14/06/2012

Keynes et les keynésiens

John Maynard KEYNES (1883-1946) est à l’origine d’un profond renouvellement de la pensée économique : on parle de révolution keynésienne.

Elève de Marshall, Keynes a mené plusieurs carrières : haut fonctionnaire, universitaire, financier et écrivain.

Personnalité ouverte à d’autres horizons : culture, philosophie, science …

Analyse marquée par la crise des années 30.

Q : pourquoi Keynes a proposé la bonne théorie au bon moment ?

 

 

I] Les fondements de l’économie keynésienne

Keynes va s’intéresser à des problèmes économiques de son temps.

 

  • La première guerre mondiale

Keynes se fait remarquer par son analyse des conséquences économiques de la première guerre mondiale : en 1919 il critique les conditions du règlement du conflit qui imposent de fortes réparations financières aux allemands. Le traité de Versailles va ruiner l’Allemagne et nuire à l’équilibre économique européen.

 

  • La monnaie

Ses recherches portent tout d’abord sur la question de la monnaie : jusqu’ici la théorie économique a toujours considéré la monnaie comme neutre (ce n’est que l’intermédiaire des échanges), Keynes estime que cela décrit mal les phénomènes monétaires.

Dans la Réforme monétaire (1923) il remet en question la vision classique de la monnaie : l’inflation n’est pas uniquement liée à la quantité de monnaie en circulation dans l’économie, elle dépend également du cycle économique. Les agents demandent plus de monnaie en période de croissance, ce qui accroît les prix à court terme alors qu’en période de récession, ils veulent posséder moins d’encaisses ce qui favorise la déflation.

Dans A treatise on money (1930) Keynes cherche à comprendre et à expliquer les fluctuations cycliques en passant par une théorie du mouvement des prix.

Pour Keynes, les mouvements cycliques dépendent des fluctuations des profits. Il faut donc analyser les écarts entre les prix et les coûts.

Keynes distingue entre deux types de biens :

- les biens de consommation

- les biens d’investissement

Il prend en compte le revenu (rémunération des facteurs de production), les profits (différence entre coût de production et recettes), l’épargne (part du revenu non consommée) et l’investissement (accroissement du capital pendant une période).

Selon Keynes, c’est le taux de profit qui explique que les entreprises investissent ou non : s’il dépasse le taux d’intérêt. Mais il remarque qu’une approche dynamique du profit suggère une sur-réaction des entreprises : l’augmentation du profit pousse les entreprises à investir beaucoup ; sa baisse les pousse à réduire fortement leurs dépenses. C’est une ébauche du mécanisme multiplicateur.

 

  • Philosophie économique

Dans ses Essais de persuasion (1931) il développe sa philosophie sociale : son approche de l’économie a pour but essentiel d’améliorer le système capitaliste (ni conservatisme, ni travaillisme) ; il prône le développement de la connaissance économique ; il critique certaines politiques (l’obsession financière de la City notamment) …

Ses œuvres forment les fondements d’une pensée qu’il va systématiser en 1936.

 

 

II] La Théorie générale de l’emploi de l’intérêt et de la monnaie

Livre fondateur d’une manière totalement différente de concevoir l’économie.

 

  • Une nouvelle approche

C’est dans ce livre qu’il opère réellement la révolution keynésienne en modifiant de fond en comble l’approche économique :

- au lieu de focaliser sur l’équilibre de long terme, il analyse l’économie dans le court terme

- au lieu de raisonner simplement sur les agents, il propose une réflexion d’ensemble sur l’économie (la macroéconomie)

- au lieu de considérer l’information comme parfaite, il pense que les agents sont dans l’incertitude

 

  • De nouveaux concepts

L’apport de Keynes vise plusieurs notions essentielles :

- la demande effective est le point de départ de l’analyse : elle fonde les anticipations

- les prix et les salaires ne s’ajustent pas rapidement : ils sont rigides

- l’épargne est un résidu de la consommation : elle n’est pas forcément investie

- la propension marginale à consommer diminue avec le revenu

- le chômage est involontaire : il découle d’une insuffisance de la demande effective

- un équilibre de sous emploi est possible

- la monnaie influence l’économie réelle : les agents possèdent de l’argent pour spéculer

- l’Etat peut intervenir pour relancer l’investissement

- l’investissement a un effet multiplicateur sur l’économie

Ouvrage novateur dans sa volonté d’intégrer l’ensemble des questions économiques.

 

 

III] Les prolongements de l’économie keynésienne

Après la publication de son œuvre clé, la pensée keynésienne a pris plusieurs directions.

 

  • Keynes après la Théorie générale

Il s’efforce de défendre ses idées dans des controverses : il s’oppose par exemple à Hayek, qui considère que l’action de l’Etat sur l’économie modifie l’équilibre monétaire et engendre des cycles.

Keynes conseille le gouvernement britannique pour mener la guerre : lutte contre l’inflation tout en visant la justice sociale.

Keynes critique la politique monétaire de l’étalon or : le fait de fixer la valeur de la monnaie en fonction du stock d’or détenu par un pays. Il s’oppose aux accords de Breton Woods, qui consacreront le rôle du dollar et de l’or dans le système monétaire international.

 

  • La synthèse

Certains auteurs cherchent à réconcilier l’approche keynésienne avec la théorie classique.

Hicks (1937) montre que l’on peut analyser l’équilibre économique en combinant les marchés des biens et services et de la monnaie : c’est le schéma IS LM (Investissement Epargne Liquidité Offre de monnaie). Le circuit keynésien est intégré à l’approche basée sur le marché.

Patinkin (1956) considère que l’approche keynésienne n’est qu’un cas particulier de l’économie de marché : si on considère les marchés des biens et services, de la monnaie et du travail simultanément, l’équilibre du marché ne peut être obtenu qu’en réduisant les rigidités.

Phillips (1958) montre que l’approche keynésienne reliée à l’approche classique induit une relation entre inflation et chômage : le niveau des prix dépend du marché du travail, plus le chômage augmente plus la progression des salaires diminue. La politique économique consiste à arbitrer entre chômage et inflation.

Samuelson prolongera l’analyse du multiplicateur et Solow introduira la théorie de la croissance : la révolution keynésienne sert à faire progresser l’économie classique.

 

  • Les post keynésiens

Rejettent la synthèse, souhaitent prolonger l’approche keynésienne sur ses propres fondements. Mais grands penseurs sans réelle unité.

Shackle (1949) prolonge Keynes dans son analyse de l’incertitude : le niveau de l’emploi dépend des anticipations de long terme des investisseurs. Or ces anticipations sont essentiellement subjectives.

Minsky (1975) insiste sur l’instabilité financière et son rôle dans le déclenchement des crises.

Robinson met en valeur le rôle de la concurrence monopolistique dans la répartition des revenus : une entreprise qui peut différencier ses produits est en situation de concurrence imparfaite, le raisonnement néoclassique ne peut s’appliquer.

Kalecki (1954) part de la concurrence monopolistique pour en décrire les effets macroéconomiques : la concentration et les monopoles vont modifier la formation des prix. Ils sont fixés en fonction de la demande et d’un taux de marge, avec un effet multiplicateur de l’investissement, ce qui peut créer une dynamique de chômage.

Pour Kaldor (1961) le comportement d’épargne des capitalistes fluctue : les profits dépendent de décisions d’investissement (passées) alors que les salariés dépensent leurs revenus (présents). Ce décalage peut nuire à la croissance car les capitalistes épargnent plus leurs revenus que les salariés, ce qui entraînera une réduction de l’emploi.

Robinson prolonge cette analyse en montrant que l’incertitude sur le taux d’accumulation et le taux de profit peut conduire à un décalage : si le taux d’accumulation désiré ne correspond pas au taux d’accumulation réalisé. Dans ce cas le taux de profit atteint est inférieur aux anticipations et conduit les entreprises à réduire l’emploi.

 

 

Conclusion :

Intérêt du keynésianisme : le goût de la controverse, le refus des explications simplistes.

Mais peu de rapport entre Keynes et keynésiens.

De plus « révolution » assez faible à côté des analyses de Marx ou Schumpeter.

 

 

Références :

HICKS, John : Mr Keynes and the classics, Econometrica, 1937

KALDOR, Nicholas : Accumulation du capital et croissance économique, in ABRAHAM-FROIS, Gilbert dir., Problématiques de la croissance, Economica, 1961

KALECKI, Michal : Théorie de la dynamique économique, Gauthiers Villars, 1954

KEYNES, John Maynard : Les conséquences économiques de la paix, Gallimard, 1919

KEYNES, John Maynard : La réforme monétaire, Editions du sagittaire, 1923

KEYNES, John Maynard : A treatise on money, MacMillan, 1930

KEYNES, John Maynard : Essais de persuasion, Gallimard, 1931

KEYNES, John Maynard : Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Payot, 1936

KEYNES, John Maynard : Comment payer la guerre, L’Harmattan, 1940

KEYNES, John Maynard : La pauvreté dans l’abondance, Gallimard, 2002

PANTINKIN, Don : La monnaie, l’intérêt et les prix, Puf , 1956

PHILLIPS, Alban : The relation between unemployment and the rate of change of money wage rates in the United Kingdom, Economica , 1958

MINSKY, Hyman : John Maynard Keynes, Mc Graw Hill, 1975

SHACKLE, George : Expectations in economics, Cambridge University Press, 1949

ROBINSON, Joan : L’économie de la concurrence imparfaite, Dunod, 1933

ROBINSON, Joan : Essays in the theory of economic growth, MacMillan, 1962

SAMUELSON, Paul : Les fondements de l’analyse économique, Dunod, 1947

SOLOW, Robert : Théorie de la croissance économique, Armand Colin, 1970

10:26 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie, Histoire |  Facebook | | |

L'entre-deux-guerres

Période marquée par trois grands bouleversements économiques : les guerres, la révolution bolchevique et la grande crise.

Q : comment est-on sorti de ce demi siècle apocalyptique ?

 

 

I] La Grande Guerre

De 1914 à 1918 le vieux continent voit s’affronter les grands empires.

 

  • Economie de la grande guerre

Sur le plan économique plusieurs faits marquants, Crouzet (2000) :

- le rôle de l’Etat s’est affirmé pour piloter l’économie de guerre : approvisionnement, fabrication, pilotage de l’industrie de guerre, organisation de la main d’œuvre …

- le ravitaillement alimentaire a été instauré pour faire face aux pénuries agricoles : taxation, réquisitions, rationnement …

- la main d’œuvre s’est féminisée, les salaires ont augmenté

- l’inflation : dans une période de pénurie et de rationnement les prix sont élevés

- le financement de la guerre : accroissement de la dépense publique, endettement public, création de monnaie, crédits internationaux (fournis essentiellement par les USA)

- la concentration des entreprises s’est renforcée : sidérurgie ou construction moteurs …

Le bilan du conflit est double : l’Europe est en déclin (sur les plans démographique, financier, économique et social) alors que l’Amérique et le Japon s’affirment comme puissances.

 

  • L’après guerre

L’après guerre est marqué par de forts mouvements sociaux : du fait de l’inflation et du chômage.

Les Etats Unis et la Grande Bretagne pratiquent des politiques déflationnistes pour lutter contre les instabilités monétaires et financières dues au conflit : cela débouche sur une sévère crise économique en 1920-1921, Keynes (1925)

L’Allemagne sort du conflit avec une obligation de verser des réparations élevées à ses adversaires, Keynes (1920). Pour faire face, elle crée massivement de la monnaie : cela débouche sur une situation d’hyperinflation de 1921 à 1923, Feldman (1997).

La France est extrêmement endettée, le Franc est dévalorisé : une politique de rigueur est mise en place pour stabiliser l’économie (Poincaré) avec une dévaluation.

A partir de 1922 l’économie mondiale suit trois tendances, Bairoch (1997) :

- forte croissance tirée par l’automobile et l’aéronautique, la radiodiffusion (années folles)

- retour au libéralisme mais avec une nouvelle vague de concentration

- essor des échanges internationaux mais avec protectionnisme

Broadberry & Harrison (2005) étudient la performance économique de l’Europe et montrent que sur la période 1918-1929 les pays connaissent la croissance ; alors que si on considère la période 1913-1929 la perte de richesse n’est pas compensée.

 

 

 

II] L’économie socialiste

En 1917 l’Empire russe est renversé par la révolution bolchevique. D’abord menée par des sociaux démocrates (février) ce sont les marxistes léninistes qui s’imposent (octobre).

 

  • Une révolution politique et économique

Le nouveau régime est dirigé par Lénine qui prône des changements économiques radicaux :

- la collectivisation

Dans l’agriculture, la grande propriété foncière est abolie, les réquisitions sont mises en place pour ravitailler les villes. Création de fermes d’Etat (sovkhozes).

Dans l’industrie, le contrôle ouvrier sur les entreprises est instauré. La nationalisation de l’économie est mise en place dans tous les secteurs.

- la planification

Les décisions économiques doivent être coordonnées et centralisées.

Un organe planificateur est chargé de fixer les objectifs, répartir les matières premières, écouler les produits et de donner les directives.

 

  • La réforme de la NEP

Les échecs économiques de cette transformation radicale poussent Lénine à tempérer sa démarche : il mettra en œuvre une nouvelle économie politique (NEP) pour réinstaurer une dose d’économie de marché tout en conservant la doctrine socialiste. 1921-1927

La NEP est un capitalisme d’état caractérisé par le rétablissement d’un étalon monétaire, par le recul de la collectivisation agricole (et une certaine liberté d’utilisation des surplus), la réorganisation des entreprises sur une base hiérarchique … Johnson & Temin (1993).

Mais même si la NEP assure un certain redressement économique : la Russie reste peu développée notamment sur le plan industriel, et les tensions avec le monde paysan sont fortes.

 

  • La rupture stalinienne

L’arrivée au pouvoir de Staline en 1928 marque une rupture très nette :

- socialisme dans un seul pays et industrialisation à marche forcée (autarcie)

- planification totale et impérative

- collectivisation des campagnes

- développement de l’industrie lourde

 

 

III] La crise de 1929

Apres la croissance des années 20 (années folles) la plus grande crise économique du monde capitaliste va se mettre en place.

Plusieurs causes profondes : distorsion entre production et consommation, fort développement du crédit et spéculation boursière, Hautcoeur (2009)

 

  • La crise américaine

L’événement fondateur de la crise est le krach boursier du jeudi 24 octobre 1929.

La Grande Bretagne cherche à rétablir le rôle dominant de la Livre : les taux d’intérêts anglais sont très élevés. Aux Etats Unis, il est beaucoup plus facile d’emprunter et d’investir : Wall Street draine des capitaux en provenance du monde entier qui favorisent la spéculation.

La Réserve fédérale américaine décide de freiner ce mouvement en pratiquant une politique déflationniste : elle augmente son taux d’escompte pour freiner le crédit. Pour Friedman & Schwartz (1963) c’est l’élément essentiel. Il s’explique par la jeunesse de l’institution.

Face à ce rationnement, les investisseurs paniquent et cherchent des liquidités en vendant leurs placements. Les valeurs des actions s’effondrent. Tous les agents essayent de récupérer leurs capitaux. Galbraith (1954) insiste sur les enchaînements néfastes.

D’autant que la croissance économique montre des signes de ralentissement qui incitent à réduire les placements boursiers.

La chute des cours entraîne la ruine des actionnaires. Le remboursement des crédits n’est plus possible : une crise bancaire vient s’ajouter. Les déposants s’efforcent de récupérer leur argent, ce qui aggrave la situation bancaire. Dans le même temps, les banques ne peuvent plus prêter aux autres agents : fermiers, commerçants … Bernanke (1983)

 

  • La crise mondiale

La dépression américaine va se propager au niveau international car l’économie américaine est le moteur de l’économie mondiale : les banques américaines rapatrient les capitaux investis en Europe. Thèse de Kindleberger (1973) : absence de leadership économique.

L’Allemagne ne peut plus rembourser ses dettes de guerre. La France et la Grande Bretagne décident de ne plus rembourser les USA.

La crise devient monétaire : l’or est la valeur refuge pour assurer la liquidité, toutes les monnaies sont dévaluées à tour de rôle.

Enfin la crise touche l’économie réelle : les prix agricoles et industriels chutent entraînant une forte contraction de l’activité. Le chômage augmente fortement.

Pour faire face à cette crise, les pays prennent des mesures protectionnistes : quotas, droits de douane élevés … Les pays capitalistes se replient sur leurs empires pour subsister. Les échanges mondiaux se contractent fortement.

Sur le plan politique les tensions sociales se manifestent par des changements de régime : New Deal démocrate aux USA, Front Populaire en France, fascistes en Italie, nazis en Allemagne …

Sont des reformulations du capitalisme. Ex : Bettelheim (1945) pour l’Allemagne nazie ou Cohen (1988) pour l’Italie fasciste

 

Conclusion :

La seconde guerre mondiale consacre les USA comme la première puissance économique mondiale : l’économie de guerre est pilotée par l’Etat fédéral. L’Allemagne se comporte en puissance impériale en Europe, Tooze (2006). La Grande Bretagne résiste au prix de lourds sacrifices.

 

Références :

BAIROCH, Paul : Victoires et déboires Histoire économique et sociale du monde du XVIe siècle à nos jours, Gallimard, 1997

BERNANKE, Ben : Effets non monétaires de la crise financière dans la propagation de la Grande Dépression, in BACACHE-BEAUVALLET, Maya & MONTOUSSE Marc dir., Textes fondateurs en sciences économiques, Bréal, 1983

BETTELHEIM, Charles : L’économie allemande sous le nazisme, Maspero, 1945

BROADBERRY, Stephen & HARRISON, Mark dir. : The economics of World War I, Cambridge University Press, 2005

COHEN, Jon : Was Italian fascism a developmental dictatorship? Some evidence to the contrary, Economic History Review, 1988

CROUZET, François : Histoire de l’économie européenne, Albin Michel, 2000

FELDMAN, Gerald : The great disorder: politics, economics, and society in the German inflation, 1914-1924, Oxford University Press, 1997

FRIEDMAN, Milton & SCHWARTZ, Anna Jacobson : A monetary history of the United States, Princeton University Press, 1963

GALBRAITH, John Kenneth : La crise économique de 1929, Payot, 1954

HAUTCOEUR, Pierre-Cyrille : La crise de 1929, La Découverte, 2009

JOHNSON, Simon & TEMIN, Peter : The macroeconomics of NEP, Economic History Review, 1993

KEYNES, John Maynard : Les conséquences économiques de la paix, Gallimard, 1920

KEYNES, John Maynard : Les conséquences économiques de la politique de M. Churchill, in Essais de persuasion, Gallimard, 1925

KINDLEBERGER, Charles : La Grande Crise Mondiale, Economica, 1973

NOVE, Alec : An economic history of the USSR, Penguin, 1991

TOOZE, Adam :  The wages of destruction The making and breaking of the Nazi economy, Penguin, 2006

10:24 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie, Histoire |  Facebook | | |

07/06/2012

Les néo-classiques : la révolution marginaliste

Modification radicale de la méthodologie économique.

Fruit de découvertes simultanées et indépendantes.

Cette révolution peut s’expliquer par deux facteurs :

- professionnalisation de l’économie = approfondissement

- réponse aux débats théoriques posés par Marx, Robinson (1942) = élargissement

On parle de l’école néo-classique. Ecole car fondent des courants d’analyse. Invention de ce qu’on appelle aujourd’hui la microéconomie. Véritable rupture d’où « révolution ».

Analyse fortement influencée par les progrès en physique, Mirowski (1989).

Fondement de l’analyse néoclassique = le concept d’utilité marginale. Cela permet l’utilisation d’outils mathématiques : la maximisation, càd l’optimisation d’une valeur.

La valeur des biens dépend de leur rareté et de l’utilité qu’on leur attribue.

A partir d’ouvrages fondateurs, trois grandes écoles sont apparues :

- l’école de Cambridge

- l’école de Vienne

- l’école de Lausanne

Q : la révolution marginaliste est elle toujours d’actualité ?

 

 

I] William S JEVONS (1835-1882)

Prévisionniste, économiste professionnel (pour les chemins de fer) puis professeur.

Publie en 1871 The theory of political economy.

 

  • Une nouvelle théorie de la valeur.

Ce n’est pas le travail qui fonde la valeur car la durée nécessaire pour produire un bien n’a rien à voir avec sa consommation. Il y a un décalage dans le temps entre les deux fonctions.

Pour Jevons, c’est la valeur d’échange qui compte. Les consommateurs se procurent des biens en fonction de leur utilité marginale : le degré de satisfaction apporté par la dernière unité consommée.

Le prix est déterminé par l’action des producteurs et des consommateurs.

 

  • Une vision libérale de la société

Puisque chaque individu est libre d’échanger : les prix s’ajustent pour satisfaire les offreurs et les demandeurs. Jevons croît donc à la liberté des échanges. Le prix agira sur la quantité échangée.

Mais Jevons ne précise pas pour autant la nature de l’offre (comment différencier les biens).

De plus, son analyse ne prend pas en compte les inégalités.

 

 

II] Carl MENGER (1840-1921)

Professeur d’économie à Vienne.

Publie en 1871 Grundsätze der Volkswirtschaftslehre.

 

  • Une approche psychologique de la valeur

Pour Menger, les individus attribuent une valeur aux biens car ils en ont besoin.

Menger raisonne en quatre étapes pour définir un bien :

- il existe un besoin humain

- la chose doit satisfaire ce besoin

- l’individu doit reconnaître cette capacité

- l’individu utilise le bien pour satisfaire son besoin

Les deux premières conditions expriment la notion d’utilité.

Les besoins peuvent donc être rationnels ou non, pas de connotation morale. Cela permet à Menger d’analyser toute action humaine.

La satisfaction des besoins est donc subjective.

 

  • Une approche marginaliste de la satisfaction

Si les besoins sont supérieurs aux quantités disponibles on parle de biens économiques : on peut leur appliquer le raisonnement utilitariste. Si les quantités sont importantes, ce sont des biens non économiques.

Menger propose une classification des besoins : comme les biens ont des natures différentes, il faut trouver un principe unificateur. C’est donc la satisfaction marginale qui détermine la valeur d’un bien : plus on consomme un bien plus la satisfaction supplémentaire diminue.

Comme Jevons, il ne propose pas de théorie de l’offre. De plus, il considère que les coûts n’ont aucune influence sur la valeur : ce qui est faux.

 

 

III] Léon WALRAS (1834-1910)

Ingénieur de formation. Devient professeur d’économie à Lausanne car n’arrive pas à se faire recruter en France.

Walras distingue l’économie politique pure (théorie abstraite), l’économie politique appliquée (mise en œuvre de la théorie) et l’économie sociale (ce qui est juste).

D’où une œuvre à plusieurs dimensions : fonde l’économie concurrentielle et sa critique.

Pour Walras l’économie politique pure consiste à modéliser mathématiquement la situation dans laquelle s’échangent librement des produits. Eléments d’économie politique pure (1874)

 

  • Une description formelle du fonctionnement de l’économie

Walras montre qu’on peut décrire l’économie par un système d’équations. Les prix permettent d’équilibrer ce système. Les prix sont obtenus par tâtonnement.

A l’équilibre la situation est telle que ni les producteurs ni les consommateurs n’ont intérêt à modifier les quantités échangées.

Walras utilise également l’utilité marginale pour fonder la valeur des biens.

De plus, il expose une théorie du producteur : celui ci offre un bien en utilisant du capital, du travail et de la terre. Les facteurs de production sont donc eux aussi échangés, ce qui permet de les inclure dans le système d’équation.

 

  • L’équilibre général

Walras a donc proposé une théorie de l’équilibre général qui décrit le fonctionnement d’une économie dans une situation de concurrence pure et parfaite. C’est donc le régime idéal pour créer le maximum de richesses (car la libre concurrence crée le maximum de satisfaction).

Ouvrage fondateur de l’économie moderne : véritable programme de recherche.

Analyse qui repose sur une loi simple et efficace : la loi de l’offre et de la demande.

Mais Walras ne prend pas en compte la spécificité du travail, ni le fait que la concurrence n’est pas toujours parfaite, ni le rôle de la monnaie.

 

 

IV] Les prolongements de la révolution marginaliste

 

  • L’école anglaise

A la suite de Jevons, une école néoclassique apparaît à Cambridge (UK).

Marshall en expose la synthèse dans les Principes d’économie politique (1890) :

A court terme, la valeur d’un bien dépend de la demande ; à long terme, de l’offre.

L’économie peut être étudiée par les équilibres partiels : le fonctionnement des marchés est considéré toutes choses égales par ailleurs (ceteris paribus).

L’échange s’explique par les surplus : c’est le prix que les consommateurs sont disposés à payer pour une unité supplémentaire. Le prix d’équilibre annule les surplus du producteur et du consommateur.

Pigou tentera d’approfondir l’étude des marchés dans Welfare economics (1920) :

Le marché n’est pas toujours efficace : certaines défaillances sont possibles en raison d’externalités (càd une action individuelle dont le coût est supporté par d’autres). Les externalités proviennent d’imperfection des droits de propriété selon Pigou, l’Etat peut donc intervenir pour faire supporter le coût par le responsable.

Les agents réagissent de manière logique face à l’inflation : c’est l’effet d’encaisses réelles. Quelque soit la masse monétaire, les agents souhaitent conserver un même montant d’argent pour consommer (encaisses). En cas de déflation / inflation, l’effet d’encaisses réelles permet à l’économie de retrouver l’équilibre, car la consommation fait diminuer / augmenter les prix.

Pour Pigou, il ne peut y avoir de chômage involontaire : il suffit que les prix soient flexibles.

 

  • L’école autrichienne

A la suite de Menger émerge l’école de Vienne.

Von Wieser publie Ursprung und hauptgesetze des wirtschaftlichen werthes (1904).

Ouvrage qui généralise l’individualisme méthodologique : à partir de la valeur marginale, on peut considérer que les individus rationnels suivront cette logique maximisatrice.

Mais Von Wieser constate surtout que l’utilité marginale peut être exploitée en situation de monopole : c’est la discrimination par les prix.

De plus, Von Wieser met en évidence la notion de coût d’opportunité : avec un raisonnement marginaliste, on peut envisager des usages alternatifs pour un facteur de production.

Böhm-Bawerk publie Die positive theorie der kapitalismus (1889).

La production capitaliste suppose un décalage dans le temps: on fabrique d’abord des outils de production puis des biens de consommation. C’est le détour de production.

Les biens de production sont donc à l’origine du profit : le capital rapporte un intérêt.

De plus, les individus préfèrent consommer des biens présents que des biens futurs : le capital permet de garantir que les biens futurs seront abondants.

 

  • L’école de Lausanne

A la suite de Walras apparaît l’école de Lausanne.

Pareto en est l’auteur le plus connu, du fait d’un apport majeur à la science économique : la théorie de l’optimum. Manuel d’économie politique (1906)

Pareto reprend la distinction économie pure / appliquée et pose le problème qui permettra d’unifier l’économie : comment comparer les utilités des individus ?

Dans une économie d’échange en situation de concurrence les prix garantissent le maximum de satisfaction des agents : on est dans une situation optimale car on ne peut améliorer la situation d’un individu sans dégrader celle d’un autre.

La théorie de l’optimum fonde l’économie du bien être : tout équilibre concurrentiel est un optimum de Pareto. Il faut donc tout faire pour garantir la concurrence.

Pareto propose donc une analyse amorale de l’efficacité, mais qui ne prend pas en considération la justice sociale.

 

Conclusion :

Courant novateur sur le plan intellectuel et dominé par le libéralisme.

Fin de cette approche = la grande dépression

 

Références :

BLAUG, Mark : La pensée économique, Economica, 1996

MIROWSKI, Philip : Plus de chaleur que de lumière L’économie comme physique sociale, la physique comme économie de la nature, Economica, 1989

ROBINSON, Joan : Essai sur l’économie de Marx, Dunod, 1942

15:29 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie, Histoire |  Facebook | | |