03/05/2012

La révolution industrielle

Phénomène qui s’inscrit dans le long terme. Phénomène européen.

Expression qui désigne une période de progrès technique radical modifiant les structures économiques d’une société.

 

  • Une rupture progressive

Le terme « révolution » est assez mal adapté car les changements s’inscrivent dans la durée.

Selon l’historien Jean Gimpel (1975) la révolution industrielle plonge ses racines au Moyen Age, ses grands bouleversements datent de l’époque médiévale :

- les inventions technologiques (ex : horloges)

- les modifications du monde du travail (ex : ouvriers)

- le développement de sources d’énergie (ex : mines)

Ceci dit l’échelle est nettement plus réduite : on parle de proto-industrialisation, Mendels (1972). La révolution industrielle consacre le passage d’une économie dominée par l’agriculture à une économie fondée sur l’industrie.

Pour Braudel, le capitalisme industriel se fonde sur le capitalisme marchand. Les cités Etats du Moyen Age (Venise, Anvers) avaient développé une extraordinaire activité marchande sur le plan mondial. L’industrie vient simplement prendre le relais des négociants : les Etats décident de produire sur place plutôt que de dépendre d’autres pays.

Comme le montre également Favier (1987) les marchands médiévaux sont porteurs des principes de l’entrepreneur moderne : prise de risque, capacité d’organisation, connaissance des marchés …

 

  • Une expression polysémique

L’expression est utilisée en 1837 par Adolphe Blanqui (frère de l’homme politique socialiste). Elle est consacrée en histoire par Arnold Toynbee (père) en 1884 qui privilégie encore l’approche globale de la révolution : c’est un ensemble de facteurs réunis qui ont permis ce phénomène (ex : rôle primordial des inventions). La révolution est ainsi décrite du point de vue du pays qui l’a menée.

Livre fondateur de la réflexion française : Paul Mantoux (1905) qui considère que la révolution réunit trois phénomènes. Invention de procédés qui permettent de produire plus ; concentration des capitaux ; nouvelle organisation sociale du travail.

Chronologie retenue aujourd’hui : entre 1770 et 1880, de l’invention de la machine à vapeur à la seconde révolution (électricité). Mais ce découpage fait toujours débat.

Q : la révolution industrielle est-elle un phénomène économique inéluctable ?

 

I] Les facteurs agricoles

 

  • Aspects pratiques

En Angleterre, une minorité de grands propriétaires terriens décident de modifier leur méthode d’exploitation agricole : remplacement des jachères par des plantes fourragères, enclosures, remembrements, suppression des droits coutumiers sur les terres …

En se fondant sur les nouvelles connaissances et techniques de l’agronomie, l’Angleterre voit sa production agricole augmenter fortement (blé, houblon, chanvre ou colza).

Par effet d’entraînement, les autres exploitants suivent le mouvement : la productivité agricole fait d’énormes progrès.

D’autres innovations apparaissent : sélection des grains, utilisation de machines agricoles (semoir, labour), développement de l’élevage (viande et engrais) qui complète l’agriculture traditionnelle. Il s’ensuit de nombreux défrichements ou des drainages pour exploiter de nouveaux terrains.

C’est une évolution qui favorise les gros propriétaires : les petits disparaissent, deviennent fermiers ou ouvriers agricoles. Les autres partent pour la ville. L’Angleterre voit se développer un capitalisme agricole qui permet de nourrir une population croissante.

En France, le monde rural est plus morcelé. La Révolution (politique) favorise ce mouvement en confisquant les terres du clergé.

Seules certaines régions (Alsace, Beauce) voient apparaître la grande exploitation agricole. Le phénomène finit par s’imposer mais de manière moins forte qu’en Angleterre.

 

  • Aspects théoriques

Pour certains auteurs, comme Rostow (1960) et surtout Bairoch (1963), la révolution agricole est à l’origine de la révolution industrielle.

- Elle permet le développement démographique.

- Elle permet d’accumuler des capitaux.

- Elle favorise la production dans d’autres branches (ex : métallurgie)

- Les équipements produits pour l’agriculture trouvent d’autres usages (ex : textile)

Pour Crouzet (2000) l’enchaînement n’est pas aussi clair, ni aussi radical : l’industrie s’est développée sans réellement profiter de l’agriculture (main d’oeuvre ou équipements). Le commerce colonial anglais a été plus stimulant pour la demande. La situation française l’illustre bien puisqu’un « décollage » industriel a été constaté même sans révolution agricole de l’ampleur de celle de l’Angleterre.

Selon Rioux (1971), la révolution agricole est étroitement liée à la révolution industrielle mais elle n’en est pas la condition déterminante. C’est une condition nécessaire puisque les gains de productivité permettront à la population agricole de se réorienter vers l’industrie naissante.

 

II] Les facteurs techniques

La révolution industrielle est caractérisée par l’utilisation de machines de manière efficace. C’est la condition qui permet le changement d’échelle de la production et des débouchés.

Pour Verley (1997b), l’industrialisation de l’occident est le passage à « l’échelle du monde ».

 

  • Nouvelles techniques

Le XVIIIe est marqué par de nombreuses inventions qui se diffusent rapidement dans l’économie. Ceci s’explique par les avancées de la science, de l’ingénierie et de l’éducation.

L’énergie nouvelle de la révolution industrielle est la vapeur. Elle permet de pomper l’eau des mines ou d’automatiser la production.

L’industrie textile est à la pointe du progrès : le coton devient la matière de base, dépassant la laine (difficile à mécaniser). Les métiers à tisser permettent de produire de plus grandes quantités de bonne qualité (même si l’Angleterre est moins efficace que l’Inde à l’époque). Les brevets sont déposés en Angleterre, qui prend une avance décisive dans ce domaine.

La métallurgie connaît également de grands progrès : le chauffage au bois est de moins en moins rentable. L’agriculture a des besoins de produits métallurgiques. On fabrique donc de la coke à partir de la houille. Des procédés d’épuration du fer sont mis en place. Des forges modernes produisent donc du fer de bonne qualité en grande quantité.

 

  • Nouvelle organisation productive

Les grandes entreprises industrielles, reposant sur des usines, viennent d’apparaître.

De plus, la croissance démographique du XVIIIe en Europe influence à la fois la demande (par la consommation) et l’offre (par le travail). Mais c’est avant tout un changement économique tiré par la demande et qui ensuite proposera des innovations technologiques, Landes (1983).

La révolution industrielle est également marquée par une révolution des transports. L’acheminement des produits se fait tout d’abord par les canaux (en particulier la houille) du fait des prix faibles. Le chemin de fer vient ensuite concurrencer ce mode de transport (locomotives vapeur).

Pour De Vries (1994) c’est une « révolution industrieuse » : il calcule la durée du travail en mesurant l’écart entre la richesse du patrimoine au décès des individus et ce que permettent d’accumuler les salaires d’une vie. Il estime ainsi que la quantité de travail a joué un rôle plus important que ce lui des inventions : c’est le « putting out system ».

 

III] Les facteurs politiques

En Angleterre et en France, le pouvoir politique consacre la place de la bourgeoisie.

Ces deux pays ayant vécu leurs révolutions politiques.

 

  • Comparaison Angleterre - France

Le parlementarisme anglais favorise la représentation des grands propriétaires fonciers.

L’Angleterre est une nation conquérante qui a développé un réel marché extérieur colonial.

La politique commerciale est fondée sur le libre échange : les lois sur le commerce des grains sont abolies, le transport maritime de marchandises est libéralisé …

La supériorité de l’Angleterre lui permet de prôner ce libéralisme. Elle devient une plate forme financière grâce à sa monnaie convertible en or. Pour Verley (1997a) cependant, la révolution industrielle n’est pas marquée par un fort besoin de capital.

En France, dans la même période, l’instabilité politique ne favorise pas le même essor économique. La bourgeoisie qui a vu son pouvoir reconnu avec la Révolution, lance également le mouvement industriel.

La politique guerrière de Napoléon et l’affrontement avec l’Angleterre (le blocus) vont permettre un certain rattrapage sans jamais pourtant égaler l’Angleterre, Crouzet (1985). Le libéralisme s’installe dans la culture politique française mais avec un Etat fort et interventionniste.

 

  • Conséquences sociales de la révolution industrielle

Les classes dirigeantes comportent à présent des entrepreneurs, des banquiers …

De nouveaux métiers apparaissent : ingénieurs, employés …

La révolution industrielle voit apparaître les ouvriers : ceux ci sont souvent des artisans ou des paysans ayant du changer d’activité. Leurs conditions de travail sont mauvaises. Des mouvements ouvriers vont voir le jour (luddites, droit de grève, syndicalisme).

La législation sociale viendra en partie répondre à ses problèmes : travail des femmes, des enfants, aide aux pauvres …

La révolution industrielle permet aux pays de gérer leur transition démographique en sortant la population de la pauvreté, mais les progrès économiques se sont faits au détriment d’une partie de la population. Controverse difficile à trancher en l’absence de données fiables.

La révolution industrielle repose sur le marché colonial et l’expansion mondiale des échanges.

Le paysage industriel est une grande nouveauté : le développement des villes, les dégradations de l’environnement ou la pollution font leur apparition.

 

Conclusion :

Les transformations sociales du développement industriel sont essentielles pour comprendre le mouvement des idées au XIXe. Intérêt : relier aux débats de pensée économique (mercantilisme / physiocratie / libéralisme).

On parle des révolutions industrielles à présent. Car le phénomène s’est répété.

2ème révolution : électricité fin XIXe jusqu’aux 60’s.

3ème ? la révolution de la communication et de l’information

 

Références :

BAIROCH, Paul : Révolution industrielle et sous-développement, Mouton, 1963

BLANQUI, Adolphe-Jérôme : Histoire de l’économie politique en Europe, BiblioBazaar, 1837

BRAUDEL, Fernand : La dynamique du capitalisme, Arthaud, 1985

COCHET, François & HENRY, Gerard-Marie : Les révolutions industrielles, Armand Colin, 1995

CROUZET, François : De la supériorité de l’Angleterre sur la France, Perrin, 1985

CROUZET, François : Histoire de l’économie européenne, Albin Michel, 2000

DE VRIES, Jan : The industrial revolution and the industrious revolution, Journal of Economic History, 1994

FAVIER, Jean : De l’or et des épices, Fayard, 1987

FOHLEN, Claude : Qu’est-ce que la révolution industrielle ?, Robert Laffont, 1971

GIMPEL, Jean : La révolution industrielle du Moyen Age, Seuil, 1975

LANDES, David : Richesse et pauvreté des Nations, Albin Michel, 1983

MANTOUX, Paul : La révolution industrielle au XVIIIème siècle, Genin, 1905

MENDELS, Franklin : Proto-industrialisation: the first phase of the industrialisation process, Journal of Economic History, 1972

RIOUX, Jean-Pierre : La révolution industrielle, Seuil, 1971

ROSTOW, Walt : Les étapes de la croissance économique, Seuil, 1960

TOYNBEE, Arnold : Lectures on the Industrial Revolution in England, Rivington’s, 1884

VERLEY, Patrick : La révolution industrielle, Gallimard, 1997a

VERLEY, Patrick : L’échelle du monde, Gallimard, 1997b

VERLEY, Patrick : La première révolution industrielle, Armand Colin, 1999

17:50 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |

Mercantilistes et physiocrates

Etude de la pensée économique avant Adam Smith, càd avant la notion de couple grande œuvre / grand auteur.

 

  • Un nouveau mode de pensée

On considère que la pensée économique débute avec la construction de réels systèmes d’analyse d’ensemble. Deux optiques : inclure les précurseurs : le mercantilisme (première prise en compte de la dimension économique en politique) et la physiocratie (première représentation du circuit économique) ou partir de la Richesse des nations (première grande synthèse de l’impact de l’économie sur la société).

Les premiers penseurs de l’économie ne sont pas des économistes de profession. Ce sont le plus souvent des philosophes ou des praticiens de l’économie (ex : marchands, médecins) voire des conseillers du prince. Leur point commun est de prendre en compte dans leur réflexion les facteurs économiques : richesse, satisfaction, rareté, échange …

 

  • Un contexte original

- Contexte politique : lié à la notion d’Etat Nation en train de s’imposer sur le système féodal. L’Etat Nation repose sur des souverains détenteurs du pouvoir absolu et centralisé sur un territoire et un peuple. Il impose ses institutions : justice, administration fiscale et armée. Or celles-ci nécessitent des ressources pour fonctionner.

L’économie politique apparaît ainsi avec la modernité (la Renaissance). L’expression est consacrée par Antoine de Montchrestien (1575-1621), un juriste français, en 1615. L’économie est « politique » car elle a pour but de conseiller les dirigeants des Etats Nation.

- Contexte économique : le développement des échanges commerciaux à l’échelle mondiale sous l’impulsion des grandes découvertes et des conquêtes territoriales (l’Amérique).

Les échanges découlent d’une logique prédatrice : le commerce des esclaves, les flux de métaux précieux (or et argent) prélevés dans les pays conquis …

- Contexte intellectuel : la période de la Renaissance est marquée par un essor des connaissances. Les dogmes religieux de l’époque médiévale sont remis en cause (la Réforme), l’humanisme se développe et la méthode de découverte scientifique des lois de la nature par la raison et l’expérience (Copernic, Galillée) se met en place.

Q : les précurseurs de l’économie ont-ils réellement fait de l’économie ?

 

I] Le mercantilisme

Les premiers « économistes » ont des préoccupations liées aux pouvoir des nations : l’économie n’est qu’un des moyens d’affirmation de la puissance d’une Nation.

 

  • Puissance et richesse

On qualifie souvent ces auteurs de « mercantilistes » car ils réfléchissent aux moyens d’accroître la richesse de l’Etat en utilisant l’échange marchand.

Les exportations, l’industrie ou le commerce sont des moyens de multiplier les richesses qui bénéficieront à l’Etat, qui peut lever des impôts et financer ses dépenses.

Pourtant le mercantilisme n’a pas de cohérence idéologique : il regroupe des pensées variées et propres à des pays (Espagne, Portugal, France …). On regroupe ces auteurs sous ce « label » car leurs problématiques sont proches (la richesse est l’accumulation de monnaie, le protectionnisme fonde la politique commerciale).

Cette absence de cohérence se retrouve dans les débats sur la monnaie : Jean Bodin (1529-1596) considère que l’accroissement de la masse de métaux précieux se traduit par un renchérissement du prix des produits alors que l’abondance d’or est considérée comme un moyen d’assurer la force d’un pays.

 

  • Politiques mercantilistes

Le mercantilisme confond la puissance et la richesse et considère qu’un Etat doit cumuler :

- Poids du nombre : la croissance démographique fournit des ressources aux pays pour commercer, exploiter les ressources ou faire la guerre

- Abondance de l’argent : plus un pays dispose de monnaie, plus il dispose de moyen pour mener son action.

- Intervention de la puissance publique : il faut réglementer les échanges de manière à ce qu’ils soient favorables à la Nation.

Ex : restriction des importations pour protéger les marchands nationaux, favoriser les exportations sauf pour les produits jugés primordiaux

Incarnation politique en France : Colbert (1619-1683) cherche à favoriser l’activité industrielle française en créant des institutions (manufactures) ou en réglementant (droit des sociétés). Ce qu’on appelle aujourd’hui la politique industrielle.

 

  • Evolution de l’idée mercantiliste

Vision économique qui a servi de repoussoir à Adam Smith au moment de fonder une théorie de la richesse des Nations : le mercantilisme et ses implications sont antinomiques avec la liberté des individus de consommer ou de produire.

Regain analytique avec Heckscher (1931) qui montre le lien fort entre la politique commerciale mercantilisme et le développement des Etats.

Retour au mercantilisme dans le contexte de la mondialisation car les Etats cherchent toujours à dominer les forces économiques.

Ex : Colbertisme high tech, Cohen (1992) ou volontarisme économique, Pastré (2006)

 

II] La physiocratie

Approche économique essentiellement française.

 

  • Précurseurs de l’école française : Boisguilbert (1646-1714) & Cantillon (1697-1734)

Boisguilbert est magistrat. Dans Le détail de la France (1697) il cherche à analyser l’appauvrissement de la France sous le règne de Louis XIV.

Selon lui, cette contre performance est liée à une sous-utilisation du potentiel de consommation et de production et à l’obsession monétaire (détention de capitaux) issue de la pensée mercantiliste. Il distingue ainsi deux classes : les laboureurs et les marchands qui créent de la richesse économique ; et le Beau monde (noblesse et propriétaires fonciers) qui n’ont pas besoin de travailler pour vivre. Ces deux classes doivent coopérer pour faire circuler la richesse. Pour Boisguilbert, le succès économique revient si on laisse jouer l’ordre naturel des prix.

Cantillon, homme d’affaires de cultures anglaise et française. Il publie son Essai sur la nature du commerce en général vers 1730. Il y défend l’idée que la richesse provient de la terre et du travail. Dès lors, les prix découlent de la quantité de terre ou de travail utilisée pour produire : ils peuvent varier en fonction des conditions du marché mais la valeur reste la même. C’est en fonction de cette valeur que les individus vont mobiliser des ressources et obtenir des rentes ou du profit.

Bien que spécialiste des techniques financières (banque ou change) Cantillon considère que la monnaie n’est qu’une marchandise dont la valeur découle du stock de métaux précieux qui la garantit. Par contre, il montre que si la monnaie circule rapidement, elle permet de faciliter les échanges.

 

  • Une pensée centrée sur l’agriculture

La physiocratie : école de pensée française qui estime que la richesse provient de la nature. Caractéristique d’une volonté d’établir une « science nouvelle », Steiner (1998), qui permettrait de mieux comprendre le monde qui nous entoure : les économistes s’appuient sur l’exigence scientifique énoncée par Descartes et cherchent à convaincre le plus grand nombre du bien fondé de leur analyse. On parle de la « secte des économistes ».

Le représentant le plus réputé de cette école est le médecin, François Quesnay (1694-1757) qui publie Le tableau économique en1758.

Pour les philosophes économistes, c’est donc l’agriculture qui est à l’origine de la richesse créée. Sa circulation entre les agents peut être représentée dans un tableau (zigzags) qui décrit les flux monétaires et réels de l’économie.

 

  • Une pensée libérale

Quesnay pense établir les lois économiques naturelles de la société : la propriété, la liberté et l’autorité. Il propose ainsi une classification des acteurs économiques :

- les propriétaires qui vivent de leurs rentes

- la classe productive qui exploite la terre

- la classe stérile : tout le reste

La physiocratie suppose donc la liberté des échanges (liberté des grains) et la baisse des impôts sur la classe productive (corvée). Véritable programme politique, la physiocratie constitue la première réelle école de pensée.

Turgot (1727-1781) qui fut Contrôleur général est considéré comme celui qui appliqua la politique économique physiocrate en instaurant la liberté des grains en 1774 avant d’échouer à mettre en œuvre d’autres mesures libérales sur les impôts ou les corporations.

 

Conclusion :

Ce sont des systèmes de pensée qui contiennent les germes de ce que deviendra la science économique, mais qui ne voient pas la révolution industrielle qui s’annonce.

 

Références :

COHEN, Elie : Le Colbertisme « high tech », Hachette, 1992

FACCARELLO, Gilbert : Aux origines de l’économie politique libérale : Pierre de Boisguilbert, Anthropos, 1986

HECKSCHER, Eli : Mercantilism, Routledge, 1931

PASTRE, Olivier : La méthode Colbert, Perrin, 2006

QUESNAY, François : Physiocratie, Flammarion, 1991

STEINER, Philippe : La « science nouvelle » de l’économie politique, Puf, 1998

STEINER, Philippe : François Quesnay, in GREFFE, Xavier ; LALLEMENT, Jérôme & DE VROEY, Michel dir. : Le dictionnaire des grandes œuvres économiques, Dalloz, 2002

TURGOT, Anne Robert Jacques : Formation et distribution de richesses, Flammarion, 1997

17:45 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |

Introduction à l'histoire des sciences sociales

Cours qui s’inscrit dans une logique d’unité des sciences sociales. Tout en mobilisant des savoirs disciplinaires.

Ex type : le dictionnaire des sciences humaines, Mesure & Savidan (2006)

L’intitulé du cours est un peu trompeur : « histoire » ne se rattache pas aux sciences historiques à proprement parler. Cela permet simplement d’utiliser la démarche chronologique dans une double logique, pédagogique et épistémologique.

- Pédagogique : faciliter les recoupements et les regroupements analytiques arbitraires utiles à l’enseignement

Ex : opposition Durkheim / Weber, Bourdieu / Boudon

- Epistémologique : suivre la logique de paradigme, Kuhn (1962) qui considère que l’évolution des savoirs est un mélange d’accumulation et de compétition

Ex : Smith critique les mercantilistes, Marx critique Ricardo

Démarche du cours relève d’une approche encyclopédique, cherche à synthétiser l’ensemble des apports d’auteurs dans un contexte historique et social (sans en juger les limites).

L’histoire des sciences sociales est pluridisciplinaire et mobilise trois matières universitaires.

Q : comme articuler cette juxtaposition de savoirs ?

 

I] L’histoire de la pensée économique

On cherche à comprendre comment des théories, des modèles se sont imposés à certaines périodes. Cela permet de montrer à la fois :

- les continuités

- les ruptures

- les débats

 

  • Les grands auteurs

Logique de l’ouvrage désormais classique d’Heilbroner (1970) qui s’intéresse aux grandes traditions de l’économie : classique, marxiste et keynésienne. Il présente :

- le contexte économique

- les trajectoires individuelles des auteurs

- leurs grandes idées

Ainsi un grand auteur est souvent à l’origine d’un courant de pensée (une doctrine). Cela signifie qu’il pose les bonnes questions sur la société dans laquelle il évolue ou que sa pensée finit par s’imposer dans le débat social.

L’originalité est qu’on devient le plus souvent un grand auteur a posteriori. Il est fréquent que d’autres auteurs contemporains des « grands » aient également produit des analyses pertinentes et remarquables de la situation économique et sociale. Pourtant, seuls certains auteurs restent et s’imposent.

C’est ici que l’épistémologie de Kuhn nous guide : un paradigme s’impose comme un savoir scientifique car il fournit la meilleure explication d’un phénomène, jusqu’à ce qu’une nouvelle approche la dépasse.

Pour les courants les plus récents, les formes de consécration ont évolué.

Ex : le prix de la Banque de Suède ; les colloques ou les citations

 

  • Les grandes œuvres

Démarche de Wolff (1973) (1976) (1981) (1982) qui permet de relier l’auteur à une œuvre emblématique particulièrement remarquée (et remarquable).

Cette dimension est de plus en plus importante au fur et à mesure que se développe la notion d’auteur : les sciences sociales fonctionnant sur le modèle de reconnaissance en paternité des idées par le biais des citations et des bibliographies (c’est d’ailleurs un thème de recherche : la bibliométrie).

Les grandes œuvres prennent plusieurs formes : livres, revues, articles … sans compter le service après vente : colloques, commentaires, notes de lecture, traduction …

Ex contemporain : le dictionnaire des grandes œuvres économiques, Greffe, Lallement & De Vroey (2002) où la dimension historique permet un dialogue entre le passé et le présent.

 

  • Les enjeux de l’histoire de la pensée économique

A partir de Blaug (1968) toute une frange des historiens de la pensée a tenté d’isoler la théorie économique des théoriciens. Ils mènent une réflexion sur le contenu logique et opérationnel de la pensée économique.

Leur but est d’éviter de réduire l’apport théorique au contexte (qu’ils estiment trop difficile à reconstruire). Ils refusent une vision relativiste, défendue par l’économie institutionnaliste. Ces différences approches sont étudiées par Etner (2006).

Mais cette logique conduit à éliminer la Théorie des sentiments moraux de Smith, ou à négliger les propositions politiques socialistes de Walras.

La tradition française d’histoire de la pensée est fortement institutionnaliste, incarnée par Denis (1966) : imprégnée de philosophie politique, elle permet de raisonner en termes de controverses.

 

II] L’histoire des faits économiques

L’histoire économique est la branche de l’histoire qui étudie la production, la distribution et l’utilisation des ressources permettant la satisfaction des besoins individuels et sociaux, Daudin (2007).

 

• L’approche des historiens

Avec Simiand, un historien économiste proche de Durkheim, les questions économiques deviennent un sujet d’étude à part entière. Il analyse l’évolution des prix, des salaires ou de la monnaie et fait apparaître l’existence de cycles économiques qui ont un impact social fort.

Simiand forme un chercheur qui va institutionnaliser l’histoire économique : Labrousse. Il étudie les mouvements de prix au XVIIIe (1933) ou la crise économique qui est à l’origine de la Révolution française (1944). Labrousse va devenir le pilier universitaire des recherches en histoire économique du fait de son statut de professeur à la Sorbonne.

En parallèle, apparaît un courant intéressé par les questions économiques et sociales, et ayant une ouverture forte sur les autres sciences sociales : l’école des Annales (du nom de leur revue). Bloch (1931) étudie dans cette optique l’histoire rurale de la France en insistant sur les aspects économiques et sociaux.

Enfin, héritier de l’école des Annales, Braudel va développer une histoire du capitalisme à partir du Moyen Age et encourager de nombreuses initiatives de recherches économiques.

L’influence du marxisme dans le système universitaire pousse à étudier les questions économiques.

Mais cette tendance finit par s’épuiser : d’une part l’histoire économique et sociale dérive (au sens géographique) lentement vers l’histoire culturelle ou des mentalités (retour à Bloch), d’autre part les économistes vont s’intéresser de leur côté aux aspects historiques.

 

• L’approche des économistes

Après la querelle des méthodes, les économistes ne prennent quasiment plus en compte les aspects spatiaux ou temporels.

Mais le développement des comptabilités nationales après la deuxième guerre mondiale favorise quelques travaux d’histoire économique.

Ex : l’analyse de la croissance par Kuznets (1965)

On parle d’histoire « quantitative » car elle repose sur des séries statistiques. Elle inspirera des travaux chez des historiens (Chaunu ou Bouvier) mais elle va surtout permettre à des économistes de se réapproprier l’histoire.

Un ensemble de recherches vont appliquer les modèles de l’économie aux faits historiques, c’est la nouvelle histoire économique (cliométrie).

Ex : Fogel (1964) critique le rôle primordial du chemin de fer sur la croissance économique des USA en considérant de manière contre-factuelle (et s’ils n’avaient pas existé) que l’impact économique sur la croissance est faible ; Fogel (1989) montre que l’esclavage n’a pas été éradiqué pour des causes économiques (il était rentable) mais pour des raisons politiques (sic)

C’est aujourd’hui cette approche qui domine l’histoire économique (en économie).

 

• Les enjeux de l’histoire des faits économiques

C’est un domaine qui a longtemps été dominant dans les recherches historiques, mais qui est négligé dans l’enseignement économique (sans doute une lointaine conséquence de la « querelle des méthodes » et de l’analyse théorique formalisée). On considère que l’homo oeconomicus n’a pas d’histoire.

Dans ce cours, nous mélangeons deux matières, deux domaines généralement séparés : l’histoire des faits économiques et l’histoire de la pensée économique. Suivant la démarche de quelques auteurs comme Crozet, Delas ou Mazerolle, nous considérons qu’il est difficile de séparer l’analyse des faits de celle de la pensée.

Ex : comprendre Smith sans le contexte de la révolution industrielle ; comprendre Marx sans le contexte de l’industrialisation ; comprendre Keynes sans le contexte de la crise de 1929

 

III] L’histoire des idées sociologiques

La sociologie est la science des faits sociaux. C’est une notion très large qui implique des différences à la fois d’objectifs et de méthodes.

Ex : la sociologie critique a pour but de dénoncer le fonctionnement de la société (Bourdieu ou l’Ecole de Francfort) ; la sociobiologie (Wilson) est une extension de la théorie des comportements sociaux des animaux aux humains. Elle repose sur un déterminisme génétique.

 

• La fondation de la sociologie

Le terme « sociologie » est forgé par Auguste Comte, qui parle également de physique sociale. C’est un héritage philosophique de la Révolution et du positivisme (la connaissance humaine doit reposer sur des vérités scientifiques).

C’est également un héritage de la politique.

Ex : les analyses de Marx ou Tocqueville mobilisent des raisonnements sociologiques

Il existe un débat (extrêmement simpliste) entre français et allemands sur la fondation de la sociologie qui sert d’opposition structurante à la discipline : Weber en Allemagne utilise la tradition compréhensive ; Durkheim utilise la tradition holiste.

La vision française a longtemps dominé la sociologie du fait du travail d’institutionnalisation mené par les durkheimiens.

Ex : la revue l’Année sociologique ; l’obtention de chaires d’enseignement ; les réseaux intellectuels (avec les historiens des Annales) …

Les deux grandes guerres ont nuit à l’établissement de la sociologie comme savoir scientifique unifié.

 

• Le renouveau de l’après guerre

C’est après la deuxième guerre mondiale et sous impulsion américaine que la sociologie renaît : aux USA de grandes questions sociales se posent (criminalité, urbanisme) illustrées par les analyses de l’école de Chicago. De plus, la souplesse du système universitaire américain favorise la création de ce nouvel objet de savoir.

En France, la sociologie apparaît dans les facultés de philosophie, sous l’impulsion de deux grands  penseurs : Gurvitch & Aron (on retrouve les oppositions fondatrices de la sociologie).

Cette particularité est importante pour comprendre l’univers intellectuel de nombreux auteurs.

Ex : Bourdieu ou Boudon

Enfin, il faut noter l’importance du marxisme dans les sciences sociales d’après guerre qui force la plupart des chercheurs à se positionner.

 

• Les enjeux de l’histoire des idées sociologiques

On s’intéresse à son épistémologie, càd l’étude du caractère scientifique de la sociologie. Berthelot (2001) considère qu’il faut relier le statut de science à son histoire.

Pour Berthelot, on peut résumer la sociologie à quatre grandes actions :

- Décrire : mettre en valeur des régularités sociales

- Expliquer : proposer une hypothèse qui donne un sens

- Fonder : sur des structures sociales (holisme) sur l’individu (compréhension)

- Intervenir : chercher à modifier la société

Passeron (1991) considère que le raisonnement sociologique est « non-poppérien » càd qu’on ne le juge pas sur sa capacité à produire des résultats vérifiables. Les sciences sociales comme l’histoire ou l’anthropologie, proposent une explication dans un contexte. Ce n’est pas un modèle général.

Ex : l’économie suivant la logique de Popper, les deux sciences sont en conflit

C’est une matière qui se prête beaucoup aux oppositions et aux typologies.

Ex : théorie / empirisme ; découpage par domaines (travail, famille, religion …)

Nous adopterons donc une vision large de la matière (comme Mendras) en considérant plus les sciences sociales que la sociologie proprement dite, ce qui inclut la psychologie sociale ou l’ethnologie (ou ethnographie, anthropologie).

 

Conclusion :

Problèmes théoriques se retrouvent dans la variété des méthodes mobilisées.

 

Références :

BERTHELOT, Jean-Michel dir. : Epistémologie des sciences sociales, Puf, 2001

BLAUG, Marc : La pensée économique, Economica, 1968

BLOCH, Marc : Les caractères originaux de l’histoire rurale française, Pocket, 1931

BRAUDEL, Fernand : La dynamique du capitalisme, Flammarion, 1985

DAUDIN, Guillaume : Histoire économique, in Economie, Albin Michel, 2007

DENIS, Henri : Histoire de la pensée économique, Puf, 1966

ETNER, François : Les historiens de la pensée économique, Economica, 2006

FOGEL, Robert : Railroads and American Economic Growth, John Hopkins Universty Press, 1964

FOGEL, Robert : Without Consent or Contract, Norton, 1989

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17:43 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |