18/05/2012

Les fondateurs de la sociologie

Auteurs qui ne faisaient pas de la sociologie … ou alors sans le savoir.

Application a posteriori, car réflexions restent actuelles ; méthodes également.

Quatre grands auteurs : Montesquieu, Comte, Tocqueville & Marx.

Q : Leur questionnement permet-il de raisonner sur les sociétés actuelles ?

 

 

I] Montesquieu (1689-1755)

 

  • Une réflexion politique sur la société

Montesquieu analyse « l’esprit des lois », càd l’organisation juridique de la vie sociale.

Certaines lois sont naturelles : elles existent sans intervention humaine ; les autres sont positives : elles sont le fait des hommes.

Comme les lois humaines sont très diverses, Montesquieu cherche à les expliquer et à les analyser au regard de la raison.

Toute loi doit pouvoir se comprendre en fonction d’un contexte historique et social : Montesquieu évoque les nombreux facteurs à prendre en compte dans cette optique.

- géographie

- démographie

- économie

- culture (ex : religion)

 

  • Une analyse des rapports sociaux

Montesquieu mobilise la sociologie quand il propose des typologies des lois ou des gouvernements.

Ex : les régimes fondés sur l’assentiment, l’intérêt ou la crainte

Son analyse évoque également les aspects moraux des sociétés.

Ex : la liberté doit être protégée contre le pouvoir

De plus, sur le plan méthodologique, Montesquieu utilise une méthode comparative consistant à puiser dans l’histoire ses exemples.

Ex : Rome antique, modèle anglais

Son approche de la politique repose sur le changement social : il cherche à comprendre comment des régimes s’affirment puis disparaissent pour en tirer des conséquences. D’où une défense du libéralisme, de l’équilibre des pouvoirs, du rôle du commerce

Originalité de l’œuvre : son influence à l’extérieur de la France …

 

 

II] Comte (1798-1857)

 

  • Fonder la sociologie comme science

Comte est le créateur du terme « sociologie ». C’est un philosophe qui considère qu’on peut expliquer de manière scientifique l’ensemble des facultés humaines et de leurs réalisations dans le cadre d’une connaissance de l’évolution historique. C’est le positivisme.

Comte est l’auteur d’une œuvre monumentale et foisonnante car reposant sur un projet particulièrement ambitieux : dépasser les sciences existantes pour les unifier.

La sociologie est une théorie de la connaissance : elle relie l’esprit humain et la réalité de manière plus efficace que la théologie ou la métaphysique. Le positivisme se fixe comme objectif de faire émerger les lois sociales qui décriront la formation du réel ( !!!).

Comte distingue ainsi entre la croyance (théologie), l’abstraction (métaphysique) et la réalité.

Analyse qui illustre l’affirmation institutionnelle de la sociologie en France.

Ainsi, la vérité se découvre par un effort d’apprentissage. La connaissance étant limitée par la constitution de l’esprit humain, mais tend à obtenir des résultats toujours meilleurs.

La philosophie de Comte peut être qualifiée d’évolutionniste : les problèmes sociaux sont résolus progressivement car ils sont assujettis à des lois naturelles invariables.

 

  • Une vision holiste de la société

La société doit donc pouvoir s’étudier de manière positive, c’est le but de la sociologie, la « physique sociale ». La morale et la politique découlent donc d’un ordre social naturel.

Comte utilise la méthode inductive pour décrire cet ordre social : à partir de faits particuliers établis empiriquement on établit des principes généraux.

Comte est ainsi le premier penseur qu’on puisse qualifier de holiste : la société n’est pas une somme d’individus, analyser le comportement d’une personne isolée n’a pas de sens.

La critique de l’individualisme est très marquée dans l’œuvre d’Auguste Comte : sans nier le rôle des actions individuelles, il faut nécessairement analyser la société dans son ensemble pour comprendre les lois de l’ordre social.

Ainsi, Comte estime que les règles sociales doivent être acceptées par les individus : un consensus est nécessaire à l’ordre social. L’interdépendance des individus dans une société revient à minorer la place de l’égoïsme.

Dans cette optique l’éducation joue un rôle essentiel pour que la morale et la politique fondent un ordre social positiviste : le progrès humain est nécessaire à la dynamique de l’ordre social.

Comte met donc en valeur la place de l’opinion dans la sociologie : la pensée positive doit permettre de faire émerger la connaissance.

 

 

III] Tocqueville (1805-1859)

 

  • Sociologue de la modernité

Notamment par ses sujets d’étude : le passage de l’Ancien régime à la Révolution ou la mise en place de la démocratie américaine.

Mais Tocqueville ne cherche nullement à construire un système : il analyse les différents facteurs sociaux qui entraînent les phénomènes qu’il étudie.

Sur le plan méthodologique, Tocqueville mobilise une approche comparative. La tendance à l’égalité qu’il met en valeur n’est pas un phénomène historique inéluctable, mais peut s’interpréter comme la conjonction de plusieurs facteurs généraux : l’absence de mobilité sociale dans l’Ancien régime, le développement des connaissances d’une élite intellectuelle, l’enrichissement des bourgeois … favorisent l’idée de mérite individuel.

De même certains facteurs particuliers interviennent : le pouvoir royal absolu, la philosophie puritaine des pères fondateurs …

Ainsi Tocqueville explique les faits sociaux par une pluralité de facteurs d’importance variable : c’est par comparaison spatiale et temporelle qu’on peut comprendre des phénomènes et leurs conséquences.

Ex : la société américaine égalitaire favorise la religion car celle ci est une condition de l’égalité alors que la société française considère la religion comme un pouvoir contraignant.

Tocqueville s’efforce de faire apparaître les motifs de l’action humaine : c’est une sociologie de la connaissance, car toute action obéit à une logique qu’il appartient de découvrir.

Forte influence sur les travaux de Mendras ou de Boudon.

 

  • Sociologue du changement social

Ainsi la société égalitaire est basée sur plusieurs facteurs.

- l’individualisme : la situation sociale s’explique par la personne

- la matérialisme : le goût pour les richesses

- les mœurs : l’adoucissement des relations (sympathie)

- l’inquiétude : les positions sociales sont incertaines

Pour Tocqueville, il n’existe pas d’association systématique entre cette configuration et l’égalité.

Il montre que la société subit plusieurs tendances, parfois antagonistes, entre liberté et égalité. Or selon lui, le libéralisme est la clé de l’organisation sociale.

Ainsi Tocqueville met en valeur certaines clés de la sociologie moderne : les faits sociaux sont explicables de manière non déterministes (ex : révolution ou non) ; la mobilité sociale est un facteur essentiel pour comprendre la société.

 

 

IV] Marx (1818-1883)

 

  • Une sociologie de la domination

Marx prolonge l’approche de Comte, notamment sa vision historique de la société. Mais alors que Comte insiste sur le progrès social, Marx considère que la société se fonde sur la lutte des classes.

Pour Marx la liberté est conditionnée au niveau de richesse : cela induit une hiérarchisation des conditions de l’action sociale. Les moyens sont nécessaires aux fins, il n’y a pas d’autonomie des individus par rapports aux moyens de production.

Marx se base sur le matérialisme historique et la dialectique : l’histoire a un sens (celui de l’exploitation) et repose sur des contradictions. Il va donc s’appuyer sur l’histoire pour mettre en valeur l’existence de classes sociales dépendant de la propriété des moyens de production, et leurs luttes pour posséder ces moyens.

 

  • Une société de classes

La lutte des classes permet d’expliquer à la fois les comportements et les croyances :

- les comportements : les capitalistes cherchent à exploiter les travailleurs et à les maintenir dans une situation de dépendance (prolétaires), alors que la classe ouvrière doit s’émanciper et s’approprier les moyens de produire la richesse

- les croyances : l’exploitation capitaliste tend à justifier sa domination sur la plan idéologique en s’appuyant sur l’appareil d’état pour imposer ses valeurs et défendre ses intérêts.

Marx a posé des questions essentielles à la sociologie mais a fait l’objet de réinterprétations, de simplifications … le marxisme n’est pas Marx.

De plus, il défend une vision déterministe de la société, même si dans les faits les problèmes posés existent toujours.

 

Conclusion :

Analyses dépassées mais indépassables. Toutes sont à l’origine des grands courants actuels ou permettent de se positionner.

 

Références :

COMTE, Auguste : Cours de philosophie positive, Flammarion, 1839

MARX, Karl : Manuscrits de 1844, Flammarion, 1932

MARX, Karl & ENGELS, Friedrich : L’idéologie allemande, Nathan, 1846

MARX, Karl : Misère de la philosophie, Payot, 1847

MARX, Karl & ENGELS, Friedrich : Manifeste du Parti communiste, Flammarion, 1848

MARX, Karl : Contribution à la critique de l’économie politique, Editions sociales, 1859

MARX, Karl : Les luttes de classes en France, Gallimard, 1850

MARX, Karl : Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Editions sociales, 1852

MARX, Karl : Le capital Livre I, Puf, 1867

MARX, Karl : La guerre civile en France, Editions sociales, 1871

MONTESQUIEU : Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, Flammarion, 1734

MONTESQUIEU : De l’esprit des lois, Flammarion, 1748

TOCQUEVILLE, Alexis de : De la démocratie en Amérique I, Gallimard, 1835

TOCQUEVILLE, Alexis de : De la démocratie en Amérique II, Gallimard, 1840

TOCQUEVILLE, Alexis de : L’ancien régime et la révolution, Gallimard, 1856

19:18 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire, Sociologie |  Facebook | | |

10/05/2012

Les critiques de l'économie classique

Pensée du XIXe. Inspirée de philosophie (Rousseau, More ou Hegel).

Liée aux évolutions sociales : apparition d’une classe de travailleurs pauvres. (voir en histoire des faits économique « L’industrialisation »).

Q : pourquoi critiquer l’économie classique ?

 

 

I] Le socialisme

 

  • Charles Fourier (1772-1837)

Savant français qui s’intéresse aux questions économiques, publie Le nouveau monde industriel en 1827.

Ses analyses sont à l’origine d’un mouvement de pensée : la Phalange (journal de disciples).

Il défend une conception naturaliste de l’homme : les passions humaines sont bonnes et la société humaine évolue vers l’harmonie, mais le commerce dans le monde est à l’origine de désordres.

Fourier propose de fonder la vie sociale sur les Phalanstères : institutions qui organisent le travail et la vie sociale pour les individus. Préférence pour le travail agricole.

On parle de socialisme associationniste. Vision utopique.

Plusieurs types de phalanstères sont envisagés pour prendre en compte la diversité des classes sociales ; mais pas de différences au sein d’un phalanstère. La recherche de prospérité pour l’association permet d’éviter les conflits.

Cependant cette utopie n’a pas trouvé de financement durable.

 

  • Robert Owen (1771-1858)

Réformateur anglais, publie Le nouveau monde moral en 1844.

Owen est un entrepreneur : il gère une filature à New Lanark. Il met en œuvre des principes de gestion novateurs : lutte contre l’ivrognerie, le vol dans l’usine, réduction du temps de travail, jardins d’enfant, cours du soir … Vision très morale.

Cherche à créer une usine modèle où les travailleurs seraient à la fois efficaces et satisfaits.

La base de sa réflexion est la coopération : une entreprise ne doit pas être basée sur l’exploitation privée (capitaliste) mais sur la propriété commune de la production.

Comme ses idées ne peuvent s’appliquer en Angleterre, il fonde un village coopératif en Amérique (New Harmony) en 1824. Dès son départ, la colonie tourne à l’échec.

Même si ce mouvement connaîtra un certain succès, puisque quelques coopératives modèles voient le jour ; ces idées ne s’imposent pas (ex : remplacer la monnaie par des bons de travail).

Il reste la référence de l’économie solidaire.

 

  • Claude Henri de Rouvroy Comte de Saint Simon (1760-1825)

Aristocrate et penseur français, publie le Catéchisme des industriels en 1823.

Il veut fonder le socialisme sur des bases scientifiques.

Il oppose l’industrialisme au libéralisme : il prône un système qui respecte le droit de propriété mais qui se fonde sur l’organisation du travail (en vue d’améliorer la situation de la classe la plus faible).

Saint Simon pense que ce seront des techniciens qui gèreront les industries, car il faut des compétences pour organiser le travail. Critique du pouvoir politique.

 

  • Jean-Charles Léonard Sismonde de Sismondi (1773-1842)

Théoricien d’origine suisse ayant réussi dans les affaires, publie en 1819 les Nouveaux principes d’économie politique.

Adhère d’abord aux théories de Smith. Puis face au développement de la misère modifie radicalement ses opinions.

Critique la loi des débouchés par l’expérience : les crises existent.

Critique les inégalités découlant du libéralisme : les travailleurs sont moins rémunérés que les entrepreneurs et l’écart ne cesse de croître (critique du salaire de subsistance).

Sismondi propose donc de favoriser l’accès des travailleurs à la propriété, d’encourager la participation aux bénéfices. Les entrepreneurs doivent protéger leurs travailleurs contre les maladies ou le chômage (une législation est nécessaire).

Approche très critique mais lucide : Sismondi reconnaît que l’entreprise est créatrice de la richesse. Théorie qui ressemble aujourd’hui à l’ « entreprise éthique ».

 

 

II] L’anarchisme & le communisme

 

  • Pierre-Joseph Proudhon (1802-1864).

Philosophe politique français.

Publie Système des contradictions économiques ou philosophiques de la misère en 1846.

Critique la propriété privée : considère la liberté et l’égalité comme des droits absolus et sacrés. Sans ses droits les individus ne peuvent vivre ensemble.

« La propriété c’est le vol ». L’accaparation des richesses empêche d’établir la liberté et l’égalité. Par conséquent la propriété collective proposée par les socialistes est également critiquable : Proudhon est un penseur libertaire, anarchiste.

Cependant, il ne suggère pas d’abolir la propriété, car elle assure une certaine liberté économique. Ce faisant, il propose de fonder les relations humaines sur le principe du contrat : chaque individu libre pourra négocier son travail. Aucun individu ne pourra donc obtenir plus qu’il ne mérite. Proudhon théorise le mutualisme.

Il en conclut qu’il faut développer le crédit aux pauvres pour leur garantir l’indépendance.

Vision prophétique. Refus de la révolution. Mais développe une pensée plutôt incohérente.

Intérêt fondamental : la question de l’harmonie entre justice sociale et liberté individuelle.

 

  • Karl Marx (1818-1883)

Philosophe politique allemand.

Publie Critique de l’économie politique en 1859 et le premier tome du Capital en 1867.

Sans doute la plus grande critique de l’école classique.

Fondée sur des principes philosophiques (Hegel / matérialisme ou Feuerbach / aliénation) et utilisant le système intellectuel de Ricardo : critique de l’économie par l’économie. On qualifie parfois Marx de dernier des classiques pour souligner cette continuité.

La méthode de Marx reste originale : il se base sur une interprétation économique de l’histoire. C’est la lutte des classes qui fonde l’évolution des sociétés : les individus sont en conflit pour la propriété des moyens de production.

Marx adopte la théorie de la valeur travail. (Grande réflexion sur la notion de travail, mais un peu datée aujourd’hui). Il met en valeur la notion d’exploitation : le capitalisme est un mode de production qui s’approprie la richesse créée par les travailleurs. C’est la plus value : la valeur supplémentaire de la marchandise créée par le travail.

Enfin Marx critique le fétichisme de la marchandise : la société est régie par des rapports entre objets.

Karl Marx théorise la crise du système capitaliste : l’accumulation du capital (la plus value est réinvestie dans du capital au détriment des travailleurs) va entraîner une baisse tendancielle du taux de profit. L’augmentation du capital se fait au détriment du chômage : une armée industrielle de réserve se crée qui garantit des bas salaires. Mais dans le même temps, cela débouche sur des crises de surproduction. Ces crises favoriseront la concentration industrielle.

Double intérêt de son œuvre : méthodique & inspiratrice (ex : Lenine ; Théorie de la Régulation).

 

 

III] Les précurseurs des néo-classiques

Ensemble d’auteurs sans cohérence qui ont produit des réflexions formalisées qui sont toujours utilisables.

 

  • Augustin Cournot (1801-1877)

Mathématicien français, publie en 1838 Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses.

Livre très novateur qui ressemble à l’économie contemporaine : maths + illustration

Introduit des analyses sur la concurrence imparfaite (fixation des prix en monopole et duopole), les coûts de production, le commerce international et le taux de change …

Ouvrage ignoré par les économistes, malgré une tentative de vulgarisation ultérieure en 1863.

 

  • Jules Dupuit (1804-1866)

Ingénieur français, publie entre 1844 et 1853 des articles sur la tarification des services publics.

La gestion publique d’un monopole (pont ou route) se contente de fixer un montant de péage qui couvre les coûts de construction.

Pour Dupuit, il faut comparer l’utilité d’un ouvrage public (pont, voie navigable, chemin de fer) et son coût de production. Comme un ouvrage public permet de réaliser des économies, il doit se financer par un péage qui prenne en compte l’économie réalisée par chaque individu (c’est la tarification discriminante).

 

  • Henri Von Thünen (1783-1850)

Economiste allemand, publie en 1854 L’Etat isolé.

Il propose une théorie de la localisation économique. Pour nourrir une zone géographique, il faut calculer la localisation de la production agricole en fonction des coûts de transport et de la distance entre chaque ville. Plus on s’éloigne d’une localisation plus les rendements sont décroissants : c’est l’intersection avec une autre zone spécialisée dans une culture différente.

 

  • Heinrich Gossen (1810-1858)

Autodidacte allemand, publie Exposition des lois de l’échange en 1854.

Ouvrage méconnu des milieux académiques.

Les consommateurs tendent à rendre égales les satisfactions qui leur sont procurées par les unités monétaires marginales dépensées pour l’achat de divers biens. Plus on consomme un bien, moins la satisfaction supplémentaire augmente.

 

Conclusion :

Critiques qui portent en germe la révolution marginaliste déclenchée par les néo-classiques

 

Références :

COURNOT, Augustin : Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses, Dunod, 2001

COURNOT, Augustin : Principes de la théorie des richesses, Vrin, 1981

DUPUIT, Jules : Œuvres économiques complètes, Economica, 2009

GOSSEN, Hermann Heinrich : Exposition des lois de l'échange et des règles de l'industrie qui s'en déduisent, Economica, 1995

HURIOT, Jean-Marie : Von Thünen Economie et espace, Economica, 1994

MARX, Karl : Critique de l’économie politique, Allia, 2007

MARX, Karl : Le capital Livre I, Puf, 2009

MARX, Karl : Les crises du capitalisme, Demopolis, 2009

MUSSO, Pierre : Saint Simon et le saint simonisme, Puf, 1999

PROUDHON, Pierre-Joseph : Qu’est ce que la propriété ?, Flammarion, 2009

PROUDHON, Pierre-Joseph : Manuel du spéculateur à la bourse, Editions Ere, 2009

SIMONIN, Jean-François & VATIN, François dir. : L’oeuvre multiple de Jules Dupuit (1804-1866): Calcul d'ingénieur, analyse économique et pensée sociale, Presses de l’Université d’Angers, 2002

SISMONDI : Nouveaux principes de l’économie politique, Calmann Levy, 1971 

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L'industrialisation

Période de diffusion de la révolution industrielle. Approximativement 1815-1870, de Waterloo à Sedan. Période où se développe ce qu’on a appelé le capitalisme libéral.

 

  • Le rôle des Etats et des régions

L’industrialisation est le fait de quelques pays et régions qui dominent l’économie mondiale, Cameron (1985) :

- l’Angleterre : initiateur de la révolution industrielle, devient la grande puissance économique après la chute de Napoléon et la fin du blocus continental

- la France : grande puissance rurale et agricole, dont l’industrialisation démarre, libéralisée par les révolutionnaires, étatisée sous Napoléon

- l’Allemagne : Nation en construction, en train de fonder son unité politique sur une union douanière protectionniste (zollverein) qui permet de lancer l’industrialisation

- les Etats-Unis d’Amérique : jeune Nation indépendante disposant d’un territoire immense, où les innovations anglaises sont assimilées et dépassées, immigration

 

  • La suprématie de la Grande Bretagne

Certaines conditions économiques auraient pu faire décoller telle ou telle autre nation en premier … mais la nation qui domine sur le plan économique et technique et dont le modèle sera imité reste le Royaume Uni, Landes (1969).

Ex : comparaison classique Angleterre / France :

- révolution agricole tardive en France : terres morcelées, assolement triennal

- système de crédit défectueux : méfiance à l’égard du papier monnaie (spéculation)

- classe dominante bourgeoise : mentalité distincte de celle de l’entrepreneur anglais

- conflits guerriers

Cycle macroéconomique de la période : croissance 1815-1855, ralentissement 1855-1875.

Q : que peut-on apprendre de l’industrialisation des pays européens ?

 

 

I] Le libre échange

Débat intense en pensée économique qui finit par s’imposer dans les faits, Irwin (1996).

 

  • Victoire intellectuelle du libre échange

La doctrine libre échangiste s’est imposée en Angleterre sur le plan intellectuel (Ricardo). Comme le Royaume Uni est le pays en pointe, il prône la liberté des échanges économiques au plan international (du fait notamment de sa domination maritime).

L’industrialisation peut être interprétée comme une tentative de rattrapage de l’Angleterre. Dans cette optique on voit le rôle essentiel joué par les Etats pour stimuler l’économie, Gerschenkron (1962) ou Batou (1990) pour l’Amérique Latine (Venezuela) et le Moyen Orient (Egypte).

Caractère asymétrique des échanges économiques internationaux : l’Europe exporte des produits manufacturés et importe des matières premières du RDM.

Cependant le libre échange n’est mis en avant que lorsqu’il sert les intérêts des puissances commerciales : ainsi l’Angleterre qui possède une industrie textile moins productive que celle de l’Inde, instaure des taxes à l’importation (et des subventions) qui permettront aux produits anglais de s’imposer sur le marché indien, Piel (1989).

 

  • Le libre échange imposé

Comme l’Europe domine le monde et les échanges, elle obtient l’ouverture économique du reste du monde :

- l’Amérique latine dont les pays découvrent l’indépendance (de l’Espagne notamment) devient un débouché pour les produits européens ce qui empêche son développement industriel

- l’Asie qui est riche en matières premières et d’un développement comparable à l’Europe au XVIIIème passe à côté de la révolution industrielle et évolue en autarcie. C’est par la force que les marchés sont ouverts : guerre de l’opium en Chine (1840-42)

- l’Empire Ottoman connaît un déclin commercial. Istanbul détient la clé de nombreux points de passage commerciaux, ce qui en fait un adversaire naturel : l’Angleterre et la France notamment s’implantent dans la méditerranée (Gibraltar, Maghreb, Suez)

Comme l’empire est une construction politique fragile, les européens exploitent les conflits entre musulmans pour affaiblir Istanbul.

- l’Afrique qui avait subi la traite des esclaves (abolition progressive au cours du siècle), voit progressivement se développer un commerce de biens exotiques contre les produits manufacturés européens. Puis ce sont les produits agricoles qui deviennent les biens les plus échangés. (Colonisation débute en parallèle : Nord & Sud)

Le libre échange voit se développer l’activité de grandes compagnies marchandes internationales, des entreprises industrielles et financières nécessaires pour organiser l’économie à l’échelle du monde.

 

 

II] Le monde ouvrier

Alors que la classe dominante est la bourgeoisie, Morazé (1957) ou Daumard (1977), le monde du travail subit une grande précarité.

 

  • Les transformations sociales

L’industrialisation entraîne principalement l’apparition du salariat, Castel (1995). Pour travailler dans l’industrie, il faut des ouvriers.

Le capitalisme apparaît grâce à une main d’œuvre nombreuse et peu coûteuse qui rend plus rentable l’investissement. (La consommation pouvant se développer ensuite).

Les travailleurs doivent pouvoir circuler librement afin de s’employer dans les nouvelles activités industrielles. Les réglementations sur les métiers (corporations en France) ou sur les pauvres (workhouses en Angleterre) sont progressivement abolies. Les populations s’agglomèrent dans les foyers industriels.

L’entreprise ne conçoit pas la relation de travail comme une situation de long terme : il faut que chaque ouvrier soit interchangeable. La spécialisation n’existe pas encore.

 

  • Les conditions de travail

Elles sont très mauvaises : danger, nuisances, accidents sont nombreux.

Le temps de travail n’est pas réglementé : il dépend des capacités physiques des travailleurs et de la volonté d’imposer la discipline dans les entreprises, Thompson (1967). Les pauses sont quasiment inexistantes, les journées de repos non plus (par contraste la France agricole connaît les fêtes chômées). Guedj & Vindt (1997) montrent que seules les luttes sociales permettront de faire évoluer la durée du travail dans un sens favorable aux salariés.

Les femmes et les enfants sont mis à contribution : ils permettent de réduire le coût du travail et de discipliner les autres travailleurs. Les salaires sont fortement contenus pour maintenir les profits. Comme les conditions sont mauvaises, la santé et l’alimentation sont également insuffisantes.

 

  • Le mouvement ouvrier

Au nom du libéralisme, la réglementation ne permet pas aux citoyens de s’associer pour défendre des intérêts : le syndicalisme n’est pas envisageable. L’employeur est en situation de force économique pour négocier un contrat. Pourtant, face aux inégalités le monde ouvrier s’organise :

- mouvement d’opposition au machinisme comme les Luddites, Bourdeau & al (2006)

- apparition des mutuelles et des assurances pour les métiers

- mouvement révolutionnaire (1848)

Mais seule une élite ouvrière est sensibilisée à ce mouvement. On notera toutefois que l’industrialisation marque une augmentation de l’éducation et des connaissances de base : lecture et écriture, Furet & Ozouf (1977).

 

III] La finance et les transports

Deux domaines dans lesquels de profondes modifications ont lieu.

 

  • Les banques et la collecte financière

Odile Castel parle d’une nouvelle attitude face à l’argent : passage du mépris catholique au respect protestant (caricaturalement). L’industrialisation rend nécessaire la monnaie et marque la naissance des systèmes financiers.

Les banques se développent pour gérer le besoin de financement des industries naissantes. Les entreprises ont besoin de capital circulant pour leurs stocks ou leurs crédits commerciaux. De même quand l’investissement devient très élevé (transport) l’intermédiation financière devient essentielle.

L’émission des billets est confiée à des banques centrales pour éviter l’accroissement excessif de la masse monétaire. La Banque d’Angleterre obtient le privilège d’émission en 1844, la Banque de France en 1848. Les banques centrales développent l’activité de refinancement des banques commerciales : elles sont à la fois entreprises commerciales et institutions monétaires, Plessis (1998).

En Angleterre les banques se spécialisent dans les dépôts (crédits) ou les affaires (services aux entreprises). Les banques allemandes confondent les activités. Les banques françaises sont d’abord généralistes puis se spécialisent comme les anglaises.

Les premières caisses d’épargne sont créées pour recueillir les dépôts des particuliers aisés.

Les marchés financiers n’échangent que des titres de dette publique (financement de la guerre). L’apparition des sociétés de capitaux (SA en 1867 en France) leur permet de faire appel à l’épargne sur le marché boursier.

Les chemins de fer financeront de cette manière leur développement, Caron (1997).

 

  • La révolution des transports

Elle découle de la révolution industrielle, de la maîtrise de la vapeur et du charbon.

- Une nouvelle échelle : l’accroissement des échanges économiques rend nécessaires de nouveaux moyens de communication : échange d’informations, de marchandises, nouveaux débouchés …

Le réseau routier n’est pas adapté, même si l’activité des diligences se développe. Seuls quelques trajets sont exploités de manière rapide et rentable : de nombreuses zones ne sont pas desservies, en particulier en milieu rural.

- La navigation : les voies navigables sont également utilisées, rivières et canaux permettent de transporter de grandes quantités à un coût faible. Mais cela ne concerne que les marchandises non périssables (le charbon principalement).

La navigation est exploitée par des bateaux à vapeur qui permettent d’accroître la vitesse et la sécurité du transport. Les paquebots et les grands transporteurs en fer s’imposent dans le trafic international (ex : les travaux du canal de Suez débutent en 1869).

- Les chemins de fer : on considère souvent que l’industrialisation est l’ère du rail.

Les trains à vapeur sont rapides et de plus en plus puissants. Ils peuvent transporter de grandes quantités de manière régulière. Comme ils nécessitent des composants industriels ils ont un effet d’entraînement sur le reste de l’économie.

Fogel (1964) conteste pourtant le rôle déterminant que l’on a fait jouer au développement des chemins de fer sur la croissance américaine. Pour lui c’est une corrélation, pas une causalité.

 

Conclusion :

L’industrialisation illustre l’évolution des débats économiques.

L’industrialisation est porteuse de conflits : socialisme, impérialisme …

 

Références :

BATOU, Jean : Cent ans de résistance au sous-développement, Droz, 1990

BOURDEAU, Vincent ; JARRIGE, François & VINCENT, Julien : Les luddites Bris de machines, économie politique et histoire, Editions Ere, 2006

CAMERON, Rondo : A new view of the European industrialization, Economic History Review, 1985

CARON, François : Histoire des chemins de fer en France, Fayard, 1997

CASTEL, Robert : Les métamorphoses de la question sociale Une chronique du salariat, Fayard, 1995

CASTEL, Odile : Histoire des faits économiques, Presses Universitaires de Rennes, 2005

DAUMARD, Adeline : Les bourgeois et la bourgeoisie en France depuis 1815, Flammarion, 1977

FOGEL, Robert : Railroads and economic growth, Johns Hopkins Press, 1964

FURET, François & OZOUF, Jacques : Lire et écrire, Editions de Minuit, 1977

GERSCHENKRON, Alexander : Economic backwardness in historical perspective, Harvard University Press, 1962

GUEDJ, François & VINDT, Gérard : Le temps de travail, une histoire conflictuelle, Syros, 1997

IRWIN, Douglas : Against the tide an intellectual history of free trade, Princeton University Press, 1996

LANDES, David : L’Europe technicienne ou le Prométhée libéré, Gallimard, 1969

PIEL, Jean : Esquisse d’une histoire comparée des développements dans le monde, Erasme, 1989

MORAZE, Charles : Les bourgeois conquérants, Armand Colin, 1957

PLESSIS, Alain : Histoires de la Banque de France, Albin Michel, 1998

THOMPSON, Edward : Temps, discipline et capitalisme industriel, La Fabrique, 1967 

11:44 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |