12/03/2013

Développements et limites de l'Etat Providence et des politiques sociales de 1945 à nos jours : aspects économiques et sociaux

L’intervention de l’Etat dans l’économie est un des grands débats de fond de la science économique.

Musgrave (1959) a proposé une typologie de cette intervention :

- l’Etat peut produire : des infrastructures, des services publics (défense, justice)

- l’Etat peut redistribuer : il verse des prestations sociales ou accorde des subventions

- l’Etat peut réguler : il réglemente l’économie ou mène une politique économique

L’Etat providence relève de la logique de redistribution, on parle aussi de l’Etat social.


  • L’Etat social est une construction historique.

La protection sociale est jugée néfaste par les auteurs classiques (principalement Malthus), les lois d’assistance pour les pauvres adoptées au XVIIIe siècle en Angleterre sont très contraignantes et peu généreuses. Dès lors, les organisations ouvrières chercheront à organiser par elle même leur protection sociale, posant le principe du mutualisme.

La protection sociale est instituée par Bismarck en Allemagne pour contrer le développement des idées socialistes : il met en place (fin XIXe) des assurances maladie, accident du travail et vieillesse obligatoires pour les ouvriers (corporatisme). Modèle de référence en Europe qui voit la création de la prévoyance, Dreyfus (2009).

C’est après la seconde guerre mondiale que se mettent réellement en place des Etats providence dans les pays industrialisés. La notion de sécurité sociale est développée par le rapport Beveridge (1942) : l’Etat est en charge du bien être et du plein emploi. L’analyse de Beveridge servira de références pour les autres pays (plan Laroque en France).

  • Typologie de l’Etat social.

Selon Esping-Andersen (1990) on peut isoler trois modèles d’Etat providence :

- le modèle libéral : rôle essentiel des mécanismes de marché. Faibles transferts sociaux.

- le modèle conservateur (corporatiste) : assurance liée au statut. Faible redistribution.

- le modèle social démocrate (universaliste) : protection élevée. Forte redistribution.

Classement simplificateur, qui permet de distinguer selon des grands principes.

Ex : si les dépenses de protection sociale relèvent ou non des dépenses publiques.

Ainsi la législation sociale française s’est mise en place progressivement de la fin du XIXe et au long du XXe siècle. La protection sociale couvre une partie des salariés à partir des années 30 mais n’indemnise pas contre le risque chômage jusqu’en 1958, puis très peu, Daniel & Tuchszirer (1999). C’est donc un système hybride à la fois corporatiste et universaliste.

Enfin, on constate une tendance empirique à l’augmentation des dépenses publiques dans les pays développés (loi de Wagner). Le sociologue Swaan (1988) l’associe au processus de collectivisation en matière de santé, d’éducation et d’assistance depuis la modernité jusqu’à nos jours.

Q : l’Etat providence est-il condamné ?


I] La mise en place de l’Etat providence 1945-1985

  • La protection sociale

Les politiques sociales découlent d’un besoin de sécurité des populations, Skocpol (1992).

Dans le prolongement du rôle très actif joué par les Etats au cours de la WWII, les pays développés vont instituer des systèmes de protection sociale. Le principe est de couvrir par des assurances les principaux risques de l’existence : retraite, maladie, accident du travail, famille ou chômage, Ewald (1986).

Ex : National Health Service (UK), couverture sociale gratuite, publique et centralisée

Ex : Sécurité sociale (France), maintien de régimes particuliers et d’une médecine indépendante. Financement par cotisations.

Ex : Medicare et Medicaid (USA) couverture des frais médicaux des personnes âgées ou pauvres. Les dépenses restent toutefois essentiellement privées.

La protection sociale représente une part très importante des économies développées.

Ex : en France la protection sociale passe de 16 à 30 % du PIB de 1960 à 1990

Son financement a des effets économiques forts : les cotisations sociales influencent le coût du travail et la compétitivité des entreprises ; les impôts pèsent sur les contribuables. Les politiques sociales ont remporté des succès : régulation de la conjoncture (stabilisateur automatique), cohésion sociale et amélioration des niveaux de vie.

Toutefois, la diversité des modèles adoptés rend délicate une analyse générale.


  • La question de la pauvreté

Alors que les politiques sociales des Etats providence poursuivaient des buts ambitieux, la pauvreté dans les pays riches n’a pas été éradiquée.

Les mutations économiques font cohabiter la richesse du monde et la pauvreté des nations, Cohen (1997). Les changements technologiques des trente glorieuses sont sources d’inégalité et de chômage pour les travailleurs non-qualifiés.

Les systèmes de protection contre le chômage ne couvrent pas toute la population, les mesures d’assurance et d’assistance (minima sociaux) ne permettent pas de protéger totalement contre la pauvreté. La croissance économique des trente glorieuses ne l’a pas fait disparaître.

La crise des années 70 rend encore plus visible cet échec : l’exclusion devient un phénomène de société, Lenoir (1974). De plus, la mesure de la pauvreté est très difficile. C’est un phénomène relatif en partie.

Ex : le seuil de pauvreté en France dépend du revenu médian

Certains pays cherchent à mettre en place des politiques spécifiques de lutte contre la pauvreté

Ex : le Revenu Minimum d’Insertion en France ou l’impôt négatif en Angleterre ou aux Etats Unis

Mais elles posent un double problème : leur financement et le risque de trappe à pauvreté.


II] Les crises de l’Etat providence depuis 1985

Les années 80 sont marquées par les réformes de la protection sociale afin de répondre aux nouveaux défis et aux nombreuses critiques.

  • Les nouvelles contraintes

Les aspects démographiques jouent un rôle essentiel : les populations des pays riches ont fortement augmenté après la guerre et elles vivent de plus en plus longtemps. Cela va influencer à la fois le montant des dépenses et leur financement.

Les dépenses de santé augmentent plus vite que la richesse nationale : l’accès aux soins, le progrès technique, l’accroissement de l’offre de santé … entraînent une hausse continue. De plus, la logique de remboursement des frais (France) ou d’accès gratuit (Angleterre) ont des effets pervers : elles favorisent la demande de soin et la déresponsabilisation des offreurs. Même si les USA et leur modèle libéral connaissent une tendance identique.

Les retraites mises en place aux origines de l’Etat providence ne sont plus soutenables. Qu’elles reposent sur un système par capitalisation ou par répartition, elles reposent sur un financement différé entre actifs et inactifs. Or le vieillissement de la population modifie singulièrement la répartition entre retraités et actifs. Les générations issues du baby boom prennent leur retraite en masse depuis le début des années 2000. C’est le « choc de 2006 » (Godet). Pour Kotlikoff & Burns (2004) le système de protection social américain ne pourra plus fonctionner sans une profonde réforme. Ex : épargner plus.

Palier (2005) montre que face à cette double difficulté (contrôler les dépenses tout en luttant contre l’exclusion) la Sécurité sociale a du se réformer dans une logique de compétitivité et d’étatisation.

Ex : réduction de cotisations, worfare, objectifs budgétaires …

 

  • Les critiques de l’Etat providence

Les politiques sociales sont remises en cause à plusieurs titres. 

Selon Rosanvallon, la crise de l’Etat providence a trois sources historiques :

- financière : elle est de plus en plus coûteuse et pèse sur l’économie

- efficacité : elle n’a pas atteint tous ses objectifs

- légitimité : elle ne protège pas tout le monde

Une politique sociale moderne doit repenser ses objectifs : la solidarité et la justice. Les Etats doivent choisir entre une solidarité d’humanité (survivre) et de citoyenneté (égalité des chances).

Les critiques sont également d’ordre politique. Ainsi pour les marxistes, les politiques sociales n’ont pour but que de maintenir le capitalisme en l’état sans mettre un terme aux conflits de classes. Pour les libéraux, l’intervention de l’Etat est inefficace et perturbe le bon fonctionnement de l’économie.

Ainsi l’Etat providence peut être inefficace car il est géré par l’Etat : selon Niskanen (1996) c’est la gestion bureaucratique qui est en cause. Le bureaucrate ne recherche pas l’intérêt général, il se contente de maximiser son intérêt propre (son budget). De plus, ceux qui profitent du système souhaitent conserver cette rente, comme le montre Smith (2004) pour la France.

De même l’école du Public choice (Buchanan) considère que la politique fonctionne comme un marché et que le gouvernement se contente de donner satisfaction à une majorité dans le but d’être réélu. L’Etat développe ainsi une bureaucratie excessive, Peacock (1992).

Enfin, l’analyse d’Alesina & Glaeser (2004) propose une nouvelle hypothèse d’économie politique : les différences entre les Etats providence s’expliquent par l’ethnicité. Les pays formés de communautés hétérogènes sur des petits territoires auront des politiques sociales plus ambitieuses. La lutte contre la pauvreté n’est alors possible qu’en l’absence de conflits raciaux ...


Conclusion :

Il faut tenir compte en parallèle de la politique de l’emploi et des questions de justice sociale.


Références :

ALESINA, Alberto & GLAESER, Edward : Combattre les inégalités et la pauvreté Les Etats Unis face à l’Europe, Flammarion, 2004

BEVERIDGE, William : Du travail pour tous dans une société libre, Montchrestien, 1944

BUCHANAN, James : Les limites de la liberté, Litec, 1975

COHEN, Daniel : Richesse du monde et pauvreté des nations, Flammarion, 1997

DANIEL, Christine & TUCHSZIRER, Carole : L’Etat face aux chômeurs L’indemnisation du chômage de 1884 à nos jours, Flammarion, 1999

DREYFUS, Michel dir. : Les assurances sociales en Europe, Pur, 2009

ESPING-ANDERSEN, Gosta : Les trois mondes de l’Etat providence, Puf, 1990

EWALD, François : L’Etat providence, Grasset, 1986

GODET, Michel : Le choc de 2006, Odile Jacob, 2003

KOTLIKOFF, Laurence & BURNS, Scott : Le nouveau conflit américain, Economica, 2004

LENOIR, René : Les exclus, Seuil, 1974

MALTHUS, Thomas Robert : Essai sur le principe de population, Flammarion, 1798

PALIER, Bruno : Gouverner la sécurité sociale, Puf, 2005

PEACOCK, Alan : Public choice analysis in historical perspective, Cambridge University Press, 1992

MUSGRAVE, Richard : A theory of public finance, Mc Graw Hill, 1959

NISKANEN, William : Bureaucracy and public economics, Edward Elgar, 1996

ROSANVALLON, Pierre : La crise de l’Etat providence, Seuil, 1981

ROSANVALLON, Pierre : Misère de l’économie, Seuil, 1983

ROSANVALLON, Pierre : La nouvelle question sociale, Seuil, 1995

SKOCPOL, Theda : Protecting mothers and soldiers, Harvard University Press, 1992

SMITH, Timothy : La France injuste, Autrement, 2004

SWAAN, Abram De : Sous l’aile protectrice de l’Etat, Puf, 1988

WAGNER, Adolf : Grundlegung der politischen Ökonomie, Winter, 1892

10:10 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |

07/03/2013

L'Europe, les Etats Unis et le Japon de 1945 à 1993 : aspects économiques et sociaux

  • Economie de la 2nde Guerre Mondiale :

- jusqu’en 42 : succès des stratégies militaires de l’Axe (Allemagne, Japon)

- après 42 : succès des stratégies économiques des Alliés (durée du conflit oblige)

Ex : Harrison (1998) l’effort de guerre dépasse 70 % du PNB pour l’Allemagne et le Japon alors qu’il oscille entre 40 et 50 % pour les USA, la Grande Bretagne et l’URSS

- l’Europe occupée est pillée par l’Allemagne, Crouzet (2000) & Tooze (2006)

- environ 40 millions de morts dont la moitié environ de civils (guerre moderne, shoah) et grands déplacements de population (allemands, polonais, russes et japonais)

- l’après-guerre nécessite la reconstruction : l’Europe et le Japon sont très touchés, les Etats Unis et l’URSS vont profiter de leurs statuts de vainqueurs pour coordonner la réorganisation économique (Première conséquence de la bipolarité)

- le Monde est divisé politiquement et économiquement en deux (bientôt en trois) avec d’un côté les économies capitalistes de marché démocratiques et de l’autre les économies socialistes planifiées autoritaires (démocraties populaires) ; la notion de Tiers Monde pour qualifier le reste n’est pas encore inventée

- le financement de la Guerre a entraîné un accroissement de l’endettement public, généralement des impôts, souvent de l’inflation : à la fin du conflit les besoins de financement ne peuvent être couverts que par les Etats Unis (dollar gap)

 

  • Géopolitique de l’après guerre

La période 1945-1947 va structurer la géographie économique de la fin du XXème siècle :

- l’alliance de circonstances contre le fascisme prend fin : la volonté géopolitique de l’URSS de domination rend nécessaire un engagement international américain (contrairement à 1918) pour contenir le développement du communisme

- les Etats Unis sont supérieurs sur le plan économique, financier et technologique ; l’URSS profite de sa victoire sur le terrain pour compenser la ruine de son économie

- la Guerre Froide débute : les pays occupés par l’Armée rouge passent au régime du parti unique ; les Etats Unis mettent en oeuvre le plan Marshall pour financer la reconstruction : seuls les pays non communistes acceptent. L’Europe est coupée en deux (ex : l’Allemagne)

Pour les pays industrialisés une double période commence : celle d’une forte croissance économique puis une crise économique de fond.

Q : avons-nous aujourd’hui liquidé l’héritage de la 2nde Guerre Mondiale ?

 

I] La croissance dans les pays industrialisés 1945-1973

Période remarquable d’un point de vue macroéconomique, comme l’illustre l’expression « trente glorieuses » popularisée par Fourastié (1979).

  • La dynamique de la croissance

Les économies développées, industrialisées vont connaître pendant cette (longue) période une croissance forte et générale qui va modifier en profondeur les modes de vie.

Ex : taux de croissance du PIB réel entre 1959 et 1973 = 5 % pour la France ; 5,7 % pour l’Allemagne ; 9,3 % pour le Japon ; 2,9 % pour le Royaume Uni et 3,9 % pour les Etats Unis, Maddison (2003).

Dans le prolongement de l’effort de guerre, les Etats jouent un rôle actif dans le pilotage de l’économie : l’analyse keynésienne justifie l’intervention des pouvoirs publics dans le but de réguler l’activité économique.

Parallèlement se mettent en place des systèmes de comptabilité nationale qui permettent de mieux apprécier l’économie globale, la macroéconomie, Vanoli (2002)

L’Etat gère directement une partie de l’activité économique.

Ex : nationalisations dans l’énergie (France, UK) ; dans le secteur bancaire (France)

De même, les gouvernements mettent en place des programmes de dépenses incitatifs.

Ex : dépenses militaires aux USA, politique commerciale au Japon (Miti), planification en France (électricité, charbon, transport ferroviaire …)

Les entreprises ont également modifié leur fonctionnement, Chandler (1977) :

- nouvelles méthodes de gestion : fordisme (travail à la chaîne et salaires incitatifs), toyotisme (personnel qualifié pouvant produire en juste à temps)

- concentration : regroupement des moyens de production pour réduire les coûts

- multinationalisation : implantation et organisation dans plusieurs pays

- investissement massif : recours au crédit bancaire

Par ailleurs, les pays riches connaissent un renouveau démographique (baby boom) rattrapage de la natalité après la guerre : la population rajeunit et vit plus longtemps.

Enfin l’économie subit des modifications sectorielles :

- la modernisation agricole : concentration des exploitations, nouveaux matériels, organisation des marchés (conséquence = exode rural) mais grandes modifications sociales des sociétés paysannes, Mendras (1976)

- le développement industriel : secteur aéronautique, aérospatial, chimique, télécommunications (conséquence = consommation de masse) mais d’autres secteurs sont en déclin : le charbon (au détriment du pétrole)

- la tertiarisation des économies : la forte croissance entraîne les transports, le commerce, la distribution, le tourisme, la santé, l’éducation ou les loisirs. Selon Sauvy (1980), c’est la théorie du déversement : absorption des secteurs en déclin.

 

  • Configuration internationale de la croissance d’après guerre

La croissance s’accompagne d’un retour du commerce mondial dans un contexte libre échangiste impulsé par les Etats Unis (rappel : assument leur position).

Un nouvel ordre monétaire est mis en place : à la conférence de Bretton Woods en 1944 les Etats Unis parviennent à imposer aux futurs vainqueurs les bases d’un nouveau Système Monétaire International.

- création d’institutions chargées de la gestion financière internationale : le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale (BIRD) financés par les Etats membres et chargés de fournir une assistance financière en cas de crise de change ou pour des projets de développement.

- les monnaies sont convertibles entre elles et par rapport à un étalon monétaire (l’or) ; mais seul le dollar est réellement convertible : il devient le pivot du système. De plus les pays s’engagent à la stabilité en maintenant des parités fixes entre elles.

Par ailleurs un nouvel ordre commercial est également instauré :

- création du Gatt (General agreement on tariffs and trade) suite à l’échec de la conférence de la Havane en 1947 : les Etats membres se fixent de bonne conduite commerciale.

- intégration européenne (commerciale puis monétaire)

La croissance de l’après guerre souffre pourtant de deux déséquilibres :

- sur le plan monétaire et financier : le dollar est nécessaire aux échanges mais il doit circuler en quantité limitée pour garantir le SMI ; la croissance est inflationniste

- sur le plan énergétique : la croissance bénéficie des prix faibles du pétrole

 

II] La crise dans les pays industrialisés 1973-1993

Les déséquilibres évoqués vont devenir insoutenables et déclencher la récession.

  • Les chocs économiques des années 70

La crise a une dimension monétaire : les USA dont la monnaie sert de pilier au SMI n’ont pas à gérer la contrainte de change (seigneuriage), ils mènent des politiques laxistes en matière monétaire, Mayer (1999). Leurs déficits budgétaire et extérieur affaiblissent la valeur réelle du dollar. Les partenaires du SMI préfèrent acheter de l’or que des dollars.

Le financement de l’Etat Providence et du conflit du Vietnam va pousser le président Nixon à suspendre la convertibilité or du dollar en 1971. Le SMI n’existe plus : sa fin est consacrée par les accords de la Jamaïque (1976) où le principe des changes flottants est entériné. La valeur d’une monnaie est déterminée par le jeu du marché (volatil).

La crise a une dimension énergétique, Hamilton (1983) : la croissance des pays industrialisés bénéficie du prix faible du pétrole d’une part (rappel) mais également d’une utilisation généralisée du pétrole dans tous les secteurs économiques. Or le secteur pétrolier fait l’objet d’une double concentration : seules quelques entreprises multinationales peuvent transporter, raffiner et distribuer ; seuls quelques pays sont producteurs (dont un cartel l’OPEP).

A l’occasion de la guerre israélo-arabe du Kippour en 1973, les pays de l’OPEP décident d’augmenter les prix du pétrole. Dans les pays industrialisés, l’inflation augmente (répercussion des coûts), le PIB diminue ou stagne (récession), le chômage s’accroît, les balances courantes sont déficitaires (UK fera appel au FMI), apparition des pétrodollars (épargne des pays producteurs).

En 1979, la Révolution Iranienne entraîne un second choc pétrolier, annulant la reprise amorcée depuis 1976. L’économie des pays riches découvre un nouveau phénomène : la stagflation (stagnation, chômage et inflation). Cela produit des effets sur le développement également.

Ces éléments déclencheurs ne font que consacrer l’épuisement d’un mode de croissance original : pour Boyer (1986) la crise s’explique par les contradictions du système ; pour Friedman (1968) par le laxisme monétaire des politiques keynésiennes ; pour certains elle marquerait le début d’un nouveau cycle d’innovation (destruction créatrice à la Schumpeter).

Constat paradoxal : la croissance a simplement ralenti (mais avec chômage et inflation).

 

  • Les nouvelles dynamiques des années 80

Le chômage et l’inflation posent des problèmes sociaux : ils réduisent le pouvoir d’achat, ils font augmenter les dépenses sociales, ils pénalisent les épargnants …

Les politiques économiques de lutte contre la crise s’inspirent d’abord de la logique keynésienne (relance de l’investissement) mais ne font qu’accroître l’inflation sans réduire le chômage. Dès lors, les pays industrialisés mènent des politiques désinflationnistes, d’austérité (diminution de l’offre de monnaie) qui sont généralement associées à des récessions.

Ex : politique monétaire de Volcker aux USA ou de Thatcher en Grande Bretagne

Ainsi l’inflation est maîtrisée mais un chômage élevé persiste.

En 1983 le prix du pétrole baisse (contre choc), les Etats Unis ont un fort déficit budgétaire : l’économie des pays industrialisés connaît une reprise mais avec des taux moins élevés qu’au cours de la période précédente.

Pour Bruno & Sachs (1985) les effets négatifs de la stagflation dépendent des institutions nationales.

Ex : trajectoire originale de la France (relance keynésienne en 1981, austérité en 1983) et du Japon (conserve une croissance forte basée sur des entreprises exportatrices efficaces).

Plusieurs grands phénomènes économiques sont en train de faire basculer l’économie dans une nouvelle période :

- la déréglementation : remise en cause des réglementations issues des Trente glorieuses

- l’expansion maintenue des échanges internationaux : solution anticrise

- la croissance des flux financiers internationaux : nouvelles techniques, nouvelles technologies et rôle des multinationales

- la volatilité des marchés financiers : changes flottants et libre circulation des capitaux

Ex : krach boursier de 1987 plus fort que 1929 sans conséquences durables

 

Conclusion :

Renouvellement fantastique du capitalisme, porteur des nouveaux défis que l’économie doit affronter aujourd’hui.

 

Références :

BOYER, Robert : La théorie de la régulation : une analyse critique, La Découverte, 1986

BRUNO, Michael & SACHS, Jeffrey : Economics of worldwide inflation, Harvard University Press, 1985

CHANDLER, Alfred : La main visible des managers, Economica, 1977

CROUZET, François : Histoire économique de l’Europe, Albin Michel, 2000

FRIEDMAN, Milton : Inflation et systèmes monétaires, Calmann Levy, 1968

HAMILTON, James : Oil and the macroeconomy since World War II, Journal of Political Economy, 1983

HARRISON, Mark : The Economics of World War II, Cambridge University Press, 1998

MADDISON, Angus : L’économie mondiale : statistiques historiques, OCDE, 2003

MAYER, Thomas : Monetary policy and the great inflation in the United States, Elgar, 1999

MENDRAS, Henri : Sociétés paysannes, Armand Colin, 1976

SAUVY, Alfred : La machine et le chômage, Dunod, 1980

TOOZE, Adam : The wages of destruction, Penguin, 2006

VANOLI, André : Une histoire de la comptabilité nationale, La Découverte, 2002

21:59 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |

L'Europe et les Etats Unis de 1914 à 1945 : aspects économiques et sociaux

• La domination européenne en 1914

A la veille de la première guerre mondiale, l’Europe est constituée d’empires le plus souvent avec domination coloniale : Hobsbawm (1987) décrit cette « ère des empires » de 1875 à 1914

- le Royaume-Uni : Canada, Antilles, Afrique, Inde & Australie

- la France : Antilles, Afrique, Madagascar & Indochine

- l’Allemagne (récemment unifiée) : Cameroun, Togo …

- l’Italie : Libye, Erythrée, Somalie

- la Hollande (Indonésie), la Belgique (Congo)

- l’Autriche Hongrie et la Russie : empires non coloniaux

Avec les Etats Unis, ce sont les pays de l’occident industrialisé.


  • La première guerre mondiale

Elle débute sur des considérations géopolitiques : conflits d’intérêts sur les colonies, encerclement de l’Allemagne par des alliances, revanche de la guerre de 1870, volonté de l’Angleterre de contenir l’Allemagne …

Ce conflit qui commence dans la ferveur populaire (ex : dépasse l’internationale socialiste) devait être rapide, il durera quatre ans. Le bilan économique et social est terrible :

- sur le plan démographique les morts et les blessés sont très nombreux, 9 millions de soldats et 6 de civils (plus la grippe espagnole) et la plupart avaient entre 20 et 35 ans

- le niveau de production a fortement baissé du fait de l’effort de guerre (chute du PNB d’un tiers entre 14 et 18)

- les belligérants ont du recourir à l’endettement pour financer le conflit, essentiellement auprès des Etats Unis ce qui a entraîné de fortes hausses de prix

- les zones d’opérations sont massivement détruites (ex : France)

 

  • L’après guerre

Les conséquences de la défaite allemande portent en germe les déséquilibres futurs en Europe

- les perdants doivent indemniser les vainqueurs (ex : Traité de Versailles)

- les empires défaits sont démantelés (création de nouveaux Etats) pas les gagnants

- le financement des dépenses militaires a favorisé l’inflation qui perdure après la guerre

- les gains de productivité dans l’industrie : automobile, chimie, industrie lourde …

- la participation de la main d’oeuvre à l’effort de guerre (ex : femmes)

En 1918, la hiérarchie des puissances mondiales est bouleversée mais la plupart des pays n’en tirent pas les conséquences : la Russie vient de connaître une révolution, le Royaume Uni n’est plus la nation dominante économiquement, ce sont les USA. La France est vainqueur politique mais perdant économique.

 

I] Les déséquilibres des années 20

Au cours de la guerre, les Etats ont piloté l’économie. Kuisel (1981) montre ainsi en France le rapprochement entre l’Etat et les industriels pour l’effort de guerre. Ils doivent repenser leur rôle, d’autant que les sociétés ont été largement modifiées par le conflit (ex : monde rural).

  • Les années folles

La sortie de guerre ne se solde pas par une crise économique mais par une période de croissance : les besoins en biens d’équipement ou en matière premières favorisent un développement de l’activité. Ceci s’explique principalement par la reconstruction. Seule l’année 1921 est marquée par une contraction de l’activité brutale (mais courte).

On qualifie cette période d’ « années folles » du fait de la décennie de croissance américaine. Trois facteurs ont permis cette situation : la nouvelle organisation du travail, la standardisation des produits et la consommation de masse. L’Etat en profite pour se désengager de l’économie et appliquer une politique protectionniste.

Les années 20 sont marquées par un fort mouvement de concentration d’entreprises (ex : Konzerns, Ford, Standard Oil) dans les pays développés. C’est également le début des processus de rationalisation des entreprises, comme Renault en France, Fridenson (1972).

 

  • La première mondialisation

De 1870 à 1914 le monde a vécu une période de mondialisation, càd un fort développement des échanges internationaux, sous domination du Royaume Uni (l’ « anglobalization » selon Ferguson). La crise de 1921 déclenche une vague protectionniste : les marchés se ferment à l’extérieur (ex : augmentation des droits de douane).

Le commerce mondial ralentit logiquement : la première mondialisation prend fin. L’Europe est la première victime de ce déclin commercial : elle exporte moins de produits manufacturés et ne possède pas les ressources énergétiques adaptées à l’économie (pétrole).

La reprise économique des années 20 favorise la surproduction qui entraîne une baisse des prix. Celle ci affecte principalement les producteurs et exportateurs de matières premières ou de produits agricoles.

Enfin, les années 20 marquent également la fin des grands mouvements migratoires internationaux : le territoire américain se ferme (quotas sélectifs) de même que les autres pays d’accueil comme le Brésil, l’Argentine, le Canada ou l’Australie. Seule la France met en place une politique d’immigration.

 

  • Les déséquilibres monétaires et les changements politiques

L’étalon or a duré de 1870 à 1914 et a garanti une certaine stabilité du système monétaire international (grâce au rôle essentiel de la Livre Sterling). La guerre a entraîné un flottement des monnaies. Le financement du conflit rend impossible un retour à l’ancien système, chaque pays va mettre en oeuvre une stratégie propre.

L’Allemagne devant payer les indemnisations, va connaître l’hyperinflation en 1923 : les épargnants seront ruinés. La Grande Bretagne mène une politique de lutte contre l’inflation pour restaurer la place de la Livre (et l’étalon or) : les salariés et les consommateurs la subissent. La France subit également l’inflation jusqu’en 1926 où Poincaré met en oeuvre une politique désinflationniste.

Pour Kindleberger (1978) cela découle de l’absence d’un prêteur en dernier ressort. Les Etats Unis n’assument pas leur nouveau rôle de puissance dominante (ex : SDN) et s’orientent vers l’isolationnisme (voire l’unilatéralisme). La grande Bretagne est en déclin économique car elle n’est pas adaptée au capitalisme corporatif, Elbaum & Lazonick (1986).

Les régimes fascistes se développent en Europe sur les déséquilibres sociaux et économiques : frustrations sociales, menace communiste, conséquences des traités … Pour Polanyi (1944) les années 30 marqueront la fin du capitalisme libéral.

 

II] La crise des années 30

Les années folles prennent fin en 1929.

  • La crise américaine

Les USA produisent plus que les trois principaux pays européens en 1929, ce sont les premiers exportateurs mondiaux et les deuxièmes importateurs.

Les années 20 sont marquées par la surproduction, notamment dans le secteur agricole. Celle ci favorise un fort mouvement de spéculation aux Etats Unis : les cotations boursières sont très élevées alors que les profits ou les dividendes sont faibles, les épargnants poussés par la croissance empruntent pour investir en actions.

La surévaluation de la livre anglaise fait qu’aux Etats Unis, il est beaucoup plus facile d’emprunter et d’investir : Wall Street draine des capitaux en provenance du monde entier qui favorisent encore plus la spéculation. La Banque fédérale américaine décide de freiner ce mouvement en pratiquant une politique déflationniste : elle augmente son taux d’escompte pour freiner le crédit.

Face à ce rationnement, les investisseurs paniquent et cherchent des liquidités en vendant leurs placements, Friedman & Schwartz (1963). Les valeurs des actions s’effondrent. Le jeudi 24 octobre 1929, la bourse américaine connaît une panique, un krach : tous les investisseurs vendent leur titre au même moment pour récupérer leurs capitaux.

D’autant que la croissance économique montre des signes de ralentissement qui incitent à réduire les placements boursiers. La chute des cours entraîne la ruine des actionnaires. Le remboursement des crédits n’est plus possible : une crise bancaire vient s’ajouter. Les déposants s’efforcent de récupérer leur argent, ce qui aggrave la situation bancaire. Dans le même temps, les banques ne peuvent plus prêter aux autres agents : fermiers, commerçants … Bernanke (1983).

 

  • La crise mondiale

La dépression américaine va se propager au niveau international car l’économie américaine est le moteur de l’économie mondiale : les banques américaines rapatrient les capitaux investis en Europe. Les USA n’assument pas le leadership économique, Kindleberger (1973). L’Allemagne ne peut plus rembourser ses dettes de guerre. La France et la Grande Bretagne décident de ne plus rembourser les USA.

La crise devient monétaire : l’or est la valeur refuge pour assurer la liquidité, toutes les monnaies sont dévaluées à tour de rôle.

Enfin la crise touche l’économie réelle : les prix agricoles et industriels chutent entraînant une forte contraction de l’activité. Le chômage augmente fortement, les prix baissent, d’autant que le phénomène de surproduction perdure au début de la crise. Robbins (1935) : baisse de la production entre 30 et 50%, le commerce de 1932 représente 1/3 de celui de 1923, 30 millions de personnes sans travail …

 

  • Des réponses à la crise

Pour faire face à la situation, les pays prennent des mesures protectionnistes : quotas, droits de douane élevés … Les pays capitalistes se replient sur leurs empires pour subsister (ex : Angleterre). Les échanges mondiaux se contractent fortement.

Des politiques d’austérité et déflationnistes cherchent à juguler la crise : elles ont des effets désastreux et renforcent la récession. Disqualification de l’analyse économique classique. Les Etats Unis (New Deal) ou la France (Front Populaire) tentent des politiques de relance : soutien à l’agriculture, à l’industrie, aides aux chômeurs, grands travaux.

Les dictatures fascistes mettent en oeuvre un dirigisme économique basé sur les industries militaires et un contrôle strict de toutes les activités (agriculture, travail ou finance) avant de fonder leur action sur les spoliations et l’autarcie.

Les conditions politiques et économiques d’un nouveau conflit sont réunies.

 

Conclusion :

De manière paradoxale, la deuxième guerre mondiale marque la sortie de la crise des années 30. Les Etats s’impliquent encore plus dans la gestion économique du conflit : les besoins de main d’oeuvre, de technologie ou financiers sont coordonnés par les gouvernements. Les pays européens occupés sont systématiquement pillés, Tooze (2006).

Au sortir de la seconde guerre, le bilan est lourd sur le plan humain, concernant les destructions ou les finances … mais la géographie économique est complètement bouleversée. Deux pays en sortent vainqueurs : USA, URSS dans des situations contrastées. L’Europe est dévastée et distancée. De nouveaux pôles font leur apparition : Amérique Latine et Océanie.

Un monde nouveau vient d’apparaître.

 

Références :

BERNANKE, Ben : Effets non monétaires de la crise financière dans la propagation de la Grande

Dépression, Idées, 1983

BETTELHEIM, Charles : L’économie allemande sous le nazisme, Maspero, 1945

COCHET, François : La Grande Crise 1929-1939, Dunod, 1998

ELBAUM, Bernard & LAZONICK, Wiliam : The decline of the British economy, Oxford University Press, 1986

FERGUSON, Niall : Empire, Penguin, 2003

FRIDENSON, Patrick : Histoire des usines Renault, Seuil, 1972

FRIEDMAN, Milton & SCHWARTZ, Anna : A monetary history of the United States 1867-1960,

Princeton University Press, 1963

GALBRAITH, John Kenneth : La crise économique de 1929, Payot, 1954

GAZIER, Bernard : La crise de 1929, Puf, 1983

HAUTCOEUR, Pierre-Cyrille : La crise de 1929, La Découverte, 2009

HOBSBAWM, Eric : L’ère des empires, Fayard, 1987

KEYNES, John Maynard : Les conséquences économiques de la paix, Gallimard, 1920

KEYNES, John Maynard : Les conséquences économiques de la politique de M. Churchill in Essais de persuasion, Gallimard, 1925

KEYNES, John Maynard : Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Payot, 1936

KINDLEBERGER, Charles : La Grande Crise Mondiale, Economica, 1973

KINDLEBERGER, Charles : Histoire mondiale de la spéculation financière, Valor, 1978

KUISEL, Richard : Le capitalisme et l’Etat en France, Gallimard, 1981

POLANYI, Karl : La grande transformation, Gallimard, 1944

ROBBINS, Lionel : La grande dépression, Payot, 1935

TOOZE, Adam : The wages of destruction, Penguin, 2006

21:54 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |