07/11/2011

Economie et psychologie

Ce sont deux matières qui ont toujours été reliées.

Ex : Smith est l’auteur de la « Richesse des nations » ainsi que de la Théorie des « sentiments moraux ».

Ex : Menger et son approche de l’utilité

La psychologie est l’étude scientifique des phénomènes de l’esprit, de la pensée, caractéristiques de certains êtres vivants chez qui existe une connaissance de leur propre existence.

Trois traditions ont étudié ensemble ces deux types de savoirs.

  • La psychologie sociale

A développé une tradition forte d’analyse des comportements économiques. Gabriel TARDE (1843-1904) publie en 1902 un ouvrage où il défend une approche extrêmement subjective des relations économiques. Livre remis au goût du jour par LATOUR & LEPINAY (2008). Tarde défend deux idées :

- il faut prendre en compte les passions individuelles

- il faut quantifier tous les comportements (dans une optique différente du calcul rationnel)

Exemples de travaux classiques menés par des psychologues sur des questions économiques :

- Pierre-Louis REYNAUD (1908-1981) sur les enquêtes commerciales

- George KATONA (1901-1981) sur la motivation, les attitudes ou la consommation de masse

Travaux qu’on retrouve dans le Journal of Economic Psychology.

  • La théorie de la décision

Courant né en réponse à l’insatisfaction face au modèle de la rationalité absolue et maximisatrice.

Théorie incarnée par Herbert SIMON (1916-2001) qui propose la « rationalité limitée » : les individus se contentent de solutions satisfaisantes (pas d’un optimum) et mettent en place des routines pour affronter des situations courantes.

Dans se cadre il développe le modèle ICS (Intelligence Conception Selection) pour décrire le comportement des agents.

Exemples de travaux menés par des économistes sur le processus de décision :

- Maurice ALLAIS (1911-2010) établit un paradoxe : les agents ne respectent pas l’axiome de maximisation de l’utilité espérée

- Bertrand MUNIER utilise la théorie des jeux pour analyser le risque et l’incertitude

Travaux qu’on retrouve dans la revue Theory & Decision.

  • L’économie expérimentale

Volonté de tester les hypothèses économiques par des mises en situation, des protocoles expérimentaux permettant d’analyser des variables clés.

Ainsi Vernon SMITH met en place différentes structures de marché (ex : vendeurs, acheteurs, prix, biens, enchères …) pour tester la loi de l’offre et de la demande. Deux constats :

- loi validée pour les marchés de biens

- loi ne fonctionne pas pour les actifs financiers

Mais cette approche peut être encore plus radicale : John LIST cherche à réaliser des expériences de terrain concrètes pour éliminer le biais lié au non-réalisme des situations.

Q : connaît-on mieux l’homo oeconomicus ?

 

I] L’économie comportementale

On parle également de « behavioral economics ». Reconnaissance avec le prix de la Banque de Suède 2002.

  • La « prospect theory »

Daniel KAHNEMAN & Amos TVERSKY (1937-1996), psychologues.

On peut aussi parler de théorie des perspectives, même si le terme n’est pas consacré académiquement. Leur article fondateur de 1974 systématise le paradoxe d’Allais et fait apparaître une évaluation asymétrique des risques de perte ou de gain.

Les agents sont averses aux pertes et accordent plus de valeur à un gain certain.

Par ailleurs, ils font apparaître dans leurs recherches des biais de jugement qui entrent en contradiction avec le modèle de décision néo-classique.

Ex : biais de cadrage = influence de la présentation de la situation

Ex : biais d’ancrage = influence de la première impression

  •  Les anomalies

Richard THALER, économiste.

Etude de cas empiriques de situations contrevenant aux résultats théoriques issus du comportement rationnel.

Ex : variations de prix des actions ont un caractère saisonnier

Ex : malédiction du gagnant

Ex : minoration des cotisations volontaires à l’épargne retraite

Domaine qui a été prolongé en économie normative dans une logique de « paternalisme libertaire » càd chercher à mettre en œuvre des incitations à prendre les bonnes décisions.

Ce type de coup de pouce (« nudge ») proposé par THALER et Cass SUNSTEIN, juriste, permet d’améliorer le système financier, l’épargne, l’assurance maladie ou l’environnement.

Ex : engagement rendu public

Ex : traitements automatiques de type « opt in » ou « opt out »

  •  Une irrationalité prévisible

Découle des travaux de synthèse réunis, présentés et souvent menés par Dan ARIELY, psychologue.

Combine à la fois des dispositifs expérimentaux et des biais cognitifs. Livre ludique et vulgarisateur.

Ex : influence de la gratuité sur le comportement

Ex : surestimation du prix des biens qu’on possède

Ex : facteur excitation dans la prise de décision

Ex : difficultés de faire un choix avec des multiples options

 

 

II] La psychologie (ré)intégrée à l’économie

L’approche économique avait retenu avec la révolution marginaliste une vision psychologique sommaire de l’individu économique. Depuis certains auteurs cherchent à tenir compte de la complexité mentale dans l’économie.

  •  La théorie de l’information

Caractéristique des travaux de Jean TIROLE ou Roland BENABOU, économistes.

Utilisent la théorie des jeux, la théorie des contrats, les asymétries d’information ou les incitations … pour enrichir le modèle de décision des économistes.

Ex : la réputation est utile pour des contrats futurs

Ex : l’autorité c’est la possibilité d’influencer les décisions

Ex : la communication dépend de la qualité des incitations

Ex : la formation des croyances peut être auto-manipulée

Ex : des incitations trop fortes peuvent être inefficaces pour motiver

Ex : l’idéologie influence les politiques de redistribution

  •  La finance comportementale

Intégration des apports de l’économie comportementale dans les modèles économiques appliqués aux marchés financiers : évaluation des actifs, choix d’une structure financière …

Andrei SHLEIFER (2000) en livre une synthèse dans une optique d’approfondissement de l’hypothèse d’efficience des marchés (EMH), ce n’est donc nullement une remise en cause du modèle rationnel.

Ex : tenir compte du « bruit » sur les marchés (« noise trader »)

Ex : prendre en compte la psychologie des investisseurs

Ex : analyser les effets de rétroaction

Optique qu’on retrouve dans les recherches de Robert SHILLER, économiste, sur les marchés financiers : prolonge la vision keynésienne des « esprits animaux » pour expliquer la spéculation.

  •  L’économie cognitive

Approche qui tient compte des croyances des agents et de leur influence sur les comportements économiques.

Ouvrage de synthèse de Bernard WALLISER, économiste, qui montre les trois enjeux de cette vision interdisciplinaire :

- comprendre les mécanismes d’apprentissage

- comprendre les processus de coordination

- comprendre la contagion des opinions

Démarche qu’on retrouve en économie évolutionniste.

Vision caractéristique des travaux d’André ORLEAN, économiste, sur la finance : insiste sur le caractère auto-référentiel du fonctionnement des marchés d’actifs financiers.

- mimétisme des agents

- amplification des comportements

Optique de l’économie des conventions.

 

Conclusion :

Véritable dépassement de ce dialogue entre disciplines, la neuro-économie pousse économie et psychologie à leur extrême en étudiant les relations neuronales (et donc biologiques) qui pourraient expliquer les mécanismes de prise de décision. Voir les travaux de Colin CAMERER … même si l’analyse du cerveau reste assez peu développée.

 

Références :

ALLAIS, Maurice : Le comportement rationnel de l’homme devant le risque, Econometrica, 1953

ARIELY, Dan : C’est (vraiment ?) moi qui décide, Flammarion, 2000

BENABOU, Roland : Ideology, Journal of the European Economic Association, 2008

BENABOU, Roland & TIROLE, Jean : Intrinsic and extrinsic motivation, Review of Economic Studies, 2003

BENABOU, Roland & TIROLE, Jean : Willpower and personal rules, Journal of Political Economy, 2004

BENABOU, Roland & TIROLE, Jean : Belief in a just world and redistributive politics, Quarterly Journal of Economics, 2006

BENABOU, Roland & TIROLE, Jean : Incentives and prosocial behavior, American Economic Review, 2006

BENABOU, Roland & TIROLE, Jean : Individual and corporate social responsibility, Economica, 2010

CAMERER, Colin : Neuroeconomics: Using neurosciences to make economic predictions, Economic Journal, 2007

KAHNEMAN, Daniel & TVERSKY, Amos : Prospect theory: an analysis of decision under risk, Econometrica, 1974

KAHNEMAN, Daniel & TVERSKY, Amos dir. : Choices, values and frames, Cambridge University Press, 2000

KATONA, George : Analyse économique du comportement économique, Payot, 1951

KATONA, George : La société de consommation de masse, Editions Hommes et Techniques, 1964

LATOUR, Bruno & LEPINAY, Vincent-Antonin : L’économie, science des intérêts passionnés, La Découverte, 2008

LIST, John : Introduction to field experiments in economics, Journal of Economic Behavior and Organization, 2009

MUNIER, Bertrand dir. :  Risk, Decision and Rationality, Kluwer, 1987

MUNIER, Bertrand : Décision et cognition, Revue Française de Gestion, 1994

ORLEAN, André : Le pouvoir de la finance, Odile Jacob, 1999

REYNAUD, Pierre-Louis : Précis de psychologie économique, Puf, 1974

SHILLER, Robert : Exubérance irrationnelle, Valor, 2000

SHLEIFER, Andrei : Inefficient markets An introduction to behavioral finance, Oxford University Press, 2000

SIMON, Herbert : Administration et processus de décision, Economica, 1945

SIMON, Herbert : La rationalité économique : artifice de l’adaptation in Les sciences de l’artificiel, Gallimard, 1996

SMITH, Vernon : Papers in experimental economics, Cambridge University Press, 2006

TARDE, Gabriel : Psychologie économique, Alcan, 1902

THALER, Richard : The winner’s curse: paradoxes and anomalies of economic life, Princeton University Press,

THALER, Richard & SUNSTEIN, Cass : Nudge La méthode douce pour inspirer la bonne décision, Vuibert, 2008

TIROLE, Jean : Egonomics, Princeton University Press, à paraître

WALLISER, Bernard : L’économie cognitive, Odile Jacob, 2000

20:55 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie |  Facebook | | |

Economie et anthropologie

L’anthropologie concerne l’ensemble des sciences qui étudient l’humain. Prend donc nécessairement en compte la richesse …

Mais pendant longtemps l’anthropologie a simplement opposé l’étude des sociétés traditionnelles, càd non concernées par la modernisation. Apparition dans le contexte colonialiste, représente la vision des dominants.

Puis face au développement des autres sciences sociales et la modification du contexte socio-historique (décolonisation, raisonnement en termes d’histoire globale) cette science a su se relancer. Elle découle de la volonté d’expliquer comment l’homme évolue en société en insistant sur la méthodologie : l’observation sur le terrain. Peut reposer sur de nombreuses sources : observation directe, archives, images … et porte plusieurs appellations : ethnologie, ethnographie.

Le lien anthropologie et économie est fort dans les travaux classiques fondateurs sur l’étude du don.

 

Ainsi Marcel MAUSS (1950) s’appuie sur le travail de terrain de Franz BOAS (1897) qui a analysé le « potlatch » dans les sociétés du nord-est américain et canadien.

Il cherche à proposer un mécanisme systématique du don, autour d’une triple obligation : donner / recevoir / rendre.

Vision reprise par Alain CAILLE (2000) dans une perspective sociologique globale, autour d’une revue et d’une collection d’ouvrages (le M.A.U.S.S : mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales).

Considère que le don est source de lien social ; mais doit être distingué de l’altruisme.

Nombreuses applications. Ex : Norbert ALTER (2009) le don fonde la coopération dans l’entreprise.

 

Bronislaw MALINOWSKI (1922) présente également une analyse du don en étudiant les populations des îles Trobiand (près de l’Australie) et le phénomène de la « kula ».

Il fait apparaître la logique don / contre-don et ses deux caractéristiques :

- Le cérémonial du don

- La circulation du don

Réflexion qui semble une bonne explication de la philanthropie des milliardaires actuels aux USA.

Ex : Marc ABELES (2002) s’intéresse aux « nouveaux riches » de la Silicon Valley et leurs pratiques. Création de fondations, action sociale et bénévolat … qui s’opposent à la logique du capitalisme et du profit.

La théorie du don offre une perspective totalement différente de celle de l’homo oeconomicus. Elle illustre le contexte de lutte contre l’impérialisme économique à la Gary BECKER en se basant sur le terrain.

 

I] Des anthropologues sur le terrain de l’économie

·         L’approche substantiviste

Karl POLANYI (1944) montre les liens entretenus entre l’environnement économique et les relations sociales en termes d’ « encastrement ». Il privilégie le temps long pour comprendre la société de l’économie de marché :

- les sociétés traditionnelles sont encastrées : l’économie relève du foyer

- les sociétés industrielles sont désencastrées : l’économie est une sphère autonome

- la crise des années 30 entraîne une « grande transformation » : réencastrement par l’Etat

Approche vérifiée et approfondie par des travaux empiriques dirigés par POLANYI & Conrad ARENSBERG (1975) sur les économies primitives. Font apparaître une typologie des échanges :

- la réciprocité

- la redistribution

- l’échange (le marché)

Cela permet de montrer comment l’évolution marchande a évolué au moyen de la monnaie, du marché et du commerce extérieur vers un rapport de prix.

 

·         L’approche matérialiste

Issues des travaux d’anthropologues marxistes.

Maurice GODELIER (2007) en livre une synthèse qui insiste sur le rôle de la stratification sociale dans les rapports économiques. Constat de la place primordiale tenue par les chefs et l’autorité dans la construction des rapports marchands ou monétaires. Ex : les modes de production

Claude MEILLASSOUX (1986) montre que l’esclavage est une situation où l’humain lui-même devient une marchandise. C’est un objet que l’on échange, loin d’une utilisation domestique (comme une partie du phénomène dans l’Antiquité). L’esclavage découle de rapports guerriers et d’une logique conflictuelle entre les peuples …

MEILLASSOUX (1975) a étudié le statut des femmes dans les sociétés traditionnelles comme un double enjeu social et économique :

- lorsque la femme peut remplir une fonction de reproduction, elle est essentielle pour la transmission du lignage, du lien social tout en étant subordonnée à ce même lignage.

- lorsque la femme atteint la ménopause, elle est libérée de ces contraintes

 

·         Les modes de production

Marshall SAHLINS (1972) propose une analyse qui ne se fonde pas sur l’approche marxiste en termes d’exploitation et de lutte des classes. Il montre que l’économie domestique des sociétés traditionnelles est basée sur l’auto-subsistance, l’auto-consommation et la solidarité familiale.

Ce mode de production entraînant beaucoup moins de pénurie dans la consommation que le système capitaliste et ses nombreuses inégalités.

 

 

II] Apports anthropologiques à l’analyse économique

·         Le marché comme terrain social

Georges AKERLOF (1982) s’intéresse au marché du travail et montre que le salaire qui y est fixé n’est pas un salaire d’équilibre mais un salaire d’efficience. Il découle de ce que les salariés estiment être le juste montant pour participer au marché.

Si ce salaire d’efficience ne correspond pas à celui de l’équilibre économique, c’est une explication du chômage.

Jon ELSTER formule un « traité critique de l’homme économique » qui fait la synthèse de ce type d’approches. Analyse dans ELSTER (2009) le « désintéressement » càd les nombreuses formes d’actions économiques non reliées à l’intérêt. Ex : l’équité, la réciprocité, les transferts intergénérationnels, le vote …

S’intéresse dans ELSTER (2010) à l’ « irrationalité ». Il considère que la rationalité est une hypothèse arbitraire car de nombreuses décisions sont indéterminées par des motifs émotionnels ou cognitifs. Ex : les passions, l’aveuglement, les croyances, la procrastination …

 

·         La monnaie comme terrain social

Michel AGLIETTA & André ORLEAN (2002) analysent le rôle primordial de la monnaie dans une économie de marché. Ils suivent et approfondissement les intuitions et analyses de Keynes : la monnaie n’est pas qu’un objet utile aux échanges, elle joue un rôle social catalyseur dans la violence mimétique (voir les réflexions de René GIRARD sur le sujet) si elle est un facteur de confiance.

A contrario, si la confiance n’est pas établie par la monnaie, on peut se trouver en situation de violence comme l’hyperinflation allemande des années 20 ou la crise du peso argentin des années 90

Voir ainsi les travaux réunis par Bruno THERET (2007) sur la monnaie et ses crises.

 

·         Le développement comme terrain social

Idée formulée par Serge LATOUCHE (1986) qui estime que les politiques proposées pour sortir les pays du sous-développement entraînent plus de destructions que de créations de richesse. Ex : la perte du lien social

Confirmation empirique par Hernando DE SOTO (1986) qui montre que l’économie informelle se met en place dans le Tiers Monde quand les institutions de l’économie sont insuffisantes. Ex : droits de propriété pas assez garantis, bureaucratie …

 

Conclusion :

On assiste à un développement de l’ethnographie économique pour comprendre les problèmes modernes. Ainsi Caroline DUFFY (2008) montre que la transition économique en Russie et ses difficultés se retrouve dans les pratiques de troc qui réapparaissent à la fin des années 90.

 

Références bibliographiques :

ABELES, Marc : Les nouveaux riches Un ethnologue dans la Silicon Valley, Odile Jacob, 2002

AGLIETTA, Michel & ORLEAN, André : La monnaie entre violence et confiance, Odile Jacob, 2002
AKERLOF, George : Labor Contract as a Partial Gift Exchange, Quarterly Journal of Economics, 1982
ALTER, Norbert : Donner et prendre La coopération en entreprise, La Découverte, 2009

BOAS, Franz : The Social Organization and the Secret Societies of the Kwakiutl Indians, Adamant, 1897
CAILLE, Alain : Anthropologie du don, La Découverte, 2000

DE SOTO, Hernando : L'autre sentier : la révolution informelle dans le Tiers Monde, La Découverte, 1986

DUFY, Caroline : Le troc dans le marché Pour une sociologie des échanges dans la Russie post-soviétique, L’Harmattan, 2008

ELSTER, Jon : Le désintéressement, Seuil, 2009

ELSTER, Jon : L’irrationalité, Seuil, 2010

GODELIER, Maurice : Aux fondements des sociétés humaines, Albin Michel, 2007

LATOUCHE, Serge : Faut-il refuser le développement ?, Puf, 1986

MALINOWSKI, Bronislaw : Les argonautes du Pacifique occidental, Gallimard, 1922
MAUSS, Marcel : Essai sur le don, in Sociologie et anthropologie, Puf, 1950
MEILLASSOUX, Claude : Femmes, greniers et capitaux, L'Harmattan, 1975
MEILLASSOUX, Claude : Anthropologie de l'esclavage, Puf, 1986

POLANYI, Karl : La grande transformation, Gallimard, 1944
POLANYI, Karl & ARENSBERG, Conrad dir. : Les systèmes économiques dans l’histoire et dans la théorie, Larousse, 1975

SAHLINS, Marshall : Age de pierre, âge d'abondance, Gallimard, 1972

THERET, Bruno : La monnaie dévoilée par ses crises, 2 volumes, Editions de l’EHESS, 2007

20:53 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie |  Facebook | | |

Economie et géographie

Les rapports entre ces deux sciences ont été peu abordés par l’économie néo-classique.

La géographie est la science qui étudie et décrit la Terre à sa surface, en tant qu’habitat de l’homme et de tous les organismes vivants.

C’est une tendance qui existe également dans les autres sciences sociales, de prendre la géographie physique comme une donnée, le terrain sur lequel évoluent les individus.

Cette remarque peut être étendue à la question du temps, qui est fortement simplifiée dans le triptyque microéconomie-macroéconomie-économétrie.

 

·         La géographie, clé d’entrée détournée de l’analyse économique

Les travaux sur la croissance économique ont reformulé une intuition d’Alfred MARSHALL sur le rôle des villes dans la construction de l’espace marchand : les districts industriels.

Les concentrations industrielles favorisent la réduction des coûts et l’accroissement des rendements d’échelle.

Ainsi Paul ROMER fait l’assimilation entre espace et distance pour favoriser le calcul. Il en tire deux conclusions :

- l’apparition des industries est endogène

- la localisation est exogène, elle découle de l’attraction

C’est le fondement de travaux d’économie ayant une composante spatiale : l’économie du logement, l’économie du pétrole, l’économie des transports ou l’économie des infrastructures …

 

·         L’économie, clé d’entrée détournée de la géographie

La géographie humaine, sociale a pris comme point de départ les rapports de production, d’échange et de consommation pour proposer une réflexion sur les territoires.

L’auteur emblématique de cette approche est le géographe français d’inspiration marxiste, Pierre GEORGES, qui publiera le premier manuel dans cette logique (1956). L’analyse classique repose sur les trois secteurs de l’économie : primaire, secondaire et tertiaire mais dans une perspective essentiellement descriptive.

Aujourd’hui renouvellement par le géographe anglais David HARVEY qui formule une véritable géographie du capitalisme reliant les questions spatiales et les luttes politiques : l’impérialisme, les délocalisations …

L’autre approche est celle mise en avant par Paul CLAVAL, qui réalise une œuvre de « traduction » des recherches économiques par la géographie, voir ses chroniques (2005). La logique est celle d’un dialogue entre les deux sciences, autour d’une idée fondamentale : il faut tenir compte des agents économiques pour comprendre les évolutions géographiques. Ex : le rôle des transports ou des télécommunications …

Vision assez proche de l’anthropologie économique.

 

 

I] La géographie économique

·         Les districts industriels

A partir du constat d’agglomération d’activités économiques (l’idéal type de la Silicon Valley) Allen SCOTT considère que l’émergence des pôles productifs découle d’une division sociale du travail :

- les pôles facilitent les transactions entre les acteurs d’un espace de production

- les pôles facilitent les relations entre opérateurs économiques

- le pouvoir politique joue un rôle d’encadrement de cette dynamique géographique

Scott constate que cela favorise une spécialisation flexible des pôles économiques.

Travaux empiriques dirigés par le géographe Georges BENKO et l’économiste Alain LIPIETZ sur les dynamiques régionales illustrent cette approche.

 

·         Les réseaux

Ils forment la dimension spatiale d’une forme de régulation des rapports entre unités de production et organisation de ces rapports. Ex : hiérarchie, sous-traitance, partenariat, rôle des pouvoirs publics

Les réseaux formés présentent un intérêt essentiel : les relations inter-entreprises sont plus efficaces que les simples transactions marchandes.

Logique des analyses des ingénieurs économistes Pierre VELTZ (1996) ou Laurent DAVEZIES (2008) qui relient les logiques productives aux organisations régionales.

L’économie des conventions a également approfondi la réflexion sur les réseaux socio-économiques. L’économiste Robert SALAIS et le géographe Michael STORPER (1993) montrent l’évolution de la dynamique économique vers un renouvellement et une diversité toujours plus grande de la production. Cela implique une variété des modes de production découlant d’une adaptation des acteurs économiques aux régions et aux nations afin de fournir une identité aux produits.

 

·         Les métropoles

La géographie économique cherche à relier les villes et la transformation des systèmes productifs.

Le géographe John FRIEDMANN (1986) montre la hiérarchie urbaine mondiale en analysant la localisation des sièges sociaux et des centres de décision des grandes organisations (entreprises, administrations internationales) et fait apparaître la notion de « ville mondiale ». Ce sont les lieux où se déroulent les transactions économiques les plus importantes.

Cela recoupe les réflexions de la sociologue Saskia SASSEN sur la ville globale (1991) où cohabitent, dans une logique duale, les élites économique et politique et les inégalités, la pauvreté, l’insécurité. Conséquence géographique caractéristique de la globalisation (2007).

 

 

II] L’économie géographique

·         L’espace dans la pensée économique

Ouvrage de référence de l’économiste Pierre DOCKES (1969) sur les liens entre espace et économie du XVIe au XVIIIe siècle. Fait apparaître trois caractéristiques :

- l’organisation de l’espace national par le pouvoir politique

- les nouveaux modes d’occupation de l’espace : sol, industrie, transports …

- la construction d’une économie spatiale. Ex : l’opposition entre mercantilistes et libéraux

Mais cette perspective met d’autant plus en valeur le fait que l’économie politique classique était ouverte à la question de l’espace alors que la science économique issue de la révolution néo-classique en réduit la portée.

 

·         La localisation de l’entreprise

Volonté d’établir les règles qui peuvent expliquer économiquement le fait que des villes apparaissent par agglomération de producteurs.

Les travaux de base sont à la frontière entre géographie et économie et sont formulés par Alfred WEBER (1909), Walter CHRISTALER (1933) et Auguste LOSCH (1940) qui marquent les débuts de l’économie spatiale.

Le postulat est que les villes sont des lieux centraux dont la position et l’influence sur les producteurs ou les marchés sont liés aux coûts de transport. Cette vision est à l’origine de la concurrence spatiale monopolistique proposée par Harold HOTELLING (1929).

 

·         La nouvelle économie géographique

Utilise les apports de la nouvelle microéconomie dans une perspective d’économie internationale. Ouvrage emblématique de Paul KRUGMAN (1991) sur la géographie et le commerce.

La nouvelle économie géographique mobilise deux grands arguments :

- la concurrence monopolistique

- les rendements d’échelle

Ces deux facteurs permettent d’influencer la taille du marché, et expliquent la logique d’ouverture commerciale mondiale. Comme le capital et le travail qualifié sont les facteurs les plus mobiles, on peut expliquer la localisation massive d’activités économiques dans certains lieux. C’est l’effet d’agglomération : il y a augmentation de la variété des produits, cela favorise les migrations et cela réduit les coûts de transport … Reste le problème des inégalités.

 

 

Références bibliographiques :

BENKO, Georges & LIPIETZ, Alain dir. : Les régions qui gagnent, Puf, 1992

BENKO, Georges & LIPIETZ, Alain dir. : La richesse des régions, Puf, 2000

CHRISTALLER, Walter : The central places of Southern Germany, Prentice Hall, 1933

CLAVAL, Paul : Eléments de géographie économique, Génin, 1976

CLAVAL, Paul : Chroniques de géographie économique, L’Harmattan, 2005

DAVEZIES, Laurent : La République et ses territoires, Seuil, 2008

DOCKES, Pierre : L’espace dans la pensée économique, Flammarion, 1969

FRIEDMANN, John : The world city hypothesis, Development & Change, 1986

GEORGES, Pierre : Précis de géographie économique, Puf, 1956

HARVEY, David : Le nouvel impérialisme, Les Prairies Ordinaires, 2003

HARVEY, David : Géographie et capital, Syllepses, 2010

HOTELLING, Harold : Stability in competition, Economic Journal, 1929

KRUGMAN, Paul : Geography and trade, MIT Press, 1991

LOSCH, Auguste : The economics of location, Yale University Press, 1940

MARSHALL, Alfred : Industry and trade, University Press of the Pacific, 1920

ROMER, Paul : Rendements croissants et croissance à long terme, Idées, 1986

ROMER, Paul : Progrès technique endogène, Annales d’Economie et de Statistiques, 1990

SASSEN, Saskia : The global city, Princeton University Press, 1991

SASSEN, Saskia : La globalisation, une sociologie, Gallimard, 2007

SALAIS, Robert & STOLPER, Michael : Les mondes de production, Editions de l’EHESS, 1993

SCOTT, Allen : Technopolis, University of California Press, 1993

SCOTT, Allen : Les régions et l’économie mondiale, L’Harmattan, 1997

VELTZ, Pierre : Mondialisation, villes et territoires, Puf, 1996

WEBER, Alfred : The theory of the location of industries, University of Chicago Press, 1909

20:52 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie |  Facebook | | |