12/03/2013

Les évolutions des termes de l'échange : aspects économiques et sociaux du développement et du commerce mondial de 1945 à nos jours

 

  • La notion de développement

Le développement c’est l’ensemble des transformations techniques, sociales et culturelles qui permettent l’apparition et la prolongation de la croissance économique. Il traduit l’élévation des niveaux de vie. Ex : alphabétisation, diminution de la mortalité infantile …

La croissance correspond à l’aspect quantitatif de l’accroissement des richesses alors que le développement vise le qualitatif.

Les termes de l’échange sont le rapport, pour un produit donné, entre l'indice du prix des exportations et celui des importations (indices exprimés selon une même année de base).

Problème de fond : constat des inégalités de développement (sous-développement) : les termes de l’échange sont défavorables aux pays non industrialisés.

Plusieurs approches ont été avancées :

- le Tiers Monde / Alfred SAUVY (rappel) : fait le parallèle avec la notion de Tiers état du fait de l’importance démographique des pays moins développés

- les pays sous-développés / Yves LACOSTE : approche géopolitique qui met bien en valeur le caractère négatif de la situation (donc pas utilisé institutionnellement)

- la périphérie / Immanuel WALLERSTEIN : repose sur l’approche d’ « économie monde » de Braudel qui décrit la hiérarchie économique des zones géographiques.

- le Sud / Sylvie BRUNEL : approche géographique qui constate que les pays moins développés sont situés majoritairement dans l’hémisphère sud. Vision politique des questions de développement. Insiste sur les aspects polémiques.


  • Le renouveau des théories du développement

Sen (1999) a complètement renouvelé les approches de l’économie du développement en insistant sur les libertés préalables à tout progrès économique : démocratie, alimentation, droits des femmes … Il défend une approche éthique de l’économie : le développement doit garantir la fourniture des biens et services essentiels.

Laffont (2005) montre également que la réglementation est nécessaire au développement : il faut mettre en place des incitations qui empêchent les dysfonctionnements économiques.

Ex : contrôler efficacement les entreprises en charge du service public

Sachs (2005) milite en faveur d’une aide publique au développement massive et ciblée (un « big push ») pour créer un choc favorable à l’investissement en capital physique et humain.

Duflo (2009) défend quand à elle une économie modeste et normative basée sur la méthode expérimentale, qui consiste à tester réellement des hypothèses économiques.

Q : les écarts de développement sont ils liés aux échanges internationaux ?


I] Les débats théoriques autour du développement et du commerce

Rappel : la croissance et le développement sont des notions historiques récentes : elles datent de la première révolution industrielle. Période où l’Europe commence à dominer le monde.

Mais les écarts de développement ne sont pas inéluctables. Comme le montre Bairoch (1993) les pays aujourd’hui en développement (Chine, Amérique Latine ou Moyen-Orient) étaient vraisemblablement plus développés que l’Europe.

  • Les approches volontaristes

Rostow (1960) pense que la croissance tout comme le développement suivent un processus linéaire : le pays le plus développé montre la marche à suivre pour les suivants. Les étapes de la croissance sont également liées au développement du processus démocratique : société traditionnelle, conditions préalables, décollage, maturité, consommation de masse.

 

Mais cette approche générale ne tient pas compte des spécificités des pays en développement : elle se contente de répliquer le modèle qui a fonctionné pour les pays industrialisés.

Dans le prolongement de cette vision s’est développé à partir des années 80 le « consensus de Washington » selon lequel le développement doit reposer sur une politique économique orthodoxe : équilibre des finances publiques, libéralisation ou privatisation, Williamson (1990).

Lewis (1955) considère que le développement est lié au dualisme : l’économie des pays en rattrapage est basée sur la coexistence entre un secteur traditionnel et un secteur moderne. Le secteur traditionnel est généralement lié à l’agriculture ou à l’artisanat et emploie beaucoup de main d’oeuvre. Le secteur moderne utilise beaucoup de capital et se tourne vers l’exportation.

Si les deux secteurs ne s’articulent pas de manière cohérente, le secteur moderne n’entraîne pas le secteur traditionnel il ne favorise que les importateurs ; alors que la main d’oeuvre abondante et bon marché devrait favoriser la croissance et le développement interne.

Pour Hirschman (1958) le développement consiste à dépasser les blocages de cette croissance déséquilibrée : les pouvoirs publics doivent favoriser les investissements vers certains secteurs industriels afin de provoquer des besoins en amont de la filière.

Pour Gerschenkron (1962) les pays qui s’industrialisent après les autres peuvent suivre un développement spécifique qui repose sur une politique volontariste de l’état.

Ex : Japon, Russie, Allemagne

Idée de fond : cela découle de la coexistence de différents niveaux de développement entre pays.

Ainsi Collier (2007) renouvelle cette approche et montre que les pays les moins avancés souffrent de sous-développement pour des raisons politiques (conflits ou mauvaise gouvernance). Cela milite donc en faveur d’une aide au développement pour dépasser ces limites et un interventionnisme public : empêcher les guerres, mieux exploiter les ressources naturelles …


  • Les approches critiques

Nurkse (1953) analyse le sous-développement comme un cercle vicieux : la faiblesse des revenus se traduit par une épargne faible qui ne permet pas d’investir et par une consommation insuffisante. Le travail n’est pas donc pas suffisamment productif.

De plus, si les pays pauvres obtiennent des capitaux de l’extérieur, il existe un risque fort que la capacité de remboursement ne permette pas de se désendetter et que cela réduise la croissance. L’aide au développement est donc inefficace (voire néfaste).

Easterly (2006) reformule la critique de l’aide au développement : les 2.300 milliards de dollars dépensés depuis les années 50 ont été inefficaces car l’aide repose sur l’illusion que les pays développés peuvent planifier le développement dans les pays pauvres. Pour lui la solution est le développement des marchés dans ces pays.

Prebisch (1950) étudie les pays d’Amérique latine : il considère que leur insertion dans l’économie mondiale est mauvaise car ils sont spécialisés dans l’exportation de produits primaires alors que les pays développés exportent des produits à haute valeur ajoutée. Les termes de l’échange ne peuvent que se détériorer car les prix des produits primaires sont instables et facilement concurrencés.

Emmanuel (1969) et Amin (1973) prolongent cette approche en s’appuyant sur l’analyse marxiste de l’impérialisme, notamment sur les travaux historiques de Frank (1977) qui expose l’accumulation du capital économique des nations riches entre 1500 et 1800 au détriment de l’Amérique, l’Afrique et l’Asie.

Dans cette optique, le sous développement est le produit de la domination des pays pauvres par les pays capitalistes qui cherchent à tirer profit de leurs ressources (matières premières ou faible coût de main d’oeuvre). C’est l’échange inégal : les pays riches vendront leurs produits à haute valeur ajoutée contre des ressources marchandes bon marché. L’échange inégal entraîne un développement inégal : les pays en développement sont marginalisées et relégués à la périphérie des économies dominantes. Ils doivent donc opter pour une fermeture de leurs frontières et un développement autocentré.

 

 

 

II] Les politiques commerciales des pays en développement

Autour d’un questionnement classique sur l’intervention des pouvoirs publics pour favoriser l’insertion commerciale des pays en développement, Rodrik (2008) ou Chang (2002) établissent empiriquement les différentes stratégies efficaces de développement : ce sont les pays les plus interventionnistes. Opposition à l’idée du « consensus de Washington ».

  • Les échanges internationaux des pays en développement

Ils ont un double impact :

- sur la croissance : Helpman (2004) montre que l’échange international est source de croissance économique. Cela favorise l’accumulation du capital. Cela entraîne des effets d’apprentissage (accroissement de l’expérience). Cela pousse à innover car la concurrence est plus forte.

- sur les inégalités : théoriquement l’ouverture internationale devrait favoriser une égalisation du prix des facteurs de production (Stolper Samuelson). Mais on constate un accroissement des inégalités salariales quand les échanges augmentent. Le facteur déterminant des différences de coût reste donc le progrès technique, Saint-Paul (2008).

Evolution des échanges mondiaux sur la période 1945-1993 :

- seconde mondialisation : depuis les 50’s le commerce mondial progresse fortement

- régionalisation des échanges : les pays échangent principalement avec leurs voisins

- multinationalisation : les entreprises s’implantent dans plusieurs pays et divisent le travail

- flux : les échanges concernent principalement des biens manufacturés, des services (mais de manière limitée) et de moins en moins de produits primaires et agricoles.

Ainsi l’accroissement des écarts de richesse s’est accru au XXe siècle. Maddison (2003) montre que le PNB par habitant des pays les plus riches augmente fortement depuis les années 50 alors que celui des pays pauvres stagne.

Pour Sala-I-Martin (2006), par contre, la distribution mondiale des richesses entre 1970 et 2000 montre une convergence des PNB par habitant car le taux de pauvreté mondiale diminue.


  • Les stratégies de développement commercial

- Le développement agricole : il consiste à favoriser les progrès agricole pour diminuer la sous alimentation et la malnutrition. Ex : la révolution verte en Asie (essor de la production de blé et de riz, l’irrigation et l’utilisation des engrais)

Mais certaines zones sont encore en retard (ex : Afrique sub-saharienne). De plus le cours des produits agricoles reste extrêmement volatile.

- Le développement industriel : vise des politiques volontaristes privilégiant certaines branches de l’industrie pouvant jouer un rôle moteur (les industries industrialisantes).

Ex : l’Algérie pour les industries lourdes ou les hydrocarbures

Mais cette démarche ne garantit pas toujours l’entraînement du reste de l’économie. Le dualisme a marqué les stratégies menées par la Chine ou l’Inde notamment.

On trouve par ailleurs dans cette logique, les stratégies de substitution aux importations : elles visent à protéger la production locale par des mesures protectionnistes pour développer une filière nationale. Ex : Amérique Latine

Elles reposent sur l’argument des industries naissantes (List) : il faut protéger une industrie potentiellement source de croissance et d’exportations futures. Les arguments sont doubles : les capitaux privés ne sont pas suffisants pour le financer ; l’industrialisation aura des bénéfices sociaux grâce aux rémunérations.

Mais le protectionnisme a en principe des effets néfastes en termes de qualité ou d’inflation. Pourtant comme le souligne Bairoch (1993) les pays développés ont toujours su pratiquer le protectionnisme à leur avantage et le libre échange au détriment des pays en développement.

- Les stratégies d’ouverture : elles vont favoriser les exportations de produits au sein de l’économie mondiale.

Ex : exportation de produits primaires (Côte d’Ivoire) ou pétroliers

 

Mais cette spécialisation rend le développement très vulnérable si les échanges sont inter-branches (échange de biens différents). D’où une volonté de s’orienter vers l’exportation de produits élaborés (Asie) et participer au commerce intra-branche (biens d’un même type mais différenciés). Comme ce phénomène repose le plus souvent sur l’implantation de firmes multinationales, le transfert de technologie n’est pas toujours diffusé au reste de l’économie.


Conclusion :

On parle à présent des stratégies de développement durable : mise en valeur de l’environnement écologique, culturel et humain. Mais pas de mouvement significatif (microfinance ou commerce équitable).


Références :

AMIN, Samir : Le développement inégal, Minuit, 1973

BAIROCH, Paul : Mythes et paradoxes de l’histoire économique, La Découverte, 1993

CHANG, Ha Joon : Kicking away the ladder: development strategy in historical perspective, Anthem, 2002

DUFLO, Esther : Expérience, science et lutte contre la pauvreté, Fayard, 2009

DUFLO, Esther : Le développement humain, Seuil, 2010

DUFLO, Esther : La politique de l’autonomie, Seuil, 2010

EASTERLY, William : Le fardeau de l’homme blanc L’échec des politiques occidentales d’aide aux pays pauvres, Markus Haller, 2006

EMMANUEL, Arghiri : L’échange inégal, Maspero, 1969

FRANK, André Gunder : L’accumulation mondiale 1500-1800, Calmann Levy, 1977

GERSCHENKRON, Alexander : Economic Backwardness in Historical Perspective, Harvard University Press, 1962

HELPMAN, Elhanan : The mystery of economic growth, Harvard University Press, 2004

HIRSCHMAN, Albert : Stratégie du développement économique, Editions Ouvrières, 1958

LAFFONT, Jean-Jacques : Regulation and development, Cambridge University Press, 2005

LEWIS, William Arthur : La théorie de la croissance économique, Payot, 1955

MADDISON, Angus : L’économie mondiale, OCDE, 2003

NURKSE, Ragnar : Les problèmes de la formation du capital dans les pays sous-développés, BIRD, 1953

PREBISCH, Raul : The economic development of Latin America, ONU, 1950

RODRIK, Dani : Nations et mondialisation, La Découverte, 2008

ROSTOW, Walt : Les étapes de la croissance économique, Seuil, 1960

SEN, Amartya : Un nouveau modèle économique, Odile Jacob, 1999

SACHS, Jeffrey : The end of poverty, Penguin, 2005

SAINT PAUL, Gilles: Innovation and inequality: how does technical progress affect workers?, Princeton University Press, 2008

WILLIAMSON, John : Latin American adjustment, Institute for International Economics, 1990

 

 

 

10:33 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |

La différenciation du développement et l'éclatement de la notion de tiers monde de 1945 à 1993 : aspects économiques et sociaux

  • La grande divergence

La question des différences de développement apparaît avec la Révolution Industrielle : à la fin du XVIIe siècle, l’Europe découvre/invente la croissance économique alors que le reste du monde ne connaît pas le même décollage. C’est « l’Expansion européenne » (Mauro).

Cette situation inédite va entraîner une partie du monde vers le développement càd des modifications sociales induites par la croissance (aspect qualitatif) ; alors que les pays non-européens vont stagner sur le plan économique. L’Europe va « décoller » mais pas la Chine, qui est pourtant le pays le plus peuplé et très avancé sur les plans scientifique et technique. Pour Pomeranz (2000) cette « grande divergence » s’explique par l’avance prise en Europe grâce à ses ressources géographiques (charbon et nouveaux territoires).

Pour Cosandey (1997) l’Europe doit également sa réussite à son territoire (il facilite les échanges) et à son organisation politique (frontières et concurrences entre Etats) : cela permet d’asseoir la révolution industrielle sur l’innovation scientifique et technique.

Enfin, Rosenberg & Birdzell (1987) considèrent également que l’organisation politique de l’Europe a favorisé l’émergence d’un esprit d’innovation : des petits pays décentralisés permettent à des idées nouvelles d’émerger et de se répandre. La question des institutions semble être une clé du développement.


  • L’impérialisme et le colonialisme

L’impérialisme consiste pour les grandes puissances industrielles à construire des empires basés sur la domination économique et sociale d’autres pays. Le colonialisme consiste à dominer juridiquement un autre pays.

Ce phénomène a plusieurs types de causes :

- la domination technique (ex : militaire)

- la pression démographique européenne

- le nationalisme (ex : inégalités des races)

- les débouchés économiques

Il va se traduire par un partage du monde entre quelques puissances européennes, puis par les Etats Unis et la Russie. Cependant l’impérialisme connaît deux grandes limites : il est politiquement injuste et économiquement peu efficace.

Marseille (1984) montre ainsi que l’Empire colonial français ne présentait pas réellement d’avantage économique car il ne favorisait pas la compétitivité mais au contraire les comportements rentiers. Waites (1999) généralise cette analyse aux empires européens.

Comme le souligne Etemad (2005) les empires ont soutenu la montée en puissance de l’Europe et sont donc à la fois sources de richesse et de puissance et des fardeaux, signes de déclin.

Q : le développement peut-il être compris par l’économie ?


I] L’émergence du Tiers Monde 1945-1973

Pour Bairoch (1997), c’est la guerre qui précipite les indépendances.

  • Aspects politiques

Dans la logique du monde bipolaire de la guerre froide, les pays doivent choisir leur camp. Cette dimension politique exclut une grande partie du monde pour qui le problème essentiel est la lutte contre la pauvreté et le rattrapage économique. Sauvy propose le terme de Tiers Monde pour qualifier ces pays par analogie avec le Tiers Etat de la Révolution française. Ce sont les pays qui n’ont pas connu l’industrialisation.

Le tiers monde est donc une notion géopolitique, ce qui va influencer les théories du développement économique et leur perception. Ainsi les pays du tiers monde vont chercher à s’organiser pour mettre en place leurs propres politiques de développement d’une part (ex : le groupe des pays non-alignés menés par l’Inde, l’Egypte et l’Indonésie) ; ou tout simplement lutter pour obtenir la décolonisation (qui a débuté au Moyen Orient dans les années 20 et qui durera jusqu’en 1975 pour l’Angola et le Mozambique).

Cependant cette vision politique masque les défis économiques auxquels le monde en développement doit faire face : Bairoch (1970) insiste, par exemple, sur les fortes différences démographiques, d’analphabétisme ou de revenu par habitant entre les pays du tiers monde.

On constate effectivement les caractéristiques économiques et sociales suivantes : les pays du tiers monde souffrent de nombreux déséquilibres.

- la croissance démographique est très forte : la natalité est en hausse et la mortalité baisse. De 1950 à 1975 la population asiatique s’accroît de 68 % ; africaine de 85 % et de 101 % en Amérique Latine

- la sous-alimentation, la faible scolarisation et les difficultés d’accès aux soins

- les inégalités sociales et de revenus, l’urbanisation anarchique et l’économie informelle

- l’agriculture est le secteur dominant des économies en développement, mais elle n’est pas exploitée de manière efficiente. Les pays du tiers monde exportent principalement des produits bruts dont la valeur est extrêmement volatile

- l’industrialisation reste rare et n’a pas assez d’effets d’entraînement sur le reste de l’économie


  • Stratégies de développement

La prise en compte des besoins des pays en développement s’incarne dans des stratégies institutionnelles et individuelles (voir II).

La coopération entre les pays développés et les pays du tiers monde passe par l’ONU. La CNUCED (Conférence des Nations Unies pour le Commerce Et le Développement) a pour mission de promouvoir la croissance dans les « pays en voie de développement » le G 77. Elle permet d’obtenir une aide financière au développement (motivée par la géopolitique en général) et un système préférentiel au sein du Gatt : les pays industrialisés offrent des conditions unilatérales plus favorables aux PVD.

D’autres institutions de l’ONU vont chercher à favoriser le développement : la FAO (dans les domaines agricole et alimentaire) et l’OMS (pour la santé). Enfin le PNUD est créé en 1965 pour réaliser des analyses propres aux pays en développement : il développera notamment l’approche en termes de développement humain.

Par ailleurs, le FMI et la Banque Mondiale vont fournir des ressources financières au pays du tiers monde, en exigeant en contrepartie des efforts de libéralisation économique.

Latouche (1986) pose la question qui fâche : ces efforts d’adaptation à l’économie de marché vont-ils réellement améliorer le sort des pays en développement ? Rist (2007) montre que le développement est une idée occidentale qui n’a fait que légitimer l’évolution économique des pays du Nord et le modèle à suivre pour les pays du Sud.

Confirmation de cette approche par Chang (2007) : les pays industrialisés prônent le libre échange en théorie mais pratiquent en réalité le protectionnisme.


II] L’éclatement des Tiers Mondes 1973-1993

La fiction d’une unité du monde en développement disparaît avec la crise des années 70.

  • Le révélateur de la crise économique

Le choc pétrolier de 1973 et la crise qui en découle vont faire apparaître l’extrême diversité des pays en développement : la hausse des prix du pétrole va réduire les importations d’autres produits en provenance du tiers monde. Les politiques désinflationnistes menées dans les pays industrialisés vont rendre l’endettement des pays en développement insoutenable.

Dockès & Rosier (1988) soulignent les ambiguïtés de la notion de sous-développement face à cet éclatement du tiers monde et la difficulté à apporter une réponse unique tant sur le plan théorique qu’empirique.

Finalement, l’analyse du développement retourne à ses bases : North (2005) montre que le capitalisme ne peut fonctionner qu’avec des droits de propriété clairement établis càd avec des institutions efficaces. Confirmation par De Soto (2000).

Ce type d’approche avait été formulé de manière générale par Landes (1998) : la colonisation ou l’impérialisme ne sont pas responsables du sous-développement, ce qui est primordial c’est de disposer de « valeurs » qui permettent de s’adapter aux innovations techniques et qui favorisent l’accumulation de l’argent, sources de croissance économique.


  • Typologie des modèles de développement

- Les économies préindustrielles : Afrique subsaharienne, pays les moins avancés (PMA).

Ces pays sont caractérisés par la prépondérance d’un petit nombre de produits primaires d’exportation dont les prix internationaux sont fluctuants. Ainsi ce secteur dominant n’a pas d’effet positif sur le reste de l’économie. Le secteur manufacturier est donc peu développé.

Les économies préindustrielles subissent très lourdement les baisses de cours des matières premières, d’autant qu’elles ne mènent pas de politiques agricoles. Les technologies employées sont inadaptées et ne permettent pas de dégager de gains de productivité, elles expliquent les risques alimentaires persistants liés à l’accroissement démographique.

En général, leurs institutions gouvernementales ne sont pas efficaces.

- Les économies rentières : pays pétroliers et gaziers (Golfe persique, Nigeria, Gabon, Venezuela)

Le terme « rente pétrolière » est apparu avec les chocs pétroliers pour qualifier ces pays. (Rappel : l’économie du pétrole découle en fait de l’action des multinationales du secteur et des Etats disposant de ressources). On l’associe à une croissance sans développement : les pays subissent un dualisme fort du fait de la coexistence de l’industrie pétrolière et d’activités faiblement productives.

Les fluctuations des cours du pétrole n’ont pas permis à la richesse de se diffuser dans l’ensemble de l’économie : le contre choc débute dans les années 80. De plus, la rente pétrolière fournit des ressources qui ne sont pas toujours investies ou redistribuées de manière efficace. Ex : Iran ou Algérie.

Cependant certains pays cherchent à se diversifier et ne plus dépendre uniquement de la rente.

Ex : Venezuela et Indonésie

- Les économies à industrialisation « intravertie » : Amérique Latine (Argentine, Chili, Pérou), Afrique (Maroc, Egypte).

Cela regroupe les pays qui pratiquent la substitution aux importations. Ils mettent en place des pratiques protectionnistes afin de favoriser l’industrie lourde (ex : sidérurgie et pétrochimie) et l’industrie des biens de consommation durable (ex : automobile et électroménager).

Rôle de pilotage des Etats. Logique reposant sur le marché domestique puisqu’il n’y a pas de concurrence mondiale. Mais deux grandes limites :

D'une part, le financement de cette stratégie découle des exportations, d’où une forte dépendance aux termes de l’échange. Ex : crises mexicaine (1982), argentine (2002). D'autre part, le succès dépend de la demande domestique, celle-ci n’est pas toujours suffisante et les inégalités de revenu sont fortes.

- Les pays émergents : Mexique, Brésil et Inde.

Pays ayant développé une industrie manufacturière. Ils sont insérés dans l’économie mondiale à petite échelle (surtout par le biais de multinationales). On constate une intervention forte de l’Etat et de profondes inégalités sociales. Leur taille et leur population sont importantes.

- Les nouveaux pays industrialisés (NPI) : Taiwan, Hong Kong, Corée du Sud, Singapour, Malaisie, Thaïlande, Philippines

Pays à économies tayloriennes menant des stratégies de promotion des exportations avec une spécialisation dans les secteurs dynamiques de la division internationale du travail.

Au préalable, production de biens manufacturés simples (aide financière américaine et implantation de multinationales). Sous l’impulsion des Etats et des firmes, leur spécialisation a évolué rapidement vers des produits à haute valeur ajoutée. Ex : électronique.


Conclusion :

Rôle déterminant des institutions et de la géographie.

Rôle encore plus important de la politique. Ex : stratégies de développement socialistes


Références :

BAIROCH, Paul : Le Tiers monde dans l’impasse, Gallimard, 1970

BAIROCH, Paul : Victoires et déboires III, Gallimard, 1997

CHANG, Ha Joon : Bad Samaritans Rich Nations, poor policies and the threat to the developing world, Random House, 2007

COSANDEY, David : Le secret de l’Occident, Flammarion, 1997

DE SOTO, Hernando : Le mystère du capital, Flammarion, 2000

DOCKES, Pierre & ROSIER, Bernard : L’Histoire ambiguë, Puf, 1988

LANDES, David : Richesse et pauvreté des Nations Pourquoi des riches ? Pourquoi des pauvres ?, Albin Michel, 1998

LATOUCHE, Serge : Faut-il refuser le développement ?, Puf, 1986

MARSEILLE, Jacques : Empire colonial et capitalisme français, Albin Michel, 1984

MAURO, Frédéric : L’Expansion européenne 1600-1870, Puf, 1996

NORTH, Douglass : Le processus de développement économique, Editions d’Organisation, 2005

POMERANZ, Kenneth : Une grande divergence, Albin Michel, 2000

RIST, Gilbert : Le développement Histoire d’une croyance occidentale, Presses de Sciences Po, 2007

ROSENBERG, Nathan & BIRDZELL, Luther : Comment l’occident s’est enrichi, Fayard, 1987

WAITES, Bernard : Europe and the Third World, McMillan, 1999

10:20 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |

Développements et limites de l'Etat Providence et des politiques sociales de 1945 à nos jours : aspects économiques et sociaux

L’intervention de l’Etat dans l’économie est un des grands débats de fond de la science économique.

Musgrave (1959) a proposé une typologie de cette intervention :

- l’Etat peut produire : des infrastructures, des services publics (défense, justice)

- l’Etat peut redistribuer : il verse des prestations sociales ou accorde des subventions

- l’Etat peut réguler : il réglemente l’économie ou mène une politique économique

L’Etat providence relève de la logique de redistribution, on parle aussi de l’Etat social.


  • L’Etat social est une construction historique.

La protection sociale est jugée néfaste par les auteurs classiques (principalement Malthus), les lois d’assistance pour les pauvres adoptées au XVIIIe siècle en Angleterre sont très contraignantes et peu généreuses. Dès lors, les organisations ouvrières chercheront à organiser par elle même leur protection sociale, posant le principe du mutualisme.

La protection sociale est instituée par Bismarck en Allemagne pour contrer le développement des idées socialistes : il met en place (fin XIXe) des assurances maladie, accident du travail et vieillesse obligatoires pour les ouvriers (corporatisme). Modèle de référence en Europe qui voit la création de la prévoyance, Dreyfus (2009).

C’est après la seconde guerre mondiale que se mettent réellement en place des Etats providence dans les pays industrialisés. La notion de sécurité sociale est développée par le rapport Beveridge (1942) : l’Etat est en charge du bien être et du plein emploi. L’analyse de Beveridge servira de références pour les autres pays (plan Laroque en France).

  • Typologie de l’Etat social.

Selon Esping-Andersen (1990) on peut isoler trois modèles d’Etat providence :

- le modèle libéral : rôle essentiel des mécanismes de marché. Faibles transferts sociaux.

- le modèle conservateur (corporatiste) : assurance liée au statut. Faible redistribution.

- le modèle social démocrate (universaliste) : protection élevée. Forte redistribution.

Classement simplificateur, qui permet de distinguer selon des grands principes.

Ex : si les dépenses de protection sociale relèvent ou non des dépenses publiques.

Ainsi la législation sociale française s’est mise en place progressivement de la fin du XIXe et au long du XXe siècle. La protection sociale couvre une partie des salariés à partir des années 30 mais n’indemnise pas contre le risque chômage jusqu’en 1958, puis très peu, Daniel & Tuchszirer (1999). C’est donc un système hybride à la fois corporatiste et universaliste.

Enfin, on constate une tendance empirique à l’augmentation des dépenses publiques dans les pays développés (loi de Wagner). Le sociologue Swaan (1988) l’associe au processus de collectivisation en matière de santé, d’éducation et d’assistance depuis la modernité jusqu’à nos jours.

Q : l’Etat providence est-il condamné ?


I] La mise en place de l’Etat providence 1945-1985

  • La protection sociale

Les politiques sociales découlent d’un besoin de sécurité des populations, Skocpol (1992).

Dans le prolongement du rôle très actif joué par les Etats au cours de la WWII, les pays développés vont instituer des systèmes de protection sociale. Le principe est de couvrir par des assurances les principaux risques de l’existence : retraite, maladie, accident du travail, famille ou chômage, Ewald (1986).

Ex : National Health Service (UK), couverture sociale gratuite, publique et centralisée

Ex : Sécurité sociale (France), maintien de régimes particuliers et d’une médecine indépendante. Financement par cotisations.

Ex : Medicare et Medicaid (USA) couverture des frais médicaux des personnes âgées ou pauvres. Les dépenses restent toutefois essentiellement privées.

La protection sociale représente une part très importante des économies développées.

Ex : en France la protection sociale passe de 16 à 30 % du PIB de 1960 à 1990

Son financement a des effets économiques forts : les cotisations sociales influencent le coût du travail et la compétitivité des entreprises ; les impôts pèsent sur les contribuables. Les politiques sociales ont remporté des succès : régulation de la conjoncture (stabilisateur automatique), cohésion sociale et amélioration des niveaux de vie.

Toutefois, la diversité des modèles adoptés rend délicate une analyse générale.


  • La question de la pauvreté

Alors que les politiques sociales des Etats providence poursuivaient des buts ambitieux, la pauvreté dans les pays riches n’a pas été éradiquée.

Les mutations économiques font cohabiter la richesse du monde et la pauvreté des nations, Cohen (1997). Les changements technologiques des trente glorieuses sont sources d’inégalité et de chômage pour les travailleurs non-qualifiés.

Les systèmes de protection contre le chômage ne couvrent pas toute la population, les mesures d’assurance et d’assistance (minima sociaux) ne permettent pas de protéger totalement contre la pauvreté. La croissance économique des trente glorieuses ne l’a pas fait disparaître.

La crise des années 70 rend encore plus visible cet échec : l’exclusion devient un phénomène de société, Lenoir (1974). De plus, la mesure de la pauvreté est très difficile. C’est un phénomène relatif en partie.

Ex : le seuil de pauvreté en France dépend du revenu médian

Certains pays cherchent à mettre en place des politiques spécifiques de lutte contre la pauvreté

Ex : le Revenu Minimum d’Insertion en France ou l’impôt négatif en Angleterre ou aux Etats Unis

Mais elles posent un double problème : leur financement et le risque de trappe à pauvreté.


II] Les crises de l’Etat providence depuis 1985

Les années 80 sont marquées par les réformes de la protection sociale afin de répondre aux nouveaux défis et aux nombreuses critiques.

  • Les nouvelles contraintes

Les aspects démographiques jouent un rôle essentiel : les populations des pays riches ont fortement augmenté après la guerre et elles vivent de plus en plus longtemps. Cela va influencer à la fois le montant des dépenses et leur financement.

Les dépenses de santé augmentent plus vite que la richesse nationale : l’accès aux soins, le progrès technique, l’accroissement de l’offre de santé … entraînent une hausse continue. De plus, la logique de remboursement des frais (France) ou d’accès gratuit (Angleterre) ont des effets pervers : elles favorisent la demande de soin et la déresponsabilisation des offreurs. Même si les USA et leur modèle libéral connaissent une tendance identique.

Les retraites mises en place aux origines de l’Etat providence ne sont plus soutenables. Qu’elles reposent sur un système par capitalisation ou par répartition, elles reposent sur un financement différé entre actifs et inactifs. Or le vieillissement de la population modifie singulièrement la répartition entre retraités et actifs. Les générations issues du baby boom prennent leur retraite en masse depuis le début des années 2000. C’est le « choc de 2006 » (Godet). Pour Kotlikoff & Burns (2004) le système de protection social américain ne pourra plus fonctionner sans une profonde réforme. Ex : épargner plus.

Palier (2005) montre que face à cette double difficulté (contrôler les dépenses tout en luttant contre l’exclusion) la Sécurité sociale a du se réformer dans une logique de compétitivité et d’étatisation.

Ex : réduction de cotisations, worfare, objectifs budgétaires …

 

  • Les critiques de l’Etat providence

Les politiques sociales sont remises en cause à plusieurs titres. 

Selon Rosanvallon, la crise de l’Etat providence a trois sources historiques :

- financière : elle est de plus en plus coûteuse et pèse sur l’économie

- efficacité : elle n’a pas atteint tous ses objectifs

- légitimité : elle ne protège pas tout le monde

Une politique sociale moderne doit repenser ses objectifs : la solidarité et la justice. Les Etats doivent choisir entre une solidarité d’humanité (survivre) et de citoyenneté (égalité des chances).

Les critiques sont également d’ordre politique. Ainsi pour les marxistes, les politiques sociales n’ont pour but que de maintenir le capitalisme en l’état sans mettre un terme aux conflits de classes. Pour les libéraux, l’intervention de l’Etat est inefficace et perturbe le bon fonctionnement de l’économie.

Ainsi l’Etat providence peut être inefficace car il est géré par l’Etat : selon Niskanen (1996) c’est la gestion bureaucratique qui est en cause. Le bureaucrate ne recherche pas l’intérêt général, il se contente de maximiser son intérêt propre (son budget). De plus, ceux qui profitent du système souhaitent conserver cette rente, comme le montre Smith (2004) pour la France.

De même l’école du Public choice (Buchanan) considère que la politique fonctionne comme un marché et que le gouvernement se contente de donner satisfaction à une majorité dans le but d’être réélu. L’Etat développe ainsi une bureaucratie excessive, Peacock (1992).

Enfin, l’analyse d’Alesina & Glaeser (2004) propose une nouvelle hypothèse d’économie politique : les différences entre les Etats providence s’expliquent par l’ethnicité. Les pays formés de communautés hétérogènes sur des petits territoires auront des politiques sociales plus ambitieuses. La lutte contre la pauvreté n’est alors possible qu’en l’absence de conflits raciaux ...


Conclusion :

Il faut tenir compte en parallèle de la politique de l’emploi et des questions de justice sociale.


Références :

ALESINA, Alberto & GLAESER, Edward : Combattre les inégalités et la pauvreté Les Etats Unis face à l’Europe, Flammarion, 2004

BEVERIDGE, William : Du travail pour tous dans une société libre, Montchrestien, 1944

BUCHANAN, James : Les limites de la liberté, Litec, 1975

COHEN, Daniel : Richesse du monde et pauvreté des nations, Flammarion, 1997

DANIEL, Christine & TUCHSZIRER, Carole : L’Etat face aux chômeurs L’indemnisation du chômage de 1884 à nos jours, Flammarion, 1999

DREYFUS, Michel dir. : Les assurances sociales en Europe, Pur, 2009

ESPING-ANDERSEN, Gosta : Les trois mondes de l’Etat providence, Puf, 1990

EWALD, François : L’Etat providence, Grasset, 1986

GODET, Michel : Le choc de 2006, Odile Jacob, 2003

KOTLIKOFF, Laurence & BURNS, Scott : Le nouveau conflit américain, Economica, 2004

LENOIR, René : Les exclus, Seuil, 1974

MALTHUS, Thomas Robert : Essai sur le principe de population, Flammarion, 1798

PALIER, Bruno : Gouverner la sécurité sociale, Puf, 2005

PEACOCK, Alan : Public choice analysis in historical perspective, Cambridge University Press, 1992

MUSGRAVE, Richard : A theory of public finance, Mc Graw Hill, 1959

NISKANEN, William : Bureaucracy and public economics, Edward Elgar, 1996

ROSANVALLON, Pierre : La crise de l’Etat providence, Seuil, 1981

ROSANVALLON, Pierre : Misère de l’économie, Seuil, 1983

ROSANVALLON, Pierre : La nouvelle question sociale, Seuil, 1995

SKOCPOL, Theda : Protecting mothers and soldiers, Harvard University Press, 1992

SMITH, Timothy : La France injuste, Autrement, 2004

SWAAN, Abram De : Sous l’aile protectrice de l’Etat, Puf, 1988

WAGNER, Adolf : Grundlegung der politischen Ökonomie, Winter, 1892

10:10 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |