02/07/2012

La théorie de la régulation

Courant de pensée économique d’origine française.

Apparition avec la crise des 70’s. Effet de mode ?

Ouvrage fondateur : Régulation et crises du capitalisme Aglietta (1976).

Plusieurs auteurs emblématiques : Boyer, Mistral, André, Delorme, Lipietz, Théret, Billaudot, Reynaud, Amable ou Lordon ... Autour de l’ex-CEPREMAP : Commissariat au plan.

Influence forte des ingénieurs économistes.

 

  • La théorie de la régulation a pour origine intellectuelle l’historicisme allemand

La théorie économique ne peut produire de grandes lois générales, elle doit inscrire ses analyses dans le temps et dans l’espace.

Querelle des méthodes au XIXe.

Dans cette perspective, l’économie est une science inductive qui a pour but d’aborder la réalité sur un plan historique afin de proposer des explications.

 

  • La théorie de la régulation est proche de l’économie institutionnaliste

Courant de pensée d’origine américaine (début XXe) incarné par Veblen principalement.

Analyse fondée sur les institutions et leur rôle dans l’économie : elles déterminent de manière forte les comportements collectifs.

Les institutions sont des ensembles d’habitudes, de règles incarnées dans les communautés.

Approche dynamique de l’économie, par opposition à la vision statique néo-classique.

 

  • La théorie de la régulation porte une critique sévère de l’école néo-classique

Boyer (1986) montre que cette approche puise ses fondements dans deux grands courants : le marxisme et l’analyse keynésienne.

Référence au marxisme pour le capitalisme, les luttes, l’accumulation … même si la théorie de la régulation est moins déterministe au regard des rôles individuels.

Référence à Keynes pour l’investissement, les rapports salariaux, les anticipations …

La théorie de la régulation estime que les situations d’équilibre découlent d’arrangements institutionnels. Ce n’est pas la conséquence de comportements individuels optimaux.

Les institutions en place dans une économie peuvent donc être à l’origine de situations de crise.

Q : quelle sont la portée et les limites de cette école de pensée ?

 

 

I] Les concepts fondamentaux

Pour la théorie de la régulation, le principal problème est que les dynamiques sont variables dans le temps et dans l’espace. Il faut donc disposer d’un appareil analytique commun pour théoriser les régulations économiques.

En général, les concepts sont peu cohérents et varient en fonction des auteurs.

Deux grandes synthèses : collective par Boyer & Saillard (1995) et Boyer (2004). Mais tardif ?

 

  • Les modes de production et le régime d’accumulation

Ce sont les rapports sociaux déterminés par la production (comme pour Marx).

Cela permet de mettre en valeur les relations entre les rapports sociaux et l’organisation économique.

Un mode de production est toute forme spécifique des rapports de production et d’échange.

Les relations sociales régissent la production et la reproduction des conditions matérielles requises pour la vie des hommes en société.

Boyer (1986) considère que cette notion reste très générale et qu’elle nécessite trois précisions :

- le rapport d’échange est sous forme marchande. La monnaie joue donc un rôle essentiel dans les rapports sociaux (marchandisation).

- la séparation entre producteurs et moyens de production entraîne le développement du rapport salarial.

- la valeur d’échange prime sur la valeur d’usage.

 Le régime d’accumulation est l’ensemble des régularités assurant une progression générale et cohérente de l’accumulation du capital. Ex : le fordisme, Billaudot (2001)

Cela permet de gérer dans le temps les déséquilibres inhérents au processus.

 

  • Les formes institutionnelles et la régulation

Elles découlent d’un régime d’accumulation, ce sont les moyens d’en garantir la cohérence.

Ex : Aglietta (1976) étudie par exemple les formes institutionnelles des USA : le marché du travail est très concurrentiel, l’immigration est forte. Cela fournit une armée industrielle de réserve. Mais des crises de débouchés persistent. Après la seconde guerre mondiale, les salaires sont déconnectés de l’activité économique réelle. Le fordisme est caractérisé par ce rapport salarial non concurrentiel.

Ex : Boyer dir. (1986) sur l’évolution des capitalismes nationaux face à la crise.

On distingue cinq formes institutionnelles :

- la contrainte monétaire : rapport social qui institue les sujets marchands.

Ex : l’inflation découle de rapports sociaux, Boyer & Mistral (1978)

- le rapport salarial : c’est la mise en relation mutuelle entre différents types d’organisation du travail, de modes de vie et de modalités de reproduction des salariés.

Ex : division du travail, revenus, consommation ou formation des salaires, Reynaud (2004)

- les formes de la concurrence : mode de formation des prix.

Ex : mode concurrentiel ou monopoliste (rôle de l’Etat).

- la nature de l’Etat : c’est la lutte entre groupes d’intérêts qui débouchent sur des compromis institutionnalisés.

Ex : passage de l’Etat circonscrit à l’Etat inséré, Delorme & André (1983)

- l’insertion dans le régime international : ouverture aux échanges commerciaux.

Le mode de régulation accorde les comportements individuels et collectifs avec le régime d’accumulation pour maintenir la cohérence.

C’est donc un ensemble de procédures ayant trois caractéristiques :

- reproduire les rapports sociaux fondamentaux

- soutenir le régime d’accumulation en vigueur

- assurer la cohérence des décisions

 

 

II] La théorie des crises

La théorie de la régulation propose une explication des mécanismes de crise.

 

  • Typologie des crises économiques

- Les perturbations externes

Ce sont des phénomènes mineurs pour l’école de la régulation : ces crises sont datées et localisées. Elles sont extérieures au régime d’accumulation. Ex : mauvaise récolte

- Les crises cycliques

Ce sont des phénomènes normaux et périodiques.

Ces crises ne concernent ni la régulation ni le régime d’accumulation. Elles sont liées aux cycles de développement du capitalisme. Ex : insuffisance de la demande

- Les crises du mode de régulation

C’est la mise en cause des mécanismes qui assurent la compatibilité des différents éléments d’un régime d’accumulation. Ex : conflits sociaux pour le partage de la valeur ajoutée

- La crise du régime d’accumulation

Le mode de développement d’un régime d’accumulation est nécessairement limité dans le temps car il repose sur des régularités (les formes institutionnelles).

La reproduction du système économique va connaître des blocages du fait de ses contradictions. Ex : le fordisme reposait sur une organisation de la production, un partage de la valeur ajoutée et une demande sociale spécifiques

- La crise du mode de production

C’est la crise du capitalisme. Phénomène majeur et rare.

Crise qui découle de contradictions qui ne sont plus soutenables. Ex : passage du féodalisme au capitalisme

 

  • Analyses empiriques

Cette typologie fournit une grille de lecture de l’histoire des crises. Applicable aux faits contemporains : de la crise pétrolière (perturbation) à l’effondrement soviétique (mode de production) en passant par la crise japonaise (régime d’accumulation).

Ainsi Boyer (2002) montre que la « nouvelle économie » basée sur les technologies de l’information n’est pas un nouveau mode de régulation qui va assurer la croissance, mais une configuration institutionnelle parmi d’autres.

Pour Aglietta & Rebérioux (2004), la libéralisation financière déstabilise les régimes d’accumulation : la finance de marché ne propose pas de nouveau mode de régulation. L’instabilité qui découle de l’accumulation tirée par la finance est un facteur de propagation des crises. Ex : crise Argentine

Les nombreux scandales financiers sont liés au développement du capitalisme financier, puisque la gestion dans l’intérêt des actionnaires nuit au bon contrôle des dirigeants.

Voir dans cette logique les travaux de Lordon (2003) et (2008).

 

 

Conclusion :

Ecole particulièrement intéressante pour ses analyses socio-historiques. Place très forte des facteurs politiques dans l’économie. Ex : Théret (1992) ou Lordon (1997)

Vision essentiellement macro-économique.

Nombreuses intuitions sur des sujets originaux. Ex : Lipietz sur le développement ou l’écologie.

Mais tellement diverse qu’elle semble dépassée aujourd’hui par d’autres approches.

Ex : économie des conventions

 

Références :

AGLIETTA, Michel : Régulation et crises du capitalisme, Odile Jacob, 1976

AGLIETTA, Michel & REBERIOUX, Antoine : Dérives du capitalisme financier, Albin Michel, 2004

BILLAUDOT, Bernard : Régulation et croissance Une macroéconomie historique et institutionnelle, L’Harmattan, 2001

BOYER, Robert & MISTRAL, Jacques : Accumulation, inflation, crises, Puf, 1978

BOYER, Robert : La théorie de la régulation: une analyse critique, La Découverte, 1986

BOYER, Robert dir. : Capitalismes fin de siècle, Puf, 1986

BOYER, Robert & SAILLARD, Yves dir. : La théorie de la régulation, La Découverte, 1995

BOYER, Robert : Théorie de la régulation, La Découverte, 2004

BOYER, Robert : La croissance, début de siècle, Albin Michel, 2004

DELORME, Robert & ANDRE, Christine : L’Etat et l’économie Un essai d’explication de l’évolution des dépenses publiques en France 1870-1980, Seuil, 1983

LIPIETZ, Alain : Crise et inflation: pourquoi ?, Maspero, 1979

LIPIETZ, Alain : Mirages et miracles Problèmes de l'industrialisation dans le Tiers-Monde, La Découverte, 1985

LORDON, Frédéric : Les quadratures de la politique économique, Albin Michel, 1997

LORDON, Frédéric : Et la vertu sauvera le monde, Raisons d’agir, 2003

LORDON, Frédéric : Jusqu’à quand ?, Raisons d’agir, 2008

REYNAUD, Bénédicte : Les règles économiques et leurs usages, Odile Jacob, 2004

THERET, Bruno : Régimes économiques de l’ordre politique, Puf, 1992

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Milton Friedman et le monétarisme

  • Un courant de pensée d’origine libérale

Rôle de la société du Mont Pèlerin. Réaction forte au keynésianisme, tant sur les plans économique que politique. Reconnaissance intellectuelle parallèle au déclenchement de la crise économique. Nobel 76.

Le terme « monétarisme » est utilisé par Karl Brunner en 1968 pour qualifier ce qu’il considère être une révolution économique. On peut parler de contre-révolution pour montrer l’opposition frontale avec le keynésianisme. Pour Brunner le monétarisme poursuit trois axes :

- les impulsions monétaires sont déterminantes dans la variation de la production, de l’emploi et des prix

- l’évolution de la masse monétaire est le meilleur indicateur pour mesurer ces impulsions

- les autorités monétaires peuvent contrôler l’évolution de la masse monétaire au cours des cycles économiques

Friedman (1912-2006) en est l’inspirateur avec une idée générale : la quantité de monnaie joue un rôle économique essentiel. Les autres postulats de base : l’efficacité du marché, la validité de la théorie des prix (néoclassique), le refus de l’intervention de l’Etat.

 

  • Un manque de cohérence doctrinale

Au delà des qq principes énoncés et d’un retour sur la théorie quantitative de la monnaie (intuition de Bodin formalisée par Fisher) : une modification de la masse monétaire induit une modification du niveau général des prix. Cela explique les croyances fortes dans le non interventionnisme et le marché.

Ex : Brunner & Meltzer (1989) considèrent que la politique monétaire ne suffit pas pour obtenir la croissance, il faut également limiter la pression fiscale et les déficits budgétaires.

La crise des 70 consacre l’échec des solutions keynésiennes. Les problèmes monétaires et financiers à l’origine de la crise vont favoriser le développement de ce courant de pensée, qui inspire la vague libérale des années 80 (gouvernements Reagan ou Thatcher).

Le monétarisme fonde un renouveau de la pensée néoclassique qui fait apparaître des prolongements devenus aujourd’hui incontournables, « classiques » (anticipations rationnelles, critique de Lucas, équivalence ricardienne …).

Q : quelles sont les ambitions de l’analyse monétariste ?

 

 

I] La macroéconomie monétariste

  • La méthodologie

Friedman (1953) distingue l’économie positive et l’économie normative :

- l’économie positive concerne « ce qui est »

- l’économie normative concerne « ce qui doit être »

La science économique est positive car elle consiste à élaborer des théories selon des hypothèses qui peuvent être vérifiées (validées). Une théorie est efficace si ses prédictions se réalisent. Dans un second temps, les prédictions peuvent servir de base aux décisions politiques. Friedman défend une économie empirique basée sur les données.

Par ailleurs, il considère que la pertinence d’une théorie n’est pas liée au réalisme de ces hypothèses : comme l’économie repose sur l’élaboration de modèles, les hypothèses sont des simplifications de la réalité (qui est complexe) dont le but est d’élaborer des prévisions robustes. (La fin justifie les moyens ?).

Ex : les entreprises cherchent à maximiser le profit même si en réalité le chef d’entreprise ne va pas procéder à la résolution d’un système d’équations comme dans le modèle.

C’est une conception instrumentaliste.

 

  • La consommation et le revenu permanent

La théorie keynésienne de la consommation n’est pas valable sur longue période (Kuznets).

Pour Friedman (1957), cela s’explique par la théorie du revenu permanent : un consommateur dispose d’une somme qui comporte deux composantes.

- Le revenu permanent : la richesse déterminée par la formation ou l’aptitude

- Le revenu transitoire : richesse qui dépend d’évènements aléatoires

Dès lors, la consommation comporte également ces deux composantes. Il existe une consommation permanente qui n’est liée qu’au revenu permanent, et une consommation transitoire liée aux chocs. Ces deux aspects ne sont pas liés entre eux.

C’est pourquoi une politique de relance de la demande (keynésienne) ne modifie la consommation qu’à court terme, elle n’agit que sur la consommation transitoire.

Les agents suivent un processus d’anticipations adaptatives : le revenu transitoire n’est pas entièrement consommé, il est lissé sur une période de temps. Ce qui rend inefficace la politique de relance.

Pour Friedman cela invalide la théorie du multiplicateur d’investissement : la fonction de consommation monétariste a une composante autonome beaucoup plus importante que la fonction de consommation keynésienne.

 

  • Le taux de chômage naturel

Friedman (1968) critique la relation de Phillips entre inflation et chômage qui suggère qu’un arbitrage est possible dans le cadre d’une politique keynésienne.

La stagflation des années 70 invalide cette approche. Pour Friedman, l’analyse de Phillips ne prend pas en compte le taux de chômage naturel : c’est le niveau de chômage d’une économie en équilibre, en dessous duquel il n’est pas possible de descendre.

Il dépend des caractéristiques structurelles de l’économie et des préférences des agents.

Une politique de relance keynésienne va accroître l’inflation, ce qui réduit les salaires réels. Les salariés vont donc demander une augmentation pour se procurer les biens au prix plus élevé. Par un phénomène d’anticipation adaptative, les agents prennent en compte l’inflation : ce qui annule les effets positifs en termes d’emploi. Par contre, une inflation accélérée demeure. Dès lors, seule une inflation non anticipée peut avoir un effet sur le chômage.

 

 

II] L’économie monétaire et financière monétariste

  • La théorie quantitative de la monnaie

Friedman (1956) se rallie à cette théorie mais en la reformulant : la monnaie est un actif patrimonial pour les ménages et un capital pour les entreprises.

Moyen de détenir de la richesse (ménages) / Source de services productifs (entreprises)

La demande de monnaie dépend de 3 facteurs :

- La richesse totale, comportant différents actifs (dont la monnaie)

- Les prix et les rendements des actifs

- Les goûts et les préférences des ménages ou des entreprises

La demande de monnaie sera d’autant plus élevée que le niveau de revenu (permanent) est élevé, que le rendement des autres actifs (biens de consommation, de production, actions, obligations) est bas, que le taux d’inflation anticipé est faible et que le niveau des prix est élevé. Et réciproquement.

Ainsi, toute variation de la quantité de monnaie affecte le niveau général des prix.

Un accroissement de cette quantité entraîne un excès des encaisses effectives par rapport aux encaisses désirées qui permet d’acheter d’autres actifs : leur prix va donc augmenter.

La monnaie n’est pas neutre à court terme, mais elle le redevient à long terme.

Friedman confirmera sa théorie par des analyses historiques sur les USA (1963) et le Royaume Uni (1982) : les cycles économiques sont fortement influencés par la quantité de monnaie en circulation. Il propose une explication monétaire de la crise de 29.

Ainsi pour Friedman, le rôle des autorités monétaires est de créer de la monnaie en fonction des besoins de l’économie et pas d’utiliser la politique monétaire pour une relance. L’Etat doit se limiter à un encadrement stable des opérations de marché tant sur les plans monétaire que fiscal. Critique féroce des post-keynésien, Kaldor (1981) : renoncement à l’action politique.

 

  • Les changes flexibles (1953)

Pour Friedman, un système de taux de change flexibles (flottants), càd librement déterminé par le jeu du marché des changes, est la meilleure solution économique possible.

C’est par le jeu du marché que sera fixé le prix d’équilibre.

Cela permet un ajustement des demandes de devises par le biais des importations et des exportations : la baisse du taux de change favorise les exportations et pénalise les importations, ce qui permet de rétablir l’équilibre.

De plus les mouvements de change sont contrebalancés par la spéculation : une baisse de taux sera suivie d’une hausse anticipée. Les spéculateurs favorisent donc le retour à l’équilibre.

Un système de changes fixes comporte plusieurs inconvénients :

- les difficultés de paiement sont problématiques à résoudre : elles aggravent les crises car les changements de parité doivent être négociés

- la spéculation est déstabilisatrice : elle amplifie les variations de taux de change

- les politiques économiques sont contraintes

Analyse à relier aux échecs du système de Bretton Woods.

 

Conclusion :

Analyse macroéconomique de long terme, qui corrige certains excès du keynésianisme.

Analyse politique du libéralisme en parallèle (apologie de la liberté individuelle) qui a pu nuire à la connaissance de sa pensée.

 

Références :

BRUNNER, Karl : The Role of Money and Monetary Policy, Federal Reserve Bank of St Louis Review, 1968

BRUNNER, Karl & MELTZER, Allan : Money and the economy, Cambridge University Press, 1989

FRIEDMAN, Milton : Essais d’économie positive, Litec, 1953

FRIEDMAN, Milton : Studies in the quantity theory of money, University of Chicago Press, 1956

FRIEDMAN, Milton : A theory of the consumption function, Princeton University Press, 1957

FRIEDMAN, Milton : Capitalisme et liberté, Laffont, 1962

FRIEDMAN, Milton & SCHWARTZ, Anna Jacobson : A monetary history of the United States, Princeton University Press, 1963

FRIEDMAN, Milton : The role of monetary policy, American Economic Review, 1968

FRIEDMAN, Milton & FRIEDMAN, Rose : La liberté de choix, Belfond, 1980

FRIEDMAN, Milton & SCHWARTZ, Anna Jacobson : Monetary Trends in the United States and the United Kingdom, University of Chicago Press, 1982

KALDOR, Nicholas : Le fléau du monétarisme, Economica, 1981

KUZNETS, Simon dir. : National product since 1869, NBER, 1946

18:15 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie, Histoire |  Facebook | | |

La crise des années 1970

  • Une rupture

1974 est l’année de rupture. Fin d’une période de croissance exceptionnelle depuis 1945.

Double conséquence théorique :

- La période précédente est idéalisée : les « trente glorieuses » Fourastié (1979)

- La crise était en germe, Lorenzi Pastré & Toledano (1980)

La vérité est évidemment entre les deux … La crise est un enchaînement de déséquilibres dont certains préexistaient et enclenchée par un choc pétrolier.

Trait marquant : le passage net d’une croissance positive à un PIB négatif pour les économies développées, alors que les anticipations de 1973 restaient positives.

Ex : en France taux de chômage de 2,6 %

Certaines analyses radicales estiment que la crise était inéluctable. C’est le cas des économistes du Club de Rome : le rapport Meadows est publié en 1972. (Prémisse du thème de la décroissance).

Mais il reste remarquable que le phénomène soit aussi massif et aussi généralisé. Ainsi l’étude classique de Carré Dubois & Malinvaud (1972) n’envisageait pas de ralentissement sensible de la croissance.

 

  • Une crise originale

Notamment par rapport aux crises précédentes : alors que 1929 est liée à une surproduction et à une baisse du prix des actifs, 1974 voit apparaître chômage et inflation … La théorie économique viendra donc apporter de nouveaux éclairages (monétarisme en particulier).

Plusieurs interprétations de la crise sont pourtant avancées :

- Pour les monétaristes, c’est une politique monétaire laxiste qui est à l’origine des déséquilibres

- Pour les keynésiens, le renouvellement du capital nuit à l’augmentation des revenus ; cela entraîne de l’inflation et du chômage et donc une diminution de la demande

- Pour la théorie de la régulation, c’est l’épuisement des gains de productivité et de la norme de consommation qui mettent un terme au régime de croissance

- Pour les schumpeteriens, c’est un changement de dynamique du système économique

- Pour les marxistes, les capitalistes voient leur profit diminuer en raison de l’augmentation des salaires, ce qui réduit leur rentabilité

Q : quelles sont les conséquences actuelles du phénomène ?

 

 

I] La crise monétaire

La période de forte croissance de l’après-guerre comportait de forts déséquilibres monétaires et financiers.

 

  • La crise du système de Bretton Woods

Pour être efficace en termes d’échanges internationaux et d’inflation, il faut que le dollar joue un rôle particulier : à la fois rare et provenant d’une économie équilibrée.

Or dès les années 60 ces conditions ne sont plus remplies.

Les Etats Unis doivent financer des investissements à l’étranger, des conflits. Cela entraîne des déficits de la balance des paiements et des déficits budgétaires.

Comme le dollar est la monnaie pivot du système (la seule convertible en or avec des parités fixes) les Etats Unis en tirent profit. C’est le privilège d’émission (seigneuriage).

Mais les pays développés membres du SMI contournent la difficulté en détenant de l’or à la place du dollar.

On crée en 1969 les droits de tirage spéciaux (DTS) panier de monnaies de référence.

Les déficits US ne permettent plus de maintenir la parité. En 1971, Nixon met un terme à la convertibilité du dollar en or.

C’est la fin de Bretton Woods : les monnaies doivent être réévaluées entre elles. Certaines étaient surévaluées (dollar ou livre sterling) d’autres sous-évaluées (yen et mark) …

En 1971 le dollar est dévalué ; la plupart des autres monnaies réévaluées ; les marges de fluctuations sont élargies. Mais dès 1973, les déséquilibres américains rendent nécessaire une nouvelle dévaluation.

La crise monétaire relève donc d’un choix politique américain, naissance de l’Economie politique internationale : courant de science politique.

 

  • Le nouveau système monétaire international

On assiste à un passage d’un régime de changes fixes à un régime de changes flexibles : les monnaies flottent librement entre elles en fonction du jeu du marché. (Jamaïque 1976)

- Avantage : autonomie des politiques économiques nationales, les pays peuvent adapter leurs politiques monétaires aux chocs

- Inconvénients : de fortes fluctuations de change sont possibles ; cela peut pénaliser le commerce international

La fin de Bretton Woods rend nécessaire l’émergence de nouveaux organismes de régulation mondiale :

- Les institutions existantes sont conservées : FMI et BIRD

- Les sommets entre pays sont institutionnalisés : du G5 au G7

- Les européens cherchent à rapprocher leurs politiques monétaires : serpent en 1972

Sur le plan monétaire c’est un système flexible et instable qui émerge.

 

 

II] La crise pétrolière

La croissance des trente glorieuses a bénéficié d’un prix faible du pétrole.

 

  • L’économie du pétrole

La consommation d’énergie augmente fortement pendant toute la période 1945-1974 : les pays développés sont la plupart dans une situation de dépendance énergétique.

La production pétrolière est concentrée entre 7 compagnies internationales : Exxon, Chevron, Mobil oil, Texaco, Gulf oil, Royal Dutch Shell et British Petroleum. Elles sont organisées sous la forme d’un cartel et dominent toute la filière.

Elles partagent les coûts et les revenus d’exploitation avec les pays producteurs.

Les pays producteurs s’organisent également sous la forme d’un cartel : l’OPEP en 1960 pour coordonner la production et les prix.

L’économie des trente glorieuses utilise massivement le pétrole comme source d’énergie dans l’industrie, les transports ou le secteur résidentiel. Mais comme le pétrole est essentiellement facturé en dollar, les dévaluations entraînent une perte de revenus des pays pétroliers. De plus, les compagnies pétrolières exploitent des gisements de plus en plus coûteux (en mer ou en Alaska). Les pays de l’OPEP et les entreprises ont donc intérêt à une hausse de prix.

 

  • Les chocs pétroliers

En 1973, à l’occasion de la guerre du Kippour, est décidée une augmentation du prix du pétrole : il passe de 3 à 9 dollars le baril. Cette multiplication par trois constitue le premier choc pétrolier (qui sera amplifié en 1979 par la révolution iranienne). En décembre 1973 les accords de Téhéran fixent un montant de 12 $ le baril. Il est de 24 $ en 1980.

Double conséquence :

- Effet inflationniste : l’augmentation du prix d’une matière première entraîne des hausses de coûts de production ; les agents anticipant les hausses négocient des hausses de revenus (salaires et profits). Selon Boyer & Mistral (1978) c’est un processus inflationniste qui se met en place : les conflits de répartition vont favoriser l’augmentation de l’inflation.

- Effets dépressif sur la demande : l’augmentation du pétrole rend certains produits beaucoup plus coûteux et modifier la consommation des ménages. C’est la facture pétrolière. Cela réduit les débouchés des entreprises. Elles diminuent leurs investissements et elles réduisent l’emploi. Le chômage connaît une hausse sensible dans les pays développés.

La crise de 1974 met en valeur l’importance des ressources et de l’énergie dans l’économie.

 

 

III] La crise industrielle

Le modèle de croissance des trente glorieuses (fordisme) finit par atteindre ses limites.

 

  • Les gains de productivité ralentissent

La désindustrialisation de l’économie et la tertiarisation rendent de plus en plus faible l’augmentation de la productivité.

Les dépenses dans des domaines nouveaux liés à l’augmentation de la qualité de vie (santé, environnement) favorisent la tertiarisation.

Les progrès technologiques finissent par être maîtrisés et ne plus dégager de gains de productivité.

Les conditions de travail sont marquées par la pénibilité ou la parcellisation : l’organisation du travail n’est plus adaptée.

 

  • La transformation de la consommation de masse

La demande en biens durables ou d’équipement parvient à saturation : la consommation d’automobiles, d’équipements ménagers ou d’habillement n’augmente plus autant.

La consommation de remplacement n’assure pas les mêmes débouchés.

Les ménages consomment de plus en plus de services.

Le modèle fordiste basé sur une production de masse de biens indifférenciés ne répond plus aux aspirations des consommateurs. Voir le développement du marketing, Cochoy (1999).

 

  • La rupture du rapport salarial

La répartition des revenus entre salaires et profits était fortement encadrée par l’Etat ou les syndicats.

L’inflation et le chômage rendent nécessaire un nouveau régime de répartition.

D’autant que les dévaluations monétaires ont joué sur le prix des produits échangés.

 

Conclusion :

Retour en force de problématiques essentielles en économie : les anticipations et la politique monétaire.

 

Références :

BOYER, Robert & MISTRAL, Jacques : Accumulation, inflation, crises, Puf, 1978

CARRE, Jean-Jacques ; DUBOIS, Paul & MALINVAUD, Edmond : La croissance française, Seuil, 1972

COCHOY, Franck : Histoire du marketing Discipliner l’économie de marché, La Découverte, 1999

DELAUNAY, Janine dir. : Halte à la croissance ?, Fayard, 1972

FOURASTIE, Jean : Les trente glorieuses, Fayard, 1979

LORENZI, Jean-Hervé ; PASTRE, Olivier & TOLEDANO, Joëlle : La crise du XXe siècle, 1980

MARCEL, Bruno & TAIEB, Jacques : Les grandes crises, Armand Colin, 2008

MAZIER, Jacques ; BASLE, Maurice & VIDAL, Jean-François : Quand les crises durent …, Economica, 1993

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