28/08/2013

Les commodités : produits agricoles et matières premières dans la mondialisation

Questions spécifiques de l’économie mondiale, dont les enjeux sont pourtant essentiels : produire, se nourrir … Dimension géopolitique forte : nombreux conflits y sont liés. Produits agricoles et matières premières relèvent du secteur primaire.

  • Economie mondiale des matières premières

Synthèse de Giraud (1989) qui met en valeur plusieurs caractéristiques :

- ce sont des ressources épuisables

- leur qualité est variable

- c’est un secteur en amont du système productif (interdépendant)

- la plupart des produits sont des commodités (standardisés et en compétition)

Dès lors, plusieurs constats s’imposent :

- le rôle essentiel des commodités découle de la consommation de masse

- les marchés se mondialisent

- les pays les moins développés sont les plus dépendants

Enfin, la formation des prix est très spécifique :

- grande diversité des prix : géographie, qualité, technologie

- gestion temporelle des contrats : marchés à terme

- organisation de certains marchés : producteur / négociant / consommateur

- volatilité des cours et dégradation des termes de l’échange

Rappel : question primordiale pour les pays en développement.

Hotelling (1931) a exposé le fonctionnement des marchés de ressources épuisables non renouvelables : ce sont des actifs dont le prix augmente quand les stocks se réduisent, c’est donc l’exploitation de la ressource qui est primordiale. Ainsi le marché du pétrole consiste à comparer le revenu tiré par sa vente au taux d’intérêt d’un placement sur le marché financier.


  • Nouvelles problématiques

La crise des années 70 a mis en valeur plusieurs limites de l’économie du secteur primaire.

- Nourrir le monde

Question posée dès les années 70 par Klatzmann (1975) puis renouvelée en tenant compte des évolutions démographiques (1991). Analyse qui repose sur l’opposition entre malthusianisme (la population augmente plus vite que les ressources) et progrès technique : la population mondiale n’ayant jamais été autant nourrie qu’aujourd’hui.

La mondialisation s’accompagne toutefois d’un renouveau de la malnutrition. Même si on constate que les famines s’explique principalement par la géopolitique (ex : Sen). Enfin, l’alimentation relève de plus en plus d’une logique industrielle (ex : multinationales).

- Développement durable

L’utilisation intensive des ressources fossiles au cours des Trente glorieuses a conduit à réfléchir sur les limites possibles à la croissance (1972).

Les dangers concernant la santé humaine ont été mis en valeur scientifiquement (déchets, gaspillage, engrais …) et ont favorisé une prise de conscience.

On raisonne à présent en termes de développement durable : satisfaction actuelle sans nuire à celle des générations futures.

- La malédiction des matières premières, Sachs & Warner (2001)

Paradoxe économique : les pays les mieux dotés en ressources naturelles ne sont pas forcément ceux où la croissance est la meilleure.

On isole deux explications : la valorisation d’une ressource naturelle recherchée entraîne un afflux de capitaux qui déséquilibre l’économie nationale (surévaluation monétaire et désindustrialisation) c’est le syndrome hollandais, Corden & Neary (1982) d’une part ; posséder des matières premières favorise des politiques économiques inefficaces (mais utiles politiquement) d’autre part.

Q : quel est le renouveau de l’analyse économique dans ce domaine ?


I] Les produits agricoles

Le poids de l’agriculture dans l’économie des pays développés a fortement diminué depuis 1945, alors qu’il reste le secteur dominant de nombreux pays en développement (rappel).

  • Contexte mondial

Chalmin (2007) fait le bilan de l’agriculture en France et en Europe (applicable aux pays développés) :

- l’espace occupé par l’agriculture diminue (ex : au profit du tourisme)

- les salariés du secteur agricole sont de moins en moins nombreux en quantité et en proportion (ex : vieillissement)

- le nombre d’exploitation a baissé mais elles sont plus grandes

- les progrès technologiques sont nombreux (ex : biotechnologies)

- la place prépondérante des industries agro-alimentaires

Les marchés internationaux offrent de nombreuses opportunités : l’offre et la demande ayant fortement augmenté. Ex : consommateurs chinois ou indiens

L’économie agricole est naturellement volatile : sa production et ses débouchés connaissent des fluctuations cycliques. Ex : climat ou goûts

Enfin, les négociations commerciales internationales ne progressent plus.


  • Politiques agricoles

Alors que l’agriculture fait partie des compétences de l’OMC et que le cycle de Doha en avait fait un objectif primordial du développement, les pays riches pratiquent le protectionnisme. Pouch (2010) montre que cette problématique s’est imposée à partir des 80’s et de la contestation de la suprématie des USA.

La législation américaine (Farm Bill) a mis en place un programme de subvention aux producteurs des USA. Même s’il prévoit également des aides pour préserver l’environnement et l’emploi. La Politique Agricole Commune (PAC) a longtemps suivi la même logique. Comme elle représente encore le premier poste du budget communautaire, elle est en cours de réforme :

- retour vers un mécanisme de marché (ex : prix)

- aides liées à l’environnement ou à l’aménagement du territoire

Mais l’économie agricole reste un sujet sensible : l’alimentation n’est pas une activité comme les autres (rôle essentiel de l’alimentation / nutrition ou géopolitique).

Finalement, des modèles d’économie politique peuvent éclairer la situation : les agriculteurs forment des groupes de pression qui obtiennent des avantages au détriment des autres agents (contribuable aux USA, consommateurs en Europe) sans que le coût en soit extrêmement visible, Grossman & Helpman (1994).


II] Les matières premières

Deux situations sont emblématiques de la mondialisation des matières premières.

  • Le pétrole

Matière première dont le rôle économique a été mis en valeur par la crise pétrolière des années 70 (comme déclencheur d’une crise structurelle). Par application de la règle d’Hotelling, on constate une tendance historique à la hausse du prix du pétrole qui s’accompagne de volatilité, Artus & al (2010).

La production pétrolière est concentrée entre 5 compagnies internationales : Exxon Mobil, Shell, BP, Chevron Texas et Total Fina Elf. (7 pendant les trente glorieuses : Exxon, Chevron, Mobil oil, Texaco, Gulf oil, Royal Dutch Shell et British Petroleum). Elles sont organisées sous la forme d’un cartel et dominent toute la filière.

Elles partagent les coûts et les revenus d’exploitation avec les pays producteurs. Ceux-ci s’organisent sous la forme d’un cartel : l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP) créée en 1960 pour coordonner la production et les prix.

Bourdieu (1996) montre que cette organisation monopolistique favorise une exploitation plus lente des ressources, la rente des producteurs est plus élevée. Souligne également la forte incertitude de ce marché : sur les stocks, les alternatives …

La maîtrise du pétrole est intimement liée à la géopolitique : la présence de ressources pétrolières donnant un rôle primordial au pays exportateur (Koweït, Iran, Venezuela, Nigéria).

Pourtant le marché du pétrole reste extrêmement volatil : alors que la consommation est stable (la demande est moins dépendante que dans les 70’s) l’offre est toujours concentrée et ne réalise pas les investissements nécessaires pour se moderniser (ex : raffinage).

Ainsi le premier producteur mondial est la Russie, mais le premier exportateur est l’Arabie Saoudite.

Le prix du pétrole est pro-cyclique : il augmente avec la croissance mondiale (et vice versa). Sa valeur indique d’une part la tension sur l’existence d’une limite des stocks mondiaux, et sera l’indicateur pour la mise en oeuvre d’alternatives énergétiques rentables (ex : éolien).

  • L’eau

Longtemps considérée comme un bien public : indispensable mais non-rival, présent en grande quantité sur la planète … Son statut a profondément changé.

- les ressources d’eau douce sont abondantes mais peu accessibles

- les ressources sont très inégalement réparties (déficit Afrique et Asie) mais cela ne recoupe pas la distinction Nord / Sud : Brésil, Russie, Chine, Canada

- la demande augmente fortement (consommation, agriculture, industrie) et dans cette optique on retrouve la hiérarchie économique du développement

- l’approvisionnement et l’assainissement ne suffisent pas au regard de la population mondiale : l’offre d’eau diminue (biogéographique et technologique)

Dès lors, l’eau devient une ressource à gérer : les techniques d’irrigation, les barrages, les canaux ou le pompage deviennent les outils à mobiliser. Ils nécessitent des investissements lourds qui ne jouent pas toujours sur l’offre et la demande (ex : dessalement).

Enfin, la rareté de l’eau en fait une source de conflits géopolitiques : la pollution des rivières est partagée entre de nombreux pays, la réglementation sont variables, la maîtrise de la souveraineté. Ex : Jourdain, Danube

D’autant que des entreprises multinationales s’implantent sur ce marché à structure monopolistique et que les questions environnementales ou d’hygiène sont essentielles pour le développement.


Conclusion :

Deux dimensions essentielles qui remettent le raisonnement économique en retrait : l’environnement (biogéographie) et la géopolitique. Mais qui ne peuvent se passer d’une analyse en termes de marché, de coûts …


Références :

ARTUS, Patrick ; D’AUTUME, Antoine ; CHALMIN, Philippe & CHEVALIER, Jean-Marie : Les effets d’un prix du pétrole élevé et volatil, La Documentation Française, 2010

BOURDIEU, Jérôme : Anticipations et ressources finies Le marché pétrolier américain dans l’entre deux-guerres, Editions de l’EHESS, 1996

CHALMIN, Philippe & BUREAU, Dominique : Perspectives agricoles en France et en Europe, La Documentation Française, 2007

CORDEN, Max & NEARY, Peter : Booming sector and de-industrialisation in a small open economy, Economic Journal, 1982

DELAUNAY, Janine dir. : Halte à la croissance ?, Fayard, 1972

GIRAUD, Pierre-Noël : L’économie mondiale des matières premières, La Découverte, 1989

GROSSMAN, Gene & HELPMAN, Elhanan : Protection for sale, American Economic Review, 1994

HOTELLING, Harold : The Economics of Exhaustible Resources, Journal of Political Economy, 1931

KLATZMANN, Joseph : Nourrir dix milliards d’hommes ?, Puf, 1975

KLATZMANN, Joseph : Nourrir l’humanité, Economica, 1991

POUCH, Thierry : La guerre des terres Stratégies agricoles et mondialisation, Choiseul, 2010

SACHS, Jeffrey & WARNER, Andrew : The curse of natural resources, European Economic Review, 2001

18:51 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie, Histoire |  Facebook | | |

Les commentaires sont fermés.