14/06/2012

La tradition sociologique de Chicago

Comme souvent, utiliser le terme « école de Chicago» ne correspond pas à une réalité formelle, mais plus à une construction pédagogique. Pour Chapoulie (2001) il est plus correct d’évoquer la « tradition » de Chicago pour mettre en valeur les points communs d’un ensemble de travaux très divers.

Les auteurs qu’on peut rattacher à ce courant sont également très nombreux : certains y ont enseigné, y ont été étudiants, y ont un collaborateur. Tellement variés que certaines études sont rattachées à l’école de Chicago de manière un peu abusive.

 

  • Contexte

La sociologie américaine bénéficie de la souplesse du fonctionnement universitaire aux USA : elle est financée par des fonds privés (Rockefeller à Chicago).

Elle répond à de grands bouleversements sociaux : urbanisme naissant, flux migratoires, violence, crime organisé … caractéristiques de la ville de Chicago.

La sociologie de Chicago cherche à fournir une réelle expertise sur les questions sociales qui se posent en Amérique à partir des années 20. La sociologie se penche sur des questions polémiques sans a priori moral.

 

  • Thématiques

Après la deuxième guerre mondiale, deux grands pôles dominent la sociologie : Harvard avec Parsons (ambition théorique forte) et Columbia avec Lazarsfeld (ambition quantitative forte). Alors que dans le même temps la sociologie européenne est quasiment dans le coma, l’école de Chicago va essayer de réaffirmer sa spécificité.

La tradition sociologique de Chicago est marquée par un travail sur les sujets délaissés par les analyses classiques : la déviance, l’ethnicité, les professions … De plus, elle va utiliser une approche méthodologique originale pour étudier ces nouvelles problématiques.

 

  • Méthodologie

Le point le plus marquant de la sociologie défendue par l’école de Chicago est l’importance de l’approche qualitative : les récits de vie, l’observation participante, le travail de terrain … sont les outils privilégiés de ce courant.

Il serait pourtant abusif de réduire cette tradition à ceci : les sociologues de Chicago ont développé également des statistiques sociales et des travaux quantitatifs.

Q : quels sont les changements introduits par l’école de Chicago dans la façon de penser la société ?

 

 

I] La ville

L’école de Chicago a introduit la question de la ville dans la sociologie en insistant sur ses nombreux aspects sociaux. En effet, c’est un des traits marquants de la société du XXe siècle : le développement de la vie urbaine.

 

  • Une réflexion emblématique de l’école de Chicago

Cette thématique permet de synthétiser une grande partie des apports de la tradition de Chicago :

- la psychologie sociale : insistance sur les interactions collectives

- l’anthropologie : pour décrire des groupes sociaux il faut aller sur le terrain

- la biologie : étude des processus de concurrence/coexistence entre espèces

La tradition de Chicago est à l’origine de l’écologie urbaine : selon Park, les villes sont découpées en zones du fait d’un processus d’une compétition pour l’espace entre communautés d’immigrants. Chaque groupe cherchant à s’implanter et à diffuser sa culture.

Dès lors, on peut découper une ville en aires géographiques : la répartition des territoires dépend des fonctions économiques ou sociales que jouent les quartiers sur les différents groupes sociaux. Les communautés agissent dans deux directions, Wirth (1928) :

- elles s’adaptent à leur environnement urbain

- elles cherchent à le modifier à leur profit

 

  • La dynamique urbaine

Park & Burgess considèrent que la sociologie urbaine suit un cycle : désorganisation / invasion / réorganisation. Cela découle principalement d’un affaiblissement du contrôle social : les groupes primaires tels que la famille ou la religion sont moins efficaces dans un cadre urbain pour imposer des normes sociales. Ainsi les trois étapes sont :

- une désorganisation sociale : la rupture avec les normes établies précédemment

- une invasion : l’apparition d’individus ayant de nouvelles valeurs

- une réorganisation : l’institution d’un nouveau contrôle social

Comme le soulignent Grafmeyer & Joseph (1984) la naissance de cette nouvelle discipline (l’écologie urbaine) est assimilable à une expérience de laboratoire : elle permet de penser des processus sociaux essentiels tels que le conflit ou l’assimilation. Cette analyse retrouve tout son sens avec les émeutes urbaines récentes américaines, anglaises, françaises … (grecques).

 

 

II] La désorganisation sociale

L’école de Chicago a produit de nombreuses études traitant de la désorganisation sociale. Elle porte beaucoup d’intérêt aux phénomènes sociaux marqués par des dysfonctionnements.

Il y a désorganisation quand les groupes sont peu influencés par des normes ou des valeurs.

On peut distinguer deux domaines marqués par la désorganisation :

 

  • La criminalité

L’école de Chicago a mené des enquêtes sur les gangs ou la prostitution dont les conclusions sont novatrices : ces comportements découlent d’un affaiblissement du lien social dans les communautés. La désorganisation est liée aux changements induits par le développement de la vie urbaine.

La criminalité et la délinquance permettent de lutter contre la désorganisation : le groupe offre une solidarité que la société ne donne plus. De même, le gang identifie des ennemis (autres gangs, autorités) ce qui renforce les interactions donnant un sens à l’appartenance au groupe.

La criminalité est indissociable de l’écologie urbaine : la compétition pour l’espace permet de localiser les groupes de jeunes délinquants ou la criminalité organisée.

Sutherland (1937) montre notamment le rôle joué par la reconnaissance du statut de voleur par les autres. Toutefois, le lien entre pauvreté et criminalité est relativisé par la mise en valeur, par le même Sutherland (1949) de la criminalité en col blanc qui repose sur des principes identiques.

 

  • Les professions

L’école de Chicago se penche sur des professions négligées par les autres sociologues : les musiciens de jazz, les étudiants, les petits entrepreneurs.

Dans le cadre d’analyse interactionniste, la tradition de Chicago cherche à analyser par un travail de terrain minutieux ce qui permet aux métiers de fonctionner ou non.

Les travaux de Hughes (1984) sur les étudiants en médecine montrent la construction de leur profession : le métier s’apprend dans une interaction reposant sur la subjectivité des personnes.

Ex : gérer les routines, gérer les urgences …

Becker (1963) étudie les musiciens de jazz et la manière dont ils utilisent la déviance pour s’affirmer de manière collective. Transgresser la norme devient la norme. C’est un processus qui suit plusieurs étapes et implique une certaine complexité, les facteurs associés à une carrière déviante ne sont pas utiles pour comprendre le phénomène une fois pour toute.

Enfin Strauss (1992) montre que le statut associé à une profession découle des stratégies mises en œuvre par les individus : l’essentiel est d’être reconnu comme un bloc à l’extérieur de la profession, même si les différences internes sont fortes. Ex : médecins, professeurs.

 

III] L’immigration

C’est le troisième grand sujet introduit dans la réflexion sociale par l’école de Chicago.

Il est indissociable de l’analyse de la ville ou de la désorganisation : les problèmes posés par les notions de race ou d’ethnicité doivent être étudiés sociologiquement.

Les sociologues de la tradition de Chicago réfutent l’approche biologique postulant une inégalité raciale et considèrent que les migrants doivent être étudiés de manière différente.

Ainsi ce sont les travaux de Thomas & Znaniecki sur le paysan polonais qui synthétisent l’apport de l’école de Chicago :

- pour comprendre les processus sociaux, il faut des données quantitatives et qualitatives : ils privilégient l’approche biographique (le récit de vie) pour interpréter des données

- les migrants forment un groupe dont la situation sociale découle de trois facteurs : leurs valeurs, leurs attitudes (conscience de groupe) et la définition de la situation (càd l’interprétation subjective de leur état)

- la désorganisation sociale (terme popularisé par ces auteurs) qui résulte de la confrontation entre un nouvel environnement (la ville américaine moderne) et un comportement collectif (groupe d’étrangers)

 

Conclusion :

L’école de Chicago correspond à plusieurs périodes, plusieurs courants dont les traits communs sont simples : un goût prononcé pour l’analyse de terrain reposant sur le plus grand nombre d’informations possible. Elle a donc une fécondité exceptionnelle (aujourd’hui encore) mais risque de devenir un label fourre-tout.

 

Références :

BECKER, Howard : Outsiders, Métailé, 1963

CHAPOULIE, Jean-Michel : La tradition sociologique de Chicago, Seuil, 2001

COULON, Alain : L’école de Chicago, Puf, 1992

GRAFMEYER, Yves & JOSEPH, Isaac dir. : L’école de Chicago, Aubier, 1984

HUGHES, Everett : Le regard sociologique, Editions de l’EHESS, 1984

PARK, Robert & BURGESS, Ernest : The city, University of Chicago Press, 1925

STRAUSS, Anselm : La trame de la négociation, L’Harmattan, 1992

SUTHERLAND, Edwin : Le voleur professionnel, Editions Spes, 1937

SUTHERLAND, Edwin : White collar crime, Yale University Press, 1949

THOMAS, William & ZNANIECKI, Florian : Le Paysan polonais, Armand Colin, 1974

THOMAS, William & ZNANIECKI, Florian : Fondation de la sociologie américaine, L’Harmattan, 1974

WIRTH, Louis : Le ghetto, Presses Universitaires de Grenoble, 1928

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Keynes et les keynésiens

John Maynard KEYNES (1883-1946) est à l’origine d’un profond renouvellement de la pensée économique : on parle de révolution keynésienne.

Elève de Marshall, Keynes a mené plusieurs carrières : haut fonctionnaire, universitaire, financier et écrivain.

Personnalité ouverte à d’autres horizons : culture, philosophie, science …

Analyse marquée par la crise des années 30.

Q : pourquoi Keynes a proposé la bonne théorie au bon moment ?

 

 

I] Les fondements de l’économie keynésienne

Keynes va s’intéresser à des problèmes économiques de son temps.

 

  • La première guerre mondiale

Keynes se fait remarquer par son analyse des conséquences économiques de la première guerre mondiale : en 1919 il critique les conditions du règlement du conflit qui imposent de fortes réparations financières aux allemands. Le traité de Versailles va ruiner l’Allemagne et nuire à l’équilibre économique européen.

 

  • La monnaie

Ses recherches portent tout d’abord sur la question de la monnaie : jusqu’ici la théorie économique a toujours considéré la monnaie comme neutre (ce n’est que l’intermédiaire des échanges), Keynes estime que cela décrit mal les phénomènes monétaires.

Dans la Réforme monétaire (1923) il remet en question la vision classique de la monnaie : l’inflation n’est pas uniquement liée à la quantité de monnaie en circulation dans l’économie, elle dépend également du cycle économique. Les agents demandent plus de monnaie en période de croissance, ce qui accroît les prix à court terme alors qu’en période de récession, ils veulent posséder moins d’encaisses ce qui favorise la déflation.

Dans A treatise on money (1930) Keynes cherche à comprendre et à expliquer les fluctuations cycliques en passant par une théorie du mouvement des prix.

Pour Keynes, les mouvements cycliques dépendent des fluctuations des profits. Il faut donc analyser les écarts entre les prix et les coûts.

Keynes distingue entre deux types de biens :

- les biens de consommation

- les biens d’investissement

Il prend en compte le revenu (rémunération des facteurs de production), les profits (différence entre coût de production et recettes), l’épargne (part du revenu non consommée) et l’investissement (accroissement du capital pendant une période).

Selon Keynes, c’est le taux de profit qui explique que les entreprises investissent ou non : s’il dépasse le taux d’intérêt. Mais il remarque qu’une approche dynamique du profit suggère une sur-réaction des entreprises : l’augmentation du profit pousse les entreprises à investir beaucoup ; sa baisse les pousse à réduire fortement leurs dépenses. C’est une ébauche du mécanisme multiplicateur.

 

  • Philosophie économique

Dans ses Essais de persuasion (1931) il développe sa philosophie sociale : son approche de l’économie a pour but essentiel d’améliorer le système capitaliste (ni conservatisme, ni travaillisme) ; il prône le développement de la connaissance économique ; il critique certaines politiques (l’obsession financière de la City notamment) …

Ses œuvres forment les fondements d’une pensée qu’il va systématiser en 1936.

 

 

II] La Théorie générale de l’emploi de l’intérêt et de la monnaie

Livre fondateur d’une manière totalement différente de concevoir l’économie.

 

  • Une nouvelle approche

C’est dans ce livre qu’il opère réellement la révolution keynésienne en modifiant de fond en comble l’approche économique :

- au lieu de focaliser sur l’équilibre de long terme, il analyse l’économie dans le court terme

- au lieu de raisonner simplement sur les agents, il propose une réflexion d’ensemble sur l’économie (la macroéconomie)

- au lieu de considérer l’information comme parfaite, il pense que les agents sont dans l’incertitude

 

  • De nouveaux concepts

L’apport de Keynes vise plusieurs notions essentielles :

- la demande effective est le point de départ de l’analyse : elle fonde les anticipations

- les prix et les salaires ne s’ajustent pas rapidement : ils sont rigides

- l’épargne est un résidu de la consommation : elle n’est pas forcément investie

- la propension marginale à consommer diminue avec le revenu

- le chômage est involontaire : il découle d’une insuffisance de la demande effective

- un équilibre de sous emploi est possible

- la monnaie influence l’économie réelle : les agents possèdent de l’argent pour spéculer

- l’Etat peut intervenir pour relancer l’investissement

- l’investissement a un effet multiplicateur sur l’économie

Ouvrage novateur dans sa volonté d’intégrer l’ensemble des questions économiques.

 

 

III] Les prolongements de l’économie keynésienne

Après la publication de son œuvre clé, la pensée keynésienne a pris plusieurs directions.

 

  • Keynes après la Théorie générale

Il s’efforce de défendre ses idées dans des controverses : il s’oppose par exemple à Hayek, qui considère que l’action de l’Etat sur l’économie modifie l’équilibre monétaire et engendre des cycles.

Keynes conseille le gouvernement britannique pour mener la guerre : lutte contre l’inflation tout en visant la justice sociale.

Keynes critique la politique monétaire de l’étalon or : le fait de fixer la valeur de la monnaie en fonction du stock d’or détenu par un pays. Il s’oppose aux accords de Breton Woods, qui consacreront le rôle du dollar et de l’or dans le système monétaire international.

 

  • La synthèse

Certains auteurs cherchent à réconcilier l’approche keynésienne avec la théorie classique.

Hicks (1937) montre que l’on peut analyser l’équilibre économique en combinant les marchés des biens et services et de la monnaie : c’est le schéma IS LM (Investissement Epargne Liquidité Offre de monnaie). Le circuit keynésien est intégré à l’approche basée sur le marché.

Patinkin (1956) considère que l’approche keynésienne n’est qu’un cas particulier de l’économie de marché : si on considère les marchés des biens et services, de la monnaie et du travail simultanément, l’équilibre du marché ne peut être obtenu qu’en réduisant les rigidités.

Phillips (1958) montre que l’approche keynésienne reliée à l’approche classique induit une relation entre inflation et chômage : le niveau des prix dépend du marché du travail, plus le chômage augmente plus la progression des salaires diminue. La politique économique consiste à arbitrer entre chômage et inflation.

Samuelson prolongera l’analyse du multiplicateur et Solow introduira la théorie de la croissance : la révolution keynésienne sert à faire progresser l’économie classique.

 

  • Les post keynésiens

Rejettent la synthèse, souhaitent prolonger l’approche keynésienne sur ses propres fondements. Mais grands penseurs sans réelle unité.

Shackle (1949) prolonge Keynes dans son analyse de l’incertitude : le niveau de l’emploi dépend des anticipations de long terme des investisseurs. Or ces anticipations sont essentiellement subjectives.

Minsky (1975) insiste sur l’instabilité financière et son rôle dans le déclenchement des crises.

Robinson met en valeur le rôle de la concurrence monopolistique dans la répartition des revenus : une entreprise qui peut différencier ses produits est en situation de concurrence imparfaite, le raisonnement néoclassique ne peut s’appliquer.

Kalecki (1954) part de la concurrence monopolistique pour en décrire les effets macroéconomiques : la concentration et les monopoles vont modifier la formation des prix. Ils sont fixés en fonction de la demande et d’un taux de marge, avec un effet multiplicateur de l’investissement, ce qui peut créer une dynamique de chômage.

Pour Kaldor (1961) le comportement d’épargne des capitalistes fluctue : les profits dépendent de décisions d’investissement (passées) alors que les salariés dépensent leurs revenus (présents). Ce décalage peut nuire à la croissance car les capitalistes épargnent plus leurs revenus que les salariés, ce qui entraînera une réduction de l’emploi.

Robinson prolonge cette analyse en montrant que l’incertitude sur le taux d’accumulation et le taux de profit peut conduire à un décalage : si le taux d’accumulation désiré ne correspond pas au taux d’accumulation réalisé. Dans ce cas le taux de profit atteint est inférieur aux anticipations et conduit les entreprises à réduire l’emploi.

 

 

Conclusion :

Intérêt du keynésianisme : le goût de la controverse, le refus des explications simplistes.

Mais peu de rapport entre Keynes et keynésiens.

De plus « révolution » assez faible à côté des analyses de Marx ou Schumpeter.

 

 

Références :

HICKS, John : Mr Keynes and the classics, Econometrica, 1937

KALDOR, Nicholas : Accumulation du capital et croissance économique, in ABRAHAM-FROIS, Gilbert dir., Problématiques de la croissance, Economica, 1961

KALECKI, Michal : Théorie de la dynamique économique, Gauthiers Villars, 1954

KEYNES, John Maynard : Les conséquences économiques de la paix, Gallimard, 1919

KEYNES, John Maynard : La réforme monétaire, Editions du sagittaire, 1923

KEYNES, John Maynard : A treatise on money, MacMillan, 1930

KEYNES, John Maynard : Essais de persuasion, Gallimard, 1931

KEYNES, John Maynard : Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Payot, 1936

KEYNES, John Maynard : Comment payer la guerre, L’Harmattan, 1940

KEYNES, John Maynard : La pauvreté dans l’abondance, Gallimard, 2002

PANTINKIN, Don : La monnaie, l’intérêt et les prix, Puf , 1956

PHILLIPS, Alban : The relation between unemployment and the rate of change of money wage rates in the United Kingdom, Economica , 1958

MINSKY, Hyman : John Maynard Keynes, Mc Graw Hill, 1975

SHACKLE, George : Expectations in economics, Cambridge University Press, 1949

ROBINSON, Joan : L’économie de la concurrence imparfaite, Dunod, 1933

ROBINSON, Joan : Essays in the theory of economic growth, MacMillan, 1962

SAMUELSON, Paul : Les fondements de l’analyse économique, Dunod, 1947

SOLOW, Robert : Théorie de la croissance économique, Armand Colin, 1970

10:26 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie, Histoire |  Facebook | | |

L'entre-deux-guerres

Période marquée par trois grands bouleversements économiques : les guerres, la révolution bolchevique et la grande crise.

Q : comment est-on sorti de ce demi siècle apocalyptique ?

 

 

I] La Grande Guerre

De 1914 à 1918 le vieux continent voit s’affronter les grands empires.

 

  • Economie de la grande guerre

Sur le plan économique plusieurs faits marquants, Crouzet (2000) :

- le rôle de l’Etat s’est affirmé pour piloter l’économie de guerre : approvisionnement, fabrication, pilotage de l’industrie de guerre, organisation de la main d’œuvre …

- le ravitaillement alimentaire a été instauré pour faire face aux pénuries agricoles : taxation, réquisitions, rationnement …

- la main d’œuvre s’est féminisée, les salaires ont augmenté

- l’inflation : dans une période de pénurie et de rationnement les prix sont élevés

- le financement de la guerre : accroissement de la dépense publique, endettement public, création de monnaie, crédits internationaux (fournis essentiellement par les USA)

- la concentration des entreprises s’est renforcée : sidérurgie ou construction moteurs …

Le bilan du conflit est double : l’Europe est en déclin (sur les plans démographique, financier, économique et social) alors que l’Amérique et le Japon s’affirment comme puissances.

 

  • L’après guerre

L’après guerre est marqué par de forts mouvements sociaux : du fait de l’inflation et du chômage.

Les Etats Unis et la Grande Bretagne pratiquent des politiques déflationnistes pour lutter contre les instabilités monétaires et financières dues au conflit : cela débouche sur une sévère crise économique en 1920-1921, Keynes (1925)

L’Allemagne sort du conflit avec une obligation de verser des réparations élevées à ses adversaires, Keynes (1920). Pour faire face, elle crée massivement de la monnaie : cela débouche sur une situation d’hyperinflation de 1921 à 1923, Feldman (1997).

La France est extrêmement endettée, le Franc est dévalorisé : une politique de rigueur est mise en place pour stabiliser l’économie (Poincaré) avec une dévaluation.

A partir de 1922 l’économie mondiale suit trois tendances, Bairoch (1997) :

- forte croissance tirée par l’automobile et l’aéronautique, la radiodiffusion (années folles)

- retour au libéralisme mais avec une nouvelle vague de concentration

- essor des échanges internationaux mais avec protectionnisme

Broadberry & Harrison (2005) étudient la performance économique de l’Europe et montrent que sur la période 1918-1929 les pays connaissent la croissance ; alors que si on considère la période 1913-1929 la perte de richesse n’est pas compensée.

 

 

 

II] L’économie socialiste

En 1917 l’Empire russe est renversé par la révolution bolchevique. D’abord menée par des sociaux démocrates (février) ce sont les marxistes léninistes qui s’imposent (octobre).

 

  • Une révolution politique et économique

Le nouveau régime est dirigé par Lénine qui prône des changements économiques radicaux :

- la collectivisation

Dans l’agriculture, la grande propriété foncière est abolie, les réquisitions sont mises en place pour ravitailler les villes. Création de fermes d’Etat (sovkhozes).

Dans l’industrie, le contrôle ouvrier sur les entreprises est instauré. La nationalisation de l’économie est mise en place dans tous les secteurs.

- la planification

Les décisions économiques doivent être coordonnées et centralisées.

Un organe planificateur est chargé de fixer les objectifs, répartir les matières premières, écouler les produits et de donner les directives.

 

  • La réforme de la NEP

Les échecs économiques de cette transformation radicale poussent Lénine à tempérer sa démarche : il mettra en œuvre une nouvelle économie politique (NEP) pour réinstaurer une dose d’économie de marché tout en conservant la doctrine socialiste. 1921-1927

La NEP est un capitalisme d’état caractérisé par le rétablissement d’un étalon monétaire, par le recul de la collectivisation agricole (et une certaine liberté d’utilisation des surplus), la réorganisation des entreprises sur une base hiérarchique … Johnson & Temin (1993).

Mais même si la NEP assure un certain redressement économique : la Russie reste peu développée notamment sur le plan industriel, et les tensions avec le monde paysan sont fortes.

 

  • La rupture stalinienne

L’arrivée au pouvoir de Staline en 1928 marque une rupture très nette :

- socialisme dans un seul pays et industrialisation à marche forcée (autarcie)

- planification totale et impérative

- collectivisation des campagnes

- développement de l’industrie lourde

 

 

III] La crise de 1929

Apres la croissance des années 20 (années folles) la plus grande crise économique du monde capitaliste va se mettre en place.

Plusieurs causes profondes : distorsion entre production et consommation, fort développement du crédit et spéculation boursière, Hautcoeur (2009)

 

  • La crise américaine

L’événement fondateur de la crise est le krach boursier du jeudi 24 octobre 1929.

La Grande Bretagne cherche à rétablir le rôle dominant de la Livre : les taux d’intérêts anglais sont très élevés. Aux Etats Unis, il est beaucoup plus facile d’emprunter et d’investir : Wall Street draine des capitaux en provenance du monde entier qui favorisent la spéculation.

La Réserve fédérale américaine décide de freiner ce mouvement en pratiquant une politique déflationniste : elle augmente son taux d’escompte pour freiner le crédit. Pour Friedman & Schwartz (1963) c’est l’élément essentiel. Il s’explique par la jeunesse de l’institution.

Face à ce rationnement, les investisseurs paniquent et cherchent des liquidités en vendant leurs placements. Les valeurs des actions s’effondrent. Tous les agents essayent de récupérer leurs capitaux. Galbraith (1954) insiste sur les enchaînements néfastes.

D’autant que la croissance économique montre des signes de ralentissement qui incitent à réduire les placements boursiers.

La chute des cours entraîne la ruine des actionnaires. Le remboursement des crédits n’est plus possible : une crise bancaire vient s’ajouter. Les déposants s’efforcent de récupérer leur argent, ce qui aggrave la situation bancaire. Dans le même temps, les banques ne peuvent plus prêter aux autres agents : fermiers, commerçants … Bernanke (1983)

 

  • La crise mondiale

La dépression américaine va se propager au niveau international car l’économie américaine est le moteur de l’économie mondiale : les banques américaines rapatrient les capitaux investis en Europe. Thèse de Kindleberger (1973) : absence de leadership économique.

L’Allemagne ne peut plus rembourser ses dettes de guerre. La France et la Grande Bretagne décident de ne plus rembourser les USA.

La crise devient monétaire : l’or est la valeur refuge pour assurer la liquidité, toutes les monnaies sont dévaluées à tour de rôle.

Enfin la crise touche l’économie réelle : les prix agricoles et industriels chutent entraînant une forte contraction de l’activité. Le chômage augmente fortement.

Pour faire face à cette crise, les pays prennent des mesures protectionnistes : quotas, droits de douane élevés … Les pays capitalistes se replient sur leurs empires pour subsister. Les échanges mondiaux se contractent fortement.

Sur le plan politique les tensions sociales se manifestent par des changements de régime : New Deal démocrate aux USA, Front Populaire en France, fascistes en Italie, nazis en Allemagne …

Sont des reformulations du capitalisme. Ex : Bettelheim (1945) pour l’Allemagne nazie ou Cohen (1988) pour l’Italie fasciste

 

Conclusion :

La seconde guerre mondiale consacre les USA comme la première puissance économique mondiale : l’économie de guerre est pilotée par l’Etat fédéral. L’Allemagne se comporte en puissance impériale en Europe, Tooze (2006). La Grande Bretagne résiste au prix de lourds sacrifices.

 

Références :

BAIROCH, Paul : Victoires et déboires Histoire économique et sociale du monde du XVIe siècle à nos jours, Gallimard, 1997

BERNANKE, Ben : Effets non monétaires de la crise financière dans la propagation de la Grande Dépression, in BACACHE-BEAUVALLET, Maya & MONTOUSSE Marc dir., Textes fondateurs en sciences économiques, Bréal, 1983

BETTELHEIM, Charles : L’économie allemande sous le nazisme, Maspero, 1945

BROADBERRY, Stephen & HARRISON, Mark dir. : The economics of World War I, Cambridge University Press, 2005

COHEN, Jon : Was Italian fascism a developmental dictatorship? Some evidence to the contrary, Economic History Review, 1988

CROUZET, François : Histoire de l’économie européenne, Albin Michel, 2000

FELDMAN, Gerald : The great disorder: politics, economics, and society in the German inflation, 1914-1924, Oxford University Press, 1997

FRIEDMAN, Milton & SCHWARTZ, Anna Jacobson : A monetary history of the United States, Princeton University Press, 1963

GALBRAITH, John Kenneth : La crise économique de 1929, Payot, 1954

HAUTCOEUR, Pierre-Cyrille : La crise de 1929, La Découverte, 2009

JOHNSON, Simon & TEMIN, Peter : The macroeconomics of NEP, Economic History Review, 1993

KEYNES, John Maynard : Les conséquences économiques de la paix, Gallimard, 1920

KEYNES, John Maynard : Les conséquences économiques de la politique de M. Churchill, in Essais de persuasion, Gallimard, 1925

KINDLEBERGER, Charles : La Grande Crise Mondiale, Economica, 1973

NOVE, Alec : An economic history of the USSR, Penguin, 1991

TOOZE, Adam :  The wages of destruction The making and breaking of the Nazi economy, Penguin, 2006

10:24 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie, Histoire |  Facebook | | |