17/04/2013

L'Europe monétaire et financière : aspects économiques et sociaux

Volonté de créer une banque centrale commune aux pays européens. Décision économique et surtout politique.


  • Une construction institutionnelle

Choix d’une banque centrale indépendante du pouvoir politique, càd indépendante sur le plan des opérations (décisions), des dirigeants (mandat sans révocation) et des sources de financement.

En Europe a été mis en place un modèle original : le Système Européen de Banques Centrales.

- Volonté d’accompagner le marché unique.

- Recherche d’un cadre financier simplifié (au regard des problèmes de changes ou de spéculation).

La Banque Centrale Européenne (BCE) a pour mandat principal la stabilité des prix et le soutien éventuel aux politiques économiques. Approche monétariste. L’Eurosystème est composé de la BCE et des Banques centrales des pays membres de la zone euro. C’est le dispositif principal du SEBC. Certains pays n’ayant pas adopté l’euro.

L’Eurosystème gère la politique monétaire, collecte des informations statistiques et régule les secteurs bancaire et financier. Le traité de Maastricht (1992) est le fondement juridique du SEBC, il est à l’origine de la création de l’euro et a instauré la politique monétaire européenne (de type fédérale).


  • Macroéconomie de l’union économique et monétaire

Plusieurs critères macroéconomiques de convergences ont été définis :

- Taux d’inflation : ne doit pas dépasser 1,5 % de la moyenne des trois meilleurs

- Taux de change stable

- Déficit public inférieur à 3 % du PIB

- Endettement public inférieur à 60 % du PIB

- Taux d’intérêt : ne doit pas dépasser 2 % de la moyenne des trois meilleurs

Système renforcé par la Pacte de stabilité et de croissance (1997) : sanction du non respect des critères. Même si son fonctionnement a été assoupli …

Rôle important joué par la Commission européenne dans l’analyse et la coordination des politiques économiques. Même si la politique budgétaire ou industrielle est beaucoup moins intégrée.

Q : comment s’organise l’économie monétaire et financière en Europe ?


I] La création d’une monnaie unique européenne

La question d’une intégration monétaire spécifique à l’Europe se pose dans les 70’s.

  • Une réponse à l’échec du système de Bretton Woods.

Rapport Werner (1970) propose d’harmoniser les politiques monétaires et de change au niveau européen pour accompagner le rapprochement commercial. Objectifs :

- Renforcer le rôle de l’Europe dans le SMI

- Unification du marché européen

Vision ambitieuse (finalement proche du SEBC) mais qui n’a pu être mise en oeuvre dans les années 70 où les pays ont apporté des réponses nationales en termes de politiques économiques.

Face au flottement généralisé des monnaies : l’Allemagne et le Benelux ainsi que des participants occasionnels ont mis en place un flottement par rapport au dollar (informel) avec des marges de fluctuation : c’est le serpent monétaire (1972). Les difficultés économiques et sociales de certains membres (Angleterre, Italie) et les divergences économiques rendent peu efficace le mécanisme qui sera perturbé par le premier choc pétrolier.

En 1979, c’est pourtant ce modèle qui sert de référence au Système Monétaire Européen (SME) : France, Allemagne, Benelux, Italie, Danemark et Irlande instaurent un système de changes fixes entre eux autour d’une nouvelle unité monétaire, l’ECU composée d’un panier de monnaies.

La disparité des situations macroéconomiques (inflation notamment) le rendait également très fragile. Mais, grâce à des politiques de coopération et des ajustements de taux de changes, le SME a fonctionné jusqu’en 1992 avec deux caractéristiques :

- Système dominé par l’Allemagne : DM comme monnaie de référence

- Système crédibilisé par l’Allemagne : réputation de la Bundesbank / inflation

L’indépendance de la Banque centrale conduisant empiriquement à une inflation plus faible selon Alesina & Summers (1993) et l’histoire économique allemande ont conduit la Bundesbank à s’affirmer comme le pivot du SME autour d’une gestion monétaire très rigoureuse. Cela a favorisé la convergence des taux d’inflation de ses membres et cela a poussé les gouvernements des pays à inflation forte à ne pas dévaluer et donc à gagner en crédibilité, Rogoff (1985).


  • L’union économique et monétaire

L’approfondissement du marché unique a conduit les pays de la CEE à parachever l’harmonisation en mettant en place l’Union Economique et Monétaire (UEM). Passage en plusieurs étapes à une unification monétaire :

- Participation au mécanisme de change du SME : parités fixes

- Libre circulation des capitaux et indépendance des banques centrales

- Création d’une monnaie unique dans un cadre institutionnel européen

L’UEM est un choix économique et politique.

On peut l’analyser économiquement par le triangle d’incompatibilité de Mundell : il n’est pas possible de concilier liberté de circulation des capitaux, parités fixes et autonomie de la politique monétaire. Mais l’adoption du traité de Maastricht a montré les difficultés politiques d’une intégration plus poussée mélangeant l’économie et d’autres sujets. Ex : referendum français

Comme le montre Tsoukalis (1997) pour le cas allemand, le choix de l’UEM obéit plus à une logique politique qu’économique : il garantit l’intégration de l’Allemagne dans l’Europe.

C’est la thèse de Bordo & Jonung (1999) le futur de l’UEM ne pourra passer que par une forte unité politique car les difficultés économiques sont nombreuses : pas de prêteur en dernier ressort, pas de coordination fiscale, pas de solidarité financière entre Etats …


II] L’Europe financière

L’intégration monétaire est indissociable de la construction d’un marché financier européen. Elle pose des questions plus économiques qu’historiques …

  • Une zone monétaire optimale ?

La théorie des zones monétaires optimales développée par Mundell (1961) apporte la réponse de principe à la construction monétaire européenne : un système de taux de change fixe est le plus approprié pour des pays intégrés économiquement. Critère essentiel : la mobilité des facteurs de production. Une zone monétaire optimale fournit aux participants un gain d’efficience monétaire : réduction de l’incertitude et des coûts de transaction.

Ex : Bean (1992) convertir un billet dans les devises européennes lui fait perdre la moitié de sa valeur

Cependant une zone monétaire optimale induit une perte de stabilité économique : les pays rejoignant l’aire monétaire abandonnent leur capacité de mener une politique monétaire autonome ou de modifier son taux de change. Plus l’intégration économique entre les pays membres de la zone est poussée, plus le gain d’efficience est élevé et plus la perte de stabilité est importante. Un pays a intérêt de participer à une zone monétaire et de fixer un taux de change qui équilibre le gain et la perte.


  • La dimension financière du marché unique

Elle est le produit de l’adaptation de l’Europe aux mutations financières internationales : libéralisation des opérations financières et globalisation des activités. D’après Aglietta (1995) un système financier doit résoudre le dilemme efficacité / sécurité : un système stable s’accompagne d’une moins grande efficacité et réciproquement.

Trois critères illustrent ce dilemme :

- La place des marchés financiers dans les circuits de financement

- Le degré de séparation des banques et des autres institutions financières

- Le degré de concentration bancaire

D’où le développement des crises financières internationales périodiques.

L’Europe financière est fondée sur des libertés fondamentales :

- La liberté d’établissement

- La libre circulation des capitaux (1990)

- La libre prestation de services financiers (1993)

Les conséquences du système financier européen sont triples et contradictoires :

- Les flux de capitaux entraînent des gains d’efficacité

- Le système financier est fragilisé par les risques d’instabilité

- Les politiques économiques subissent des pertes d’efficacité : délocalisations, concurrence fiscale, pas de politique monétaire autonome


Conclusion :

L’Europe monétaire et financière ne peut se comprendre sans une dimension politique.


Références :

AGLIETTA, Michel : Macroéconomie financière, La Découverte, 1995

ALESINA, Alberto & SUMMERS, Lawrence : Central Bank independence and macroeconomic performance, Journal of Money Credit and Banking, 1993

BEAN, Charles : Economic and monetary union in Europe, Journal of Economic Perspectives, 1992

BORDO, Michael & JONUNG, Lars : The future of EMU: what does the history of monetary unions tell us?, NBER, 1999

MUNDELL, Robert : A theory of optimum currency area, American Economic Review, 1961

ROGOFF, Kenneth : The optimal degree of commitment to an intermediate monetary target, Quarterly Journal of Economics, 1985

TSOUKALIS, Loukas : The new European economy revisited, Oxford University Press, 1997

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La construction européenne : aspects économiques et sociaux

  • Une approche politique et économique

La construction européenne commence après la guerre. Pollard (1986) montre qu’elle est une réponse à la guerre et à la grande dépression.

Dans le cadre de la guerre froide, les pays industrialisés d’Europe de l’Ouest tirent les conséquences de leur nouveau statut : domination économique des USA et risque stratégique lié à la proximité de l’URSS et du bloc soviétique. Ex : rôle du plan Marshall, Eichengreen & Uzan (1992)


  • Une dimension juridique forte

Suite à des initiatives nationales de rapprochement (ex : Union Douanière Benelux) une démarche institutionnelle internationale se met en oeuvre : la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) est créée en 1953. Industries nécessaires à la guerre mis en commun (aspect politique) et processus de pilotage d’un secteur fortement concentré (aspect économique).

La CECA repose sur un Traité international et des institutions supranationales : elle servira de modèle à la construction européenne. Pour Urwin (1995) la CECA joue un rôle essentiel car elle montre que le droit permet de dépasser l’intégration économique.


  • Europe et frontières économiques

Les économies européennes illustrent l’ « effet frontière » McCallum (1995) : à taille et distance comparables, deux régions échangent moins dès lors qu'une frontière politique les sépare. Le niveau élevé des effets frontières au sein d'ensembles intégrés a plusieurs explications : le risque de change ; les préférences des consommateurs ainsi que l'existence de réseaux sociaux ou d'affaires particulièrement denses à l'intérieur des frontières.

Cependant, les données sur longue période indiquent une tendance à la baisse de ces effets. Head & Mayer (2002) montrent que l’Europe ne s’est pas fermée au commerce extérieur.

Q : quelle est la dimension politique du projet économique européen ?


I] L’intégration économique européenne

  • Théorie et pratique de l’intégration régionale

Balassa (1961) distingue plusieurs degrés :

- la zone de libre échange : suppression des frontières aux échanges de marchandises entre partenaires mais autonomie par rapport au reste du monde

- l’union douanière : adoption d’une politique commerciale commune et d’un tarif commun par rapport au reste du monde. Ex : le Traité de Rome (1957) qui crée la CEE

- le marché commun : suppression des frontières à l’ensemble des échanges (marchandises, services, capital et travail)

- l’union économique : harmonisation des politiques économiques pour assurer le bon fonctionnement du marché. Ex : l’Acte Unique Européen (1986) qui crée un marché commun et une union économique

- l’union politique : politiques économiques et monétaires communes. Ex : le Traité de Maastricht (1992) qui établit une union économique et monétaire

Une architecture supranationale originale : Commission, Conseil & Parlement. Une organisation juridique : respect des Traités et du droit européen qui en dérive par une institution judiciaire (la Cour de Justice et le Tribunal de Première Instance). Des outils intégrateurs : l’harmonisation et la reconnaissance mutuelle.

Concept original : bureaucratique sans un poids financier excessif. Mais dont l’architecture semble de moins en moins adaptée à l’élargissement (27 Etats aujourd’hui).


  • Des économies mixtes intégrées

La construction européenne se réalise dans une logique de keynésianisme, Van Der Wee (1990) càd avec des Etats interventionnistes. Preuve d’un volontarisme économique. Les Etats européens sont, par ailleurs, caractérisés par des politiques sociales développées et ambitieuses au plan national, Bussemaker (1999).

L’analyse économique l’union douanière fait apparaître deux effets antagonistes: l’ouverture des frontières entre deux pays avec un tarif douanier extérieur commun, Viner (1950). Il entraîne un détournement de trafic (les fournisseurs étrangers ne peuvent approvisionner le marché) et un effet de substitution (les fournisseurs de la zone sont en concurrence). L’efficacité de l’union dépend donc de sa taille. Ce qui peut expliquer le processus d’élargissement.

Ex : Crafts (1997) montre que le Royaume Uni décide d’adhérer quand son commerce européen augmente et que ses échanges avec le Commonwealth diminue.

L’intégration entraîne de nombreux changements économiques structurels en Europe. Eichengreen (2006) évoque un « capitalisme coordonné » basé pendant les trente glorieuses sur une coopération équilibrée entre le capital et le travail, qui montre ses limites à partir des années 70 quand le rattrapage est terminé.


II] Un modèle économique inédit

  • Aspects sectoriels

Mise en place d’une politique de concurrence qui découle de l’existence du marché intérieur. Elle repose sur plusieurs principes :

- liberté d’établissement, de prestation, de circulation

- l’interdiction des ententes même si certaines dérogations sont autorisées par la Commission.

Ex : les accords de recherche et développement

- les abus de position dominante

- le contrôle des concentrations a été introduit tardivement par un règlement (1989). Contrôle a priori.

- l’interdiction des aides publiques, si elles peuvent fausser la concurrence. Les projets européens ne sont pas concernés. Cela rend difficile l’actionnariat public tout en ouvrant la possibilité à une politique industrielle (ex : transports).

- l’ouverture à la concurrence. Ex : déréglementation des services publics où la concurrence est possible : transport, distribution d’électricité, postes et télécommunications). Mais Molle (1994) montre que dans un premier temps l’investissement a augmenté et que la mobilité du travail s’est accrue ; puis que la mobilité s’est réduite.

La construction européenne a également instauré une politique agricole commune. La PAC a longtemps été un des domaines de prédilection de l’intégration régionale. On peut distinguer deux périodes.

- La PAC originelle : protectionnisme agricole avec une politique de soutien aux agriculteurs. Au début des années 60 l’agriculture européenne est en retard sur les USA, elle est déficitaire sur le plan commercial. D’où des marchés communautaires pour certains produits, la préférence communautaire, le soutien au prix tout en maintenant le principe de libre circulation des produits.

Plusieurs objectifs : accroître la productivité agricole, assurer un niveau de vie équitable aux agriculteurs, stabiliser les marchés, garantir la sécurité des approvisionnements et assurer des prix raisonnables aux consommateurs. Mais ces ambitions sont contradictoires. Ex : niveau de vie agricole et prix raisonnables. Boussard (1987) montre que la politique agricole européenne entraîne des transferts des consommateurs vers les producteurs (alors que ceux ci sont moins nombreux).

- La réforme de la PAC La politique agricole a eu des conséquences positives et négatives : accroissement de la productivité agricole, O’Brien & Prados (1992) et disparition d’exploitations, augmentation des revenus, apparition d’excédents, baisse des prix, coût budgétaire élevé, critique des partenaires commerciaux …

A partir des années 80, la réforme de la PAC s’inspire de la logique de marché : baisse des prix de soutien, quotas dans un premier temps. A partir de 1992, la PAC est profondément repensée et réorientée vers des objectifs qualitatifs (ex : environnement) et une aide ciblée au revenu des producteurs et contestation au sein de l’OMC.


  • L’Europe dans la mondialisation

La politique commerciale est une compétence communautaire du fait de l’union douanière. La Commission est chargée de la négociation avec les partenaires sur la base d’un mandat du Conseil. Elle illustre cette volonté de construire de nouvelles institutions dans un contexte d’accroissement des échanges commerciaux mondiaux, Milward (1984).

La politique commerciale a été menée au sein du Gatt : réduction des droits de douane et des restrictions aux échanges dans un premier temps ; puis au sein de l’OMC mais dans une optique différente : critique de la PAC et nouveaux domaines favorables à l’UE.

Ex : les services ou la propriété intellectuelle.

Les outils de la politique commerciale commune sont donc aujourd’hui réduits : les mesures antidumping, les clauses de sauvegarde et la lutte contre les contrefaçons. Pourtant c’est un des grands domaines de l’économie politique, puisque l’ouverture aux échangesfait nécessairement des gagnants et des perdants. De plus, certains pays européens mènent une politique commerciale stratégique. Ex : aérospatial ou aéronautique. Mais ce n’est pas une démarche communautaire.

Enfin, l’Union européenne a mis en oeuvre des accords spécifiques avec certains partenaires : cette démarche découle soit de liens coloniaux (politique de coopération dans une logique de développement), soit de proximité géographique (accords d’Union douanière avec la Turquie, partenariats avec des pays développés ou non …).

La politique commerciale permet de conclure des accords d’association, en vue de devenir membre de l’Union, et des accords préférentiels avec des pays en développement.


Conclusion :

Les Communautés européennes n’ont pas réussi à développer une réelle politique sociale : la mobilité du travail n’est pas réellement garantie, ni favorisée. Il n’existe aucune politique macroéconomique européenne de lutte contre le chômage (par opposition à la politique monétaire commune de lutte contre l’inflation).

Leboutte (2008) montre que l’Europe est une construction économique par compromis successifs, une forme de gouvernance de la mondialisation, qui peut limiter régionalement ses effets néfastes.


Références :

BALASSA, Bela : The theory of economic integration, Greenwood, 1961

BOUSSARD, Jean-Marc : Economie de l’agriculture, Economica, 1987

BUSSEMAKER, Jet dir. : Citizenship and welfare State reform in Europe, Routledge, 1999

CRAFTS, Nicholas : Britain’s relative economic decline 1870-1995, Social Market Foundation, 1997

EICHENGREEN, Barry & UZAN, Marc : The Marshall Plan: Economic Effects and Implications for Eastern Europe and the USSR, Economic Policy, 1992

EICHENGREEN, Barry : The European economy since 1945 Coordinated capitalism and beyond, Princeton University Press, 2006

FAUGERE, Jean-Pierre : Economie européenne, Presses de Sciences Po et Dalloz, 2002

HEAD, Keith & MAYER, Thierry : Effet frontière, intégration économique et “forteresse Europe”, Economie & Prévision, 2002

LEBOUTTE, René : Histoire économique et sociale de la construction européenne, Peter Lang, 2008

POLLARD, Sidney : Peaceful conquest The industrialization of Europe 1760-1970, Oxford University Press, 1986

McCALLUM, John : National borders matter, American Economic Review, 1995

MILWARD, Alan : The reconstruction of Western Europe 1945-51, University of California Press, 1984

MOLLE, Willem : The economics of European integration Theory, practice, policy, Aldershot, 1994

O’BRIEN, Patrick & PRADOS DE LA ESCOSURA, Leandro : Agricultural Productivity and European Industrialization, 1890-1980, Economic History Review, 1992

URWIN, Derek : The community of Europe: a history of European integration since 1945, Longman, 1995

VAN DER WEE, Herman : Histoire économique mondiale 1945-1990, Academia Duculot, 1990

VINER, Jacob : The customs union issue, Carnegie, 1950

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22/03/2013

La Chine de 1958 à nos jours, du communisme à l'économie de marché : aspects économiques et sociaux

  • Le développement économique européen, la stagnation chinoise

L’empire chinois n’a pas connu la révolution industrielle au moment où l’Europe se développait économiquement (fin XVIIIe). Cette grande divergence (Pomeranz) qui débute dès 1750 fait que l’Europe cherche l’expansion alors que la Chine se contente de gérer son gigantesque territoire sans bouleversement technologique. Rôle essentiel du dépassement des contraintes écologiques.

Ce décalage perdure jusqu’à la fin du XIXe où l’empire chinois devient une proie pour les impérialismes économiques des pays dominants. Suite à des conflits armés, les grandes puissances obtiennent des concessions territoriales en Chine. Ces zones seront développées selon les principes du capitalisme (ex : Hong Kong par l’Angleterre en 1841 ; Taïwan par le Japon en 1895). Double conséquence :

- Apparition de l’économie de marché sur les côtes et diffusion du modèle

- Apparition d’une classe d’entrepreneurs (dans l’industrie et le textile)

Le pays reste donc essentiellement sous développé et rural au début du XXe siècle. La domination étrangère de la Chine a des répercussions politiques : le développement du nationalisme (révolution de 1911) et la création du parti communiste (1921). Dans un premier temps les deux tendances coexistent et se soutiennent pour s’emparer du pouvoir.

A la mort de Sun Yat Sen (1925), père de l’indépendance chinoise, deux leaders vont s’opposer : Tchang Kaï Chek (nationaliste) et Mao Tsé Toung (communiste).


  • La voie communiste

Suite à l’offensive japonaise (1937), la résistance commune s’impose dans les faits, même si chaque tendance en profite pour renforcer ses positions. A partir de 1945, les communistes profitant de soutiens divers et aléatoires prennent progressivement le pouvoir. Changement de régime en 1949 : c’est la République Populaire de Chine (les nationalistes du Kuomintang se réfugient à Taïwan).

C’est donc dans le camp des économies planifiées centralisées de type soviétique qu’émerge la Chine de 1949. L’Union soviétique va fournir à la fois le modèle et les finances.

- Mise en place de la planification quinquennale

- Nationalisation des entreprises industrielles

- Collectivisation des terres agricoles

La rupture avec l’URSS découle des changements induits par la succession de Staline. La Chine développe ensuite une voie originale tant dans une optique communiste que capitaliste.

Q : l’expérience chinoise est-elle une réussite ?


I] Le modèle communiste chinois (1958-1978)

A partir de 1958 la Chine choisit une stratégie de développement autonome.

  • Le grand bond en avant

Le premier plan (1953-1957) n’a pas permis de développer l’industrie. Le manque de capital et l’abondance du travail rendent les conditions de croissance économique basée sur les industries lourdes problématiques (ex : infrastructures et communications déficientes). Le grand bond consiste à saisir le problème de manière volontariste en dépassant les contraintes existantes : il faut libérer les énergies du peuple car la planification bureaucratique est trop lente.

A partir de 1958 la Chine décide de concentrer tous ses moyens dans la production d’acier. L’agriculture est totalement délaissée, les cadences sont excessives : la famine, la sous nutrition et les décès qui accompagnent le grand bond sont massifs. On estime à 60 millions de morts (fourchette haute) l’impact démographique de cette stratégie.

D’autant que la production industrielle n’est pas d’excellente qualité et qu’elle n’offre pas de débouchés au marché intérieur. Cet échec rend nécessaire une nouvelle politique économique : reprise de l’agriculture et effort dans l’éducation. Dans les années 60, la Chine a rétabli sa production et remboursé sa dette envers l’URSS.


  • La Révolution culturelle (1966-1970)

Le Grand Bond ayant été remis en question, l’autorité politique de Mao a été mise à mal. Pour reprendre la main, il décide de mettre en place une nouvelle stratégie : les échecs précédents découlent d’une insuffisante prise en compte de la lutte des classes.

La révolution culturelle va peser essentiellement sur les villes : les intellectuels, les opposants sont exilés à la campagne pour développer l’activité agricole (avec en parallèle des exécutions et des exactions massives).

L’échec économique est moins massif que pour le Grand Bond en avant car l’agriculture est relativement épargnée par les réorganisations. C’est surtout un manque de travail qualifié qui découlera de la révolution culturelle (forte diminution de la population étudiante).


  • Le tournant politique (1970-1978)

Même si la Révolution culturelle ne prend fin qu’en 1976, les tendances réformistes existaient depuis plusieurs années (incarnées par Deng Xiaoping). Le bilan économique de Mao est globalement mauvais : la Chine rayonne sur le plan international (reconnaissance par les USA, alternative à l’URSS) alors que le coût démographique des réformes est désastreux, que la Chine est isolée économiquement et que ses campagnes sont surpeuplées et pauvres. La Chine reste surtout un pays totalitaire.

Pourtant, le PIB, la richesse par habitant et la productivité ont tout de même fortement augmenté au cours de la période communiste, Maddison (1998). Le décès de Mao (1976) va permettre de changer la politique économique poursuivie jusqu’à présent, où les aspects politiques ont toujours primé sur la réalité économique.


II] Le modèle de transition chinois

La fin d’une vision économique planifiée et centralisée découle de la prise de pouvoir par Deng Xiaoping (1976-1978). Celui ci considère qu’il faut libéraliser l’économie chinoise de manière progressive : c’est une stratégie de modernisation basée sur le gradualisme.

  • La transition au capitalisme

Dans le domaine agricole, la Chine favorise le retour à l’exploitation familiale en mettant un terme aux grandes fermes collectives, en proposant des contrats incitatifs aux fermiers, en relâchant les contraintes sur les prix ou les quantités.

La Chine connaît donc des difficultés pour stabiliser sa politique agricole car elle reste régulée par l’Etat. De plus, le monde rural ne profite pas du dynamisme économique général. Le gouvernement chinois cherche également à se désengager des entreprises publiques : elles bénéficient progressivement de l’autonomie, du droit de décider de l’affectation de leurs bénéfices.

Depuis les années 90 les entreprises qui ne sont pas efficaces sont privatisées, les autres restent généralement sous contrôle public. Par ailleurs, la Chine a laissé se développer un secteur privé parallèle, complémentaire du secteur public (qui a permis d’attirer des capitaux étrangers).

Dans le domaine financier, la Chine a cherché à construire un système bancaire grâce au niveau élevé d’épargne. Mais elles financent souvent des activités publiques peu rentables. C’est donc essentiellement les capitaux étrangers qui financent l’investissement. Pourtant le marché financier chinois reste insuffisamment développé.


  • Le maintien d’un régime autoritaire

Une des grandes particularités de la transition chinoise est qu’elle est menée en l’absence de régime démocratique. Pour Barro (1997) cela montre que l’économie de marché peut se passer de la démocratie. Sen (1999) contredit formellement cette idée, en montrant que l’absence de débats contradictoires ne permet pas le développement.

L’absence de démocratie permet de contenir les fortes inégalités sociales que subit la Chine depuis le début de sa transition du fait d’un rattrapage économique impressionnant. Le parti communiste chinois reste éminemment pragmatique et considère le pilotage de l’économie comme primordial. Pourtant les évènements de 1989 montrent qu’une transition démocratique n’est pas à l’ordre du jour …

D’autant que la Chine est une superpuissance politique aux ambitions politiques fortes : nucléaire, aérospatial, régional … Pour Arrighi (2007) la voie de développement chinoise est originale à trois niveaux : elle n’est pas néo-libérale ; elle a choisi de peser sur l’économie internationale ; elle pourra porter un modèle plus égalitaire et plus écologique.


  • L’intégration dans l’économie mondiale

La Chine a décidé que sa transition devait passer par l’ouverture aux échanges. Le gouvernement a autorisé les investissements étrangers (attirés par la perspective d’un grand marché de consommation) tout en réglementant les prises de participation. Sur le plan commercial, la libéralisation des échanges a été réalisée de manière graduelle en favorisant les exportations tout en protégeant certains secteurs.

L’adhésion à l’OMC en 2001 a couronné cette stratégie en faisant de la Chine un partenaire commercial des grandes économies développées. C’est un des principaux exportateurs mondiaux. Pour Bergère (2007) le capitalisme chinois se nourrit des influences étrangères pour développer sa propre conception, d’où l’intérêt de cette stratégie d’ouverture. Il est aussi l’héritier d’une longue tradition.

Pour Aglietta & Landry (2007) la Chine s’affirme ainsi comme une superpuissance économique, ce qui va entraîner un approfondissement de la transition dans les domaines institutionnel et financier. Le constat économique est simple : la Chine connaît la croissance, la stabilité monétaire, des excédents commerciaux et des finances publiques équilibrées, Maddison (2006).

 

Conclusion :

Le communisme chinois ne fait que clore une parenthèse isolationniste débutée avec la révolution industrielle.

La transition est donc un processus fascinant car c’est un succès économique indéniable, nuancé par des difficultés inhérentes à la croissance (inflation, inégalités de revenu …), de défis spécifiques (démographique et environnementaux) et par l’absence actuelle de démocratie.


Références :

AGLIETTA, Michel & LANDRY, Yves : La chine vers la superpuissance, Economica, 2007

ARRIGHI, Giovanni : Adam Smith à Pekin Les promesses de la voie chinoise, Max Milo, 2007

BARRO, Robert : Les facteurs de la croissance économique, Economica, 1997

BERGERE, Marie-Claire : Capitalismes et capitalistes en Chine Des origines à nos jours, Perrin, 2007

LEMOINE, Françoise : L’économie de la Chine, La Découverte, 2006

MADDISON, Angus : L’économie chinoise Une perspective historique, OCDE, 1998

MADDISON, Angus : La Chine dans l’économie mondiale de 1300 à 2030, Outre-Terre, 2006

POMERANZ, Kenneth : Une grande divergence, Albin Michel, 2000

POMERANZ, Kenneth : La force de l’Empire Révolution industrielle et écologie, ou pourquoi l’Angleterre a fait mieux que la Chine, Ere, 2009

ROUX, Alain : La Chine contemporaine, Armand Colin, 2010

SEN, Amartya : L’économie est une science morale, La Découverte, 1999

21:17 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |