03/05/2012

Introduction à l'histoire des sciences sociales

Cours qui s’inscrit dans une logique d’unité des sciences sociales. Tout en mobilisant des savoirs disciplinaires.

Ex type : le dictionnaire des sciences humaines, Mesure & Savidan (2006)

L’intitulé du cours est un peu trompeur : « histoire » ne se rattache pas aux sciences historiques à proprement parler. Cela permet simplement d’utiliser la démarche chronologique dans une double logique, pédagogique et épistémologique.

- Pédagogique : faciliter les recoupements et les regroupements analytiques arbitraires utiles à l’enseignement

Ex : opposition Durkheim / Weber, Bourdieu / Boudon

- Epistémologique : suivre la logique de paradigme, Kuhn (1962) qui considère que l’évolution des savoirs est un mélange d’accumulation et de compétition

Ex : Smith critique les mercantilistes, Marx critique Ricardo

Démarche du cours relève d’une approche encyclopédique, cherche à synthétiser l’ensemble des apports d’auteurs dans un contexte historique et social (sans en juger les limites).

L’histoire des sciences sociales est pluridisciplinaire et mobilise trois matières universitaires.

Q : comme articuler cette juxtaposition de savoirs ?

 

I] L’histoire de la pensée économique

On cherche à comprendre comment des théories, des modèles se sont imposés à certaines périodes. Cela permet de montrer à la fois :

- les continuités

- les ruptures

- les débats

 

  • Les grands auteurs

Logique de l’ouvrage désormais classique d’Heilbroner (1970) qui s’intéresse aux grandes traditions de l’économie : classique, marxiste et keynésienne. Il présente :

- le contexte économique

- les trajectoires individuelles des auteurs

- leurs grandes idées

Ainsi un grand auteur est souvent à l’origine d’un courant de pensée (une doctrine). Cela signifie qu’il pose les bonnes questions sur la société dans laquelle il évolue ou que sa pensée finit par s’imposer dans le débat social.

L’originalité est qu’on devient le plus souvent un grand auteur a posteriori. Il est fréquent que d’autres auteurs contemporains des « grands » aient également produit des analyses pertinentes et remarquables de la situation économique et sociale. Pourtant, seuls certains auteurs restent et s’imposent.

C’est ici que l’épistémologie de Kuhn nous guide : un paradigme s’impose comme un savoir scientifique car il fournit la meilleure explication d’un phénomène, jusqu’à ce qu’une nouvelle approche la dépasse.

Pour les courants les plus récents, les formes de consécration ont évolué.

Ex : le prix de la Banque de Suède ; les colloques ou les citations

 

  • Les grandes œuvres

Démarche de Wolff (1973) (1976) (1981) (1982) qui permet de relier l’auteur à une œuvre emblématique particulièrement remarquée (et remarquable).

Cette dimension est de plus en plus importante au fur et à mesure que se développe la notion d’auteur : les sciences sociales fonctionnant sur le modèle de reconnaissance en paternité des idées par le biais des citations et des bibliographies (c’est d’ailleurs un thème de recherche : la bibliométrie).

Les grandes œuvres prennent plusieurs formes : livres, revues, articles … sans compter le service après vente : colloques, commentaires, notes de lecture, traduction …

Ex contemporain : le dictionnaire des grandes œuvres économiques, Greffe, Lallement & De Vroey (2002) où la dimension historique permet un dialogue entre le passé et le présent.

 

  • Les enjeux de l’histoire de la pensée économique

A partir de Blaug (1968) toute une frange des historiens de la pensée a tenté d’isoler la théorie économique des théoriciens. Ils mènent une réflexion sur le contenu logique et opérationnel de la pensée économique.

Leur but est d’éviter de réduire l’apport théorique au contexte (qu’ils estiment trop difficile à reconstruire). Ils refusent une vision relativiste, défendue par l’économie institutionnaliste. Ces différences approches sont étudiées par Etner (2006).

Mais cette logique conduit à éliminer la Théorie des sentiments moraux de Smith, ou à négliger les propositions politiques socialistes de Walras.

La tradition française d’histoire de la pensée est fortement institutionnaliste, incarnée par Denis (1966) : imprégnée de philosophie politique, elle permet de raisonner en termes de controverses.

 

II] L’histoire des faits économiques

L’histoire économique est la branche de l’histoire qui étudie la production, la distribution et l’utilisation des ressources permettant la satisfaction des besoins individuels et sociaux, Daudin (2007).

 

• L’approche des historiens

Avec Simiand, un historien économiste proche de Durkheim, les questions économiques deviennent un sujet d’étude à part entière. Il analyse l’évolution des prix, des salaires ou de la monnaie et fait apparaître l’existence de cycles économiques qui ont un impact social fort.

Simiand forme un chercheur qui va institutionnaliser l’histoire économique : Labrousse. Il étudie les mouvements de prix au XVIIIe (1933) ou la crise économique qui est à l’origine de la Révolution française (1944). Labrousse va devenir le pilier universitaire des recherches en histoire économique du fait de son statut de professeur à la Sorbonne.

En parallèle, apparaît un courant intéressé par les questions économiques et sociales, et ayant une ouverture forte sur les autres sciences sociales : l’école des Annales (du nom de leur revue). Bloch (1931) étudie dans cette optique l’histoire rurale de la France en insistant sur les aspects économiques et sociaux.

Enfin, héritier de l’école des Annales, Braudel va développer une histoire du capitalisme à partir du Moyen Age et encourager de nombreuses initiatives de recherches économiques.

L’influence du marxisme dans le système universitaire pousse à étudier les questions économiques.

Mais cette tendance finit par s’épuiser : d’une part l’histoire économique et sociale dérive (au sens géographique) lentement vers l’histoire culturelle ou des mentalités (retour à Bloch), d’autre part les économistes vont s’intéresser de leur côté aux aspects historiques.

 

• L’approche des économistes

Après la querelle des méthodes, les économistes ne prennent quasiment plus en compte les aspects spatiaux ou temporels.

Mais le développement des comptabilités nationales après la deuxième guerre mondiale favorise quelques travaux d’histoire économique.

Ex : l’analyse de la croissance par Kuznets (1965)

On parle d’histoire « quantitative » car elle repose sur des séries statistiques. Elle inspirera des travaux chez des historiens (Chaunu ou Bouvier) mais elle va surtout permettre à des économistes de se réapproprier l’histoire.

Un ensemble de recherches vont appliquer les modèles de l’économie aux faits historiques, c’est la nouvelle histoire économique (cliométrie).

Ex : Fogel (1964) critique le rôle primordial du chemin de fer sur la croissance économique des USA en considérant de manière contre-factuelle (et s’ils n’avaient pas existé) que l’impact économique sur la croissance est faible ; Fogel (1989) montre que l’esclavage n’a pas été éradiqué pour des causes économiques (il était rentable) mais pour des raisons politiques (sic)

C’est aujourd’hui cette approche qui domine l’histoire économique (en économie).

 

• Les enjeux de l’histoire des faits économiques

C’est un domaine qui a longtemps été dominant dans les recherches historiques, mais qui est négligé dans l’enseignement économique (sans doute une lointaine conséquence de la « querelle des méthodes » et de l’analyse théorique formalisée). On considère que l’homo oeconomicus n’a pas d’histoire.

Dans ce cours, nous mélangeons deux matières, deux domaines généralement séparés : l’histoire des faits économiques et l’histoire de la pensée économique. Suivant la démarche de quelques auteurs comme Crozet, Delas ou Mazerolle, nous considérons qu’il est difficile de séparer l’analyse des faits de celle de la pensée.

Ex : comprendre Smith sans le contexte de la révolution industrielle ; comprendre Marx sans le contexte de l’industrialisation ; comprendre Keynes sans le contexte de la crise de 1929

 

III] L’histoire des idées sociologiques

La sociologie est la science des faits sociaux. C’est une notion très large qui implique des différences à la fois d’objectifs et de méthodes.

Ex : la sociologie critique a pour but de dénoncer le fonctionnement de la société (Bourdieu ou l’Ecole de Francfort) ; la sociobiologie (Wilson) est une extension de la théorie des comportements sociaux des animaux aux humains. Elle repose sur un déterminisme génétique.

 

• La fondation de la sociologie

Le terme « sociologie » est forgé par Auguste Comte, qui parle également de physique sociale. C’est un héritage philosophique de la Révolution et du positivisme (la connaissance humaine doit reposer sur des vérités scientifiques).

C’est également un héritage de la politique.

Ex : les analyses de Marx ou Tocqueville mobilisent des raisonnements sociologiques

Il existe un débat (extrêmement simpliste) entre français et allemands sur la fondation de la sociologie qui sert d’opposition structurante à la discipline : Weber en Allemagne utilise la tradition compréhensive ; Durkheim utilise la tradition holiste.

La vision française a longtemps dominé la sociologie du fait du travail d’institutionnalisation mené par les durkheimiens.

Ex : la revue l’Année sociologique ; l’obtention de chaires d’enseignement ; les réseaux intellectuels (avec les historiens des Annales) …

Les deux grandes guerres ont nuit à l’établissement de la sociologie comme savoir scientifique unifié.

 

• Le renouveau de l’après guerre

C’est après la deuxième guerre mondiale et sous impulsion américaine que la sociologie renaît : aux USA de grandes questions sociales se posent (criminalité, urbanisme) illustrées par les analyses de l’école de Chicago. De plus, la souplesse du système universitaire américain favorise la création de ce nouvel objet de savoir.

En France, la sociologie apparaît dans les facultés de philosophie, sous l’impulsion de deux grands  penseurs : Gurvitch & Aron (on retrouve les oppositions fondatrices de la sociologie).

Cette particularité est importante pour comprendre l’univers intellectuel de nombreux auteurs.

Ex : Bourdieu ou Boudon

Enfin, il faut noter l’importance du marxisme dans les sciences sociales d’après guerre qui force la plupart des chercheurs à se positionner.

 

• Les enjeux de l’histoire des idées sociologiques

On s’intéresse à son épistémologie, càd l’étude du caractère scientifique de la sociologie. Berthelot (2001) considère qu’il faut relier le statut de science à son histoire.

Pour Berthelot, on peut résumer la sociologie à quatre grandes actions :

- Décrire : mettre en valeur des régularités sociales

- Expliquer : proposer une hypothèse qui donne un sens

- Fonder : sur des structures sociales (holisme) sur l’individu (compréhension)

- Intervenir : chercher à modifier la société

Passeron (1991) considère que le raisonnement sociologique est « non-poppérien » càd qu’on ne le juge pas sur sa capacité à produire des résultats vérifiables. Les sciences sociales comme l’histoire ou l’anthropologie, proposent une explication dans un contexte. Ce n’est pas un modèle général.

Ex : l’économie suivant la logique de Popper, les deux sciences sont en conflit

C’est une matière qui se prête beaucoup aux oppositions et aux typologies.

Ex : théorie / empirisme ; découpage par domaines (travail, famille, religion …)

Nous adopterons donc une vision large de la matière (comme Mendras) en considérant plus les sciences sociales que la sociologie proprement dite, ce qui inclut la psychologie sociale ou l’ethnologie (ou ethnographie, anthropologie).

 

Conclusion :

Problèmes théoriques se retrouvent dans la variété des méthodes mobilisées.

 

Références :

BERTHELOT, Jean-Michel dir. : Epistémologie des sciences sociales, Puf, 2001

BLAUG, Marc : La pensée économique, Economica, 1968

BLOCH, Marc : Les caractères originaux de l’histoire rurale française, Pocket, 1931

BRAUDEL, Fernand : La dynamique du capitalisme, Flammarion, 1985

DAUDIN, Guillaume : Histoire économique, in Economie, Albin Michel, 2007

DENIS, Henri : Histoire de la pensée économique, Puf, 1966

ETNER, François : Les historiens de la pensée économique, Economica, 2006

FOGEL, Robert : Railroads and American Economic Growth, John Hopkins Universty Press, 1964

FOGEL, Robert : Without Consent or Contract, Norton, 1989

GREFFE, Xavier ; LALLEMENT, Jérôme & DE VROEY, Michel dir. : Le dictionnaire des grandes œuvres économiques, Dalloz, 2002

HEILBRONER, Robert : Les grands économistes, Seuil, 1970

KUHN, Thomas : La structure des révolutions scientifiques, Gallimard, 1962

KUZNETS, Simon : Croissance et structure économiques, Calmann Levy, 1965

LABROUSSE, Ernest : Esquisse du mouvement des prix et des revenus au XVIIIe siècle, Edition des Archives Contemporaines, 1933

LABROUSSE, Ernest : La crise de l’économie française à la veille de la Révolution, Puf, 1944

MENDRAS, Henri : Eléments de sociologie, Armand Colin, 2003

MESURE, Sylvie & SAVIDAN, Patrick dir. : Le dictionnaire des sciences humaines, Puf, 2006

PASSERON, Jean-Claude : Le raisonnement sociologique, Albin Michel, 1991

SIMIAND, François : Critique sociologique de l’économie, Puf, 2006

WOLFF, Jacques : Les grandes œuvres économiques, Cujas, 4 tomes, 1973, 1976, 1981, 1982

17:43 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |

10/02/2012

Les pays en développement

Plusieurs contraintes pèsent sur l’étude économique des pays en développement de 1945 à 1973 : le système colonial, la diversité des situations, la lecture géopolitique …

  • Développement et politique

En effet, dans un monde bipolaire les pays en développement devaient soit se rallier au bloc capitaliste soit au bloc communiste. Logique de la guerre froide.

Mais les problèmes liés au retard économique de certains pays n’étaient pas réellement prises en compte. C’est pourquoi l’expression de Tiers Monde s’est imposée : l’idée que la majorité du monde n’est pas reconnue par les grandes puissances.

Ex : les pays non-alignés (1955)

Pourtant, cette recherche de spécificité des pays du tiers monde ne rend pas compte de la diversité des pays qui le composent : c’est pourquoi l’économie s’intéresse au développement pas au tiers monde et à sa dimension politique.

Le Tiers mondisme relève de plusieurs logiques :

-         soutien intellectuel des pays occidentaux

-         développement de théories spécifiques à la dépendance

-         création d’institutions adaptées (CNUCED, PNUD)

-         justification de régimes autoritaires

-         occultation des inégalités sociales intérieures

Les luttes contre le fascisme ont souvent reposé sur les colonies de l’empire : il faudra pourtant attendre le début des 70 pour qu’elles soient indépendantes politiquement.

  • Développement et décolonisation

La décolonisation commence au Moyen Orient (Egypte en 1922 ; Irak en 1930 ; Syrie, Liban & Transjordanie en 1946) puis en Asie (Pakistan, Inde, Ceylan et Birmanie en 1947 ; Indonésie en 1949 ; Laos & Cambodge en 1954 ; Malaisie en 1957 ; Singapour en 1965).

La décolonisation de l’Afrique est progressive : la majorité des pays accèdent à l’indépendance entre 1950 et 1960. Le Mozambique et l’Angola seront les derniers pays à se décoloniser en 1975. Rappel essentiel pour appréhender la difficulté d’une analyse simple.

Constat de fait : l’indépendance politique n’est s’est pas accompagnée de l’indépendance économique. Les inégalités mondiales se sont accrues. Bairoch (1970) décrit la persistance de fortes différences d’espérance de vie, de mortalité infantile, d’analphabétisme ou de revenu par habitant entre les pays du tiers monde. Vision entendant montrer les défis à relever qui illustre bien la possibilité d’une approche misérabiliste ou pessimiste.

Q : quels défis des pays en développement sont encore actuels ?

 

I] Développement et secteurs économiques

  • L’agriculture

La population des pays en développement est majoritairement rurale : 73,3 % en 1950 et 61 % en 1980 alors que la population agricole est passée de 305 à 500 millions.

La superficie exploitée par actif agricole diminue car les réserves de terres agricoles sont limitées. Ce n’est pas un facteur favorisant l’augmentation de la productivité agricole.

Ce statut du secteur agricole découle de la domination coloniale, Bouvier (1978) : échange de produits manufacturés contre des produits agricoles issus des techniques traditionnelles.

Bairoch note que c’est une agriculture d’exportation qui se développe et qu’elle est rapidement confrontée à une saturation des besoins des pays importateurs. Or les prix agricoles diminuent fortement en cas de décalage entre offre et demande. Cette dynamique rend les termes de l’échange défavorable.

De plus, contrairement au phénomène constaté à l’origine de la révolution industrielle, l’agriculture n’est pas à l’origine d’un effet d’entraînement économique en Afrique et en Amérique Latine. Phénomène d’accaparement des rentes agricoles.

Enfin, les pays en développement possèdent une agriculture vivrière (alimentaire) forte mais négligée par rapport à l’exportation. On parle de dualisme agricole.

Dès lors, deux grandes conséquences négatives en découlent : la dégradation de l’environnement et le déficit alimentaire.

  • L’industrie

Les pays dominés par les puissances coloniales sont moins industrialisés. L’analyse marxiste-léniniste en fait même un des fondements de l’économie capitaliste.

La première mondialisation voit en effet une domination industrielle de l’Angleterre découlant d’une supériorité technique combinée à une ouverture forcée au libre échange.

L’ouverture aux échanges de nations peu industrialisées peut donc être négatif.

La forte baisse des coûts de transport mondiaux favorise l’exportation de matières brutes à faible valeur ajoutée, car les pays développés conservent les industries de transformation à proximité des marchés de débouchés. Seules la production et l’extraction sont délocalisées.

On constate donc une forte augmentation de la production de pétrole et de minerais liée à la demande des pays développés. 8 % par an en moyenne de 1948 à 1973.

La crise des années 70 va réduire cette production.

La production manufacturière augmente d’environ 5,5 % par an par habitant de 1945 à 1975. C’est un montant supérieur à celui des pays développés : il y a un processus de substitution de l’industrie manufacturière. La division internationale du travail conduit à développer la production de certains produits dans les pays en développement. Ex : fil de coton ou ciment.

Mais, la production industrielle est très concentrée géographiquement. Le Brésil, le Mexique, la Corée du Sud, Hong Kong, Singapour et Taïwan représentent 70 % des capacités industrielles et 10 % de la population du tiers monde à la fin des 70’s.

L’industrie manufacturière dépend fortement des entreprises multinationales de la Triade.

  • Les services

Les pays en développement sont caractérisés par un secteur tertiaire informel très large. La tertiarisation des pays du tiers monde s’est réalisée dans la contrainte : c’est un moyen de survivre dans le cadre d’une urbanisation massive.

Difficile à mesurer par essence, Lautier (2004) estime qu’elle concerne entre 60 à 70 % de l’emploi en Afrique, 50 % en Asie, 35 % en Amérique Latine ; alors qu’elle ne concerne que 5 à 10 % pour les pays développés et 20 à 30 % en Europe de l’est.

Mais l’économie informelle ne favorise pas le développement pour deux raisons : ce ne sont pas des alternatives à l’absence de politique sociale et ce sont généralement des activités illégales et nuisibles (trafics).

Hugon (1980) met en valeur l’existence d’un secteur non structuré marchand : production à petite échelle, sans salariat réel, ni capital mais avec circulation monétaire et vente. Or ce dualisme ne favorise pas les gains de productivité ou l’innovation.

 

II] Typologies du développement

Constat de la diversité des tiers mondes : ce sont les pays asiatiques qui ont le mieux réussi leur insertion dans le commerce mondial.

L’Afrique peut être décomposée en trois, Hugon (1995) : les pays à économie préindustrielle, les pays rentiers et les pays en voie d’industrialisation.

  • Les économies préindustrielles

Elles se situent essentiellement en Afrique subsaharienne.

Ces pays sont caractérisés par la prépondérance d’un petit nombre de produits primaires d’exportation dont les prix internationaux sont fluctuants. Ainsi ce secteur dominant n’a pas d’effet positif sur le reste de l’économie. Le secteur manufacturier est donc peu développé.

Les économies préindustrielles subissent très lourdement les baisses de cours des matières premières, d’autant qu’elles ne mènent pas de politiques agricoles. Les technologies employées sont inadaptées et ne permettent pas de dégager de gains de productivité, elles expliquent les risques alimentaires persistants liés à l’accroissement démographique. Pour Dockès & Rosier (1988) la stagnation agricole est culturelle, elle ne relève pas de l’économie.

  • Les économies rentières

Il s’agit essentiellement des pays pétroliers et gaziers : pays du Golfe persique, Nigeria, Gabon, Venezuela … Le terme « rente pétrolière » est apparu avec les chocs pétroliers pour qualifier les pays. L’économie du pétrole découle en fait de l’action des multinationales du secteur et des Etats disposant de ressources. On l’associe à une croissance sans développement : les pays subissent un dualisme fort du fait de la coexistence de l’industrie pétrolière et d’activités faiblement productives.

De plus, la rente pétrolière fournit des ressources qui ne sont pas toujours investies ou redistribuées de manière efficace. Ex : Iran ou Algérie.

  • Les économies à industrialisation « intravertie »

Pays qui pratiquent la substitution aux importations. La plupart en Amérique Latine.

Pratiques protectionnistes afin de favoriser l’industrie lourde (sidérurgie et pétrochimie) et l’industrie des biens de consommation durable (automobile et électroménager).

Rôle de pilotage des Etats. Logique reposant sur le marché domestique puisqu’il n’y a pas de concurrence mondiale. Mais deux grandes limites : le financement de cette stratégie se fait par l’exportation de matières premières ; la demande domestique n’est pas suffisante.

  • Les économies à régime mixte

Pays ayant développé une industrie manufacturière, pays insérés dans l’économie mondiale à petite échelle (surtout par le biais de multinationales), intervention forte de l’Etat et profondes inégalités sociales. Ex : Mexique, Brésil et Inde.

  • Les nouveaux pays industrialisés

Pays à économies tayloriennes menant des stratégies de promotion des exportations avec une spécialisation dans les secteurs dynamiques de la division internationale du travail.

Au préalable, production de biens manufacturés simples (aide financière américaine et multinationales). Sous l’impulsion des Etats et des firmes, leur spécialisation a évolué rapidement vers des produits à haute valeur ajoutée. Ex : électronique.

 

Conclusion : éviter les préjugés (ex : démographie), considérer la question politique.

 

Références :

BAIROCH, Paul : Le tiers monde dans l’impasse, Gallimard, 1970

BOUVIER, Jean : Les mécanismes de domination, in LEON, Pierre dir., Histoire économique et sociale du Monde, Armand Colin, 1978

DOCKES, Pierre & ROSIER, Bernard : L’Histoire ambiguë, Puf, 1988

HUGON, Philippe : Dualisme sectoriel ou soumission des formes de production au capital, Tiers Monde, 1980

HUGON, Philippe dir. : L’Afrique des incertitudes, Puf, 1995

LAUTIER, Bruno : L’économie informelle dans le Tiers monde, La Découverte, 2004

20:16 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |

L'expérience soviétique

Phénomène qui débute avec la révolution d’octobre 1917 : déclenchée par la guerre et basée sur la révolution de février d’inspiration sociale-démocrate.

Plusieurs points sont essentiels :

  • Le rapport avec Marx

Les soviétiques s’inspirent de Marx mais doivent adapter sa pensée à la spécificité de la Russie. Pour Marx, le communisme s’appuie sur la classe ouvrière et les syndicats comme agents du changement. Pour Lénine, le communisme passe par la politique : un parti doit organiser les masses pour les guider vers le socialisme.

Le communisme soviétique est donc un « socialisme sans Marx » Nove (1983).

  • Le rapport avec la politique

Avant d’être un événement économique, le bolchevisme est avant tout une expérience politique. Le régime qui est mis en place à partir de 1917 peut être considéré de deux manières selon Werth : pour l’école totalitarienne, c’est un régime basé sur l’endoctrinement et la terreur d’un état tout puissant ; pour l’école révisionniste, c’est un régime qui contient à la fois des éléments de consensus social et d’incohérences.

  • Le rapport avec le capitalisme

L’expérience soviétique marque une rupture économique mais qui s’inscrit dans le capitalisme. Celui-ci n’est pas nié, il devient même le « capitalisme d’état » càd entre les mains du pouvoir politique.

  • La situation économique de la Russie en 1917

Pays essentiellement agricole, très faiblement industrialisé et donc classe ouvrière ultra-minoritaire. C’est donc un paradoxe que la révolution bolchevique ait eu lieu en Russie, et cela va en déterminer en grande partie le cours : la classe la plus représentée étant la paysannerie dont les rapports avec le pouvoir seront fluctuants et conflictuels Lewin (1966).

  • Les premières étapes du communisme soviétique

Le communisme de guerre (1917-1921) : pays assiégé, réquisitions agricoles, nationalisations à géométrie variable (surtout dans le domaine financier), centralisation économique et démonétisation de l’économie (contre l’inflation).

La NEP (1921-1928) : mise en œuvre du capitalisme d’état et retour partiel au marché dans le domaine agricole qui favorise un redressement industriel.

Les premiers plans quinquennaux (1928-1940) : l’enrichissement des koulaks et la volonté d’industrialiser le pays poussent Staline à mettre un terme à la NEP et à mettre en œuvre une collectivisation généralisée de l’économie basée sur une planification centralisée impérative.

La deuxième guerre mondiale (1941-1945) : mobilisation économique du pays et effort de guerre exceptionnel grâce aux sacrifices humains de la population.

Q : pourquoi cette expérience a pu être considérée comme un modèle économique alternatif ?

 

I] Extension de l’économie soviétique

Après la victoire au terme du second conflit mondial, l’URSS est la deuxième grande puissance mondiale.

  • Un système économique

La poursuite des plans quinquennaux a permis la reconstruction du pays et l’industrialisation massive. Ex : énergie et sidérurgie. L’URSS demeurant dans une logique de guerre.

La société soviétique est en mutation : le nombre de paysans baisse, celui des ouvriers augmente. Phénomène d’exode rural et d’urbanisation.

Le système communiste est marqué par plusieurs faiblesses :

-         la bureaucratie : l’économie est administrée de manière centralisée par le Gosplan. Les objectifs sont souvent irréalistes. Les prix et les financements sont fixés arbitrairement. La logistique est inefficace. La production est déconnectée des besoins sociaux.

-         les déséquilibres sectoriels : l’industrie lourde étant privilégiée, ni les biens de consommation, ni l’agriculture ne sont suffisamment développés. Certains biens sont donc rationnés.

-         la déstalinisation manquée (Asselain) : à partir de 1953 le changement à la tête du régime ne remet pas en cause le modèle stalinien. Les évènements politiques du bloc soviétique relèguent l’économique au second plan et débouchent sur une relance de la planification volontariste.

L’extension de l’économie soviétique correspond à l’utilisation de la planification comme politique économique. Les plans sont parfois révisés ou abandonnés. Ex : défrichement de terres ou industrialisation de secteurs peu développés.

On peut également y voir la marque des stratégies géopolitiques de l’URSS : le nucléaire et l’aérospatial.

Pour Zaleski (1980) la planification est à la fois un instrument de gestion de la conjoncture et la marque d’une vision d’avenir. Mais le plus important dans cette démarche est qu’elle permet de stimuler la production (l’effort) plutôt qu’atteindre impérativement ses buts.

Les tentatives de réforme de la planification (déconcentration) ne seront pas efficaces car les plans continuent de fixer des objectifs irréalistes.

En 1964, les nouveaux dirigeants décident donc de centraliser à nouveau la planification, d’y adjoindre l’autonomie financière des entreprises et l’intéressement des travailleurs. De plus, l’URSS tente de favoriser le développement technologique de la gestion.

Mais l’URSS est en train de subir un ralentissement de sa croissance économique : les objectifs des plans ne sont pas atteints, ils sont inadaptés à un accroissement des richesses, la politique étrangère rend nécessaire les investissements à l’étranger.

  • Le bloc soviétique

Parallèlement au communisme en URSS, les économies des démocraties populaires d’Europe sont « soviétisées ». Transposition du modèle soviétique de manière quasi-uniforme.

-         planification centralisée, orientée vers l’industrie

-         collectivisation totale de l’économie

-         le Comecon (1949) : coopération économique basée sur les complémentarités

Plans également irréalistes et évolution de niveaux de vie encore plus défavorables qu’en URSS. Les tentatives de réforme ou d’adaptation seront toujours des échecs.

 

II] Le déclin de l’économie planifiée

Le ralentissement de la croissance est généralisé à partir de la fin des années 70.

  • Les limites de l’économie planifiée

La productivité stagne (elle est inférieure à celle des pays développés) et le niveau de vie est également moins élevé que celui des pays occidentaux.

Seule une minorité de la population a réellement profité du système : la nomenklatura.

Les réformes entreprises ne produisent pas d’effets car la planification reste centralisée.

En 1982, l’URSS est une grande puissance politique mais aussi un pays en retard économiquement. Les limites économiques sont de plusieurs ordres :

-         la gestion bureaucratique et centralisée reste trop rigide : il est inadapté à la complexité de l’économie soviétique. Elle privilégie le quantitatif au qualitatif.

-         l’industrie militaire est la priorité économique : les dépenses militaires concentrent l’essentiel de l’investissement productif.

-         les technologies employées sont inadéquates : adaptées pour le nucléaire ou l’aérospatial, elles sont déficientes pour l’énergie, la mécanique ou l’électronique.

-         la main d’œuvre n’est pas utilisée de manière rationnelle : certains secteurs emploient trop de personnel, la démotivation est très élevée.

-         l’agriculture souffre d’un retard important : la productivité agricole est faible, les techniques sont obsolètes, la logistique est inefficace pour un territoire aussi vaste. L’URSS doit importer de nombreux produits agricoles.

-         l’énergie est mal exploitée : alors que le pays dispose de ressources considérables, les techniques utilisées ne permettent pas de produire suffisamment d’hydrocarbures.

L’instabilité politique de 1982 à 1985 favorise l’immobilisme.

  • Un système non réformable ?

L’URSS est un économie de pénurie au début des années 80 (Kornaï). Les biens agricoles ou de consommation sont rationnés. Les soviétiques épargnent donc une grande partie de leur revenu. Une économie parallèle se développe : travail non déclaré ou corruption.

Le nouveau dirigeant de l’URSS décide donc de réformer l’économie soviétique pour tenter de la sauver. Gorbatchev sera pourtant son dernier leader …

Aspect politique : glasnost = transparence. Aspect économique : perestroïka = restructuration.

Les réformes économiques reposent sur deux principes :

-         décentraliser : la gestion doit revenir aux responsables locaux et non aux bureaucrates

-         augmenter et hiérarchiser les salaires : différencier revenu et statut des travailleurs

-         libéraliser l’économie : retour à une propriété privée (mais non appliquée)

Mais le fonctionnement autonome des entreprises fait apparaître la rentabilité faible de l’économie soviétique. Le chômage se développe. L’URSS autorise les entreprises étrangères à créer des sociétés mixtes, mais cela ne fonctionne pas.

 

Conclusion :

L’URSS semblait réformable économiquement, mais en empruntant les techniques du capitalisme classique. L’Empire soviétique a pris fin pour des raisons politiques : la Pologne et l’Allemagne mettant un terme aux dictatures communistes.

Début d’une nouvelle histoire …

 

Références :

ASSELAIN, Jean-Charles : Histoire économique du XXe siècle, Presses de Sciences Po, 1995

KORNAI, Janos : Socialisme et économie de la pénurie, Economica, 1980
LEWIN, Moshe : La paysannerie et le pouvoir soviétique, Mouton, 1966
NOVE, Alec : Le socialisme sans Marx, Economica, 1983
WERTH, Nicolas : Histoire de l’Union soviétique, Puf, 2008
ZALESKI, Eugène : La planification stalinienne, Economica, 1980

20:15 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |