07/06/2012

Les classiques de la sociologie : Durkheim & Weber

  • L’institutionnalisation de la sociologie

Deux grands auteurs ont contribué à fonder théoriquement et intellectuellement la sociologie.

Leurs analyses sont à la fois marquées par le contexte dans lequel elles ont émergé et traitent des questions essentielles de la sociologie contemporaine.

Volonté d’organiser la discipline : revues, enseignement, recherche …

 

  • L’opposition classique Durkheim-Weber

Auteurs étudiés ensemble du fait du parallélisme entre leurs méthodes : deux paradigmes sont proposés. Tendance du pédagogue à les opposer. Tendance de certains auteurs à les réconcilier Boudon (1998). Tendance forte à les négliger …

Q : peut-on se passer de Durkheim & Weber pour faire de la sociologie ?

 

 

I] Emile DURKHEIM (1858-1917)

Philosophe de formation. Il cherchera à établir la sociologie comme discipline universitaire.

Sur le plan méthodologique, Durkheim a exposé sa démarche dans Les règles de la méthode sociologique (1895) véritable livre-programme de la sociologie naissante.

 

  • La démarche sociologique explicative

La sociologie doit devenir une science : ce n’est pas de la psychologie (étude des phénomènes individuels) ni de la philosophie (principes généraux issus de la méthode déductive).

Durkheim s’inspire des sciences naturelles pour exposer sa méthode : dans cette optique il prolonge l’intuition de Comte. En Allemagne, Dilthey (1883) estime que les sciences de la nature sont distinctes des sciences de l’esprit. Opposition expliquer/comprendre.

Selon Durkheim, les faits sociaux sont à la fois : collectifs, extérieurs aux individus et contraignants. C’est une vision déterministe des faits sociaux.

Pourtant l’ensemble des actes sociaux ne sont pas prédéterminés : la sociologie ne cherchera à expliquer que ceux qui le sont.

Les individus évoluent dans des institutions : des modèles culturels et comportementaux. Les normes sont intériorisées : c’est la socialisation.

Durkheim fait de la sociologie la science des institutions. Le sociologue doit étudier « les croyances et les modes de conduite institués par la collectivité ».

L’analyse des faits sociaux part donc de l’étude de la société (pas des individus) : c’est l’holisme. Les faits sociaux s’expliquent par des faits sociaux. Les motivations individuelles ne sont pas suffisantes pour analyser la société.

Durkheim pense qu’il faut considérer les faits sociaux comme des choses, de manière objective. On part du principe qu’on en ignore les caractéristiques.

Les aspects quantitatifs sont essentiels aux yeux de Durkheim : l’utilisation de statistiques favorise l’établissement de cette connaissance objective. Cela permet de proposer des modèles et de tester des hypothèses.

 

Sur le plan intellectuel Durkheim abordera de nombreux sujets : l’économie, le suicide, la pédagogie, le droit ou la religion. Trois ouvrages sont des classiques :

  • De la division du travail social (1893)

Durkheim estime que la division du travail remplit une fonction d’intégration : elle produit de la solidarité entre individus.

Il distingue deux grandes formes de solidarité :

- la solidarité mécanique : contrôle social fort et division du travail faible

- la solidarité organique : différenciation des individus et division du travail forte

La division du travail découle de la complexité des sociétés modernes.

Si la division du travail ne produit pas de solidarité, les individus sont dans une situation d’anomie. C’est la conséquence de la place prépondérante occupée par les individus.

Pour Durkheim, la société doit établir des règles qui permettent de lutter contre l’anomie.

 

  • Le suicide (1897)

Ouvrage emblématique de la méthode durkheimienne : volonté de montrer que l’acte individuel par excellence obéit à une logique sociale.

Les données statistiques ne valident pas les explications basées sur le comportement individuel : il existe des régularités qui suggèrent que le suicide est un fait social.

Durkheim met en valeur plusieurs corrélations : le taux de suicide augmente avec l’âge, il est supérieur chez les hommes, à Paris plutôt qu’en Province, en début de semaine …

Il croise le taux de suicide avec des variables sociales telles que la religion, le statut familial…

Dès lors, il n’y a pas un mais des suicides. Il faut prendre en compte deux facteurs :

- l’intégration : les liens sociaux entre individus

- la régulation : les moyens de contrôle social

Cela permet de distinguer plusieurs types de suicide :

- le suicide altruiste : des individus très intégrés en échec

- le suicide égoïste : des individus en manque d’intégration

- le suicide anomique : des individus en manque de régulation

- le suicide fataliste : des individus trop régulés

Pour Durkheim, seules des valeurs morales fortes inculquées par les groupes sociaux peuvent réduire le passage à l’acte.

Thèse solide, dont la méthodologie reste valable et qui a été prolongée.

Mais objet de critiques : quelques explications peu robustes, et minoration de la composante individuelle du suicide.

 

  • Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912)

Nouvelle tentative d’expliquer un phénomène comme un fait social.

Pourtant, Durkheim n’adopte pas la méthode qu’il a défendue : il étudie la religion de manière compréhensive (à la place du croyant).

Son analyse porte sur le totémisme : la plus simple des formes religieuses. Il constate une opposition entre sacré et profane. Le sacré est protégé par des interdits, le reste est profane.

La religion unit ceux qui adhèrent à cette croyance.

Les religions ont donc pour fonction d’élever les individus : la religion provient de la société elle même. Durkheim en déduit l’importance de la conscience collective : les sentiments particuliers s’unissent en un sentiment commun. Cela recoupe sa vision de la morale.

 

 

II] Max WEBER (1864-1920)

Juriste et économiste de formation.

 

  • La démarche sociologique individualiste et compréhensive

Sur le plan méthodologique, Weber a développé une approche compréhensive de la sociologie qu’on retrouve dans Essais sur la théorie de la science (1951). Il faut comprendre les faits sociaux pour les expliquer causalement.

Weber défend une sociologie basée sur l’individualisme méthodologique. Il faut étudier le comportement individuel pour analyser celui d’une société. Weber refuse la notion de prédéterminisme.

Ex : sa vision des classes sociales repose sur une situation objective

La méthode compréhensive consiste à faire émerger des idéaux types : la construction d’une réalité à partir de grands traits significatifs. Ce sont des formes pures qu’on ne rencontre pas en réalité (en principe).

Weber estime que les conduites s’imposent comme rationnelles. Ce processus de rationalisation entraîne un recul du religieux : c’est ce qu’il appelle le désenchantement du monde.

Il estime enfin, que le sociologue doit éviter les jugements de valeur : dans Le savant et le politique (1919) il montre que l’objectivité de la science rend nécessaire une réflexion constante sur le risque de subjectivité de l’analyse. Le savant se définit par un rapport aux valeurs. L’objet de sa recherche doit présenter un intérêt scientifique sans quoi, il ne traduira pas une connaissance objective.

 

Sur le plan intellectuel Weber a étudié de vastes questions : économie, religion, épistémologie … Il faut noter que peu d’œuvres ont été conçues comme des ouvrages à part entière : beaucoup de lettres, de cours, ou d’articles isolés forment la pensée weberienne.

Deux ouvrages sont des classiques :

  • L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1905)

Weber s’interroge sur l’apparition du capitalisme moderne et sur les valeurs qui l’accompagnent. La religion semble avoir joué un rôle particulier que Weber s’efforce d’analyser.

Pour Weber, l’éthique protestante est adaptée à l’esprit du capitalisme : cela le favorise ; ce n’est ni une condition suffisante ni nécessaire. Par extension, il montre que les valeurs catholiques sont un frein au développement du capitalisme.

Weber estime que la conception religieuse du salut est l’élément déterminant : les protestants estiment être prédestinés et doit accomplir des œuvres terrestres pour se découvrir. Or les valeurs protestantes (épargne, austérité, discipline …) correspondent aux valeurs du capitalisme.

 

  • Economie et société (1922)

Ouvrage posthume qui reprend la plupart des écrits de Weber sur les grands concepts sociologiques.

Weber distingue quatre types idéaux d’action :

- l’action rationnelle par rapport à un but

- l’action rationnelle par rapport à des valeurs

- l’action affective

- l’action traditionnelle

Il considère que les relations sociales dépendent du pouvoir et de la domination : le pouvoir est la capacité de faire triompher sa volonté ; l’autorité est la domination qui pousse à l’obéissance.

Il en déduit trois formes de domination, qui fondent la légitimité :

- la domination charismatique

- la domination traditionnelle

- la domination bureaucratique (idéal type : la bureaucratie)

 

Conclusion :

Opposition classique entre Durkheim & Weber sur la méthode … mais volonté commune d’établir la sociologie théorique et empirique qui permet de réconcilier les approches.

 

Références :

BOUDON, Raymond : Etudes sur les sociologues classiques, Puf, 1998

DILTHEY, Wilhelm : Critique de la raison historique Introduction aux sciences de l’esprit, Cerf, 1992

DURKHEIM, Emile : De la division du travail social, Puf, 1893

DURKHEIM, Emile : Les règles de la méthode sociologique, Puf, 1895

DURKHEIM, Emile : Le suicide, Puf,1897

DURKHEIM, Emile : Les formes élémentaires de la vie religieuse, Puf, 1912

WEBER, Max : Essais sur la théorie de la science, Pocket, 1992

WEBER, Max : Le savant et le politique, La Découverte, 2003

WEBER, Max : L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Gallimard, 2003

WEBER, Max : Economie et société, Pocket, 2003

15:31 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire, Sociologie |  Facebook | | |

Les néo-classiques : la révolution marginaliste

Modification radicale de la méthodologie économique.

Fruit de découvertes simultanées et indépendantes.

Cette révolution peut s’expliquer par deux facteurs :

- professionnalisation de l’économie = approfondissement

- réponse aux débats théoriques posés par Marx, Robinson (1942) = élargissement

On parle de l’école néo-classique. Ecole car fondent des courants d’analyse. Invention de ce qu’on appelle aujourd’hui la microéconomie. Véritable rupture d’où « révolution ».

Analyse fortement influencée par les progrès en physique, Mirowski (1989).

Fondement de l’analyse néoclassique = le concept d’utilité marginale. Cela permet l’utilisation d’outils mathématiques : la maximisation, càd l’optimisation d’une valeur.

La valeur des biens dépend de leur rareté et de l’utilité qu’on leur attribue.

A partir d’ouvrages fondateurs, trois grandes écoles sont apparues :

- l’école de Cambridge

- l’école de Vienne

- l’école de Lausanne

Q : la révolution marginaliste est elle toujours d’actualité ?

 

 

I] William S JEVONS (1835-1882)

Prévisionniste, économiste professionnel (pour les chemins de fer) puis professeur.

Publie en 1871 The theory of political economy.

 

  • Une nouvelle théorie de la valeur.

Ce n’est pas le travail qui fonde la valeur car la durée nécessaire pour produire un bien n’a rien à voir avec sa consommation. Il y a un décalage dans le temps entre les deux fonctions.

Pour Jevons, c’est la valeur d’échange qui compte. Les consommateurs se procurent des biens en fonction de leur utilité marginale : le degré de satisfaction apporté par la dernière unité consommée.

Le prix est déterminé par l’action des producteurs et des consommateurs.

 

  • Une vision libérale de la société

Puisque chaque individu est libre d’échanger : les prix s’ajustent pour satisfaire les offreurs et les demandeurs. Jevons croît donc à la liberté des échanges. Le prix agira sur la quantité échangée.

Mais Jevons ne précise pas pour autant la nature de l’offre (comment différencier les biens).

De plus, son analyse ne prend pas en compte les inégalités.

 

 

II] Carl MENGER (1840-1921)

Professeur d’économie à Vienne.

Publie en 1871 Grundsätze der Volkswirtschaftslehre.

 

  • Une approche psychologique de la valeur

Pour Menger, les individus attribuent une valeur aux biens car ils en ont besoin.

Menger raisonne en quatre étapes pour définir un bien :

- il existe un besoin humain

- la chose doit satisfaire ce besoin

- l’individu doit reconnaître cette capacité

- l’individu utilise le bien pour satisfaire son besoin

Les deux premières conditions expriment la notion d’utilité.

Les besoins peuvent donc être rationnels ou non, pas de connotation morale. Cela permet à Menger d’analyser toute action humaine.

La satisfaction des besoins est donc subjective.

 

  • Une approche marginaliste de la satisfaction

Si les besoins sont supérieurs aux quantités disponibles on parle de biens économiques : on peut leur appliquer le raisonnement utilitariste. Si les quantités sont importantes, ce sont des biens non économiques.

Menger propose une classification des besoins : comme les biens ont des natures différentes, il faut trouver un principe unificateur. C’est donc la satisfaction marginale qui détermine la valeur d’un bien : plus on consomme un bien plus la satisfaction supplémentaire diminue.

Comme Jevons, il ne propose pas de théorie de l’offre. De plus, il considère que les coûts n’ont aucune influence sur la valeur : ce qui est faux.

 

 

III] Léon WALRAS (1834-1910)

Ingénieur de formation. Devient professeur d’économie à Lausanne car n’arrive pas à se faire recruter en France.

Walras distingue l’économie politique pure (théorie abstraite), l’économie politique appliquée (mise en œuvre de la théorie) et l’économie sociale (ce qui est juste).

D’où une œuvre à plusieurs dimensions : fonde l’économie concurrentielle et sa critique.

Pour Walras l’économie politique pure consiste à modéliser mathématiquement la situation dans laquelle s’échangent librement des produits. Eléments d’économie politique pure (1874)

 

  • Une description formelle du fonctionnement de l’économie

Walras montre qu’on peut décrire l’économie par un système d’équations. Les prix permettent d’équilibrer ce système. Les prix sont obtenus par tâtonnement.

A l’équilibre la situation est telle que ni les producteurs ni les consommateurs n’ont intérêt à modifier les quantités échangées.

Walras utilise également l’utilité marginale pour fonder la valeur des biens.

De plus, il expose une théorie du producteur : celui ci offre un bien en utilisant du capital, du travail et de la terre. Les facteurs de production sont donc eux aussi échangés, ce qui permet de les inclure dans le système d’équation.

 

  • L’équilibre général

Walras a donc proposé une théorie de l’équilibre général qui décrit le fonctionnement d’une économie dans une situation de concurrence pure et parfaite. C’est donc le régime idéal pour créer le maximum de richesses (car la libre concurrence crée le maximum de satisfaction).

Ouvrage fondateur de l’économie moderne : véritable programme de recherche.

Analyse qui repose sur une loi simple et efficace : la loi de l’offre et de la demande.

Mais Walras ne prend pas en compte la spécificité du travail, ni le fait que la concurrence n’est pas toujours parfaite, ni le rôle de la monnaie.

 

 

IV] Les prolongements de la révolution marginaliste

 

  • L’école anglaise

A la suite de Jevons, une école néoclassique apparaît à Cambridge (UK).

Marshall en expose la synthèse dans les Principes d’économie politique (1890) :

A court terme, la valeur d’un bien dépend de la demande ; à long terme, de l’offre.

L’économie peut être étudiée par les équilibres partiels : le fonctionnement des marchés est considéré toutes choses égales par ailleurs (ceteris paribus).

L’échange s’explique par les surplus : c’est le prix que les consommateurs sont disposés à payer pour une unité supplémentaire. Le prix d’équilibre annule les surplus du producteur et du consommateur.

Pigou tentera d’approfondir l’étude des marchés dans Welfare economics (1920) :

Le marché n’est pas toujours efficace : certaines défaillances sont possibles en raison d’externalités (càd une action individuelle dont le coût est supporté par d’autres). Les externalités proviennent d’imperfection des droits de propriété selon Pigou, l’Etat peut donc intervenir pour faire supporter le coût par le responsable.

Les agents réagissent de manière logique face à l’inflation : c’est l’effet d’encaisses réelles. Quelque soit la masse monétaire, les agents souhaitent conserver un même montant d’argent pour consommer (encaisses). En cas de déflation / inflation, l’effet d’encaisses réelles permet à l’économie de retrouver l’équilibre, car la consommation fait diminuer / augmenter les prix.

Pour Pigou, il ne peut y avoir de chômage involontaire : il suffit que les prix soient flexibles.

 

  • L’école autrichienne

A la suite de Menger émerge l’école de Vienne.

Von Wieser publie Ursprung und hauptgesetze des wirtschaftlichen werthes (1904).

Ouvrage qui généralise l’individualisme méthodologique : à partir de la valeur marginale, on peut considérer que les individus rationnels suivront cette logique maximisatrice.

Mais Von Wieser constate surtout que l’utilité marginale peut être exploitée en situation de monopole : c’est la discrimination par les prix.

De plus, Von Wieser met en évidence la notion de coût d’opportunité : avec un raisonnement marginaliste, on peut envisager des usages alternatifs pour un facteur de production.

Böhm-Bawerk publie Die positive theorie der kapitalismus (1889).

La production capitaliste suppose un décalage dans le temps: on fabrique d’abord des outils de production puis des biens de consommation. C’est le détour de production.

Les biens de production sont donc à l’origine du profit : le capital rapporte un intérêt.

De plus, les individus préfèrent consommer des biens présents que des biens futurs : le capital permet de garantir que les biens futurs seront abondants.

 

  • L’école de Lausanne

A la suite de Walras apparaît l’école de Lausanne.

Pareto en est l’auteur le plus connu, du fait d’un apport majeur à la science économique : la théorie de l’optimum. Manuel d’économie politique (1906)

Pareto reprend la distinction économie pure / appliquée et pose le problème qui permettra d’unifier l’économie : comment comparer les utilités des individus ?

Dans une économie d’échange en situation de concurrence les prix garantissent le maximum de satisfaction des agents : on est dans une situation optimale car on ne peut améliorer la situation d’un individu sans dégrader celle d’un autre.

La théorie de l’optimum fonde l’économie du bien être : tout équilibre concurrentiel est un optimum de Pareto. Il faut donc tout faire pour garantir la concurrence.

Pareto propose donc une analyse amorale de l’efficacité, mais qui ne prend pas en considération la justice sociale.

 

Conclusion :

Courant novateur sur le plan intellectuel et dominé par le libéralisme.

Fin de cette approche = la grande dépression

 

Références :

BLAUG, Mark : La pensée économique, Economica, 1996

MIROWSKI, Philip : Plus de chaleur que de lumière L’économie comme physique sociale, la physique comme économie de la nature, Economica, 1989

ROBINSON, Joan : Essai sur l’économie de Marx, Dunod, 1942

15:29 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie, Histoire |  Facebook | | |

La première mondialisation

Période allant de 1870 à 1914.

Marquée par le triomphe du capitalisme.

Plusieurs grandes caractéristiques.

 

  • Sur le plan démographique

Baisse de la mortalité (progrès de la médecine) et diminution de la natalité.

Exode rural et urbanisation : mouvements de population de grande ampleur dans les pays industrialisés car progrès agricole et besoin de main d’œuvre pour l’industrie.

Aux USA les grandes agglomérations connaissent un essor important : New York, Boston …

 

  • Sur le plan social

Les contestations sociales se renforcent. Les bourgeois sont la classe dominante depuis la révolution industrielle, même si elle se diversifie : ingénieurs, banquiers, actionnaires, administrateurs …

Les classes moyennes sont en essor : fonctionnaires, employés, commerçants, artisans, paysans propriétaires … Cherchent à se distinguer des classes populaires.

La classe ouvrière augmente fortement avec la nouvelle industrialisation et la concentration économique. Un certain progrès qualitatif est à noter : lois sociales, catholicisme social.

Les ouvriers sont dans des situations diverses en termes d’emplois ou de salaires : la diversité est géographique et dépend beaucoup de la qualification.

 

  • Sur le plan politique

Le syndicalisme, le socialisme et l’internationalisme sont les idéologies qui mettent en valeur la prise de conscience de la condition ouvrière.

En Angleterre les Trade Unions se développent rapidement et s’étendent de 1825 à 1868 (où ils se fédèrent) ; en France il faut attendre 1884 pour que la liberté syndicale soit reconnue.

Aux USA l’unité syndicale est opérée en 1886 par une fédération.

On distingue le syndicalisme réformiste (amélioration de la condition ouvrière) et le syndicalisme révolutionnaire (cherche à renverser le pouvoir politique).

Marx prône l’internationalisme : càd l’union de tous les travailleurs du monde pour refuser l’exploitation capitaliste. En 1864 se crée la 1ère  Internationale.

Le socialisme fait son apparition dans la sphère politique : en Allemagne un parti social démocrate voit le jour en 1875, en France la SFIO est fondée en 1905 et en Angleterre le travaillisme émerge des syndicats pour mettre un terme au pouvoir libéral / conservateur en 1900.

Q : cette première mondialisation peut éclairer la situation de l’économie actuelle ?

 

 

I] Une nouvelle échelle économique

 

  • Le changement technologique

L’évolution des techniques de production suit les progrès économiques : les inventions et les progrès technologiques répondent aux attentes sociales de la fin de la première révolution industrielle et du début de la deuxième et permettent d’assurer la transition, Beltran & Griset (1990).

Les innovations sont perfectionnées : la vapeur et le charbon sont appliqués aux transports (chemin de fer et navigation) et permettent le développement du machinisme. Cela favorise également l’essor de la sidérurgie (acier). Mais cela reste une production de masse et risquée (aux niveaux environnemental et humain).

Apparition de l’électricité. Peut être considérée comme un sous produit du chemin de fer.

Développement de la télégraphie : permet communication à plus grande échelle rapidement.

L’électricité est d’abord produite à partir de turbines hydrauliques (vapeur) ; puis invention de la pile et du moteur électrique (Siemens), de l’alternateur, du transformateur. Mais les brevets sont essentiellement aux USA (Westinghouse, General Electric) et en Allemagne (AEG, Allgemeine Elektricitäts-Gesellschaft).

Le pétrole devient une alternative à la machine à vapeur et au moteur électrique. On évolue vers l’énergie produite par des carburants. Cela permet d’avoir des moteurs plus petits et efficaces.

Mais les ressources sont mal réparties : principaux gisements aux USA et dans le Caucase.

Emergence de la chimie organique : acide sulfurique, soude, ammoniac. Permet de créer des colorants, de fabriquer des textiles, des pellicules … (BASF, Badische Anilin und Soda-Fabrik, Kodak)

 

  • Un système économique libéral en voie de concentration

Sur le plan théorique, c’est le libéralisme économique qui domine : propriété privée et recherche du profit, économie de marché et libre concurrence.

Dans le même temps, les grandes entreprises font leur apparition : pour exploiter les nouvelles technologies il faut accumuler beaucoup de capital (développement des bourses).

Le phénomène de concentration économique (rachat de concurrents, de fournisseurs ou de distributeurs) se développe. Des sociétés purement financières (qui prennent des participations) font leur apparition. Les ententes (cartels) permettent d’exploiter au mieux certains secteurs : sidérurgie, chimie, transports …

Les banques accompagnent le mouvement de concentration : elles se concentrent pour accompagner l’activité des grandes entreprises capitalistiques (banques d’affaires).

Ex : Bouvier (1968) décrit le développement du crédit lyonnais d’une banque de dépôt lyonnaise à un établissement au réseau international accompagnant le développement du capitalisme

Au sein des entreprises l’organisation du travail se rationalise : ce que Taylor (1911) appellera « l’organisation scientifique du travail ».

Les grands magasins se créent pour écouler la production (Le Bon marché, BHV, Printemps), Miller (1981) montre leur rôle essentiel dans l’apprentissage de la consommation.

Les interventions publiques font également leur apparition : législation antitrust aux USA, industrialisation en Allemagne ou en Russie, la construction ferroviaire en France …

 

 

II] L’impérialisme

L’impérialisme consiste pour les grandes puissances industrielles à construire des empires basés sur la domination économique et sociale d’autres pays.

La colonisation européenne a débuté à la fin du XVe avec les conquêtes espagnoles et portugaises en Amérique, hollandaise en Indonésie. Au XVIIIe l’Angleterre s’implante au Canada et en Inde.

Les Etats Unis se sont émancipés en 1783, puis l’Amérique espagnole et le Brésil. Mais le XIXe siècle est typique d’une vision dominatrice de l’Europe sur l’Afrique et l’Asie, et des USA sur l’Amérique.

 

  • L’impérialisme en Angleterre et en France

Elle manque de débouchés à partir de 1870 : les protectionnismes allemand et américain, la concurrence mondiale poussent le parti conservateur au pouvoir à l’impérialisme :

- ouverture forcée de la Chine

- protectorat birman (pour contrer la France en Indochine)

- annexion de la Malaisie

- implantation en Afrique : Egypte, Soudan, Somalie, Ouganda, Afrique du Sud

- domination du Mexique, du Brésil et de l’Argentine

Politique simple : exportation massive dans les pays de l’Empire et monopoles d’exploitation pour des compagnies britanniques. Pour Cain & Hopkins (1993) l’impérialisme résulte plus d’une volonté de puissance politique et d’extension des services (notamment) que des lobbys industriels.

Elle devient impérialiste par défaut : après la défaite de 1870 les milieux d’affaires et la classe politique favorisent la colonisation dans une optique civilisatrice, en Afrique essentiellement (Tunisie, Tchad, Djibouti, Madagascar, Tonkin …).

 

  • Analyse économique de l’impérialisme

Autres nations impériales : Belgique (Congo), Allemagne (Togo, Cameroun), USA (Cuba, Porto Rico, Philippines), Japon (Corée), Italie (Lybie).

L’impérialisme est une conséquence du nationalisme économique : chaque nation s’inquiète de la croissance des autres et cherche à assurer sa suprématie. De plus cela favorise la croissance industrielle par l’expansion des débouchés, par la captation de ressources (fourniture de matières premières), par la vente de produits manufacturés. Pour Lénine (1916) et les marxistes c’est « le stade suprême du capitalisme ».

L’impérialisme repose sur la complémentarité entre colonisateurs et pays dominés : cela empêche toute industrialisation des colonies. Les pays occidentaux se contentant d’exploiter à leur profit les richesses des colonies. La rentabilité des empires n’est pourtant pas évidente, comme le montre Marseille (1984) pour la France. Constat partagé par Bairoch (1993) la croissance des pays impériaux n’a pas été plus forte.

Deux grandes hypothèses pour le développement de ces investissements à l’étranger : les rendements élevés dans ces pays, Edelstein (1994) ou l’excès d’épargne de l’Europe, Hobson (1908).

 

 

III] La nouvelle hiérarchie mondiale

Le début de la période 1870-1895 a été qualifié de « longue stagnation », Breton, Broder & Lutfalla (1997) : fin du deuxième cycle de croissance économique. Révolution technique (notamment dans les chemins de fer) et concurrence mondiale. Puis dès 1896, on constate une forte expansion économique mondiale : c’est la Belle époque.

 

  • Fortes migrations internationales

L’Europe est un grand foyer d’émigration, et les principaux pays de destination sont les colonies (Afrique du Sud, Australie et Nouvelle Zélande, Canada, Maghreb) et les USA (14,5 millions d’arrivées).

Nugent (1992) étudie les flux migratoires transatlantiques. Il constate une émigration plus individuelle, plus masculine mais sans grand déséquilibre car beaucoup de retours au foyer.

L’immigration se fait essentiellement pour des raisons économiques : achat de terres ou meilleurs salaires. Ils proviennent des régions rurales et font un investissement vu le prix du trajet.

Grandes différences dans l’accueil au Nord et au Sud, notamment en termes de naturalisation, ce qui joue ensuite sur le développement.

Pour Williamson (2005) rôle essentiel de la croissance sur les flux migratoires : il faut que le commerce, les marchés du travail et des capitaux soient dynamiques.

 

  • Essor du commerce international

La croissance de la fin du siècle repose essentiellement sur le développement des échanges commerciaux. Paradoxe : le libre échange reste théorique, la plupart des pays mettent en œuvre des mesures protectionnistes, Bairoch (1993) et organisent leurs empires.

Le Royaume Uni est encore la puissance dominante mais connaît des signes de faiblesse (distancé dans la construction mécanique, les mines et l’ensemble des industries nouvelles).

L’empire allemand émerge : grâce au charbon, aux industries lourdes et à l’industrie chimique.

La Russie est dans une situation intermédiaire : industrialisation et sous développement coexistent. Elle fait principalement appel aux capitaux français, Berger (2003).

Les Etats Unis sont en train de s’affirmer comme la première puissance économique du monde : fort développement agricole et industriel, forte concentration économique.

Le Japon se modernise sous l’impulsion des pouvoirs publics.

La France connaît à la fois le déclin démographique et la croissance économique même si elle reste une nation essentiellement rurale.

La première mondialisation fonctionne financièrement grâce à l’étalon-or : il favorise les externalités de réseau, Eichengreen (1996) tout en étant dominé mondialement par le Royaume-Uni et prolongé en Europe par la France, Kindleberger (1984)

 

Conclusion :

Période qui allie à la fois une stagnation et un dynamisme économique fort : l’ouverture économique mondiale a été fortement poussée, ce qui relativise le discours moderne sur la globalisation et permet des comparaisons originales.

 

Références :

BAIROCH, Paul : Mythes et paradoxes de l’histoire économique, La Découverte, 1993

BELTRAN, Alain & GRISET, Pascal : Histoire des techniques aux XIXe et XXe siècles, Armand Colin, 1990

BERGER, Suzanne : Notre première mondialisation, Seuil, 2003

BRETON,Yves ; BRODER, Albert & LUTFALLA, Michel dir. : La longue stagnation en France, Economica, 1997

BOUVIER, Jean : Naissance d’une banque : le Crédit Lyonnais, Flammarion, 1968

CAIN, Peter & HOPKINS, Anthony : British imperialism, Pearson, 1993

EDELSTEIN, Michael : Imperialism Cost and Benefit, in FLOUD, Roderick & McCLOSKEY, Deirdre dir. : The Economic History of Britain since 1700, Cambridge University Press, 1994

EICHENGREEN, Barry : L’expansion du capital, L’Harmattan, 1996

GILLES, Philippe : Histoire des crises et des cycles économiques, Armand Colin, 2009

HOBSON, John : Imperialism A study, Cambridge University Press, 1902

KINDLEBERGER, Charles : Histoire financière de l’Europe occidentale, Economica, 1984

LENINE, Vladimir : L’impérialisme stade suprême du capitalisme, Editions sociales, 1916

MARSEILLE, Jacques : Empire colonial et capitalisme français, Albin Michel, 1984

MILLER, Michaël : Au Bon Marché, Armand Colin, 1981

NUGENT, Walter : Crossings : The great transatlantic migrations, 1870-1914, Indiana University Press, 1992

TAYLOR, Frederick : La direction scientifique des entreprises, Dunod, 1911

WILLIAMSON, Jeffrey : The political economy of world mass migration Comparing two global centuries, American Enterprise Institute, 2005

15:24 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |