22/03/2013

La Chine de 1958 à nos jours, du communisme à l'économie de marché : aspects économiques et sociaux

  • Le développement économique européen, la stagnation chinoise

L’empire chinois n’a pas connu la révolution industrielle au moment où l’Europe se développait économiquement (fin XVIIIe). Cette grande divergence (Pomeranz) qui débute dès 1750 fait que l’Europe cherche l’expansion alors que la Chine se contente de gérer son gigantesque territoire sans bouleversement technologique. Rôle essentiel du dépassement des contraintes écologiques.

Ce décalage perdure jusqu’à la fin du XIXe où l’empire chinois devient une proie pour les impérialismes économiques des pays dominants. Suite à des conflits armés, les grandes puissances obtiennent des concessions territoriales en Chine. Ces zones seront développées selon les principes du capitalisme (ex : Hong Kong par l’Angleterre en 1841 ; Taïwan par le Japon en 1895). Double conséquence :

- Apparition de l’économie de marché sur les côtes et diffusion du modèle

- Apparition d’une classe d’entrepreneurs (dans l’industrie et le textile)

Le pays reste donc essentiellement sous développé et rural au début du XXe siècle. La domination étrangère de la Chine a des répercussions politiques : le développement du nationalisme (révolution de 1911) et la création du parti communiste (1921). Dans un premier temps les deux tendances coexistent et se soutiennent pour s’emparer du pouvoir.

A la mort de Sun Yat Sen (1925), père de l’indépendance chinoise, deux leaders vont s’opposer : Tchang Kaï Chek (nationaliste) et Mao Tsé Toung (communiste).


  • La voie communiste

Suite à l’offensive japonaise (1937), la résistance commune s’impose dans les faits, même si chaque tendance en profite pour renforcer ses positions. A partir de 1945, les communistes profitant de soutiens divers et aléatoires prennent progressivement le pouvoir. Changement de régime en 1949 : c’est la République Populaire de Chine (les nationalistes du Kuomintang se réfugient à Taïwan).

C’est donc dans le camp des économies planifiées centralisées de type soviétique qu’émerge la Chine de 1949. L’Union soviétique va fournir à la fois le modèle et les finances.

- Mise en place de la planification quinquennale

- Nationalisation des entreprises industrielles

- Collectivisation des terres agricoles

La rupture avec l’URSS découle des changements induits par la succession de Staline. La Chine développe ensuite une voie originale tant dans une optique communiste que capitaliste.

Q : l’expérience chinoise est-elle une réussite ?


I] Le modèle communiste chinois (1958-1978)

A partir de 1958 la Chine choisit une stratégie de développement autonome.

  • Le grand bond en avant

Le premier plan (1953-1957) n’a pas permis de développer l’industrie. Le manque de capital et l’abondance du travail rendent les conditions de croissance économique basée sur les industries lourdes problématiques (ex : infrastructures et communications déficientes). Le grand bond consiste à saisir le problème de manière volontariste en dépassant les contraintes existantes : il faut libérer les énergies du peuple car la planification bureaucratique est trop lente.

A partir de 1958 la Chine décide de concentrer tous ses moyens dans la production d’acier. L’agriculture est totalement délaissée, les cadences sont excessives : la famine, la sous nutrition et les décès qui accompagnent le grand bond sont massifs. On estime à 60 millions de morts (fourchette haute) l’impact démographique de cette stratégie.

D’autant que la production industrielle n’est pas d’excellente qualité et qu’elle n’offre pas de débouchés au marché intérieur. Cet échec rend nécessaire une nouvelle politique économique : reprise de l’agriculture et effort dans l’éducation. Dans les années 60, la Chine a rétabli sa production et remboursé sa dette envers l’URSS.


  • La Révolution culturelle (1966-1970)

Le Grand Bond ayant été remis en question, l’autorité politique de Mao a été mise à mal. Pour reprendre la main, il décide de mettre en place une nouvelle stratégie : les échecs précédents découlent d’une insuffisante prise en compte de la lutte des classes.

La révolution culturelle va peser essentiellement sur les villes : les intellectuels, les opposants sont exilés à la campagne pour développer l’activité agricole (avec en parallèle des exécutions et des exactions massives).

L’échec économique est moins massif que pour le Grand Bond en avant car l’agriculture est relativement épargnée par les réorganisations. C’est surtout un manque de travail qualifié qui découlera de la révolution culturelle (forte diminution de la population étudiante).


  • Le tournant politique (1970-1978)

Même si la Révolution culturelle ne prend fin qu’en 1976, les tendances réformistes existaient depuis plusieurs années (incarnées par Deng Xiaoping). Le bilan économique de Mao est globalement mauvais : la Chine rayonne sur le plan international (reconnaissance par les USA, alternative à l’URSS) alors que le coût démographique des réformes est désastreux, que la Chine est isolée économiquement et que ses campagnes sont surpeuplées et pauvres. La Chine reste surtout un pays totalitaire.

Pourtant, le PIB, la richesse par habitant et la productivité ont tout de même fortement augmenté au cours de la période communiste, Maddison (1998). Le décès de Mao (1976) va permettre de changer la politique économique poursuivie jusqu’à présent, où les aspects politiques ont toujours primé sur la réalité économique.


II] Le modèle de transition chinois

La fin d’une vision économique planifiée et centralisée découle de la prise de pouvoir par Deng Xiaoping (1976-1978). Celui ci considère qu’il faut libéraliser l’économie chinoise de manière progressive : c’est une stratégie de modernisation basée sur le gradualisme.

  • La transition au capitalisme

Dans le domaine agricole, la Chine favorise le retour à l’exploitation familiale en mettant un terme aux grandes fermes collectives, en proposant des contrats incitatifs aux fermiers, en relâchant les contraintes sur les prix ou les quantités.

La Chine connaît donc des difficultés pour stabiliser sa politique agricole car elle reste régulée par l’Etat. De plus, le monde rural ne profite pas du dynamisme économique général. Le gouvernement chinois cherche également à se désengager des entreprises publiques : elles bénéficient progressivement de l’autonomie, du droit de décider de l’affectation de leurs bénéfices.

Depuis les années 90 les entreprises qui ne sont pas efficaces sont privatisées, les autres restent généralement sous contrôle public. Par ailleurs, la Chine a laissé se développer un secteur privé parallèle, complémentaire du secteur public (qui a permis d’attirer des capitaux étrangers).

Dans le domaine financier, la Chine a cherché à construire un système bancaire grâce au niveau élevé d’épargne. Mais elles financent souvent des activités publiques peu rentables. C’est donc essentiellement les capitaux étrangers qui financent l’investissement. Pourtant le marché financier chinois reste insuffisamment développé.


  • Le maintien d’un régime autoritaire

Une des grandes particularités de la transition chinoise est qu’elle est menée en l’absence de régime démocratique. Pour Barro (1997) cela montre que l’économie de marché peut se passer de la démocratie. Sen (1999) contredit formellement cette idée, en montrant que l’absence de débats contradictoires ne permet pas le développement.

L’absence de démocratie permet de contenir les fortes inégalités sociales que subit la Chine depuis le début de sa transition du fait d’un rattrapage économique impressionnant. Le parti communiste chinois reste éminemment pragmatique et considère le pilotage de l’économie comme primordial. Pourtant les évènements de 1989 montrent qu’une transition démocratique n’est pas à l’ordre du jour …

D’autant que la Chine est une superpuissance politique aux ambitions politiques fortes : nucléaire, aérospatial, régional … Pour Arrighi (2007) la voie de développement chinoise est originale à trois niveaux : elle n’est pas néo-libérale ; elle a choisi de peser sur l’économie internationale ; elle pourra porter un modèle plus égalitaire et plus écologique.


  • L’intégration dans l’économie mondiale

La Chine a décidé que sa transition devait passer par l’ouverture aux échanges. Le gouvernement a autorisé les investissements étrangers (attirés par la perspective d’un grand marché de consommation) tout en réglementant les prises de participation. Sur le plan commercial, la libéralisation des échanges a été réalisée de manière graduelle en favorisant les exportations tout en protégeant certains secteurs.

L’adhésion à l’OMC en 2001 a couronné cette stratégie en faisant de la Chine un partenaire commercial des grandes économies développées. C’est un des principaux exportateurs mondiaux. Pour Bergère (2007) le capitalisme chinois se nourrit des influences étrangères pour développer sa propre conception, d’où l’intérêt de cette stratégie d’ouverture. Il est aussi l’héritier d’une longue tradition.

Pour Aglietta & Landry (2007) la Chine s’affirme ainsi comme une superpuissance économique, ce qui va entraîner un approfondissement de la transition dans les domaines institutionnel et financier. Le constat économique est simple : la Chine connaît la croissance, la stabilité monétaire, des excédents commerciaux et des finances publiques équilibrées, Maddison (2006).

 

Conclusion :

Le communisme chinois ne fait que clore une parenthèse isolationniste débutée avec la révolution industrielle.

La transition est donc un processus fascinant car c’est un succès économique indéniable, nuancé par des difficultés inhérentes à la croissance (inflation, inégalités de revenu …), de défis spécifiques (démographique et environnementaux) et par l’absence actuelle de démocratie.


Références :

AGLIETTA, Michel & LANDRY, Yves : La chine vers la superpuissance, Economica, 2007

ARRIGHI, Giovanni : Adam Smith à Pekin Les promesses de la voie chinoise, Max Milo, 2007

BARRO, Robert : Les facteurs de la croissance économique, Economica, 1997

BERGERE, Marie-Claire : Capitalismes et capitalistes en Chine Des origines à nos jours, Perrin, 2007

LEMOINE, Françoise : L’économie de la Chine, La Découverte, 2006

MADDISON, Angus : L’économie chinoise Une perspective historique, OCDE, 1998

MADDISON, Angus : La Chine dans l’économie mondiale de 1300 à 2030, Outre-Terre, 2006

POMERANZ, Kenneth : Une grande divergence, Albin Michel, 2000

POMERANZ, Kenneth : La force de l’Empire Révolution industrielle et écologie, ou pourquoi l’Angleterre a fait mieux que la Chine, Ere, 2009

ROUX, Alain : La Chine contemporaine, Armand Colin, 2010

SEN, Amartya : L’économie est une science morale, La Découverte, 1999

21:17 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |

Les pays en transition vers l'économie de marché : aspects économiques et sociaux

Après l’expérience soviétique, c’est une autre étude de cas : la transition à l’économie de marché. La transition est le passage de l’économie planifiée et centralisée au capitalisme.

  • L’échec économique des systèmes centralisés

L’Etat possède tous les moyens de production. Les quantités à produire sont déterminées bureaucratiquement (Gosplan) : les approvisionnements, les besoins, le travail sont calculés pour remplir des objectifs. C’est la planification centralisée.

Dans cette logique, les prix ne jouent pas le même rôle qu’en économie de marché (ex : les salaires). La régulation se fait par les quantités. Or l’économie centralisée est marquée par le rationnement : les pénuries, la mauvaise qualité des produits, les difficultés de coordination entre entreprises ou au sein du bloc soviétique …

Cette situation découle de la situation économique de la Russie en 1917 et des stratégies mises en oeuvre : un développement industriel autocentré. Pour Fukuyama (1997) c’est un « fordisme sous stéroïdes ». Inadapté aux mutations économiques.

L’économie planifiée centralisée souffre de deux maux incurables : l’absence d’incitations (productivité, motivation …) et l’absence d’innovations (sauf dans le domaine militaire).


  • L’échec politique des systèmes centralisés

C’est d’avantage sur le plan théorique que le projet soviétique a échoué. Véritable utopie alternative au capitalisme et à ses excès (inégalités, crises, conflits …) l’idée communiste a longtemps incarné un idéal, Furet (1995). Mais le totalitarisme du régime a complètement disqualifié sa démarche économique (même s’il existe une tradition planificatrice en France ou en management).

Pour Hayek (1988), le socialisme est une erreur intellectuelle : c’est une doctrine qui repose sur des bases erronées telles que le refus de la liberté individuelle, la propriété, l’échange … Le socialisme n’est qu’une morale fausse et présomptueuse.


  • Le défi de la transition

L’URSS qui disparaît en 1991 entraîne l’éclatement du bloc soviétique. C’est un ensemble économique imbriqué qui prend fin. Sur le plan géopolitique, c’est une puissance nucléaire majeure. Sur le plan politique, ce sont des régimes autoritaires (avec parfois des oppositions démocratiques). Sur le plan économique ce sont des pays moins développés … Crouzet (2000) montre que les écarts de croissance et de productivité entre les pays à économies centralisées et les USA se sont creusés entre 1978 et 1990.

Dès 1990 se pose la question de la compréhension de ce bouleversement économique majeur. Fitoussi (1990) cherche à en montrer les conséquences : il faudra prendre en considération le degré d’ouverture, la place de l’Etat, l’aide financière ou le lien avec la situation des pays en développement car ces questions relève de l’analyse générale de ce qu’est une économie de marché.

Ainsi Kornai (1990) s’appuie sur le cas de la Hongrie pour défendre deux voies de passage du socialisme au capitalisme : le développement de l’esprit d’entreprise par une réforme de la propriété et un programme de stabilisation macroéconomique rapide pour contenir l’inflation.

Q : que nous apprend la transition sur l’économie de marché ?

 

I] Les modalités de la transition

C’est une situation originale car contrairement aux pays en développement ou aux pays industrialisés où l’évolution économique s’est faite progressivement, le processus de transition est un choix délibéré de renonciation à un système économique pour passer à un autre. C’est du coup un véritable laboratoire économique. Andreff (2002) insiste ainsi sur la spécificité du problème de la transition, tout en soulignant les diversités empiriques et théoriques.

  • Le développement

Les économies à planification centralisées ont un niveau de vie et une productivité faible : la transition cherche à améliorer qualitativement leurs structures économiques.

Il y a par ailleurs une grande diversité entre les pays en transition : l’éclatement de l’URSS entraîne la création de 15 Etats. Les trois pays baltes suivent leur propre stratégie ; les 12 autres forment une Communauté des Etats Indépendants (CEI) car les liens économiques tissés au cours de la période soviétique les empêchent de devenir autonomes.

Les autres pays du bloc avaient déjà connu l’économie de marché avant la guerre. Ils avaient également cherché à se réformer au sein de l’économie centralisée (ex : Pologne, Tchécoslovaquie ou Hongrie).


  • La stabilisation

Le passage à l’économie de marché va entraîner une modification des prix : ceux-ci étaient de purs artifices comptables en économie planifiée. L’inflation augmente fortement dans de nombreux pays rendant nécessaire des politiques monétaires strictes. Sachs (1993) décrit ainsi la politique économique polonaise comme un « big-bang ».

De plus, le passage d’une centralisation des décisions économiques pilotée par des entreprises publiques à une économie de marché reposant sur le marché va entraîner une diminution de la production. Cette baisse du PIB a plusieurs explications : les biens inutiles produits sous le régime communiste disparaissent, l’économie informelle se développe (elles traduisent la faiblesse des Etats), l’activité publique doit se réorienter vers le marché … Cela va entraîner du chômage.


  • La libéralisation et la privatisation

Pour fonctionner selon les règles de l’économie de marché, il faut libéraliser les prix : ils doivent découler du jeu de l’offre et de la demande sur des marchés concurrentiels. De même, il faut privatiser les entreprises d’Etat pour leur permettre de fonctionner efficacement selon le principe de la maximisation du profit.

Pour les pays en transition, ces processus poursuivent plusieurs objectifs :

- établir des droits de propriété sur le capital des entreprises

- établir des structures de propriété favorisant une gestion efficace

- restructurer rapidement les entreprises pour éviter leur disparition

- obtenir des ressources financières

Blanchard (1997) note que ces objectifs sont difficilement compatibles et que les stratégies de privatisation ont été très variées. La Russie a, par exemple, favorisé l’acquisition des entreprises publiques par leurs membres.

Andreff (2002) porte un regard critique sur la restructuration des entreprises existantes qui n’a pas permis de faire apparaître les plus innovantes (dans une logique Schumpetérienne).

 

II] Les résultats de la transition

La transition à l’économie de marché devait mettre un terme à l’inefficacité du système planificateur centralisé. Les résultats restent pourtant mitigés.

Lavigne (1994) constate que les pays en transition sont caractérisés par des capitalismes différents, marqués par leurs origines historiques, pauvres et inégalitaires et cherchant à trouver leur voie (sans répliquer les capitalismes des pays riches).

  • Les théories de la transition

Deux grandes approches théoriques de la transition se sont opposées, Chacance (2004) : d’une part le gradualisme (changements progressifs), d’autre part la thérapie de choc (pour rendre le changement inéluctable). C’est surtout cette vision qui s’est imposée du côté des USA et des institutions internationales (FMI, Banque Mondiale, OCDE) chargés de piloter la transition.

Pour Stiglitz (1994) l’erreur économique du socialisme a été de raisonner en termes néo-classique (à la Arrow-Debreu) dont les conditions d’efficacité sont excessivement restrictives. Il considère que la même erreur a été commise dans la théorie de la thérapie de choc : il ne suffit pas de décréter l’économie de marché pour l’obtenir. Constat confirmé par Stiglitz (2000) qui prend pour contre-exemple la transition chinoise et met en valeur une méconnaissance du fonctionnement des marchés et de la politique économique.

Shleifer (2005) partisan de la thérapie de choc considère qu’elle était nécessaire pour éviter tout retour en arrière et qu’elle a fait de la Russie un pays « normal ».


  • Les déséquilibres macroéconomiques

La transition entraîne l’inflation et le chômage : le passage à l’économie de marché met en valeur l’inadaptation des économies centralisées. Théoriquement ces dysfonctionnements ne sont que transitoires. Pourtant les pays de l’ex-URSS sont marqués par des baisses persistantes du niveau de la production, Blanchard (1997) càd sans reprise de l’emploi privé. Les Pays d’Europe Centrale et Orientale (PECO) ont, par contre, amélioré leur situation (bien que le taux de chômage reste élevé).

Les inégalités dans la répartition des revenus se sont fortement accrues : tous les secteurs inefficaces de l’économie ayant subi le contrecoup de la transition. La libéralisation devait attirer l’investissement étranger : on constate que ce sont principalement les pays proches de l’UE qui en ont bénéficié.

Pour faire face à l’inflation élevée, les pays en transition ont du adopter des politiques restrictives. La Russie a donc choisi de mener une politique budgétaire laxiste (en accumulant les arriérés d’impôts). Pour financer son déficit, elle a fait appel aux capitaux étrangers à un taux d’intérêt majoré. Mais en 1998, elle ne pouvait plus régler ses engagements et a subi une sévère crise de change, suivie d’une dévaluation et d’une hausse des taux d’intérêt.


  • Les difficultés institutionnelles

La restructuration des entreprises est un des éléments clé de la transition. Or Roland (2000) montre l’importance des contraintes politiques dans la mise en place des stratégies économiques : la résistance des employés des entreprises publiques face aux craintes de licenciement, les conflits d’intérêts des dirigeants d’entreprise, les contraintes politiques … ont freiné le processus nécessaire de réorganisation. Roland (2001) estime que c’est une approche théorique proche du « consensus de Washington » qui s’est imposée car la profession n’était pas intellectuellement prête.

Kornai (2000) reprend ses propositions de 1990 et constate qu’il a eu raison sur la réforme de la propriété et que la volonté d’accumulation de richesses s’est bien développée. Par contre, la stabilisation macroéconomique rapide n’était sans doute pas adaptée.

Pour Sapir (1996) en se basant sur la situation russe, il constate que le processus de transition a cherché à répliquer les institutions du capitalisme des pays industrialisés sans s’adapter aux spécificités économiques de ces pays. C’est la cause du chaos :

- les changements entamés en Russie depuis 1992 ont conduit à une rupture territoriale entre Moscou et la Province

- on assiste à un retour d’une politique agressive, du développement de la corruption et des mafias

Ainsi l’idée qui s’impose est que la transition ne peut être efficace que si certaines institutions sont garanties : les droits de propriété, l’Etat de droit, la concurrence … Comme l’avait déjà remarqué Polanyi (1944) l’économie de marché ne se décrète pas.


Conclusion :

Difficile de juger de ce phénomène encore en cours … D’autant que l’expérience chinoise de transition complique encore l’analyse, ainsi que l’évolution de la Russie actuelle.


Références :

ANDREFF, Wladimir dir. : Analyses économiques de la transition postsocialiste, La Découverte, 2002

BLANCHARD, Olivier : The economics of post-communism transition, MIT Press, 1997

CHAVANCE, Bernard : Les théories économiques à l’épreuve de la transformation post-socialiste, in FOREST, Maxime & MINK, Georges dir. : Post-Communisme: les sciences sociales à l’épreuve, L’Harmattan, 2004

CROUZET, François : Histoire de l’économie européenne 1000-2000, Albin Michel, 2000

HAYEK, Friedrich : La présomption fatale, Puf, 1988

FITOUSSI, Jean-Paul dir. : A l’Est, en Europe Des économies en transition, Presses de Sciences Po, 1990

FUKUYAMA, Francis : La confiance et la puissance, Plon, 1997

FURET, François : Le passé d’une illusion, Robert Laffont, 1995

KORNAI, Janos : Du socialisme au capitalisme. L’exemple de la Hongrie, Gallimard, 1990

KORNAI, Janos : Ten years after “The Road to a free economy”: The author’s self evaluation, in PLESKOVIC, Boris & STERN, Nicholas dir., Annual World Bank Conference on Development Economics 2000, Banque Mondiale, 2001

LAVIGNE, Marie : Capitalismes à l’Est un accouchement difficile, Economica, 1994

POLANYI, Karl : La grande transformation, Gallimard, 1944

RICHET, Xavier : Les économies socialistes européennes, Armand Colin, 1992

ROLAND, Gérard : Transition and economics, MIT Press, 2000

ROLAND, Gérard : Ten years after … Transition and economics, IMF Staff Papers, 2001

SACHS, Jeffrey : Poland’s jump to the market economy, MIT Press, 1993

SAPIR, Jacques : Le chaos russe, La Découverte, 1996

SHLEIFER, Andrei : A normal country, Harvard University press, 2005

STIGLITZ, Joseph : Whither socialism ?, MIT Press, 1994

STIGLITZ, Joseph : Whiter reform ? Ten years of the transition, in STIGLITZ, Joseph & PLESKOVIC, Boris dir., Annual World Bank Conference on Development Economics 1999, Banque Mondiale, 2000

21:08 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |

Les systèmes centralisés et planificateurs de 1917 à 1989 : aspects économiques et sociaux

Les systèmes économiques centralisés et planificateurs vont débuter avec la révolution russe.

  • La Russie avant l’URSS

C’est un pays qui s’est industrialisé tardivement sous l’impulsion de l’Etat. L’abolition du servage en 1861 a pour but de libéraliser l’économie de la Russie, mais la réforme n’aboutit pas du fait du coût de rachat des terres pour les exploiter.

La Russie va faire appel aux capitaux étrangers pour financer son industrialisation : elle met en place des emprunts d’Etat essentiellement auprès de la France (en contrepartie d’une alliance diplomatique) avec une politique monétaire très rigoureuse pour en garantir la valeur.

L’agriculture ne se développe que partiellement (seuls quelques grands exploitants arrivent à tirer profit de l’effort industriel, les koulaks), ce sont principalement les infrastructures ferroviaires qui bénéficient de l’intervention de l’Etat.

Par ailleurs, la Russie tsariste pratique une politique protectionniste et fait appel aux entreprises occidentales pour développer leurs techniques à l’abri de la concurrence. Cela favorisera un réel démarrage industriel. Logique mercantiliste qui permet un décollage dès 1885, Gerschenkron (1970).

Cependant, l’économie russe repose sur une main d’oeuvre limitée et surexploitée, sans réel marché intérieur. De plus, la politique autoritaire du Tsar favorise le développement d’une opposition socialiste révolutionnaire.


  • Les révolutions en Russie (1917)

Après la révolution de février qui renverse le Tsar, un gouvernement social démocrate se met en place. Celui-ci décide de poursuivre la guerre, permettant ainsi aux bolcheviques de préparer le coup d’Etat d’octobre. (Occasion de mettre un terme aux emprunts du Tsar).

Dans ce pays essentiellement agricole, très faiblement industrialisé, la classe ouvrière est ultra minoritaire. Il est paradoxal que la révolution bolchevique ait eu lieu en Russie. Lénine dépasse la vision de Marx en considérant que la révolution peut avoir lieu dans un pays non ouvrier et sans syndicalisme. Le communisme soviétique est un « socialisme sans Marx », Nove (1983). Cela va déterminer en grande partie le cours de l’expérience soviétique : la classe la plus représentée est la paysannerie dont les rapports avec le pouvoir sont conflictuels, Lewin (1966).

Q : quels facteurs ont permis à ce système alternatif de se mettre en place ?


I] L’invention de l’économie centralisée planifiée : l’URSS (1917-1947)

  • Les premières étapes du communisme soviétique

Le communisme de guerre (1917-1921) : l’URSS est assiégée par les partisans du Tsar (les blancs) et les opposants aux communistes qui mènent une guerre civile.

Le pouvoir met en place des réquisitions agricoles, des nationalisations à géométrie variable (surtout dans le domaine financier). Les bolcheviques favorisent la centralisation économique et la démonétisation de l’économie (contre l’inflation), la propriété privée est abolie. Les révolutionnaires rouges s’imposent mais sont à la tête d’un pays ruiné et en situation de famine. Bien qu’ayant adopté des mesures sociales populaires, rapidement l’URSS s’impose comme un régime totalitaire (pas d’opposition, pas d’Etat de droit).

La NEP (1921-1928) : pour relancer le communisme face aux difficultés économiques, Lénine souhaite une mise en oeuvre d’un capitalisme d’état et un retour partiel au marché (notamment dans le domaine agricole) qui favorise un redressement industriel. Sapir (1984) montre les forts gains de productivité issus de la NEP qui permettent une baisse du coût du travail car ils sont supérieurs aux hausses de salaires, le tout dans un contexte de fortes tensions sociales.

En 1927, l’URSS ne fait que retrouver le niveau de 1913, Davis, Harrison & Wheatcroft (1994). Grand débat économique entre Preobrajensky et Boukharine sur le rythme des réformes à apporter : opposition entre une industrialisation intensive ou un développement plus équilibré (mais moins rapide) tenant compte de l’agriculture.

Les premiers plans quinquennaux (1928-1940) : l’enrichissement (supposé) des koulaks et la volonté d’industrialiser le pays poussent Staline à mettre un terme à la NEP et à mettre en oeuvre une collectivisation généralisée de l’économie (ex : les kolkhozes et les sovkhozes) basée sur une planification centralisée impérative. Werth (1984) montre que cette période mettra fin à la civilisation rurale traditionnelle et fera de l’URSS un pays industriel. Sur le plan économique, Lange (1936 & 1937) comme Kantorovitch (1963) pensent que la planification est un autre moyen de simuler le système de prix.


  • La guerre et l’après guerre

La deuxième guerre mondiale (1941-1945) : la mobilisation économique du pays et l’effort de guerre exceptionnel ont permis la victoire grâce aux sacrifices humains de la population, Barber & Harrison (1991). Au terme du second conflit mondial, l’URSS est la deuxième grande puissance mondiale. Même si les statistiques fournies ont certainement été exagérées par l’ « effet Gerschenkron » (choix de séries temporelles qui avantagent l’URSS et qui minorent les changements qualitatifs).

La poursuite des plans quinquennaux favorise la reconstruction du pays et l’industrialisation massive. L’URSS demeure dans une logique de guerre (ex : énergie, sidérurgie). Pour Zaleski (1980) la planification est à la fois un instrument de gestion de la conjoncture et la marque d’une vision d’avenir qui permet de stimuler l’effort plus qu’atteindre des buts. La société soviétique est en mutation : le nombre de paysans baisse, celui des ouvriers augmente. L’URSS subit un phénomène d’exode rural et d’urbanisation croissante.


  • Les faiblesses du système communiste initial

La bureaucratie : l’économie est administrée de manière centralisée par le Gosplan qui fixe arbitrairement les prix et les besoins de financement. Les objectifs sont souvent irréalistes et la logistique inefficace. La production est déconnectée des besoins sociaux.

Les déséquilibres sectoriels : l’industrie lourde étant privilégiée, au détriment des biens de consommation, et de l’agriculture. Certains biens sont donc rationnés. Cela découle des stratégies géopolitiques de l’URSS (ex: le nucléaire et l’aérospatial). Le statut particulier du travail, Sapir (1984) : combinant contrainte du travail obligatoire et garantie du travail à vie.

Plus généralement le système soviétique est très largement dominé par la dimension politique, comme le montre Stanziani (1998) les économistes russes n’ont jamais réellement su imposer leur vision technocratique au pouvoir politique bureaucratique. Confirmé par les recherches de Heywood (1999) sur la modernisation ferroviaire impulsée par Lénine dans une logique primordiale de guerre.

 

II] Le développement de l’économie centralisée planifiée : le bloc soviétique (1947-1989)

Allen (2003) souligne l’industrialisation extrêmement forte et rapide qu’aura connue l’URSS suite à sa révolution industrielle et une croissance forte et rapide.

  • L’extension du modèle soviétique et son déclin

Parallèlement au communisme en URSS, les économies des démocraties populaires d’Europe sont « soviétisées ». Le modèle soviétique est transposé de manière quasi-uniforme :

- planification centralisée, orientée vers l’industrie

- collectivisation totale de l’économie

La création du CAEM (Conseil d’assistance économique mutuelle) / Comecon (1949) traduit la volonté de généraliser l’économie centralisée : c’est une coopération économique basée sur les complémentarités et sur une division hiérarchique du travail entre pays communistes. Les plans sont également irréalistes et l’évolution de niveaux de vie encore plus défavorable qu’en URSS. Les tentatives de réforme ou d’adaptation seront toujours des échecs, Brus (1986).

En 1953, l’URSS cherche à se réformer : volonté de relancer l’agriculture et de réduire la bureaucratie. Mais en conservant le système planificateur centralisé, la réforme est inefficace. C’est la « déstalinisation manquée » (Asselain) : le changement à la tête du régime ne remet pas en cause le modèle stalinien.

Les évènements politiques du bloc soviétique (1956) relèguent l’économie au second plan. En 1964, les nouveaux dirigeants décident de centraliser à nouveau la planification, d’y adjoindre l’autonomie financière des entreprises et l’intéressement des travailleurs. De plus, l’URSS tente de favoriser le développement technologique de la gestion.

Pourtant, le bloc soviétique est en train de subir un ralentissement généralisé de sa croissance économique à partir de la fin des années 70 : les objectifs des plans ne sont pas atteints, ils ne permettent pas un accroissement des richesses. La productivité et le niveau de vie sont moins élevés que dans les pays occidentaux. C’est la fin du cycle de croissance de l’après guerre, Sapir (1989). De plus, la politique étrangère rend nécessaire des investissements élevés à l’étranger. Seule une minorité de la population a réellement profité du système : la nomenklatura.


  • Les limites du bloc soviétique

La gestion bureaucratique et centralisée reste trop rigide : elle est inadaptée à la complexité de l’économie. Elle privilégie le quantitatif au qualitatif. L’industrie militaire est la priorité économique : les dépenses militaires concentrent l’essentiel de l’investissement productif et ne donnent donc pas lieu à un développement de la consommation des ménages, Sapir (1988).

Les technologies employées sont inadéquates : adaptées pour le nucléaire ou l’aérospatial, elles sont déficientes pour l’énergie, la mécanique ou l’électronique. La main d’oeuvre n’est pas utilisée de manière rationnelle : certains secteurs emploient trop de personnel, la démotivation est très élevée. L’agriculture souffre d’un retard important : la productivité agricole est faible, les techniques sont obsolètes, la logistique est inefficace pour un territoire aussi vaste. L’URSS doit importer de nombreux produits agricoles. L’énergie est mal exploitée : alors que l’URSS dispose de ressources considérables, les techniques utilisées ne permettent pas de produire suffisamment d’hydrocarbures.

Le bloc soviétique est une économie de pénurie au début des années 80, Kornai (1980). Les biens agricoles ou de consommation sont rationnés. Les soviétiques épargnent donc une grande partie de leur revenu. Pour Roland (1989) la pénurie chronique est indissociable du fonctionnement de cette économie planifiée car la valeur sur laquelle repose le système est celle définie par le plan (et non la valeur d’usage). Dès lors, une économie parallèle se développe : travail non déclaré, corruption … L’instabilité politique de 1982 à 1985 favorise l’immobilisme.


  • Les tentatives ratées de réforme

Le nouveau dirigeant de l’URSS décide donc de réformer l’économie soviétique pour tenter de la sauver. Gorbatchev sera pourtant son dernier leader … Aspect politique : glasnost / transparence. Aspect économique : perestroïka / restructuration.

Les réformes économiques reposent sur trois principes :

- décentraliser : la gestion doit revenir aux responsables locaux et non aux bureaucrates

- augmenter et hiérarchiser les salaires : différencier revenu et statut des travailleurs

- libéraliser l’économie : retour à une propriété privée (mais non appliquée)

Mais le fonctionnement autonome des entreprises fait apparaître la faible rentabilité de l’économie soviétique. Le chômage se développe. L’URSS autorise les entreprises étrangères à créer des sociétés mixtes, mais cela n’attire pas les capitaux. Pour Ellman & Kontorovich (1998) la crise globale découle de l’arrêt de la régulation macroéconomique par l’Etat.


Conclusion :

L’URSS semblait réformable économiquement, mais en empruntant les techniques du capitalisme classique.

L’Empire soviétique a pris fin pour des raisons politiques internes : la Pologne et l’Allemagne mettant un terme aux dictatures communistes. Couplées à des raisons politiques externes : le coût de la course aux armements avec les USA (guerre des étoiles).


Références :

ALLEN, Robert : Farm to factory, Princeton University Press, 2003

ASSELAIN, Jean-Charles : Histoire économique du XXe siècle, Presses de Sciences Po, 1995

BARBER, John & HARRISON, Mark : The soviet home front, Longman, 1991

BRUS, Wlodzimierz : Histoire économique de l’Europe de l’Est (1945-1985), La Découverte, 1986

DAVIS, Robert ; HARRISON, Mark & WHEATCROFT, Stephen dir. : The Economic Transformation of the Soviet Union, 1913-1945, Cambridge University Press, 1994

ELLMAN, Michael & KONTOROVICH , Vladimir dir. : The destruction of the Soviet economic system: an insiders' history, M.E. Sharpe, 1998

GERSCHENKRON, Alexander : L’Europe dans le miroir russe, Transition, 1970

HEYWOOD, Anthony : Modernising Lenin’s Russia: Economic reconstruction, foreign trade and the railways, Cambridge University Press, 1999

KANTOROVITCH, Leonid : Calcul économique et utilisation des ressources, Dunod, 1963

KORNAI, Janos : Socialisme et économie de la pénurie, Economica, 1980

LANGE, Oskar : On the economic theory of socialism I, Review of Economic Studies, 1936

LANGE, Oskar : On the economic theory of socialism II, Review of Economic Studies, 1937

LEWIN, Moshe : La paysannerie et le pouvoir soviétique, Mouton, 1966

NOVE, Alec : Le socialisme sans Marx, Economica, 1983

NOVE, Alec : An economic history of the USSR: 1917-1991, Penguin, 1992

ROLAND, Gérard : Economie politique du système soviétique, L’Harmattan, 1989

SAPIR, Jacques : Travail et travailleurs en URSS, La Découverte, 1984

SAPIR, Jacques : Le système militaire soviétique, La Découverte, 1988

SAPIR, Jacques : Les fluctuations économiques en URSS, 1941-1985, Editions de l’EHESS, 1989

STANZIANI, Alessandro : L’économie en révolution Le cas russe, 1870-1930, Albin Michel, 1998

WERTH, Nicolas : La vie quotidienne des paysans russes de la Révolution à la Collectivisation, Hachette, 1984

ZALESKI, Eugène : La planification stalinienne, Economica, 1980

20:57 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |