12/03/2013

La différenciation du développement et l'éclatement de la notion de tiers monde de 1945 à 1993 : aspects économiques et sociaux

  • La grande divergence

La question des différences de développement apparaît avec la Révolution Industrielle : à la fin du XVIIe siècle, l’Europe découvre/invente la croissance économique alors que le reste du monde ne connaît pas le même décollage. C’est « l’Expansion européenne » (Mauro).

Cette situation inédite va entraîner une partie du monde vers le développement càd des modifications sociales induites par la croissance (aspect qualitatif) ; alors que les pays non-européens vont stagner sur le plan économique. L’Europe va « décoller » mais pas la Chine, qui est pourtant le pays le plus peuplé et très avancé sur les plans scientifique et technique. Pour Pomeranz (2000) cette « grande divergence » s’explique par l’avance prise en Europe grâce à ses ressources géographiques (charbon et nouveaux territoires).

Pour Cosandey (1997) l’Europe doit également sa réussite à son territoire (il facilite les échanges) et à son organisation politique (frontières et concurrences entre Etats) : cela permet d’asseoir la révolution industrielle sur l’innovation scientifique et technique.

Enfin, Rosenberg & Birdzell (1987) considèrent également que l’organisation politique de l’Europe a favorisé l’émergence d’un esprit d’innovation : des petits pays décentralisés permettent à des idées nouvelles d’émerger et de se répandre. La question des institutions semble être une clé du développement.


  • L’impérialisme et le colonialisme

L’impérialisme consiste pour les grandes puissances industrielles à construire des empires basés sur la domination économique et sociale d’autres pays. Le colonialisme consiste à dominer juridiquement un autre pays.

Ce phénomène a plusieurs types de causes :

- la domination technique (ex : militaire)

- la pression démographique européenne

- le nationalisme (ex : inégalités des races)

- les débouchés économiques

Il va se traduire par un partage du monde entre quelques puissances européennes, puis par les Etats Unis et la Russie. Cependant l’impérialisme connaît deux grandes limites : il est politiquement injuste et économiquement peu efficace.

Marseille (1984) montre ainsi que l’Empire colonial français ne présentait pas réellement d’avantage économique car il ne favorisait pas la compétitivité mais au contraire les comportements rentiers. Waites (1999) généralise cette analyse aux empires européens.

Comme le souligne Etemad (2005) les empires ont soutenu la montée en puissance de l’Europe et sont donc à la fois sources de richesse et de puissance et des fardeaux, signes de déclin.

Q : le développement peut-il être compris par l’économie ?


I] L’émergence du Tiers Monde 1945-1973

Pour Bairoch (1997), c’est la guerre qui précipite les indépendances.

  • Aspects politiques

Dans la logique du monde bipolaire de la guerre froide, les pays doivent choisir leur camp. Cette dimension politique exclut une grande partie du monde pour qui le problème essentiel est la lutte contre la pauvreté et le rattrapage économique. Sauvy propose le terme de Tiers Monde pour qualifier ces pays par analogie avec le Tiers Etat de la Révolution française. Ce sont les pays qui n’ont pas connu l’industrialisation.

Le tiers monde est donc une notion géopolitique, ce qui va influencer les théories du développement économique et leur perception. Ainsi les pays du tiers monde vont chercher à s’organiser pour mettre en place leurs propres politiques de développement d’une part (ex : le groupe des pays non-alignés menés par l’Inde, l’Egypte et l’Indonésie) ; ou tout simplement lutter pour obtenir la décolonisation (qui a débuté au Moyen Orient dans les années 20 et qui durera jusqu’en 1975 pour l’Angola et le Mozambique).

Cependant cette vision politique masque les défis économiques auxquels le monde en développement doit faire face : Bairoch (1970) insiste, par exemple, sur les fortes différences démographiques, d’analphabétisme ou de revenu par habitant entre les pays du tiers monde.

On constate effectivement les caractéristiques économiques et sociales suivantes : les pays du tiers monde souffrent de nombreux déséquilibres.

- la croissance démographique est très forte : la natalité est en hausse et la mortalité baisse. De 1950 à 1975 la population asiatique s’accroît de 68 % ; africaine de 85 % et de 101 % en Amérique Latine

- la sous-alimentation, la faible scolarisation et les difficultés d’accès aux soins

- les inégalités sociales et de revenus, l’urbanisation anarchique et l’économie informelle

- l’agriculture est le secteur dominant des économies en développement, mais elle n’est pas exploitée de manière efficiente. Les pays du tiers monde exportent principalement des produits bruts dont la valeur est extrêmement volatile

- l’industrialisation reste rare et n’a pas assez d’effets d’entraînement sur le reste de l’économie


  • Stratégies de développement

La prise en compte des besoins des pays en développement s’incarne dans des stratégies institutionnelles et individuelles (voir II).

La coopération entre les pays développés et les pays du tiers monde passe par l’ONU. La CNUCED (Conférence des Nations Unies pour le Commerce Et le Développement) a pour mission de promouvoir la croissance dans les « pays en voie de développement » le G 77. Elle permet d’obtenir une aide financière au développement (motivée par la géopolitique en général) et un système préférentiel au sein du Gatt : les pays industrialisés offrent des conditions unilatérales plus favorables aux PVD.

D’autres institutions de l’ONU vont chercher à favoriser le développement : la FAO (dans les domaines agricole et alimentaire) et l’OMS (pour la santé). Enfin le PNUD est créé en 1965 pour réaliser des analyses propres aux pays en développement : il développera notamment l’approche en termes de développement humain.

Par ailleurs, le FMI et la Banque Mondiale vont fournir des ressources financières au pays du tiers monde, en exigeant en contrepartie des efforts de libéralisation économique.

Latouche (1986) pose la question qui fâche : ces efforts d’adaptation à l’économie de marché vont-ils réellement améliorer le sort des pays en développement ? Rist (2007) montre que le développement est une idée occidentale qui n’a fait que légitimer l’évolution économique des pays du Nord et le modèle à suivre pour les pays du Sud.

Confirmation de cette approche par Chang (2007) : les pays industrialisés prônent le libre échange en théorie mais pratiquent en réalité le protectionnisme.


II] L’éclatement des Tiers Mondes 1973-1993

La fiction d’une unité du monde en développement disparaît avec la crise des années 70.

  • Le révélateur de la crise économique

Le choc pétrolier de 1973 et la crise qui en découle vont faire apparaître l’extrême diversité des pays en développement : la hausse des prix du pétrole va réduire les importations d’autres produits en provenance du tiers monde. Les politiques désinflationnistes menées dans les pays industrialisés vont rendre l’endettement des pays en développement insoutenable.

Dockès & Rosier (1988) soulignent les ambiguïtés de la notion de sous-développement face à cet éclatement du tiers monde et la difficulté à apporter une réponse unique tant sur le plan théorique qu’empirique.

Finalement, l’analyse du développement retourne à ses bases : North (2005) montre que le capitalisme ne peut fonctionner qu’avec des droits de propriété clairement établis càd avec des institutions efficaces. Confirmation par De Soto (2000).

Ce type d’approche avait été formulé de manière générale par Landes (1998) : la colonisation ou l’impérialisme ne sont pas responsables du sous-développement, ce qui est primordial c’est de disposer de « valeurs » qui permettent de s’adapter aux innovations techniques et qui favorisent l’accumulation de l’argent, sources de croissance économique.


  • Typologie des modèles de développement

- Les économies préindustrielles : Afrique subsaharienne, pays les moins avancés (PMA).

Ces pays sont caractérisés par la prépondérance d’un petit nombre de produits primaires d’exportation dont les prix internationaux sont fluctuants. Ainsi ce secteur dominant n’a pas d’effet positif sur le reste de l’économie. Le secteur manufacturier est donc peu développé.

Les économies préindustrielles subissent très lourdement les baisses de cours des matières premières, d’autant qu’elles ne mènent pas de politiques agricoles. Les technologies employées sont inadaptées et ne permettent pas de dégager de gains de productivité, elles expliquent les risques alimentaires persistants liés à l’accroissement démographique.

En général, leurs institutions gouvernementales ne sont pas efficaces.

- Les économies rentières : pays pétroliers et gaziers (Golfe persique, Nigeria, Gabon, Venezuela)

Le terme « rente pétrolière » est apparu avec les chocs pétroliers pour qualifier ces pays. (Rappel : l’économie du pétrole découle en fait de l’action des multinationales du secteur et des Etats disposant de ressources). On l’associe à une croissance sans développement : les pays subissent un dualisme fort du fait de la coexistence de l’industrie pétrolière et d’activités faiblement productives.

Les fluctuations des cours du pétrole n’ont pas permis à la richesse de se diffuser dans l’ensemble de l’économie : le contre choc débute dans les années 80. De plus, la rente pétrolière fournit des ressources qui ne sont pas toujours investies ou redistribuées de manière efficace. Ex : Iran ou Algérie.

Cependant certains pays cherchent à se diversifier et ne plus dépendre uniquement de la rente.

Ex : Venezuela et Indonésie

- Les économies à industrialisation « intravertie » : Amérique Latine (Argentine, Chili, Pérou), Afrique (Maroc, Egypte).

Cela regroupe les pays qui pratiquent la substitution aux importations. Ils mettent en place des pratiques protectionnistes afin de favoriser l’industrie lourde (ex : sidérurgie et pétrochimie) et l’industrie des biens de consommation durable (ex : automobile et électroménager).

Rôle de pilotage des Etats. Logique reposant sur le marché domestique puisqu’il n’y a pas de concurrence mondiale. Mais deux grandes limites :

D'une part, le financement de cette stratégie découle des exportations, d’où une forte dépendance aux termes de l’échange. Ex : crises mexicaine (1982), argentine (2002). D'autre part, le succès dépend de la demande domestique, celle-ci n’est pas toujours suffisante et les inégalités de revenu sont fortes.

- Les pays émergents : Mexique, Brésil et Inde.

Pays ayant développé une industrie manufacturière. Ils sont insérés dans l’économie mondiale à petite échelle (surtout par le biais de multinationales). On constate une intervention forte de l’Etat et de profondes inégalités sociales. Leur taille et leur population sont importantes.

- Les nouveaux pays industrialisés (NPI) : Taiwan, Hong Kong, Corée du Sud, Singapour, Malaisie, Thaïlande, Philippines

Pays à économies tayloriennes menant des stratégies de promotion des exportations avec une spécialisation dans les secteurs dynamiques de la division internationale du travail.

Au préalable, production de biens manufacturés simples (aide financière américaine et implantation de multinationales). Sous l’impulsion des Etats et des firmes, leur spécialisation a évolué rapidement vers des produits à haute valeur ajoutée. Ex : électronique.


Conclusion :

Rôle déterminant des institutions et de la géographie.

Rôle encore plus important de la politique. Ex : stratégies de développement socialistes


Références :

BAIROCH, Paul : Le Tiers monde dans l’impasse, Gallimard, 1970

BAIROCH, Paul : Victoires et déboires III, Gallimard, 1997

CHANG, Ha Joon : Bad Samaritans Rich Nations, poor policies and the threat to the developing world, Random House, 2007

COSANDEY, David : Le secret de l’Occident, Flammarion, 1997

DE SOTO, Hernando : Le mystère du capital, Flammarion, 2000

DOCKES, Pierre & ROSIER, Bernard : L’Histoire ambiguë, Puf, 1988

LANDES, David : Richesse et pauvreté des Nations Pourquoi des riches ? Pourquoi des pauvres ?, Albin Michel, 1998

LATOUCHE, Serge : Faut-il refuser le développement ?, Puf, 1986

MARSEILLE, Jacques : Empire colonial et capitalisme français, Albin Michel, 1984

MAURO, Frédéric : L’Expansion européenne 1600-1870, Puf, 1996

NORTH, Douglass : Le processus de développement économique, Editions d’Organisation, 2005

POMERANZ, Kenneth : Une grande divergence, Albin Michel, 2000

RIST, Gilbert : Le développement Histoire d’une croyance occidentale, Presses de Sciences Po, 2007

ROSENBERG, Nathan & BIRDZELL, Luther : Comment l’occident s’est enrichi, Fayard, 1987

WAITES, Bernard : Europe and the Third World, McMillan, 1999

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Développements et limites de l'Etat Providence et des politiques sociales de 1945 à nos jours : aspects économiques et sociaux

L’intervention de l’Etat dans l’économie est un des grands débats de fond de la science économique.

Musgrave (1959) a proposé une typologie de cette intervention :

- l’Etat peut produire : des infrastructures, des services publics (défense, justice)

- l’Etat peut redistribuer : il verse des prestations sociales ou accorde des subventions

- l’Etat peut réguler : il réglemente l’économie ou mène une politique économique

L’Etat providence relève de la logique de redistribution, on parle aussi de l’Etat social.


  • L’Etat social est une construction historique.

La protection sociale est jugée néfaste par les auteurs classiques (principalement Malthus), les lois d’assistance pour les pauvres adoptées au XVIIIe siècle en Angleterre sont très contraignantes et peu généreuses. Dès lors, les organisations ouvrières chercheront à organiser par elle même leur protection sociale, posant le principe du mutualisme.

La protection sociale est instituée par Bismarck en Allemagne pour contrer le développement des idées socialistes : il met en place (fin XIXe) des assurances maladie, accident du travail et vieillesse obligatoires pour les ouvriers (corporatisme). Modèle de référence en Europe qui voit la création de la prévoyance, Dreyfus (2009).

C’est après la seconde guerre mondiale que se mettent réellement en place des Etats providence dans les pays industrialisés. La notion de sécurité sociale est développée par le rapport Beveridge (1942) : l’Etat est en charge du bien être et du plein emploi. L’analyse de Beveridge servira de références pour les autres pays (plan Laroque en France).

  • Typologie de l’Etat social.

Selon Esping-Andersen (1990) on peut isoler trois modèles d’Etat providence :

- le modèle libéral : rôle essentiel des mécanismes de marché. Faibles transferts sociaux.

- le modèle conservateur (corporatiste) : assurance liée au statut. Faible redistribution.

- le modèle social démocrate (universaliste) : protection élevée. Forte redistribution.

Classement simplificateur, qui permet de distinguer selon des grands principes.

Ex : si les dépenses de protection sociale relèvent ou non des dépenses publiques.

Ainsi la législation sociale française s’est mise en place progressivement de la fin du XIXe et au long du XXe siècle. La protection sociale couvre une partie des salariés à partir des années 30 mais n’indemnise pas contre le risque chômage jusqu’en 1958, puis très peu, Daniel & Tuchszirer (1999). C’est donc un système hybride à la fois corporatiste et universaliste.

Enfin, on constate une tendance empirique à l’augmentation des dépenses publiques dans les pays développés (loi de Wagner). Le sociologue Swaan (1988) l’associe au processus de collectivisation en matière de santé, d’éducation et d’assistance depuis la modernité jusqu’à nos jours.

Q : l’Etat providence est-il condamné ?


I] La mise en place de l’Etat providence 1945-1985

  • La protection sociale

Les politiques sociales découlent d’un besoin de sécurité des populations, Skocpol (1992).

Dans le prolongement du rôle très actif joué par les Etats au cours de la WWII, les pays développés vont instituer des systèmes de protection sociale. Le principe est de couvrir par des assurances les principaux risques de l’existence : retraite, maladie, accident du travail, famille ou chômage, Ewald (1986).

Ex : National Health Service (UK), couverture sociale gratuite, publique et centralisée

Ex : Sécurité sociale (France), maintien de régimes particuliers et d’une médecine indépendante. Financement par cotisations.

Ex : Medicare et Medicaid (USA) couverture des frais médicaux des personnes âgées ou pauvres. Les dépenses restent toutefois essentiellement privées.

La protection sociale représente une part très importante des économies développées.

Ex : en France la protection sociale passe de 16 à 30 % du PIB de 1960 à 1990

Son financement a des effets économiques forts : les cotisations sociales influencent le coût du travail et la compétitivité des entreprises ; les impôts pèsent sur les contribuables. Les politiques sociales ont remporté des succès : régulation de la conjoncture (stabilisateur automatique), cohésion sociale et amélioration des niveaux de vie.

Toutefois, la diversité des modèles adoptés rend délicate une analyse générale.


  • La question de la pauvreté

Alors que les politiques sociales des Etats providence poursuivaient des buts ambitieux, la pauvreté dans les pays riches n’a pas été éradiquée.

Les mutations économiques font cohabiter la richesse du monde et la pauvreté des nations, Cohen (1997). Les changements technologiques des trente glorieuses sont sources d’inégalité et de chômage pour les travailleurs non-qualifiés.

Les systèmes de protection contre le chômage ne couvrent pas toute la population, les mesures d’assurance et d’assistance (minima sociaux) ne permettent pas de protéger totalement contre la pauvreté. La croissance économique des trente glorieuses ne l’a pas fait disparaître.

La crise des années 70 rend encore plus visible cet échec : l’exclusion devient un phénomène de société, Lenoir (1974). De plus, la mesure de la pauvreté est très difficile. C’est un phénomène relatif en partie.

Ex : le seuil de pauvreté en France dépend du revenu médian

Certains pays cherchent à mettre en place des politiques spécifiques de lutte contre la pauvreté

Ex : le Revenu Minimum d’Insertion en France ou l’impôt négatif en Angleterre ou aux Etats Unis

Mais elles posent un double problème : leur financement et le risque de trappe à pauvreté.


II] Les crises de l’Etat providence depuis 1985

Les années 80 sont marquées par les réformes de la protection sociale afin de répondre aux nouveaux défis et aux nombreuses critiques.

  • Les nouvelles contraintes

Les aspects démographiques jouent un rôle essentiel : les populations des pays riches ont fortement augmenté après la guerre et elles vivent de plus en plus longtemps. Cela va influencer à la fois le montant des dépenses et leur financement.

Les dépenses de santé augmentent plus vite que la richesse nationale : l’accès aux soins, le progrès technique, l’accroissement de l’offre de santé … entraînent une hausse continue. De plus, la logique de remboursement des frais (France) ou d’accès gratuit (Angleterre) ont des effets pervers : elles favorisent la demande de soin et la déresponsabilisation des offreurs. Même si les USA et leur modèle libéral connaissent une tendance identique.

Les retraites mises en place aux origines de l’Etat providence ne sont plus soutenables. Qu’elles reposent sur un système par capitalisation ou par répartition, elles reposent sur un financement différé entre actifs et inactifs. Or le vieillissement de la population modifie singulièrement la répartition entre retraités et actifs. Les générations issues du baby boom prennent leur retraite en masse depuis le début des années 2000. C’est le « choc de 2006 » (Godet). Pour Kotlikoff & Burns (2004) le système de protection social américain ne pourra plus fonctionner sans une profonde réforme. Ex : épargner plus.

Palier (2005) montre que face à cette double difficulté (contrôler les dépenses tout en luttant contre l’exclusion) la Sécurité sociale a du se réformer dans une logique de compétitivité et d’étatisation.

Ex : réduction de cotisations, worfare, objectifs budgétaires …

 

  • Les critiques de l’Etat providence

Les politiques sociales sont remises en cause à plusieurs titres. 

Selon Rosanvallon, la crise de l’Etat providence a trois sources historiques :

- financière : elle est de plus en plus coûteuse et pèse sur l’économie

- efficacité : elle n’a pas atteint tous ses objectifs

- légitimité : elle ne protège pas tout le monde

Une politique sociale moderne doit repenser ses objectifs : la solidarité et la justice. Les Etats doivent choisir entre une solidarité d’humanité (survivre) et de citoyenneté (égalité des chances).

Les critiques sont également d’ordre politique. Ainsi pour les marxistes, les politiques sociales n’ont pour but que de maintenir le capitalisme en l’état sans mettre un terme aux conflits de classes. Pour les libéraux, l’intervention de l’Etat est inefficace et perturbe le bon fonctionnement de l’économie.

Ainsi l’Etat providence peut être inefficace car il est géré par l’Etat : selon Niskanen (1996) c’est la gestion bureaucratique qui est en cause. Le bureaucrate ne recherche pas l’intérêt général, il se contente de maximiser son intérêt propre (son budget). De plus, ceux qui profitent du système souhaitent conserver cette rente, comme le montre Smith (2004) pour la France.

De même l’école du Public choice (Buchanan) considère que la politique fonctionne comme un marché et que le gouvernement se contente de donner satisfaction à une majorité dans le but d’être réélu. L’Etat développe ainsi une bureaucratie excessive, Peacock (1992).

Enfin, l’analyse d’Alesina & Glaeser (2004) propose une nouvelle hypothèse d’économie politique : les différences entre les Etats providence s’expliquent par l’ethnicité. Les pays formés de communautés hétérogènes sur des petits territoires auront des politiques sociales plus ambitieuses. La lutte contre la pauvreté n’est alors possible qu’en l’absence de conflits raciaux ...


Conclusion :

Il faut tenir compte en parallèle de la politique de l’emploi et des questions de justice sociale.


Références :

ALESINA, Alberto & GLAESER, Edward : Combattre les inégalités et la pauvreté Les Etats Unis face à l’Europe, Flammarion, 2004

BEVERIDGE, William : Du travail pour tous dans une société libre, Montchrestien, 1944

BUCHANAN, James : Les limites de la liberté, Litec, 1975

COHEN, Daniel : Richesse du monde et pauvreté des nations, Flammarion, 1997

DANIEL, Christine & TUCHSZIRER, Carole : L’Etat face aux chômeurs L’indemnisation du chômage de 1884 à nos jours, Flammarion, 1999

DREYFUS, Michel dir. : Les assurances sociales en Europe, Pur, 2009

ESPING-ANDERSEN, Gosta : Les trois mondes de l’Etat providence, Puf, 1990

EWALD, François : L’Etat providence, Grasset, 1986

GODET, Michel : Le choc de 2006, Odile Jacob, 2003

KOTLIKOFF, Laurence & BURNS, Scott : Le nouveau conflit américain, Economica, 2004

LENOIR, René : Les exclus, Seuil, 1974

MALTHUS, Thomas Robert : Essai sur le principe de population, Flammarion, 1798

PALIER, Bruno : Gouverner la sécurité sociale, Puf, 2005

PEACOCK, Alan : Public choice analysis in historical perspective, Cambridge University Press, 1992

MUSGRAVE, Richard : A theory of public finance, Mc Graw Hill, 1959

NISKANEN, William : Bureaucracy and public economics, Edward Elgar, 1996

ROSANVALLON, Pierre : La crise de l’Etat providence, Seuil, 1981

ROSANVALLON, Pierre : Misère de l’économie, Seuil, 1983

ROSANVALLON, Pierre : La nouvelle question sociale, Seuil, 1995

SKOCPOL, Theda : Protecting mothers and soldiers, Harvard University Press, 1992

SMITH, Timothy : La France injuste, Autrement, 2004

SWAAN, Abram De : Sous l’aile protectrice de l’Etat, Puf, 1988

WAGNER, Adolf : Grundlegung der politischen Ökonomie, Winter, 1892

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07/03/2013

L'Europe, les Etats Unis et le Japon de 1945 à 1993 : aspects économiques et sociaux

  • Economie de la 2nde Guerre Mondiale :

- jusqu’en 42 : succès des stratégies militaires de l’Axe (Allemagne, Japon)

- après 42 : succès des stratégies économiques des Alliés (durée du conflit oblige)

Ex : Harrison (1998) l’effort de guerre dépasse 70 % du PNB pour l’Allemagne et le Japon alors qu’il oscille entre 40 et 50 % pour les USA, la Grande Bretagne et l’URSS

- l’Europe occupée est pillée par l’Allemagne, Crouzet (2000) & Tooze (2006)

- environ 40 millions de morts dont la moitié environ de civils (guerre moderne, shoah) et grands déplacements de population (allemands, polonais, russes et japonais)

- l’après-guerre nécessite la reconstruction : l’Europe et le Japon sont très touchés, les Etats Unis et l’URSS vont profiter de leurs statuts de vainqueurs pour coordonner la réorganisation économique (Première conséquence de la bipolarité)

- le Monde est divisé politiquement et économiquement en deux (bientôt en trois) avec d’un côté les économies capitalistes de marché démocratiques et de l’autre les économies socialistes planifiées autoritaires (démocraties populaires) ; la notion de Tiers Monde pour qualifier le reste n’est pas encore inventée

- le financement de la Guerre a entraîné un accroissement de l’endettement public, généralement des impôts, souvent de l’inflation : à la fin du conflit les besoins de financement ne peuvent être couverts que par les Etats Unis (dollar gap)

 

  • Géopolitique de l’après guerre

La période 1945-1947 va structurer la géographie économique de la fin du XXème siècle :

- l’alliance de circonstances contre le fascisme prend fin : la volonté géopolitique de l’URSS de domination rend nécessaire un engagement international américain (contrairement à 1918) pour contenir le développement du communisme

- les Etats Unis sont supérieurs sur le plan économique, financier et technologique ; l’URSS profite de sa victoire sur le terrain pour compenser la ruine de son économie

- la Guerre Froide débute : les pays occupés par l’Armée rouge passent au régime du parti unique ; les Etats Unis mettent en oeuvre le plan Marshall pour financer la reconstruction : seuls les pays non communistes acceptent. L’Europe est coupée en deux (ex : l’Allemagne)

Pour les pays industrialisés une double période commence : celle d’une forte croissance économique puis une crise économique de fond.

Q : avons-nous aujourd’hui liquidé l’héritage de la 2nde Guerre Mondiale ?

 

I] La croissance dans les pays industrialisés 1945-1973

Période remarquable d’un point de vue macroéconomique, comme l’illustre l’expression « trente glorieuses » popularisée par Fourastié (1979).

  • La dynamique de la croissance

Les économies développées, industrialisées vont connaître pendant cette (longue) période une croissance forte et générale qui va modifier en profondeur les modes de vie.

Ex : taux de croissance du PIB réel entre 1959 et 1973 = 5 % pour la France ; 5,7 % pour l’Allemagne ; 9,3 % pour le Japon ; 2,9 % pour le Royaume Uni et 3,9 % pour les Etats Unis, Maddison (2003).

Dans le prolongement de l’effort de guerre, les Etats jouent un rôle actif dans le pilotage de l’économie : l’analyse keynésienne justifie l’intervention des pouvoirs publics dans le but de réguler l’activité économique.

Parallèlement se mettent en place des systèmes de comptabilité nationale qui permettent de mieux apprécier l’économie globale, la macroéconomie, Vanoli (2002)

L’Etat gère directement une partie de l’activité économique.

Ex : nationalisations dans l’énergie (France, UK) ; dans le secteur bancaire (France)

De même, les gouvernements mettent en place des programmes de dépenses incitatifs.

Ex : dépenses militaires aux USA, politique commerciale au Japon (Miti), planification en France (électricité, charbon, transport ferroviaire …)

Les entreprises ont également modifié leur fonctionnement, Chandler (1977) :

- nouvelles méthodes de gestion : fordisme (travail à la chaîne et salaires incitatifs), toyotisme (personnel qualifié pouvant produire en juste à temps)

- concentration : regroupement des moyens de production pour réduire les coûts

- multinationalisation : implantation et organisation dans plusieurs pays

- investissement massif : recours au crédit bancaire

Par ailleurs, les pays riches connaissent un renouveau démographique (baby boom) rattrapage de la natalité après la guerre : la population rajeunit et vit plus longtemps.

Enfin l’économie subit des modifications sectorielles :

- la modernisation agricole : concentration des exploitations, nouveaux matériels, organisation des marchés (conséquence = exode rural) mais grandes modifications sociales des sociétés paysannes, Mendras (1976)

- le développement industriel : secteur aéronautique, aérospatial, chimique, télécommunications (conséquence = consommation de masse) mais d’autres secteurs sont en déclin : le charbon (au détriment du pétrole)

- la tertiarisation des économies : la forte croissance entraîne les transports, le commerce, la distribution, le tourisme, la santé, l’éducation ou les loisirs. Selon Sauvy (1980), c’est la théorie du déversement : absorption des secteurs en déclin.

 

  • Configuration internationale de la croissance d’après guerre

La croissance s’accompagne d’un retour du commerce mondial dans un contexte libre échangiste impulsé par les Etats Unis (rappel : assument leur position).

Un nouvel ordre monétaire est mis en place : à la conférence de Bretton Woods en 1944 les Etats Unis parviennent à imposer aux futurs vainqueurs les bases d’un nouveau Système Monétaire International.

- création d’institutions chargées de la gestion financière internationale : le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale (BIRD) financés par les Etats membres et chargés de fournir une assistance financière en cas de crise de change ou pour des projets de développement.

- les monnaies sont convertibles entre elles et par rapport à un étalon monétaire (l’or) ; mais seul le dollar est réellement convertible : il devient le pivot du système. De plus les pays s’engagent à la stabilité en maintenant des parités fixes entre elles.

Par ailleurs un nouvel ordre commercial est également instauré :

- création du Gatt (General agreement on tariffs and trade) suite à l’échec de la conférence de la Havane en 1947 : les Etats membres se fixent de bonne conduite commerciale.

- intégration européenne (commerciale puis monétaire)

La croissance de l’après guerre souffre pourtant de deux déséquilibres :

- sur le plan monétaire et financier : le dollar est nécessaire aux échanges mais il doit circuler en quantité limitée pour garantir le SMI ; la croissance est inflationniste

- sur le plan énergétique : la croissance bénéficie des prix faibles du pétrole

 

II] La crise dans les pays industrialisés 1973-1993

Les déséquilibres évoqués vont devenir insoutenables et déclencher la récession.

  • Les chocs économiques des années 70

La crise a une dimension monétaire : les USA dont la monnaie sert de pilier au SMI n’ont pas à gérer la contrainte de change (seigneuriage), ils mènent des politiques laxistes en matière monétaire, Mayer (1999). Leurs déficits budgétaire et extérieur affaiblissent la valeur réelle du dollar. Les partenaires du SMI préfèrent acheter de l’or que des dollars.

Le financement de l’Etat Providence et du conflit du Vietnam va pousser le président Nixon à suspendre la convertibilité or du dollar en 1971. Le SMI n’existe plus : sa fin est consacrée par les accords de la Jamaïque (1976) où le principe des changes flottants est entériné. La valeur d’une monnaie est déterminée par le jeu du marché (volatil).

La crise a une dimension énergétique, Hamilton (1983) : la croissance des pays industrialisés bénéficie du prix faible du pétrole d’une part (rappel) mais également d’une utilisation généralisée du pétrole dans tous les secteurs économiques. Or le secteur pétrolier fait l’objet d’une double concentration : seules quelques entreprises multinationales peuvent transporter, raffiner et distribuer ; seuls quelques pays sont producteurs (dont un cartel l’OPEP).

A l’occasion de la guerre israélo-arabe du Kippour en 1973, les pays de l’OPEP décident d’augmenter les prix du pétrole. Dans les pays industrialisés, l’inflation augmente (répercussion des coûts), le PIB diminue ou stagne (récession), le chômage s’accroît, les balances courantes sont déficitaires (UK fera appel au FMI), apparition des pétrodollars (épargne des pays producteurs).

En 1979, la Révolution Iranienne entraîne un second choc pétrolier, annulant la reprise amorcée depuis 1976. L’économie des pays riches découvre un nouveau phénomène : la stagflation (stagnation, chômage et inflation). Cela produit des effets sur le développement également.

Ces éléments déclencheurs ne font que consacrer l’épuisement d’un mode de croissance original : pour Boyer (1986) la crise s’explique par les contradictions du système ; pour Friedman (1968) par le laxisme monétaire des politiques keynésiennes ; pour certains elle marquerait le début d’un nouveau cycle d’innovation (destruction créatrice à la Schumpeter).

Constat paradoxal : la croissance a simplement ralenti (mais avec chômage et inflation).

 

  • Les nouvelles dynamiques des années 80

Le chômage et l’inflation posent des problèmes sociaux : ils réduisent le pouvoir d’achat, ils font augmenter les dépenses sociales, ils pénalisent les épargnants …

Les politiques économiques de lutte contre la crise s’inspirent d’abord de la logique keynésienne (relance de l’investissement) mais ne font qu’accroître l’inflation sans réduire le chômage. Dès lors, les pays industrialisés mènent des politiques désinflationnistes, d’austérité (diminution de l’offre de monnaie) qui sont généralement associées à des récessions.

Ex : politique monétaire de Volcker aux USA ou de Thatcher en Grande Bretagne

Ainsi l’inflation est maîtrisée mais un chômage élevé persiste.

En 1983 le prix du pétrole baisse (contre choc), les Etats Unis ont un fort déficit budgétaire : l’économie des pays industrialisés connaît une reprise mais avec des taux moins élevés qu’au cours de la période précédente.

Pour Bruno & Sachs (1985) les effets négatifs de la stagflation dépendent des institutions nationales.

Ex : trajectoire originale de la France (relance keynésienne en 1981, austérité en 1983) et du Japon (conserve une croissance forte basée sur des entreprises exportatrices efficaces).

Plusieurs grands phénomènes économiques sont en train de faire basculer l’économie dans une nouvelle période :

- la déréglementation : remise en cause des réglementations issues des Trente glorieuses

- l’expansion maintenue des échanges internationaux : solution anticrise

- la croissance des flux financiers internationaux : nouvelles techniques, nouvelles technologies et rôle des multinationales

- la volatilité des marchés financiers : changes flottants et libre circulation des capitaux

Ex : krach boursier de 1987 plus fort que 1929 sans conséquences durables

 

Conclusion :

Renouvellement fantastique du capitalisme, porteur des nouveaux défis que l’économie doit affronter aujourd’hui.

 

Références :

BOYER, Robert : La théorie de la régulation : une analyse critique, La Découverte, 1986

BRUNO, Michael & SACHS, Jeffrey : Economics of worldwide inflation, Harvard University Press, 1985

CHANDLER, Alfred : La main visible des managers, Economica, 1977

CROUZET, François : Histoire économique de l’Europe, Albin Michel, 2000

FRIEDMAN, Milton : Inflation et systèmes monétaires, Calmann Levy, 1968

HAMILTON, James : Oil and the macroeconomy since World War II, Journal of Political Economy, 1983

HARRISON, Mark : The Economics of World War II, Cambridge University Press, 1998

MADDISON, Angus : L’économie mondiale : statistiques historiques, OCDE, 2003

MAYER, Thomas : Monetary policy and the great inflation in the United States, Elgar, 1999

MENDRAS, Henri : Sociétés paysannes, Armand Colin, 1976

SAUVY, Alfred : La machine et le chômage, Dunod, 1980

TOOZE, Adam : The wages of destruction, Penguin, 2006

VANOLI, André : Une histoire de la comptabilité nationale, La Découverte, 2002

21:59 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |