20/08/2012

La confiance et l'économie

S'emparant d'une thématique importante pour l'analyse de la richesse d'une société, plusieurs travaux abordent la place de la confiance dans les relations économiques. Trois livres récents (ou récemment traduits) viennent alimenter une réflexion qu'on trouve dès la naissance de l'économie politique. Adam Smith traite en effet dans La théorie des sentiments moraux comme dans la dite Richesse des nations, du rôle fondamental des conditions dans lesquelles les individus commercent. Sans confiance, sans prise en compte des attentes d'autrui, sans insistance sur la réciprocité l'échange n'est pas concevable. Cette dimension perdure dans les outils les plus récents de l'analyse économique puisque la théorie des jeux modélise la confiance dans les jeux dynamiques répétés ...

Pour faire le point sur la notion un peu trop fourre-tout et somme toute excessivement large, l'économiste Eloi Laurent livre une synthèse dans un Repères publié aux éditions de La Découverte. L'auteur expose et clarifie les dimensions réelles et opérationnelles de la confiance dans l'économie. Il est en effet nécessaire de séparer par exemple l'approche contractuelle à la Williamson qui présuppose des agents économiques opportunistes et l'économie du bonheur de Layard qui étudie les corrélations entre richesse et bien être. Cette Economie de la confiance présente l'intérêt de la notion : en distinguant par exemple la confiance dans les institutions et celles entre individu on peut développer des analyses microéconomiques ou économétriques robustes et convaincantes. Il est inutile de chercher un nouveau fondement analytique qui aurait été ignoré jusqu'ici, il semble au contraire que le retour de cette dimension minorée des relations sociales dans l'économie serve plutôt à mettre en perspective nos connaissances actuelles.

A lire sur le sujet : entretien avec l'auteur http://www.sciencespo.fr/newsletter/actu/?id=1825 et pour la RTBF belge http://www.rtbf.be/info/economie/detail_entrepremiere-la-...

Note de lecture dans le supplément économie du journal Le Monde http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/05/29/l-insou...

Plus militant et plus engagé est l'ouvrage de Yann Algan, Pierre Cahuc & André Zylberberg. A la suite du petit opuscule publié par le Cepremap, La société de défiance et des nombreux débats qui l'ont accompagné sur la méthodologie ou ses fondements conceptuels (avec le sociologue Jacques Rodriguez notamment) les auteurs récidivent et s'adjoignent André Zylberberg pour étayer et approfondir leur thèse :  la société française est économiquement en difficulté car elle est marquée par un manque de confiance dans les relations individuelles.

Comme une réponse au petit ouvrage d'Eloi Laurent qui réduisait leur premier opuscule en un étude de la confiance dans les institutions, les auteurs vont puiser dans la recherche contemporaine des travaux (qu'ils ont notamment contribué à alimenter) qui peuvent approfondir leur problématique. Dans La fabrique de la défiance édité chez Albin Michel, sont passés en revue les conséquences d'un manque de confiance dans les domaines de l'organisation du travail, de l'enseignement, les relations avec les pouvoirs publics ... On retrouve en creux dans cette approche des critiques classiques sur les difficultés de la société française à se réformer comme dans Le mal français de Peyreffite ou les travaux de Michel Crozier sur la bureaucratie.

La compilation des articles et des dispositifs de recherche constitue une mine impressionnante pour se forger une opinion dans la question. Pourtant malgré la volonté de lutter contre un certain fatalisme, le sous-titre évoque "comment s'en sortir" le constat général est pessimiste et ne lorgne pas encore suffisamment vers les productions scientifiques en sociologie ou sciences politiques sur le modèle social français et ses évolutions.

Ici le site dédié à l'ouvrage http://www.sciencespo.fr/lafabriquedelaconfiance/ qui fourmille de données et de références

Participation à l'émission de radio Rue des écoles sur France Culture http://www.franceculture.fr/emission-rue-des-ecoles-l-eco...

Plus généralement sur le sujet l'émission L'économie en questions de France Culture consacrée à la confiance http://www.franceculture.fr/emission-l-economie-en-questi...

Numéro de la Revue Economie & Management sur le même sujet avec des articles en ligne http://www2.cndp.fr/lesScripts/bandeau/bandeau.asp?bas=ht...

Enfin un troisième livre aborde la thématique de la confiance de manière assez incroyable du point de vue économique, il s'agit de Paul Seabright, économiste à Toulouse et spécialiste reconnu d'économie industrielle qui nous propose dans La société des inconnus (traduction chez Markus Heller d'In the company of strangers) une monumentale fresque historique et pluridisciplinaire d'un fait social étonnant : pourquoi des gens qui ne se connaissent pas en sont venus à coopérer pour fonctionner en société et produire de la richesse ? Cet ouvrage qu'on pourrait classer dans le courant de l'économie évolutionniste s'appuie sur des recherches en sciences naturelles comme en économie pour décrire et argumenter cette capacité de l'être humain à créer des choses invraisemblables grâce à la confiance (les villes modernes ou les marchés financiers mondiaux).

Ce livre permet de donner un sens à un phénomène tel que la mondialisation dans une perspective historique originale, différente des travaux classiques de Fernand Braudel ou Jean Favier qui insistaient sur le rôle des marchands et leurs comportements entrepreneuriaux avant l'heure. Il s'agit en réalité de présenter une histoire naturelle de la confiance mais dont la richesse analytique incite à manipuler avec une prudence extrême les fondements comme les perspectives ouvertes par l'auteur.

Note de lecture dans le magazine Sciences Humaines http://www.scienceshumaines.com/la-societe-des-inconnus_f... ou dans Alternatives Economiques http://www.alternatives-economiques.fr/la-societe-des-inc...

Participation à l'émission de France Culture Du grain à moudre http://www.franceculture.fr/emission-du-grain-a-moudre-10...

14:09 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie |  Facebook | | |

23/07/2012

Les nouveaux keynésiens

La vision keynésienne de l’économie a été mise à mal par la crise économique des 70’s. Sur le plan intellectuel on peut distinguer deux temps :

 

  • La crise de la pensée keynésienne

L’approche défendue par Keynes, puis reformulée par les auteurs de la synthèse, a subi deux grandes séries de critiques.

Les monétaristes ont remis en cause plusieurs intuitions, principalement sur l’arbitrage chômage inflation (Phillips). Cependant les auteurs keynésiens ont pu y répondre en modifiant les modèles de façon à prendre en compte les aspects monétaires.

Par contre les nouveaux classiques ont clairement critiqué le fond même de la pensée keynésienne. Pour Lucas, la macroéconomie doit dépasser Keynes dont les analyses ne sont pas adaptées. Ils regroupent leur refus autour de deux thèmes :

-         la macroéconomie keynésienne n’est pas fondée microéconomiquement

-         les anticipations keynésiennes sont incohérentes

A partir des années 80, l’enseignement et la recherche d’inspiration keynésienne sont discréditées.

 

  • Le renouveau de la pensée keynésienne

Les keynésiens classiques défendent leur approche en faisant valoir l’absence de crédibilité des théories des nouveaux classiques : les cycles réels ou les anticipations rationnelles ne permettent pas d’expliquer les fluctuations économiques selon Tobin (1977).

Les résultats mitigés des politiques d’inspiration monétariste ou nouveaux classiques ont permis aux auteurs s’inspirant de Keynes de reformuler des propositions.

Ex : persistance du chômage en Europe

Les nouveaux keynésiens cherchent en premier lieu à trouver des fondements microéconomiques à la macroéconomie tout en conservant certains postulats tels que la rigidité des salaires et des prix. Ils vont, dans un second temps, s’efforcer d’expliquer cette rigidité plutôt que la considérer comme donnée.

Cependant, les nouveaux keynésiens restent un groupe de chercheurs très variés, ne constituant pas une école (même si un grand nombre provient du MIT) et n’ont pas de cohérence doctrinale (voire politique). Ex : Summers / Clinton ou Obama ; Mankiw / Bush.

Q : pourquoi les nouveaux keynésiens ne visent pas à révolutionner l’analyse économique ?

 

I] Les rigidités

Les nouveaux keynésiens distinguent deux grandes séries de rigidités :

 

  • Les rigidités nominales

Les salaires nominaux sont rigides s’ils s’ajustent lentement aux variations du niveau général des prix. Les prix sont rigides s’ils s’ajustent lentement aux variations de la demande globale.

Pour les nouveaux keynésiens ces rigidités ont des fondements microéconomiques.

Phelps & Taylor (1977) montrent que la fixation des salaires est souvent déterminée sur une période donnée et définie à moyen terme. Ils sont donc rigides car ils n’évoluent pas en fonction des modifications du marché.

Taylor (1980) considère que la rigidité s’explique également par le fait que les contrats sont renégociés de manière échelonnée dans le temps. Il y a donc un décalage entre les variations de prix et l’adaptation des salaires.

Mais ces théories ne sont pas confirmées empiriquement, car les salaires ne sont pas contracycliques. L’inertie semble plutôt liée aux inconvénients de la renégociation.

Les nouveaux keynésiens insistent également sur la rigidité des prix.

Akerlof & Yellen (1985) considèrent que les ajustements de prix ne correspondent pas aux fondamentaux du marché du fait de l’existence d’une concurrence imparfaite.

Pour Mankiw (1985) les entreprises prennent en compte le coût du changement de prix (les coûts de menu) dans leur décision de ne pas les modifier.

Ex : Cechetti (1986) la réévaluation des prix des magazines se fait à intervalles réguliers.

Les rigidités nominales ont plusieurs conséquences : elles entraînent des cycles d’affaires, elles renforcent les récessions, elles peuvent justifier des politiques de stabilisation.

 

  • Les rigidités réelles

Les rigidités réelles sont des ajustements lents des salaires réels à la productivité du travail et au niveau de chômage.

Ball & Romer (1990) soulignent que les rigidités réelles renforcent les rigidités nominales.

Les rigidités réelles peuvent découler des contrats implicites : Azariadis & Stiglitz (1983) montrent que l’aversion pour le risque des salariés est prise en charge par les employeurs.

Dès lors, les entreprises ne modifient pas immédiatement les salaires réels en cas de choc économique : quelque soit la conjoncture, l’employeur garantit le salaire.

Les rigidités réelles par l’existence d’un salaire d’efficience : pour Akerlof (1982) les employeurs garantissent un salaire élevé en contrepartie des efforts du salarié quelque soit la conjoncture.

Les rigidités réelles peuvent également découler du pouvoir de négociation salariale des syndicats. Selon Mc Donald & Solow (1981) les fixations centralisées de salaires ont cet effet.

En termes de politique économique, les nouveaux keynésiens en tirent deux conclusions : pour réduire le chômage sans augmenter l’inflation il faut renforcer la concurrence sur le marché des biens et du travail ; il faut éviter les effets d’hystérèse (maintien d’un chômage élevé).

 

 

II] L’importance des marchés financiers

La nouvelle économie keynésienne remet en cause le postulat de neutralité des variables financières : les auteurs néo-keynésiens considèrent que les marchés financiers peuvent avoir des effets procycliques si les marchés sont imparfaits.

 

  • Des marchés imparfaits

Stiglitz & Weiss (1981) ont montré l’impact du rationnement du crédit sur les déséquilibres économiques. S’il existe des asymétries d’information sur le marché du crédit, l’offre de fonds ne correspond pas à l’optimum : les taux d’intérêts sont trop élevés, seuls les projets risqués sont mis en œuvre. Ce sont des phénomènes de sélection adverse et d’aléa moral.

Les entreprises sont incitées à prendre des risques pour couvrir le coût de l’emprunt.

De même, les intermédiaires financiers peuvent subir des asymétries d’information.

Bernanke (1983) montre qu’il existe un coût d’intermédiation : les banques doivent évaluer et contrôler les emprunteurs, ce qui peut accroître les pertes financières en cas de non remboursement.

Enfin, le financement par fonds propres peut également faire l’objet d’un rationnement.

Greenwald & Stiglitz (1986) étudient les asymétries d’information entre les actionnaires, les épargnants et les dirigeants. L’information sur la firme est détenue et contrôlée par les dirigeants. Les actionnaires doivent inciter les managers à maximiser la rentabilité de l’entreprise car ils ne peuvent évaluer précisément le risque de défaillance.

Les actionnaires vont rationner le financement par actions au profit d’un financement par dette. On retrouve ainsi la problématique du rationnement du crédit.

 

  • Des politiques économiques repensées

L’imperfection des marchés financiers peut réduire l’investissement et la consommation.

Pour Blinder (1987) c’est une imperfection de l’offre effective.

Bernanke (2000) réinterpréte la crise de 1929 en termes d’imperfection des marchés financiers. Il démontre l’influence des facteurs financiers sur les cycles économiques, les faillites en série de banques ont empêché celles-ci de jouer leur rôle d’intermédiation.

En termes de politique économique, l’analyse de l’imperfection des marchés financiers rend inefficace une politique monétaire visant à modifier les taux d’intérêt. Elle peut agir sur l’offre de crédit en favorisant le refinancement des intermédiaires financiers.

L’Etat doit donc essentiellement mener une politique prudentielle : il faut éviter le risque systémique en assurant la stabilité des marchés. Mais cette action peut engendrer des situations d’aléa moral (ex : crise des subprime).

 

Conclusion :

Les nouveaux keynésiens ont également participé à la reformulation de la théorie du commerce international en situation de concurrence imparfaite (Krugman). C’est donc un travail d’approfondissement de l’économie néo-classique sans rupture radicale.

C’est parfois dans le domaine politique que leur approche a traduit un refus de l’économie dominante. Ex : Stiglitz & Krugman. Avec en parallèle une participation active. Ex : Stiglitz & Bernanke.

 

Références :

AKERLOF, George : Labor Contracts as Partial Gift Exchange, Quarterly Journal of Economics, 1982

AKERLOF, George & YELLEN, Janet : A near-rational model of the business cycle, with wage and price inertia, Quarterly Journal of Economics, 1985

AZARIADIS, Costas & STIGLITZ, Joseph : Implicit contracts and fixed price equilibria, Quarterly Journal of Economics, 1983

BALL, Laurence & ROMER, David : Real rigidities and the non-neutrality of money, Review of Economic Studies, 1990

BERNANKE, Ben : Effets non monétaires de la crise financière dans la propagation de la Grande Dépression, Idées, 1983

BERNANKE, Ben : The great depression, Princeton University Press, 2000

BLINDER, Alan : Credit Rationing and Effective Supply Failures, Economic Journal, 1987

CECHETTI, Stephen : The frequency of price adjustment: A study of the newsstand prices of magazines, Journal of Econometrics, 1986

GREENWALD, Bruce & STIGLITZ, Joseph : Externalities in Economies with Imperfect Information and Incomplete Markets, Quarterly Journal of Economics, 1986

MANKIW, Gregory : Des cycles des affaires importants pour des coûts de menus faibles: un modèle macroéconomique de monopole, in BACACHE-BEAUVALLET, Maya & MONTOUSSE, Marc dir. : Textes fondateurs en sciences économiques, Bréal, 1985

McDONALD Ian & SOLOW, Robert : Wage Bargaining and Employment, American Economic Review, 1981

PHELPS, Edmund & TAYLOR, John : Stabilizing powers of monetary policy under rational expectations, Journal of Political Economy, 1977

STIGLITZ, Joseph & WEISS, Andrew : Le rationnement du crédit et le hasard moral, in BACACHE-BEAUVALLET, Maya & MONTOUSSE, Marc dir. : Textes fondateurs en sciences économiques, Bréal, 1981

TAYLOR, John : Aggregate dynamics and staggered contracts, Journal of Political Economy, 1980

TOBIN, James : How dead is Keynes, Economic Inquiry, 1977

14:06 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie, Histoire |  Facebook | | |

12/07/2012

Les libéraux : l'école de Chicago & la nouvelle macroéconomie classique

 Manière commode de regrouper de nombreux auteurs.

Quelques caractéristiques communes forment la base de la pensée libérale actuelle :

- L’individualisme méthodologique

- L’efficacité des mécanismes de marché

- L’inefficacité de l’Etat

Les libéraux se retrouvent également dans les courants du Public choice et du monétarisme et de l’école Autrichienne mais dans une perspective plus radicale. Les économistes de l’école de Chicago ont la particularité d’avoir obtenu une forte reconnaissance institutionnelle.

C’est à l’Université de Chicago que les grands représentants de ce courant enseignent et mènent leurs recherches. Mais certains auteurs en sont issus sans y être rattachés car leur apports vont au delà. Ex : Friedman et Lucas.

L’école de Chicago s’oppose au paradigme keynésien : l’intervention de l’Etat n’est pas une solution efficace pour relancer l’économie, les mécanismes de prix restent incontournables.

Q : quelles problématiques libérales se sont imposées dans l’analyse économique contemporaine ?

 

I] L’approche microéconomique de l’école de Chicago

Deux auteurs incarnent cette approche essentiellement microéconomique :

 

  • George Stigler (1911-1991)

Stigler est en premier lieu un historien de la pensée économique (1965) : il étudie à la fois les textes et le contexte dans lequel sont formés les concepts. Les nouvelles théories influencent la politique économique et les comportements des agents. De même, les problèmes concrets non-résolus rendent nécessaire l’apparition de nouvelles théories.

Stigler développe une théorie de l’organisation industrielle (1968) : il étudie les conditions de fonctionnement des ententes ou les économies d’échelle. Il considère que les monopoles auraient du disparaître du fait de leurs coûts : seules des barrières à l’entrée leur permettent de se maintenir. C’est le principe du survivant.

Comme la libre concurrence et le marché apportent le maximum de satisfaction au consommateur, les réglementations étatiques sont inefficaces. La protection étatique de certaines industries est coûteuse, elle n’aboutit qu’à une rente de situation (1975).

L’organisation industrielle est analysée sous l’angle de la politique économique : les agents cherchent à obtenir une protection de l’Etat pour éviter la concurrence. C’est la capture.

Enfin, Stigler a élaboré une théorie de l’information (1961) : il est nécessaire de prendre en considération les coûts de recherche et de diffusion de l’information sur les biens et leurs prix. De même, l’environnement social ou la famille sont des facteurs d’influence de l’utilité du consommateur.

 

  • Gary Becker (1930-)

Représentant de l’impérialisme économique : (l’empereur ?) càd de l’application du raisonnement coûts / bénéfices à l’ensemble des faits sociaux reposant sur un choix.

Becker a développé la théorie du capital humain (1964) : l’éducation et la formation sont des investissements qui doivent être rentabilisés par des revenus différenciés.

Dans la même logique, le temps comporte un coût d’opportunité (1965) : toute action est un choix entre loisir et travail, on peut donc lui donner une valeur de renoncement. C’est le montant des salaires non perçus qui permet d’établir l’utilité de l’agent.

Becker renouvelle la théorie de la consommation (1996). La satisfaction des consommateurs dépend de leurs goûts. Or, les consommateurs sont souverains pour substituer des produits, les incorporer dans des services ou rechercher des innovations : ils sont producteurs de leurs goûts. On peut donc expliquer les questions de mode ou les effets d’expérience en termes de productivité, de capital et d’investissement.

Son analyse microéconomique lui permet d’investir de nombreux champs d’étude (1976) :

- le mariage et la natalité : les gains de l’homme et de la femme convergent dans un ménage et réduisent la spécialisation. Un enfant peut être un bien d’investissement ou de consommation selon les revenus de la famille.

- le crime : une personne qui commet un délit compare le coût (la probabilité d’être sanctionné) et le bénéfice.

- la discrimination : les fonctions d’utilité des agents prennent en compte la race, la religion ou le sexe ; ce qui implique des différences de prix.

L’analyse de Becker ne considère pas nécessairement que les humains sont égoïstes, il est possible de les considérer comme altruistes ou influençables par les autres. Cela modifie simplement leur utilité, ils restent maximisateurs (2000).

 

 

II] La nouvelle économie classique

Vision principalement macroéconomique. Complémentaire de l’approche microéconomique de l’école de Chicago et des intuitions des classiques. Les nouveaux classiques prolongent les analyses monétaristes.

Ils tirent des conclusions qui remettent radicalement en cause la théorie keynésienne : la politique économique ne peut réduire le chômage ou les fluctuations.

 

  • Les principes de la nouvelle macroéconomie classique

- Les anticipations rationnelles :

Muth (1961) considère que les agents forment leurs anticipations de manière rationnelle, càd qu’ils cherchent à maximiser leur utilité. Ils utilisent donc au mieux toutes les informations disponibles.

Cela n’empêche pas les erreurs de prévision, mais cela suppose que les pouvoirs publics doivent disposer d’informations que les agents ne possèdent pas pour influencer leurs décisions. De plus, les décisions gouvernementales révèlent l’information.

- L’ajustement continu des marchés : tous les marchés fonctionnent parfaitement selon le modèle de l’équilibre général. Cela permet aux agents de réagir de manière optimale en termes d’offre et de demande. L’économie est donc en situation d’équilibre permanent : les prix s’adaptent, Barro (1984).

De même Lucas & Rapping (1969) estiment que les décisions des travailleurs et des entreprises sont rationnelles et qu’elles reflètent un comportement optimisateur.

Ex : l’arbitrage loisir/travail dépend du salaire : si le niveau n’est pas satisfaisant la demande de loisir augmente.

Lucas (1972) montre que l’offre de travail et la production dépendent donc essentiellement des prix : ils reflètent toute l’information disponible.

 

  • Les implications de la nouvelle macroéconomie classique

- Le cycle d’équilibre

Seuls les chocs non-anticipés ont une influence sur les fluctuations de la croissance puisque l’économie est structurellement en situation d’équilibre.

Pour Sargent & Wallace (1976) les anticipations rationnelles rendent inutile l’action gouvernementale pour augmenter l’offre de monnaie ou la dépense publique : les agents s’adaptent en permanence.

- La désinflation

L’inflation est un phénomène monétaire qui découle d’un excès d’offre. La diminution de l’inflation découle d’un ratio de sacrifice (durée d’ajustement des prix) : la contraction monétaire doit donc être crédible pour influencer les anticipations. Sargent (1986)

Les politiques désinflationnistes menées aux USA et au UK dans les années 80 ont été suivies de récession car la politique anglaise n’était pas encore crédible et que la politique budgétaire américaine n’était pas cohérente.

- L’incohérence temporelle

Kydland & Prescott (1977) considèrent que les politiques économiques ont intérêt à contredire les anticipations des agents pour être le plus efficace possible. Les politiques discrétionnaires ne maximisent pas le bien être social, il faut donc encadrer l’action gouvernementale par des règles de politique économique.

Barro & Gordon (1983) montrent que les règles sont plus efficaces que la discrétion car elles permettent d’obtenir une réputation.

Ex : Alesina & Summers (1993) ont ainsi montré que les banques centrales indépendantes sont plus favorables à la stabilité des prix.

- La critique de Lucas

Selon Lucas (1976) les simulations de politique économique considèrent que les paramètres ne sont pas modifiés par l’intervention de l’Etat, ce qui est une erreur. Les hypothèses de la nouvelle économie classique permettent, par contre, de modéliser l’économie dans une situation structurelle.

Blanchard (1984) ne confirme pas empiriquement la critique. Mais cela montre le rôle essentiel des anticipations.

 

Conclusion :

Généralisation du raisonnement économique : agaçant mais stimulant (ex : l’évaluation)

Approfondissement de l’approche monétariste, particulièrement adapté à la stagflation et au besoin de nouvelle politique économique.

 

Références :

ALESINA, Alberto & SUMMERS, Lawrence : Central Bank independence and macroeconomic performance, Journal of Money Credit and Banking, 1993

BARRO, Robert : La macroéconomie, Armand Colin, 1984

BARRO, Robert & GORDON, David : Une théorie positive de la politique monétaire dans un modèle de taux naturel, in BACACHE-BEAUVALLET, Maya & MONTOUSSE, Marc dir., Textes fondateurs en sciences économiques, Bréal, 1983

BLANCHARD, Olivier : The Lucas Critique and the Volcker Deflation, American Economic Review, 1984

BECKER, Gary : Human capital, University of Chicago Press, 1964

BECKER, Gary : A theory of the allocation of time, Economic Journal, 1965

BECKER, Gary : The economic approach to human behavior, University of Chicago Press, 1976

BECKER, Gary : Accounting for tastes, Harvard University Press, 1996

BECKER, Gary & MURPHY, Kevin : Social economics, Harvard University Press, 2000

KYDLAND, Finn & PRESCOTT, Edward : Rules rather than discretion, Journal of Political Economy, 1977

LAMOTTE, Henri & VINCENT, Jean-Philippe : La nouvelle macroéconomie classique, Puf, 1993

LUCAS, Robert & RAPPING, Leonard : Real wages, employment, and inflation, Journal of Political Economy, 1969

LUCAS, Robert : Expectations and the Neutrality of Money, Journal of Economic Theory, 1972

LUCAS, Robert : Pour une critique de l’évaluation économétrique des politiques économiques, in BACACHE-BEAUVALLET, Maya & MONTOUSSE, Marc dir., Textes fondateurs en sciences économiques, Bréal, 1976

LUCAS, Robert : Evaluation économétrique de la politique, in ABRAHAM-FROIS Gilbert & LARBRE, Françoise dir., La macroéconomie après Lucas, Economica, 1976

MUTH, John : Anticipations rationnelles et théorie des mouvements des prix, in ABRAHAM-FROIS Gilbert & LARBRE, Françoise dir., La macroéconomie après Lucas, Economica, 1961

SARGENT, Thomas & WALLACE, Neil : Anticipations rationnelles et théorie de la politique économique, in ABRAHAM-FROIS Gilbert & LARBRE, Françoise dir., La macroéconomie après Lucas, Economica, 1976

SARGENT, Thomas : Rational expectations and inflation, Longman, 1986

STIGLER, George : The economics of information, Journal of Political Economy, 1961

STIGLER, George : Essays in the history of economics, University of Chicago Press, 1965

STIGLER, George : La théorie des prix, Dunod, 1966

STIGLER, George : The organization of industry, University of Chicago Press, 1968

STIGLER, George : The citizen and the state, University of Chicago Press, 1975

13:06 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie, Histoire |  Facebook | | |