11/11/2011

Les mécanismes monétaires

La monnaie est constituée de l’ensemble des moyens de paiement dont disposent les agents économiques pour régler leurs transactions.

 

        Les fonctions de la monnaie

- c’est une unité de compte : elle permet de comparer les prix

- c’est un intermédiaire des échanges : elle est acceptée par les parties

- c’est un instrument de réserve : elle peut être conservée pour plus tard

L’économie monétaire permet de dépasser l’économie de troc où tous les biens peuvent servir à acquérir des biens. La monnaie marchandise a été progressivement abandonnée (même si elle existe dans certaines organisations SEL ou virtuelles).

 

        Les formes de la monnaie

- la monnaie divisionnaire : pièces métalliques

- la monnaie fiduciaire : billets acceptés par tous

- la monnaie scripturale : jeu d’écriture bancaire

On constate un processus de plus en plus marqué de dématérialisation monétaire : la monnaie dépendait à l’origine de la quantité de métal précieux contenue, elle dépend aujourd’hui d’une conception nominaliste basée sur la confiance que les agents portent dans la monnaie.

Ex : usage des chèques, virements ou monnaie électronique

 

        Les agrégats monétaires

La masse monétaire est calculée par regroupement des formes de monnaie dans des agrégats :

- M1 : ensemble des disponibilités monétaires (billets, pièces, dépôts à vue)

- M2 : M1 + placements à vue rémunérés, dépôts à terme

- M3 : M2 + titres financiers à court terme des institutions non financières

Les agrégats cherchent à regrouper des actifs homogènes en les classant par ordre de liquidité décroissante. Ils servent de base à la politique monétaire pour analyser la quantité de monnaie en circulation dans l’économie.

Mais les innovations financières et monétaires rendent difficile la classification de la masse monétaire.

Q : quels sont les principes de base d’une économie monétaire ?

 

 

I] La création monétaire

C’est le processus de création de nouveaux moyens de paiement mis à la disposition des agents économiques.

 

        Les crédits bancaires

Lorsqu’une banque accorde un crédit, elle crée de la monnaie. Alors qu’à l’origine une banque prêtait simplement des fonds à partir des dépôts reçus, elle transforme à présent des créances en moyens de paiement. C’est la monétisation.

De ce fait, les moyens de paiement dont peuvent disposer les agents sont supérieurs aux encaisses métalliques ou aux billets en circulation dans l’économie. Cela explique le développement de la monnaie scripturale.

Le remboursement du crédit est de la destruction monétaire.

La création monétaire est assurée par trois catégories d’agents :

- les banques ordinaires : elles accordent des crédits aux particuliers, aux entreprises ou à l’Etat (Trésor Public) en contrepartie d’une créance ; elles convertissent des devises.

- la Banque centrale : elle crée la monnaie fiduciaire ; elle crée de la monnaie scripturale au profit des banques en échange de leurs créances (réescompte) ; elle crée de la monnaie scripturale au profit du Trésor public en contrepartie d’une créance ; elle acquiert des devises.

- le Trésor public : il crée la monnaie divisionnaire ; il peut créer de la monnaie scripturale (ex : CCP).

 

        Les limites de la création monétaire

Comme la création monétaire repose sur le fait que l’on prête des sommes qui ne sont pas disponibles en dépôt, la conversion monétaire est impossible pour tous les agents. C’est pourquoi la réglementation bancaire prévoit l’existence de réserves obligatoires en contrepartie des crédits accordés : cela influence l’offre de crédits.

Les règlements entre banques ordinaires s’effectuent au moyen de la monnaie banque centrale. La compensation entre les monnaies scripturales rend nécessaire l’existence d’un compte approvisionné auprès de la Banque centrale : c’est la liquidité bancaire. Cette base monétaire est la capacité des banques de faire face à une demande de remboursement de billets.

L’augmentation de la monnaie banque centrale entraîne une augmentation plus importante de la masse monétaire : c’est le multiplicateur de crédit. Les banques ordinaires peuvent offrir plus de crédits.

La Banque centrale est donc le prêteur en dernier ressort : c’est l’institution qui garantit la fourniture de liquidités aux agents économiques quelles que soient les circonstances.

 

 

II] Les théories monétaires

La question de la monnaie anime plusieurs débats économiques.

 

        Les classiques et les néoclassiques considèrent que la monnaie est neutre

Elle ne sert qu’à effectuer des transactions, elle détermine donc le niveau général des prix.

Pour Mill ou Ricardo, il y a dichotomie entre les sphères réelle et monétaire : la vitesse de circulation de la monnaie est constante. Toute variation de la monnaie entraîne une augmentation du niveau général des prix (inflation).

Pour Say, il existe un « voile monétaire » puisque l’offre de monnaie crée sa propre demande.

Pour Walras (1886), la monnaie est un bien comme les autres soumis à la loi de l’offre et de la demande : la masse de monnaie influence le niveau des prix mais ne modifie pas les conditions de l’équilibre concurrentiel (réel).

Fisher (1911) généralise cette analyse en formulant la théorie quantitative de la monnaie : la masse monétaire multipliée par sa vitesse de circulation est nécessairement égale au niveau des prix multiplié par la somme des transactions (MV = PT).

Pigou (1943) introduit le rôle de la monnaie dans l’optique néoclassique : la monnaie fait partie du patrimoine des agents, les variations de prix dues à la monnaie poussent les agents à consommer (plus ou moins) en fonction de la modification du pouvoir d’achat, ce qui rétablit l’équilibre. C’est l’effet d’encaisses réelles.

Patinkin (1956) confirme cette analyse dans une optique d’équilibre général.

 

        Les keynésiens estiment que la monnaie joue un rôle essentiel dans l’économie réelle

Pour Keynes, il existe trois motifs de détention de la monnaie :

- motif de transaction : pour échanger

- motif de précaution : pour faire face aux dépenses imprévues

- motif de spéculation : pour gagner plus, plus tard (thésaurisation)

Les motifs de transaction et de précaution dépendent du revenu des agents (analyse classique) mais le motif de spéculation dépend du taux d’intérêt. La monnaie n’est donc pas neutre : elle peut être détenue comme placement.

Baumol (1952) montre que la détention de monnaie dépend à la fois du taux d’intérêt, du montant des transactions et des frais de conversion.

Tobin (1958) en déduit que les agents vont donc constituer un portefeuille diversifié comportant de la monnaie et des actifs financiers pour minimiser les risques.

 

        Les monétaristes vont reformuler la théorie quantitative de la monnaie

Friedman considère que la demande de monnaie dépend essentiellement du revenu permanent, et résiduellement du taux d’intérêt et du niveau général des prix.

Les monétaristes estiment que la théorie quantitative de la monnaie est validée à long terme.

Friedman & Schwartz (1963) considèrent que l’inflation est nécessairement un phénomène monétaire : les fluctuations de la masse monétaire précèdent les fluctuations réelles. De plus ils établissent une relation stable entre masse monétaire et prix à long terme.

L’influence de la masse monétaire sur l’économie réelle n’est valable qu’à court terme. Les agents finiront par adapter leurs anticipations et comprendre que l’augmentation de la masse monétaire n’entraîne pas d’augmentation de richesse mais de l’inflation.

 

 

Conclusion :

Les principes de la politique monétaire : la Banque centrale doit réguler la création monétaire. Ses interventions doivent poursuivre trois objectifs : la croissance de la masse monétaire (niveau des prix), le niveau des taux d’intérêt (coût des capitaux) et la stabilité du taux de change (échange entre monnaies étrangères)

 

Références :

BAUMOL, William : The transaction demand for cash, Quarterly Journal of Economics, 1952

FISHER, Irving : Le pouvoir d’achat de la monnaie, Marcel Giard, 1911

FRIEDMAN, Milton & SCHWARTZ, Anna Jacobson : A monetary history of the United States, Princeton University Press, 1963

FRIEDMAN, Milton : Inflation et systèmes monétaires, Calmann Levy, 1968

KEYNES, John Maynard : Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Payot, 1936

LONGUET, Stéphane dir. : Les classiques de l’économie, Presses Pocket, 1991

PANTINKIN, Don : La monnaie, l’intérêt et les prix, Puf , 1956

PIGOU, Arthur Cecil : The Classical Stationary State, Economic Journal, 1943

TOBIN, James : Liquidity preference as behavior towards risk, Review of Economic Studies, 1958

WALRAS, Léon : Théorie de la monnaie, in Etudes d’économie politique appliquée, Economica, 1886

21:22 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie |  Facebook | | |

07/11/2011

Economie et psychologie

Ce sont deux matières qui ont toujours été reliées.

Ex : Smith est l’auteur de la « Richesse des nations » ainsi que de la Théorie des « sentiments moraux ».

Ex : Menger et son approche de l’utilité

La psychologie est l’étude scientifique des phénomènes de l’esprit, de la pensée, caractéristiques de certains êtres vivants chez qui existe une connaissance de leur propre existence.

Trois traditions ont étudié ensemble ces deux types de savoirs.

  • La psychologie sociale

A développé une tradition forte d’analyse des comportements économiques. Gabriel TARDE (1843-1904) publie en 1902 un ouvrage où il défend une approche extrêmement subjective des relations économiques. Livre remis au goût du jour par LATOUR & LEPINAY (2008). Tarde défend deux idées :

- il faut prendre en compte les passions individuelles

- il faut quantifier tous les comportements (dans une optique différente du calcul rationnel)

Exemples de travaux classiques menés par des psychologues sur des questions économiques :

- Pierre-Louis REYNAUD (1908-1981) sur les enquêtes commerciales

- George KATONA (1901-1981) sur la motivation, les attitudes ou la consommation de masse

Travaux qu’on retrouve dans le Journal of Economic Psychology.

  • La théorie de la décision

Courant né en réponse à l’insatisfaction face au modèle de la rationalité absolue et maximisatrice.

Théorie incarnée par Herbert SIMON (1916-2001) qui propose la « rationalité limitée » : les individus se contentent de solutions satisfaisantes (pas d’un optimum) et mettent en place des routines pour affronter des situations courantes.

Dans se cadre il développe le modèle ICS (Intelligence Conception Selection) pour décrire le comportement des agents.

Exemples de travaux menés par des économistes sur le processus de décision :

- Maurice ALLAIS (1911-2010) établit un paradoxe : les agents ne respectent pas l’axiome de maximisation de l’utilité espérée

- Bertrand MUNIER utilise la théorie des jeux pour analyser le risque et l’incertitude

Travaux qu’on retrouve dans la revue Theory & Decision.

  • L’économie expérimentale

Volonté de tester les hypothèses économiques par des mises en situation, des protocoles expérimentaux permettant d’analyser des variables clés.

Ainsi Vernon SMITH met en place différentes structures de marché (ex : vendeurs, acheteurs, prix, biens, enchères …) pour tester la loi de l’offre et de la demande. Deux constats :

- loi validée pour les marchés de biens

- loi ne fonctionne pas pour les actifs financiers

Mais cette approche peut être encore plus radicale : John LIST cherche à réaliser des expériences de terrain concrètes pour éliminer le biais lié au non-réalisme des situations.

Q : connaît-on mieux l’homo oeconomicus ?

 

I] L’économie comportementale

On parle également de « behavioral economics ». Reconnaissance avec le prix de la Banque de Suède 2002.

  • La « prospect theory »

Daniel KAHNEMAN & Amos TVERSKY (1937-1996), psychologues.

On peut aussi parler de théorie des perspectives, même si le terme n’est pas consacré académiquement. Leur article fondateur de 1974 systématise le paradoxe d’Allais et fait apparaître une évaluation asymétrique des risques de perte ou de gain.

Les agents sont averses aux pertes et accordent plus de valeur à un gain certain.

Par ailleurs, ils font apparaître dans leurs recherches des biais de jugement qui entrent en contradiction avec le modèle de décision néo-classique.

Ex : biais de cadrage = influence de la présentation de la situation

Ex : biais d’ancrage = influence de la première impression

  •  Les anomalies

Richard THALER, économiste.

Etude de cas empiriques de situations contrevenant aux résultats théoriques issus du comportement rationnel.

Ex : variations de prix des actions ont un caractère saisonnier

Ex : malédiction du gagnant

Ex : minoration des cotisations volontaires à l’épargne retraite

Domaine qui a été prolongé en économie normative dans une logique de « paternalisme libertaire » càd chercher à mettre en œuvre des incitations à prendre les bonnes décisions.

Ce type de coup de pouce (« nudge ») proposé par THALER et Cass SUNSTEIN, juriste, permet d’améliorer le système financier, l’épargne, l’assurance maladie ou l’environnement.

Ex : engagement rendu public

Ex : traitements automatiques de type « opt in » ou « opt out »

  •  Une irrationalité prévisible

Découle des travaux de synthèse réunis, présentés et souvent menés par Dan ARIELY, psychologue.

Combine à la fois des dispositifs expérimentaux et des biais cognitifs. Livre ludique et vulgarisateur.

Ex : influence de la gratuité sur le comportement

Ex : surestimation du prix des biens qu’on possède

Ex : facteur excitation dans la prise de décision

Ex : difficultés de faire un choix avec des multiples options

 

 

II] La psychologie (ré)intégrée à l’économie

L’approche économique avait retenu avec la révolution marginaliste une vision psychologique sommaire de l’individu économique. Depuis certains auteurs cherchent à tenir compte de la complexité mentale dans l’économie.

  •  La théorie de l’information

Caractéristique des travaux de Jean TIROLE ou Roland BENABOU, économistes.

Utilisent la théorie des jeux, la théorie des contrats, les asymétries d’information ou les incitations … pour enrichir le modèle de décision des économistes.

Ex : la réputation est utile pour des contrats futurs

Ex : l’autorité c’est la possibilité d’influencer les décisions

Ex : la communication dépend de la qualité des incitations

Ex : la formation des croyances peut être auto-manipulée

Ex : des incitations trop fortes peuvent être inefficaces pour motiver

Ex : l’idéologie influence les politiques de redistribution

  •  La finance comportementale

Intégration des apports de l’économie comportementale dans les modèles économiques appliqués aux marchés financiers : évaluation des actifs, choix d’une structure financière …

Andrei SHLEIFER (2000) en livre une synthèse dans une optique d’approfondissement de l’hypothèse d’efficience des marchés (EMH), ce n’est donc nullement une remise en cause du modèle rationnel.

Ex : tenir compte du « bruit » sur les marchés (« noise trader »)

Ex : prendre en compte la psychologie des investisseurs

Ex : analyser les effets de rétroaction

Optique qu’on retrouve dans les recherches de Robert SHILLER, économiste, sur les marchés financiers : prolonge la vision keynésienne des « esprits animaux » pour expliquer la spéculation.

  •  L’économie cognitive

Approche qui tient compte des croyances des agents et de leur influence sur les comportements économiques.

Ouvrage de synthèse de Bernard WALLISER, économiste, qui montre les trois enjeux de cette vision interdisciplinaire :

- comprendre les mécanismes d’apprentissage

- comprendre les processus de coordination

- comprendre la contagion des opinions

Démarche qu’on retrouve en économie évolutionniste.

Vision caractéristique des travaux d’André ORLEAN, économiste, sur la finance : insiste sur le caractère auto-référentiel du fonctionnement des marchés d’actifs financiers.

- mimétisme des agents

- amplification des comportements

Optique de l’économie des conventions.

 

Conclusion :

Véritable dépassement de ce dialogue entre disciplines, la neuro-économie pousse économie et psychologie à leur extrême en étudiant les relations neuronales (et donc biologiques) qui pourraient expliquer les mécanismes de prise de décision. Voir les travaux de Colin CAMERER … même si l’analyse du cerveau reste assez peu développée.

 

Références :

ALLAIS, Maurice : Le comportement rationnel de l’homme devant le risque, Econometrica, 1953

ARIELY, Dan : C’est (vraiment ?) moi qui décide, Flammarion, 2000

BENABOU, Roland : Ideology, Journal of the European Economic Association, 2008

BENABOU, Roland & TIROLE, Jean : Intrinsic and extrinsic motivation, Review of Economic Studies, 2003

BENABOU, Roland & TIROLE, Jean : Willpower and personal rules, Journal of Political Economy, 2004

BENABOU, Roland & TIROLE, Jean : Belief in a just world and redistributive politics, Quarterly Journal of Economics, 2006

BENABOU, Roland & TIROLE, Jean : Incentives and prosocial behavior, American Economic Review, 2006

BENABOU, Roland & TIROLE, Jean : Individual and corporate social responsibility, Economica, 2010

CAMERER, Colin : Neuroeconomics: Using neurosciences to make economic predictions, Economic Journal, 2007

KAHNEMAN, Daniel & TVERSKY, Amos : Prospect theory: an analysis of decision under risk, Econometrica, 1974

KAHNEMAN, Daniel & TVERSKY, Amos dir. : Choices, values and frames, Cambridge University Press, 2000

KATONA, George : Analyse économique du comportement économique, Payot, 1951

KATONA, George : La société de consommation de masse, Editions Hommes et Techniques, 1964

LATOUR, Bruno & LEPINAY, Vincent-Antonin : L’économie, science des intérêts passionnés, La Découverte, 2008

LIST, John : Introduction to field experiments in economics, Journal of Economic Behavior and Organization, 2009

MUNIER, Bertrand dir. :  Risk, Decision and Rationality, Kluwer, 1987

MUNIER, Bertrand : Décision et cognition, Revue Française de Gestion, 1994

ORLEAN, André : Le pouvoir de la finance, Odile Jacob, 1999

REYNAUD, Pierre-Louis : Précis de psychologie économique, Puf, 1974

SHILLER, Robert : Exubérance irrationnelle, Valor, 2000

SHLEIFER, Andrei : Inefficient markets An introduction to behavioral finance, Oxford University Press, 2000

SIMON, Herbert : Administration et processus de décision, Economica, 1945

SIMON, Herbert : La rationalité économique : artifice de l’adaptation in Les sciences de l’artificiel, Gallimard, 1996

SMITH, Vernon : Papers in experimental economics, Cambridge University Press, 2006

TARDE, Gabriel : Psychologie économique, Alcan, 1902

THALER, Richard : The winner’s curse: paradoxes and anomalies of economic life, Princeton University Press,

THALER, Richard & SUNSTEIN, Cass : Nudge La méthode douce pour inspirer la bonne décision, Vuibert, 2008

TIROLE, Jean : Egonomics, Princeton University Press, à paraître

WALLISER, Bernard : L’économie cognitive, Odile Jacob, 2000

20:55 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie |  Facebook | | |

Economie et anthropologie

L’anthropologie concerne l’ensemble des sciences qui étudient l’humain. Prend donc nécessairement en compte la richesse …

Mais pendant longtemps l’anthropologie a simplement opposé l’étude des sociétés traditionnelles, càd non concernées par la modernisation. Apparition dans le contexte colonialiste, représente la vision des dominants.

Puis face au développement des autres sciences sociales et la modification du contexte socio-historique (décolonisation, raisonnement en termes d’histoire globale) cette science a su se relancer. Elle découle de la volonté d’expliquer comment l’homme évolue en société en insistant sur la méthodologie : l’observation sur le terrain. Peut reposer sur de nombreuses sources : observation directe, archives, images … et porte plusieurs appellations : ethnologie, ethnographie.

Le lien anthropologie et économie est fort dans les travaux classiques fondateurs sur l’étude du don.

 

Ainsi Marcel MAUSS (1950) s’appuie sur le travail de terrain de Franz BOAS (1897) qui a analysé le « potlatch » dans les sociétés du nord-est américain et canadien.

Il cherche à proposer un mécanisme systématique du don, autour d’une triple obligation : donner / recevoir / rendre.

Vision reprise par Alain CAILLE (2000) dans une perspective sociologique globale, autour d’une revue et d’une collection d’ouvrages (le M.A.U.S.S : mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales).

Considère que le don est source de lien social ; mais doit être distingué de l’altruisme.

Nombreuses applications. Ex : Norbert ALTER (2009) le don fonde la coopération dans l’entreprise.

 

Bronislaw MALINOWSKI (1922) présente également une analyse du don en étudiant les populations des îles Trobiand (près de l’Australie) et le phénomène de la « kula ».

Il fait apparaître la logique don / contre-don et ses deux caractéristiques :

- Le cérémonial du don

- La circulation du don

Réflexion qui semble une bonne explication de la philanthropie des milliardaires actuels aux USA.

Ex : Marc ABELES (2002) s’intéresse aux « nouveaux riches » de la Silicon Valley et leurs pratiques. Création de fondations, action sociale et bénévolat … qui s’opposent à la logique du capitalisme et du profit.

La théorie du don offre une perspective totalement différente de celle de l’homo oeconomicus. Elle illustre le contexte de lutte contre l’impérialisme économique à la Gary BECKER en se basant sur le terrain.

 

I] Des anthropologues sur le terrain de l’économie

·         L’approche substantiviste

Karl POLANYI (1944) montre les liens entretenus entre l’environnement économique et les relations sociales en termes d’ « encastrement ». Il privilégie le temps long pour comprendre la société de l’économie de marché :

- les sociétés traditionnelles sont encastrées : l’économie relève du foyer

- les sociétés industrielles sont désencastrées : l’économie est une sphère autonome

- la crise des années 30 entraîne une « grande transformation » : réencastrement par l’Etat

Approche vérifiée et approfondie par des travaux empiriques dirigés par POLANYI & Conrad ARENSBERG (1975) sur les économies primitives. Font apparaître une typologie des échanges :

- la réciprocité

- la redistribution

- l’échange (le marché)

Cela permet de montrer comment l’évolution marchande a évolué au moyen de la monnaie, du marché et du commerce extérieur vers un rapport de prix.

 

·         L’approche matérialiste

Issues des travaux d’anthropologues marxistes.

Maurice GODELIER (2007) en livre une synthèse qui insiste sur le rôle de la stratification sociale dans les rapports économiques. Constat de la place primordiale tenue par les chefs et l’autorité dans la construction des rapports marchands ou monétaires. Ex : les modes de production

Claude MEILLASSOUX (1986) montre que l’esclavage est une situation où l’humain lui-même devient une marchandise. C’est un objet que l’on échange, loin d’une utilisation domestique (comme une partie du phénomène dans l’Antiquité). L’esclavage découle de rapports guerriers et d’une logique conflictuelle entre les peuples …

MEILLASSOUX (1975) a étudié le statut des femmes dans les sociétés traditionnelles comme un double enjeu social et économique :

- lorsque la femme peut remplir une fonction de reproduction, elle est essentielle pour la transmission du lignage, du lien social tout en étant subordonnée à ce même lignage.

- lorsque la femme atteint la ménopause, elle est libérée de ces contraintes

 

·         Les modes de production

Marshall SAHLINS (1972) propose une analyse qui ne se fonde pas sur l’approche marxiste en termes d’exploitation et de lutte des classes. Il montre que l’économie domestique des sociétés traditionnelles est basée sur l’auto-subsistance, l’auto-consommation et la solidarité familiale.

Ce mode de production entraînant beaucoup moins de pénurie dans la consommation que le système capitaliste et ses nombreuses inégalités.

 

 

II] Apports anthropologiques à l’analyse économique

·         Le marché comme terrain social

Georges AKERLOF (1982) s’intéresse au marché du travail et montre que le salaire qui y est fixé n’est pas un salaire d’équilibre mais un salaire d’efficience. Il découle de ce que les salariés estiment être le juste montant pour participer au marché.

Si ce salaire d’efficience ne correspond pas à celui de l’équilibre économique, c’est une explication du chômage.

Jon ELSTER formule un « traité critique de l’homme économique » qui fait la synthèse de ce type d’approches. Analyse dans ELSTER (2009) le « désintéressement » càd les nombreuses formes d’actions économiques non reliées à l’intérêt. Ex : l’équité, la réciprocité, les transferts intergénérationnels, le vote …

S’intéresse dans ELSTER (2010) à l’ « irrationalité ». Il considère que la rationalité est une hypothèse arbitraire car de nombreuses décisions sont indéterminées par des motifs émotionnels ou cognitifs. Ex : les passions, l’aveuglement, les croyances, la procrastination …

 

·         La monnaie comme terrain social

Michel AGLIETTA & André ORLEAN (2002) analysent le rôle primordial de la monnaie dans une économie de marché. Ils suivent et approfondissement les intuitions et analyses de Keynes : la monnaie n’est pas qu’un objet utile aux échanges, elle joue un rôle social catalyseur dans la violence mimétique (voir les réflexions de René GIRARD sur le sujet) si elle est un facteur de confiance.

A contrario, si la confiance n’est pas établie par la monnaie, on peut se trouver en situation de violence comme l’hyperinflation allemande des années 20 ou la crise du peso argentin des années 90

Voir ainsi les travaux réunis par Bruno THERET (2007) sur la monnaie et ses crises.

 

·         Le développement comme terrain social

Idée formulée par Serge LATOUCHE (1986) qui estime que les politiques proposées pour sortir les pays du sous-développement entraînent plus de destructions que de créations de richesse. Ex : la perte du lien social

Confirmation empirique par Hernando DE SOTO (1986) qui montre que l’économie informelle se met en place dans le Tiers Monde quand les institutions de l’économie sont insuffisantes. Ex : droits de propriété pas assez garantis, bureaucratie …

 

Conclusion :

On assiste à un développement de l’ethnographie économique pour comprendre les problèmes modernes. Ainsi Caroline DUFFY (2008) montre que la transition économique en Russie et ses difficultés se retrouve dans les pratiques de troc qui réapparaissent à la fin des années 90.

 

Références bibliographiques :

ABELES, Marc : Les nouveaux riches Un ethnologue dans la Silicon Valley, Odile Jacob, 2002

AGLIETTA, Michel & ORLEAN, André : La monnaie entre violence et confiance, Odile Jacob, 2002
AKERLOF, George : Labor Contract as a Partial Gift Exchange, Quarterly Journal of Economics, 1982
ALTER, Norbert : Donner et prendre La coopération en entreprise, La Découverte, 2009

BOAS, Franz : The Social Organization and the Secret Societies of the Kwakiutl Indians, Adamant, 1897
CAILLE, Alain : Anthropologie du don, La Découverte, 2000

DE SOTO, Hernando : L'autre sentier : la révolution informelle dans le Tiers Monde, La Découverte, 1986

DUFY, Caroline : Le troc dans le marché Pour une sociologie des échanges dans la Russie post-soviétique, L’Harmattan, 2008

ELSTER, Jon : Le désintéressement, Seuil, 2009

ELSTER, Jon : L’irrationalité, Seuil, 2010

GODELIER, Maurice : Aux fondements des sociétés humaines, Albin Michel, 2007

LATOUCHE, Serge : Faut-il refuser le développement ?, Puf, 1986

MALINOWSKI, Bronislaw : Les argonautes du Pacifique occidental, Gallimard, 1922
MAUSS, Marcel : Essai sur le don, in Sociologie et anthropologie, Puf, 1950
MEILLASSOUX, Claude : Femmes, greniers et capitaux, L'Harmattan, 1975
MEILLASSOUX, Claude : Anthropologie de l'esclavage, Puf, 1986

POLANYI, Karl : La grande transformation, Gallimard, 1944
POLANYI, Karl & ARENSBERG, Conrad dir. : Les systèmes économiques dans l’histoire et dans la théorie, Larousse, 1975

SAHLINS, Marshall : Age de pierre, âge d'abondance, Gallimard, 1972

THERET, Bruno : La monnaie dévoilée par ses crises, 2 volumes, Editions de l’EHESS, 2007

20:53 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie |  Facebook | | |