, Royal Dutch Shell et British Petroleum. Elles sont organisées sous la forme d’un cartel et dominent toute la filière.

Elles partagent les coûts et les revenus d’exploitation avec les pays producteurs.

Les pays producteurs s’organisent également sous la forme d’un cartel : l’OPEP en 1960 pour coordonner la production et les prix.

L’économie des trente glorieuses utilise massivement le pétrole comme source d’énergie dans l’industrie, les transports ou le secteur résidentiel. Mais comme le pétrole est essentiellement facturé en dollar, les dévaluations entraînent une perte de revenus des pays pétroliers. De plus, les compagnies pétrolières exploitent des gisements de plus en plus coûteux (en mer ou en Alaska). Les pays de l’OPEP et les entreprises ont donc intérêt à une hausse de prix.

 

  • Les chocs pétroliers

En 1973, à l’occasion de la guerre du Kippour, est décidée une augmentation du prix du pétrole : il passe de 3 à 9 dollars le baril. Cette multiplication par trois constitue le premier choc pétrolier (qui sera amplifié en 1979 par la révolution iranienne). En décembre 1973 les accords de Téhéran fixent un montant de 12 $ le baril. Il est de 24 $ en 1980.

Double conséquence :

- Effet inflationniste : l’augmentation du prix d’une matière première entraîne des hausses de coûts de production ; les agents anticipant les hausses négocient des hausses de revenus (salaires et profits). Selon Boyer & Mistral (1978) c’est un processus inflationniste qui se met en place : les conflits de répartition vont favoriser l’augmentation de l’inflation.

- Effets dépressif sur la demande : l’augmentation du pétrole rend certains produits beaucoup plus coûteux et modifier la consommation des ménages. C’est la facture pétrolière. Cela réduit les débouchés des entreprises. Elles diminuent leurs investissements et elles réduisent l’emploi. Le chômage connaît une hausse sensible dans les pays développés.

La crise de 1974 met en valeur l’importance des ressources et de l’énergie dans l’économie.

 

 

III] La crise industrielle

Le modèle de croissance des trente glorieuses (fordisme) finit par atteindre ses limites.

 

  • Les gains de productivité ralentissent

La désindustrialisation de l’économie et la tertiarisation rendent de plus en plus faible l’augmentation de la productivité.

Les dépenses dans des domaines nouveaux liés à l’augmentation de la qualité de vie (santé, environnement) favorisent la tertiarisation.

Les progrès technologiques finissent par être maîtrisés et ne plus dégager de gains de productivité.

Les conditions de travail sont marquées par la pénibilité ou la parcellisation : l’organisation du travail n’est plus adaptée.

 

  • La transformation de la consommation de masse

La demande en biens durables ou d’équipement parvient à saturation : la consommation d’automobiles, d’équipements ménagers ou d’habillement n’augmente plus autant.

La consommation de remplacement n’assure pas les mêmes débouchés.

Les ménages consomment de plus en plus de services.

Le modèle fordiste basé sur une production de masse de biens indifférenciés ne répond plus aux aspirations des consommateurs. Voir le développement du marketing, Cochoy (1999).

 

  • La rupture du rapport salarial

La répartition des revenus entre salaires et profits était fortement encadrée par l’Etat ou les syndicats.

L’inflation et le chômage rendent nécessaire un nouveau régime de répartition.

D’autant que les dévaluations monétaires ont joué sur le prix des produits échangés.

 

Conclusion :

Retour en force de problématiques essentielles en économie : les anticipations et la politique monétaire.

 

Références :

BOYER, Robert & MISTRAL, Jacques : Accumulation, inflation, crises, Puf, 1978

CARRE, Jean-Jacques ; DUBOIS, Paul & MALINVAUD, Edmond : La croissance française, Seuil, 1972

COCHOY, Franck : Histoire du marketing Discipliner l’économie de marché, La Découverte, 1999

DELAUNAY, Janine dir. : Halte à la croissance ?, Fayard, 1972

FOURASTIE, Jean : Les trente glorieuses, Fayard, 1979

LORENZI, Jean-Hervé ; PASTRE, Olivier & TOLEDANO, Joëlle : La crise du XXe siècle, 1980

MARCEL, Bruno & TAIEB, Jacques : Les grandes crises, Armand Colin, 2008

MAZIER, Jacques ; BASLE, Maurice & VIDAL, Jean-François : Quand les crises durent …, Economica, 1993

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26/06/2012

Les hétérodoxes : Veblen, Schumpeter, Galbraith & Hirschman

Hétérodoxe : « qui s’écarte de la doctrine reçue, qui n’est pas orthodoxe, conformiste ».

Regroupe des auteurs dont les théories s’écartent du paradigme dominant : l’économie néo-classique. Pour Klamer (1983) ce sont les « non-orthodoxes », les opposants.

Gélédan (1988) estime qu’on peut regrouper ces penseurs dans une analyse commune pour deux raisons : d’une part, ils étudient des champs négligés par les économistes orthodoxes ; d’autre part, ils ont des démarches pluridisciplinaires.

Les hétérodoxies ont plusieurs traits communs :

- L’économie appartient au système socioculturel

- Les institutions sont les clés de la vie économique

- Le pouvoir et les conflits jouent un rôle économique essentiel

- Le développement économique suit une dynamique historique

- Les inégalités de développement et de répartition sont cruciales

- La méthodologie doit privilégier le réalisme et la pertinence (pas la rigueur formelle)

Aujourd’hui ce courant regroupe l’ensemble des approches critiques : marxiste, keynésienne, régulationniste, conventionnaliste, évolutionniste … (Voir les travaux du Matisse, Paris 1 ou du Clersé, Lille 1). Dans le vocabulaire anglo-saxon on parle d’économie « radicale ».

Q : l’hétérodoxie permet de dépasser ou de repenser l’économie néo-classique ?

 

I] Thorstein Veblen (1857-1929)

Economiste d’origine norvégienne dont la carrière universitaire débute assez tard mais sera prestigieuse : Chicago, Stanford …

 

  • Une économie institutionnaliste

Il critique fortement la méthodologie orthodoxe : c’est lui qui invente le terme néoclassique.

L’homo economicus et l’équilibre sont pour lui, des notions trop abstraites et désocialisées. Il faut prendre en compte le phénomène de l’évolution économique.

Veblen considère qu’il faut fonder l’économie sur les institutions càd les habitudes mentales répandues dans un groupe social. C’est un fondateur de l’école institutionnaliste.

Veblen (1921) montre par exemple que le fonctionnement d’une entreprise découle d’une opposition de vues entre ingénieurs et financiers. Entrepreneurs / technocrates.

Le système des prix est une conséquence de la lutte de pouvoir entre ces acteurs.

Veblen (1914) oppose, en effet, les instincts ouvriers (travail bien fait) qui sont bénéfiques socialement et les instincts prédateurs (rivalité).

 

  • Théorie de la consommation

Veblen (1899) étudie la consommation et constate que ce n’est pas l’utilité du bien qui guide l’action mais sa visibilité sociale. C’est la consommation ostentatoire.

Les biens sont consommés de manière à afficher un statut social. La consommation est donc une institution qui consiste à comparer en permanence les biens des autres et entraîne une lutte sociale. Ex : raffinement des modes, loisir féminin … C’est le propre de la classe de loisir : retarder l’adaptation de la nature humaine à la société industrielle.

Conséquence de l’effet Veblen : la baisse de prix d’un bien en réduit la consommation.

 

II] Joseph Schumpeter (1883-1950)

Economiste d’origine autrichienne, professeur, éphémère ministre des finances, puis dirigeant d’une banque, avant de s’expatrier aux USA où il fera carrière à Harvard.

Schumpeter combine analyse économique, sociologique ou historique pour comprendre les phénomènes économiques. En effet, les modèles de base ne permettent pas de comprendre les crises ou la croissance.

 

  • Entrepreneur, innovation et cycles

Schumpeter (1911) montre le rôle primordial de l’entrepreneur dans le processus d’innovation

Le capitalisme évolue sous l’impulsion des entrepreneurs/innovateurs qui cherchent de nouvelles sources de profit et vont donc tenter de modifier à leur avantage la production ou la distribution des biens sur les marchés. L’innovation permet de réduire la concurrence et d’être en situation de monopole.

Dès lors, les entrepreneurs vont favoriser la dynamique du capitalisme : ils sollicitent des prêts, ils recrutent, ils distribuent des revenus …

Schumpeter (1939) généralise son analyse aux cycles d’affaires et constate que ce processus d’innovation est à l’origine des phases de croissance et de récession de l’économie.

L’innovation est facteur de destruction créatrice : les biens et les services dépassés doivent disparaître pour laisser place aux nouveautés, ce qui implique un enchaînement entre prospérité et dépression. Par ailleurs, les innovations sont cumulatives : ce sont des grappes qui sont complémentaires et rendent irréversible l’évolution économique.

 

  • Théorie du capitalisme

Schumpeter (1942) considère que l’évolution du capitalisme est modifiée par le processus de rationalisation économique.

L’innovation est remplacée par la bureaucratie, car elle est nécessairement instable socialement, d’où une évolution inévitable vers le socialisme.

Schumpeter a également développé une analyse sociologique des phénomènes économiques tels que les classes sociales, l’impérialisme ou la fiscalité : ce sont des logiques de domination économiques historiques qui cherchent à contourner la difficulté d’innover qui est la seule source de l’évolution économique.

Enfin Schumpeter a réalisé un travail d’histoire de la pensée économique, publié après sa mort qui cherchait à étudier à la fois les analyses dominantes et hétérodoxes.

 

III] John Kenneth Galbraith (1908-2006)

Economiste d’origine canadienne. Engagé politiquement auprès des administrations démocrates.

Economiste agricole de formation, grand vulgarisateur et partisan de l’économie littéraire.

Volonté forte d’étudier l’économie concrète (et non formelle).

 

  • Les structures de l’économie

Galbraith (1967) étudie la concurrence imparfaite et les oligopoles. Il montre que la domination des marchés par les grandes entreprises leur permet de déterminer les quantités à produire ainsi que leurs prix. C’est la filière inversée.

Galbraith considère que cela découle du pouvoir de la technostructure : ce sont les cadres dirigeants de l’entreprise, les techniciens qui détiennent le pouvoir dans l’entreprise.

Ex : le complexe militaro-industriel aux Etats Unis

Pour Galbraith (1952) il faut donc que le capitalisme soit contre balancé par des pouvoirs compensateurs : des institutions et des groupes de pression qui puissent faire face aux grandes firmes. Ex : le mouvement consumériste aux Etats Unis

Dès lors, Galbraith (1973) analyse la dichotomie du système productif : il y a coexistence entre des petites entreprises en situation de concurrence et des grandes firmes sous forme de cartels qui peuvent dégager des économies d’échelle. Les grandes entreprises maîtrisent les technologies complexes et peuvent offrir des conditions matérielles plus favorables à leurs salariés.

 

  • Une approche historique

Galbraith (1958) considère que l’augmentation du bien être social ne permettra un recul de la pauvreté qu’à la condition de fournir des services collectifs. L’accumulation de biens et de services privés n’est pas un signe de richesse réelle.

Galbraith (1955) étudie la crise de 1929 dans une logique historique et en fait apparaître les enchaînements négatifs : euphorie, spéculation, réduction d’impôts et innovations financières.

Dans la même logique, Galbraith (1975) analyse la monnaie et montre que le phénomène de l’inflation lui est inhérent : c’est autant un mécanisme social que monétaire.

Enfin, comme Schumpeter, Galbraith a publié de nombreux ouvrages d’histoire économique où il combine pensée et faits pour illustrer des phénomènes variés : guerre, développement …

 

IV] Albert Hirschman

Economiste d’origine allemande (né en 1915). Engagement politique fort pendant la guerre.

Economiste du développement, praticien du développement. Il part de sa spécialité pour élaborer une théorie hétérodoxe de l’économie car l’approche néo-classique n’est pas suffisante pour comprendre les échecs des politiques mises en œuvre.

 

  • Défection et prise de parole

Hirschman (1970) considère que l’économie peut se concevoir à travers des stratégies de prise de parole des acteurs : trois choix sont envisageables. Exit : quitter, voice : se faire entendre ou loyalty : accepter les règles. Toutes les institutions de l’économie hésitent entre défection et prise de parole, cela découle de rapports de force sociaux et politiques.

 

  • L’idéologie économique

Hirschman (1977) étudie alors la naissance de l’esprit du capitalisme et montre que son apparition n’est pas un mécanisme linéaire. Elle découle au contraire de rapports sociaux et économiques qui mêlent passions et intérêts : le capitalisme n’est pas un projet porté de manière intentionnelle.

Enfin Hirschman (1991) généralise son approche en analysant la résistance à l’idée de progrès

L’opposition entre conservateurs et progressistes n’est pas simplement idéologique ou politique, elle résulte d’une confrontation rhétorique entre les deux camps. Les conservateurs mettent ainsi en avant les conséquences des changements sociaux (ex : effet pervers) alors que les progressistes cherchent à rendre inévitable le changement (ex : sens de l’histoire). Le rôle des discours est donc essentiel pour comprendre l’avènement des croyances collectives.

 

Conclusion :

Recherches qui permettent de relativiser la simplicité des postulats néo-classiques.

Mais la diversité des approches rend l’alternative improbable.

 

Références :

GALBRAITH, John Kenneth : Le capitalisme américain Le concept de pouvoir compensateur, Génin, 1952

GALBRAITH, John Kenneth : La crise économique de 1929, Payot, 1955

GALBRAITH, John Kenneth : L’ère de l’opulence, Calmann-Levy, 1958

GALBRAITH, John Kenneth : Le nouvel état industriel, Gallimard, 1967

GALBRAITH, John Kenneth : La science économique et l’intérêt général, Gallimard, 1973

GALBRAITH, John Kenneth : L’argent, Gallimard, 1975

GELEDAN, Alain : Qu’est-ce que l’hétérodoxie ?, in Histoire des pensées économiques Les contemporains, Sirey, 1988

HIRSCHMAN, Albert : Défection et prise de parole, Fayard, 1970

HIRSCHMAN, Albert : Les passions et les intérêts, Puf, 1977

HIRSCHMAN, Albert : Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Fayard, 1991

KLAMER, Arjo : Entretiens avec des économistes américains, Seuil, 1983

SCHUMPETER, Joseph : Théorie de l’évolution économique, Dalloz, 1911

SCHUMPETER, Joseph : Business cycles, Martino, 1939

SCHUMPETER, Joseph : Capitalisme, socialisme et démocratie, Payot, 1942

SCHUMPETER, Joseph : Impérialisme et classes sociales, Flammarion, 1951

SCHUMPETER, Joseph : Histoire de l’analyse économique, Gallimard, 1954

VEBLEN, Thorstein : Théorie de la classe de loisir, Gallimard, 1899

VEBLEN, Thorstein : The instinct of workmanship and the state of the industrial arts, Cosimo, 1914

VEBLEN, Thorstein : Les ingénieurs et le système des prix, in Les ingénieurs et le capitalisme, Gordon & Breach, 1921

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