14/06/2012

L'entre-deux-guerres

Période marquée par trois grands bouleversements économiques : les guerres, la révolution bolchevique et la grande crise.

Q : comment est-on sorti de ce demi siècle apocalyptique ?

 

 

I] La Grande Guerre

De 1914 à 1918 le vieux continent voit s’affronter les grands empires.

 

  • Economie de la grande guerre

Sur le plan économique plusieurs faits marquants, Crouzet (2000) :

- le rôle de l’Etat s’est affirmé pour piloter l’économie de guerre : approvisionnement, fabrication, pilotage de l’industrie de guerre, organisation de la main d’œuvre …

- le ravitaillement alimentaire a été instauré pour faire face aux pénuries agricoles : taxation, réquisitions, rationnement …

- la main d’œuvre s’est féminisée, les salaires ont augmenté

- l’inflation : dans une période de pénurie et de rationnement les prix sont élevés

- le financement de la guerre : accroissement de la dépense publique, endettement public, création de monnaie, crédits internationaux (fournis essentiellement par les USA)

- la concentration des entreprises s’est renforcée : sidérurgie ou construction moteurs …

Le bilan du conflit est double : l’Europe est en déclin (sur les plans démographique, financier, économique et social) alors que l’Amérique et le Japon s’affirment comme puissances.

 

  • L’après guerre

L’après guerre est marqué par de forts mouvements sociaux : du fait de l’inflation et du chômage.

Les Etats Unis et la Grande Bretagne pratiquent des politiques déflationnistes pour lutter contre les instabilités monétaires et financières dues au conflit : cela débouche sur une sévère crise économique en 1920-1921, Keynes (1925)

L’Allemagne sort du conflit avec une obligation de verser des réparations élevées à ses adversaires, Keynes (1920). Pour faire face, elle crée massivement de la monnaie : cela débouche sur une situation d’hyperinflation de 1921 à 1923, Feldman (1997).

La France est extrêmement endettée, le Franc est dévalorisé : une politique de rigueur est mise en place pour stabiliser l’économie (Poincaré) avec une dévaluation.

A partir de 1922 l’économie mondiale suit trois tendances, Bairoch (1997) :

- forte croissance tirée par l’automobile et l’aéronautique, la radiodiffusion (années folles)

- retour au libéralisme mais avec une nouvelle vague de concentration

- essor des échanges internationaux mais avec protectionnisme

Broadberry & Harrison (2005) étudient la performance économique de l’Europe et montrent que sur la période 1918-1929 les pays connaissent la croissance ; alors que si on considère la période 1913-1929 la perte de richesse n’est pas compensée.

 

 

 

II] L’économie socialiste

En 1917 l’Empire russe est renversé par la révolution bolchevique. D’abord menée par des sociaux démocrates (février) ce sont les marxistes léninistes qui s’imposent (octobre).

 

  • Une révolution politique et économique

Le nouveau régime est dirigé par Lénine qui prône des changements économiques radicaux :

- la collectivisation

Dans l’agriculture, la grande propriété foncière est abolie, les réquisitions sont mises en place pour ravitailler les villes. Création de fermes d’Etat (sovkhozes).

Dans l’industrie, le contrôle ouvrier sur les entreprises est instauré. La nationalisation de l’économie est mise en place dans tous les secteurs.

- la planification

Les décisions économiques doivent être coordonnées et centralisées.

Un organe planificateur est chargé de fixer les objectifs, répartir les matières premières, écouler les produits et de donner les directives.

 

  • La réforme de la NEP

Les échecs économiques de cette transformation radicale poussent Lénine à tempérer sa démarche : il mettra en œuvre une nouvelle économie politique (NEP) pour réinstaurer une dose d’économie de marché tout en conservant la doctrine socialiste. 1921-1927

La NEP est un capitalisme d’état caractérisé par le rétablissement d’un étalon monétaire, par le recul de la collectivisation agricole (et une certaine liberté d’utilisation des surplus), la réorganisation des entreprises sur une base hiérarchique … Johnson & Temin (1993).

Mais même si la NEP assure un certain redressement économique : la Russie reste peu développée notamment sur le plan industriel, et les tensions avec le monde paysan sont fortes.

 

  • La rupture stalinienne

L’arrivée au pouvoir de Staline en 1928 marque une rupture très nette :

- socialisme dans un seul pays et industrialisation à marche forcée (autarcie)

- planification totale et impérative

- collectivisation des campagnes

- développement de l’industrie lourde

 

 

III] La crise de 1929

Apres la croissance des années 20 (années folles) la plus grande crise économique du monde capitaliste va se mettre en place.

Plusieurs causes profondes : distorsion entre production et consommation, fort développement du crédit et spéculation boursière, Hautcoeur (2009)

 

  • La crise américaine

L’événement fondateur de la crise est le krach boursier du jeudi 24 octobre 1929.

La Grande Bretagne cherche à rétablir le rôle dominant de la Livre : les taux d’intérêts anglais sont très élevés. Aux Etats Unis, il est beaucoup plus facile d’emprunter et d’investir : Wall Street draine des capitaux en provenance du monde entier qui favorisent la spéculation.

La Réserve fédérale américaine décide de freiner ce mouvement en pratiquant une politique déflationniste : elle augmente son taux d’escompte pour freiner le crédit. Pour Friedman & Schwartz (1963) c’est l’élément essentiel. Il s’explique par la jeunesse de l’institution.

Face à ce rationnement, les investisseurs paniquent et cherchent des liquidités en vendant leurs placements. Les valeurs des actions s’effondrent. Tous les agents essayent de récupérer leurs capitaux. Galbraith (1954) insiste sur les enchaînements néfastes.

D’autant que la croissance économique montre des signes de ralentissement qui incitent à réduire les placements boursiers.

La chute des cours entraîne la ruine des actionnaires. Le remboursement des crédits n’est plus possible : une crise bancaire vient s’ajouter. Les déposants s’efforcent de récupérer leur argent, ce qui aggrave la situation bancaire. Dans le même temps, les banques ne peuvent plus prêter aux autres agents : fermiers, commerçants … Bernanke (1983)

 

  • La crise mondiale

La dépression américaine va se propager au niveau international car l’économie américaine est le moteur de l’économie mondiale : les banques américaines rapatrient les capitaux investis en Europe. Thèse de Kindleberger (1973) : absence de leadership économique.

L’Allemagne ne peut plus rembourser ses dettes de guerre. La France et la Grande Bretagne décident de ne plus rembourser les USA.

La crise devient monétaire : l’or est la valeur refuge pour assurer la liquidité, toutes les monnaies sont dévaluées à tour de rôle.

Enfin la crise touche l’économie réelle : les prix agricoles et industriels chutent entraînant une forte contraction de l’activité. Le chômage augmente fortement.

Pour faire face à cette crise, les pays prennent des mesures protectionnistes : quotas, droits de douane élevés … Les pays capitalistes se replient sur leurs empires pour subsister. Les échanges mondiaux se contractent fortement.

Sur le plan politique les tensions sociales se manifestent par des changements de régime : New Deal démocrate aux USA, Front Populaire en France, fascistes en Italie, nazis en Allemagne …

Sont des reformulations du capitalisme. Ex : Bettelheim (1945) pour l’Allemagne nazie ou Cohen (1988) pour l’Italie fasciste

 

Conclusion :

La seconde guerre mondiale consacre les USA comme la première puissance économique mondiale : l’économie de guerre est pilotée par l’Etat fédéral. L’Allemagne se comporte en puissance impériale en Europe, Tooze (2006). La Grande Bretagne résiste au prix de lourds sacrifices.

 

Références :

BAIROCH, Paul : Victoires et déboires Histoire économique et sociale du monde du XVIe siècle à nos jours, Gallimard, 1997

BERNANKE, Ben : Effets non monétaires de la crise financière dans la propagation de la Grande Dépression, in BACACHE-BEAUVALLET, Maya & MONTOUSSE Marc dir., Textes fondateurs en sciences économiques, Bréal, 1983

BETTELHEIM, Charles : L’économie allemande sous le nazisme, Maspero, 1945

BROADBERRY, Stephen & HARRISON, Mark dir. : The economics of World War I, Cambridge University Press, 2005

COHEN, Jon : Was Italian fascism a developmental dictatorship? Some evidence to the contrary, Economic History Review, 1988

CROUZET, François : Histoire de l’économie européenne, Albin Michel, 2000

FELDMAN, Gerald : The great disorder: politics, economics, and society in the German inflation, 1914-1924, Oxford University Press, 1997

FRIEDMAN, Milton & SCHWARTZ, Anna Jacobson : A monetary history of the United States, Princeton University Press, 1963

GALBRAITH, John Kenneth : La crise économique de 1929, Payot, 1954

HAUTCOEUR, Pierre-Cyrille : La crise de 1929, La Découverte, 2009

JOHNSON, Simon & TEMIN, Peter : The macroeconomics of NEP, Economic History Review, 1993

KEYNES, John Maynard : Les conséquences économiques de la paix, Gallimard, 1920

KEYNES, John Maynard : Les conséquences économiques de la politique de M. Churchill, in Essais de persuasion, Gallimard, 1925

KINDLEBERGER, Charles : La Grande Crise Mondiale, Economica, 1973

NOVE, Alec : An economic history of the USSR, Penguin, 1991

TOOZE, Adam :  The wages of destruction The making and breaking of the Nazi economy, Penguin, 2006

10:24 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie, Histoire |  Facebook | | |

07/06/2012

Les classiques de la sociologie : Durkheim & Weber

  • L’institutionnalisation de la sociologie

Deux grands auteurs ont contribué à fonder théoriquement et intellectuellement la sociologie.

Leurs analyses sont à la fois marquées par le contexte dans lequel elles ont émergé et traitent des questions essentielles de la sociologie contemporaine.

Volonté d’organiser la discipline : revues, enseignement, recherche …

 

  • L’opposition classique Durkheim-Weber

Auteurs étudiés ensemble du fait du parallélisme entre leurs méthodes : deux paradigmes sont proposés. Tendance du pédagogue à les opposer. Tendance de certains auteurs à les réconcilier Boudon (1998). Tendance forte à les négliger …

Q : peut-on se passer de Durkheim & Weber pour faire de la sociologie ?

 

 

I] Emile DURKHEIM (1858-1917)

Philosophe de formation. Il cherchera à établir la sociologie comme discipline universitaire.

Sur le plan méthodologique, Durkheim a exposé sa démarche dans Les règles de la méthode sociologique (1895) véritable livre-programme de la sociologie naissante.

 

  • La démarche sociologique explicative

La sociologie doit devenir une science : ce n’est pas de la psychologie (étude des phénomènes individuels) ni de la philosophie (principes généraux issus de la méthode déductive).

Durkheim s’inspire des sciences naturelles pour exposer sa méthode : dans cette optique il prolonge l’intuition de Comte. En Allemagne, Dilthey (1883) estime que les sciences de la nature sont distinctes des sciences de l’esprit. Opposition expliquer/comprendre.

Selon Durkheim, les faits sociaux sont à la fois : collectifs, extérieurs aux individus et contraignants. C’est une vision déterministe des faits sociaux.

Pourtant l’ensemble des actes sociaux ne sont pas prédéterminés : la sociologie ne cherchera à expliquer que ceux qui le sont.

Les individus évoluent dans des institutions : des modèles culturels et comportementaux. Les normes sont intériorisées : c’est la socialisation.

Durkheim fait de la sociologie la science des institutions. Le sociologue doit étudier « les croyances et les modes de conduite institués par la collectivité ».

L’analyse des faits sociaux part donc de l’étude de la société (pas des individus) : c’est l’holisme. Les faits sociaux s’expliquent par des faits sociaux. Les motivations individuelles ne sont pas suffisantes pour analyser la société.

Durkheim pense qu’il faut considérer les faits sociaux comme des choses, de manière objective. On part du principe qu’on en ignore les caractéristiques.

Les aspects quantitatifs sont essentiels aux yeux de Durkheim : l’utilisation de statistiques favorise l’établissement de cette connaissance objective. Cela permet de proposer des modèles et de tester des hypothèses.

 

Sur le plan intellectuel Durkheim abordera de nombreux sujets : l’économie, le suicide, la pédagogie, le droit ou la religion. Trois ouvrages sont des classiques :

  • De la division du travail social (1893)

Durkheim estime que la division du travail remplit une fonction d’intégration : elle produit de la solidarité entre individus.

Il distingue deux grandes formes de solidarité :

- la solidarité mécanique : contrôle social fort et division du travail faible

- la solidarité organique : différenciation des individus et division du travail forte

La division du travail découle de la complexité des sociétés modernes.

Si la division du travail ne produit pas de solidarité, les individus sont dans une situation d’anomie. C’est la conséquence de la place prépondérante occupée par les individus.

Pour Durkheim, la société doit établir des règles qui permettent de lutter contre l’anomie.

 

  • Le suicide (1897)

Ouvrage emblématique de la méthode durkheimienne : volonté de montrer que l’acte individuel par excellence obéit à une logique sociale.

Les données statistiques ne valident pas les explications basées sur le comportement individuel : il existe des régularités qui suggèrent que le suicide est un fait social.

Durkheim met en valeur plusieurs corrélations : le taux de suicide augmente avec l’âge, il est supérieur chez les hommes, à Paris plutôt qu’en Province, en début de semaine …

Il croise le taux de suicide avec des variables sociales telles que la religion, le statut familial…

Dès lors, il n’y a pas un mais des suicides. Il faut prendre en compte deux facteurs :

- l’intégration : les liens sociaux entre individus

- la régulation : les moyens de contrôle social

Cela permet de distinguer plusieurs types de suicide :

- le suicide altruiste : des individus très intégrés en échec

- le suicide égoïste : des individus en manque d’intégration

- le suicide anomique : des individus en manque de régulation

- le suicide fataliste : des individus trop régulés

Pour Durkheim, seules des valeurs morales fortes inculquées par les groupes sociaux peuvent réduire le passage à l’acte.

Thèse solide, dont la méthodologie reste valable et qui a été prolongée.

Mais objet de critiques : quelques explications peu robustes, et minoration de la composante individuelle du suicide.

 

  • Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912)

Nouvelle tentative d’expliquer un phénomène comme un fait social.

Pourtant, Durkheim n’adopte pas la méthode qu’il a défendue : il étudie la religion de manière compréhensive (à la place du croyant).

Son analyse porte sur le totémisme : la plus simple des formes religieuses. Il constate une opposition entre sacré et profane. Le sacré est protégé par des interdits, le reste est profane.

La religion unit ceux qui adhèrent à cette croyance.

Les religions ont donc pour fonction d’élever les individus : la religion provient de la société elle même. Durkheim en déduit l’importance de la conscience collective : les sentiments particuliers s’unissent en un sentiment commun. Cela recoupe sa vision de la morale.

 

 

II] Max WEBER (1864-1920)

Juriste et économiste de formation.

 

  • La démarche sociologique individualiste et compréhensive

Sur le plan méthodologique, Weber a développé une approche compréhensive de la sociologie qu’on retrouve dans Essais sur la théorie de la science (1951). Il faut comprendre les faits sociaux pour les expliquer causalement.

Weber défend une sociologie basée sur l’individualisme méthodologique. Il faut étudier le comportement individuel pour analyser celui d’une société. Weber refuse la notion de prédéterminisme.

Ex : sa vision des classes sociales repose sur une situation objective

La méthode compréhensive consiste à faire émerger des idéaux types : la construction d’une réalité à partir de grands traits significatifs. Ce sont des formes pures qu’on ne rencontre pas en réalité (en principe).

Weber estime que les conduites s’imposent comme rationnelles. Ce processus de rationalisation entraîne un recul du religieux : c’est ce qu’il appelle le désenchantement du monde.

Il estime enfin, que le sociologue doit éviter les jugements de valeur : dans Le savant et le politique (1919) il montre que l’objectivité de la science rend nécessaire une réflexion constante sur le risque de subjectivité de l’analyse. Le savant se définit par un rapport aux valeurs. L’objet de sa recherche doit présenter un intérêt scientifique sans quoi, il ne traduira pas une connaissance objective.

 

Sur le plan intellectuel Weber a étudié de vastes questions : économie, religion, épistémologie … Il faut noter que peu d’œuvres ont été conçues comme des ouvrages à part entière : beaucoup de lettres, de cours, ou d’articles isolés forment la pensée weberienne.

Deux ouvrages sont des classiques :

  • L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1905)

Weber s’interroge sur l’apparition du capitalisme moderne et sur les valeurs qui l’accompagnent. La religion semble avoir joué un rôle particulier que Weber s’efforce d’analyser.

Pour Weber, l’éthique protestante est adaptée à l’esprit du capitalisme : cela le favorise ; ce n’est ni une condition suffisante ni nécessaire. Par extension, il montre que les valeurs catholiques sont un frein au développement du capitalisme.

Weber estime que la conception religieuse du salut est l’élément déterminant : les protestants estiment être prédestinés et doit accomplir des œuvres terrestres pour se découvrir. Or les valeurs protestantes (épargne, austérité, discipline …) correspondent aux valeurs du capitalisme.

 

  • Economie et société (1922)

Ouvrage posthume qui reprend la plupart des écrits de Weber sur les grands concepts sociologiques.

Weber distingue quatre types idéaux d’action :

- l’action rationnelle par rapport à un but

- l’action rationnelle par rapport à des valeurs

- l’action affective

- l’action traditionnelle

Il considère que les relations sociales dépendent du pouvoir et de la domination : le pouvoir est la capacité de faire triompher sa volonté ; l’autorité est la domination qui pousse à l’obéissance.

Il en déduit trois formes de domination, qui fondent la légitimité :

- la domination charismatique

- la domination traditionnelle

- la domination bureaucratique (idéal type : la bureaucratie)

 

Conclusion :

Opposition classique entre Durkheim & Weber sur la méthode … mais volonté commune d’établir la sociologie théorique et empirique qui permet de réconcilier les approches.

 

Références :

BOUDON, Raymond : Etudes sur les sociologues classiques, Puf, 1998

DILTHEY, Wilhelm : Critique de la raison historique Introduction aux sciences de l’esprit, Cerf, 1992

DURKHEIM, Emile : De la division du travail social, Puf, 1893

DURKHEIM, Emile : Les règles de la méthode sociologique, Puf, 1895

DURKHEIM, Emile : Le suicide, Puf,1897

DURKHEIM, Emile : Les formes élémentaires de la vie religieuse, Puf, 1912

WEBER, Max : Essais sur la théorie de la science, Pocket, 1992

WEBER, Max : Le savant et le politique, La Découverte, 2003

WEBER, Max : L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Gallimard, 2003

WEBER, Max : Economie et société, Pocket, 2003

15:31 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire, Sociologie |  Facebook | | |

Les néo-classiques : la révolution marginaliste

Modification radicale de la méthodologie économique.

Fruit de découvertes simultanées et indépendantes.

Cette révolution peut s’expliquer par deux facteurs :

- professionnalisation de l’économie = approfondissement

- réponse aux débats théoriques posés par Marx, Robinson (1942) = élargissement

On parle de l’école néo-classique. Ecole car fondent des courants d’analyse. Invention de ce qu’on appelle aujourd’hui la microéconomie. Véritable rupture d’où « révolution ».

Analyse fortement influencée par les progrès en physique, Mirowski (1989).

Fondement de l’analyse néoclassique = le concept d’utilité marginale. Cela permet l’utilisation d’outils mathématiques : la maximisation, càd l’optimisation d’une valeur.

La valeur des biens dépend de leur rareté et de l’utilité qu’on leur attribue.

A partir d’ouvrages fondateurs, trois grandes écoles sont apparues :

- l’école de Cambridge

- l’école de Vienne

- l’école de Lausanne

Q : la révolution marginaliste est elle toujours d’actualité ?

 

 

I] William S JEVONS (1835-1882)

Prévisionniste, économiste professionnel (pour les chemins de fer) puis professeur.

Publie en 1871 The theory of political economy.

 

  • Une nouvelle théorie de la valeur.

Ce n’est pas le travail qui fonde la valeur car la durée nécessaire pour produire un bien n’a rien à voir avec sa consommation. Il y a un décalage dans le temps entre les deux fonctions.

Pour Jevons, c’est la valeur d’échange qui compte. Les consommateurs se procurent des biens en fonction de leur utilité marginale : le degré de satisfaction apporté par la dernière unité consommée.

Le prix est déterminé par l’action des producteurs et des consommateurs.

 

  • Une vision libérale de la société

Puisque chaque individu est libre d’échanger : les prix s’ajustent pour satisfaire les offreurs et les demandeurs. Jevons croît donc à la liberté des échanges. Le prix agira sur la quantité échangée.

Mais Jevons ne précise pas pour autant la nature de l’offre (comment différencier les biens).

De plus, son analyse ne prend pas en compte les inégalités.

 

 

II] Carl MENGER (1840-1921)

Professeur d’économie à Vienne.

Publie en 1871 Grundsätze der Volkswirtschaftslehre.

 

  • Une approche psychologique de la valeur

Pour Menger, les individus attribuent une valeur aux biens car ils en ont besoin.

Menger raisonne en quatre étapes pour définir un bien :

- il existe un besoin humain

- la chose doit satisfaire ce besoin

- l’individu doit reconnaître cette capacité

- l’individu utilise le bien pour satisfaire son besoin

Les deux premières conditions expriment la notion d’utilité.

Les besoins peuvent donc être rationnels ou non, pas de connotation morale. Cela permet à Menger d’analyser toute action humaine.

La satisfaction des besoins est donc subjective.

 

  • Une approche marginaliste de la satisfaction

Si les besoins sont supérieurs aux quantités disponibles on parle de biens économiques : on peut leur appliquer le raisonnement utilitariste. Si les quantités sont importantes, ce sont des biens non économiques.

Menger propose une classification des besoins : comme les biens ont des natures différentes, il faut trouver un principe unificateur. C’est donc la satisfaction marginale qui détermine la valeur d’un bien : plus on consomme un bien plus la satisfaction supplémentaire diminue.

Comme Jevons, il ne propose pas de théorie de l’offre. De plus, il considère que les coûts n’ont aucune influence sur la valeur : ce qui est faux.

 

 

III] Léon WALRAS (1834-1910)

Ingénieur de formation. Devient professeur d’économie à Lausanne car n’arrive pas à se faire recruter en France.

Walras distingue l’économie politique pure (théorie abstraite), l’économie politique appliquée (mise en œuvre de la théorie) et l’économie sociale (ce qui est juste).

D’où une œuvre à plusieurs dimensions : fonde l’économie concurrentielle et sa critique.

Pour Walras l’économie politique pure consiste à modéliser mathématiquement la situation dans laquelle s’échangent librement des produits. Eléments d’économie politique pure (1874)

 

  • Une description formelle du fonctionnement de l’économie

Walras montre qu’on peut décrire l’économie par un système d’équations. Les prix permettent d’équilibrer ce système. Les prix sont obtenus par tâtonnement.

A l’équilibre la situation est telle que ni les producteurs ni les consommateurs n’ont intérêt à modifier les quantités échangées.

Walras utilise également l’utilité marginale pour fonder la valeur des biens.

De plus, il expose une théorie du producteur : celui ci offre un bien en utilisant du capital, du travail et de la terre. Les facteurs de production sont donc eux aussi échangés, ce qui permet de les inclure dans le système d’équation.

 

  • L’équilibre général

Walras a donc proposé une théorie de l’équilibre général qui décrit le fonctionnement d’une économie dans une situation de concurrence pure et parfaite. C’est donc le régime idéal pour créer le maximum de richesses (car la libre concurrence crée le maximum de satisfaction).

Ouvrage fondateur de l’économie moderne : véritable programme de recherche.

Analyse qui repose sur une loi simple et efficace : la loi de l’offre et de la demande.

Mais Walras ne prend pas en compte la spécificité du travail, ni le fait que la concurrence n’est pas toujours parfaite, ni le rôle de la monnaie.

 

 

IV] Les prolongements de la révolution marginaliste

 

  • L’école anglaise

A la suite de Jevons, une école néoclassique apparaît à Cambridge (UK).

Marshall en expose la synthèse dans les Principes d’économie politique (1890) :

A court terme, la valeur d’un bien dépend de la demande ; à long terme, de l’offre.

L’économie peut être étudiée par les équilibres partiels : le fonctionnement des marchés est considéré toutes choses égales par ailleurs (ceteris paribus).

L’échange s’explique par les surplus : c’est le prix que les consommateurs sont disposés à payer pour une unité supplémentaire. Le prix d’équilibre annule les surplus du producteur et du consommateur.

Pigou tentera d’approfondir l’étude des marchés dans Welfare economics (1920) :

Le marché n’est pas toujours efficace : certaines défaillances sont possibles en raison d’externalités (càd une action individuelle dont le coût est supporté par d’autres). Les externalités proviennent d’imperfection des droits de propriété selon Pigou, l’Etat peut donc intervenir pour faire supporter le coût par le responsable.

Les agents réagissent de manière logique face à l’inflation : c’est l’effet d’encaisses réelles. Quelque soit la masse monétaire, les agents souhaitent conserver un même montant d’argent pour consommer (encaisses). En cas de déflation / inflation, l’effet d’encaisses réelles permet à l’économie de retrouver l’équilibre, car la consommation fait diminuer / augmenter les prix.

Pour Pigou, il ne peut y avoir de chômage involontaire : il suffit que les prix soient flexibles.

 

  • L’école autrichienne

A la suite de Menger émerge l’école de Vienne.

Von Wieser publie Ursprung und hauptgesetze des wirtschaftlichen werthes (1904).

Ouvrage qui généralise l’individualisme méthodologique : à partir de la valeur marginale, on peut considérer que les individus rationnels suivront cette logique maximisatrice.

Mais Von Wieser constate surtout que l’utilité marginale peut être exploitée en situation de monopole : c’est la discrimination par les prix.

De plus, Von Wieser met en évidence la notion de coût d’opportunité : avec un raisonnement marginaliste, on peut envisager des usages alternatifs pour un facteur de production.

Böhm-Bawerk publie Die positive theorie der kapitalismus (1889).

La production capitaliste suppose un décalage dans le temps: on fabrique d’abord des outils de production puis des biens de consommation. C’est le détour de production.

Les biens de production sont donc à l’origine du profit : le capital rapporte un intérêt.

De plus, les individus préfèrent consommer des biens présents que des biens futurs : le capital permet de garantir que les biens futurs seront abondants.

 

  • L’école de Lausanne

A la suite de Walras apparaît l’école de Lausanne.

Pareto en est l’auteur le plus connu, du fait d’un apport majeur à la science économique : la théorie de l’optimum. Manuel d’économie politique (1906)

Pareto reprend la distinction économie pure / appliquée et pose le problème qui permettra d’unifier l’économie : comment comparer les utilités des individus ?

Dans une économie d’échange en situation de concurrence les prix garantissent le maximum de satisfaction des agents : on est dans une situation optimale car on ne peut améliorer la situation d’un individu sans dégrader celle d’un autre.

La théorie de l’optimum fonde l’économie du bien être : tout équilibre concurrentiel est un optimum de Pareto. Il faut donc tout faire pour garantir la concurrence.

Pareto propose donc une analyse amorale de l’efficacité, mais qui ne prend pas en considération la justice sociale.

 

Conclusion :

Courant novateur sur le plan intellectuel et dominé par le libéralisme.

Fin de cette approche = la grande dépression

 

Références :

BLAUG, Mark : La pensée économique, Economica, 1996

MIROWSKI, Philip : Plus de chaleur que de lumière L’économie comme physique sociale, la physique comme économie de la nature, Economica, 1989

ROBINSON, Joan : Essai sur l’économie de Marx, Dunod, 1942

15:29 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie, Histoire |  Facebook | | |