22/03/2013

Les systèmes centralisés et planificateurs de 1917 à 1989 : aspects économiques et sociaux

Les systèmes économiques centralisés et planificateurs vont débuter avec la révolution russe.

  • La Russie avant l’URSS

C’est un pays qui s’est industrialisé tardivement sous l’impulsion de l’Etat. L’abolition du servage en 1861 a pour but de libéraliser l’économie de la Russie, mais la réforme n’aboutit pas du fait du coût de rachat des terres pour les exploiter.

La Russie va faire appel aux capitaux étrangers pour financer son industrialisation : elle met en place des emprunts d’Etat essentiellement auprès de la France (en contrepartie d’une alliance diplomatique) avec une politique monétaire très rigoureuse pour en garantir la valeur.

L’agriculture ne se développe que partiellement (seuls quelques grands exploitants arrivent à tirer profit de l’effort industriel, les koulaks), ce sont principalement les infrastructures ferroviaires qui bénéficient de l’intervention de l’Etat.

Par ailleurs, la Russie tsariste pratique une politique protectionniste et fait appel aux entreprises occidentales pour développer leurs techniques à l’abri de la concurrence. Cela favorisera un réel démarrage industriel. Logique mercantiliste qui permet un décollage dès 1885, Gerschenkron (1970).

Cependant, l’économie russe repose sur une main d’oeuvre limitée et surexploitée, sans réel marché intérieur. De plus, la politique autoritaire du Tsar favorise le développement d’une opposition socialiste révolutionnaire.


  • Les révolutions en Russie (1917)

Après la révolution de février qui renverse le Tsar, un gouvernement social démocrate se met en place. Celui-ci décide de poursuivre la guerre, permettant ainsi aux bolcheviques de préparer le coup d’Etat d’octobre. (Occasion de mettre un terme aux emprunts du Tsar).

Dans ce pays essentiellement agricole, très faiblement industrialisé, la classe ouvrière est ultra minoritaire. Il est paradoxal que la révolution bolchevique ait eu lieu en Russie. Lénine dépasse la vision de Marx en considérant que la révolution peut avoir lieu dans un pays non ouvrier et sans syndicalisme. Le communisme soviétique est un « socialisme sans Marx », Nove (1983). Cela va déterminer en grande partie le cours de l’expérience soviétique : la classe la plus représentée est la paysannerie dont les rapports avec le pouvoir sont conflictuels, Lewin (1966).

Q : quels facteurs ont permis à ce système alternatif de se mettre en place ?


I] L’invention de l’économie centralisée planifiée : l’URSS (1917-1947)

  • Les premières étapes du communisme soviétique

Le communisme de guerre (1917-1921) : l’URSS est assiégée par les partisans du Tsar (les blancs) et les opposants aux communistes qui mènent une guerre civile.

Le pouvoir met en place des réquisitions agricoles, des nationalisations à géométrie variable (surtout dans le domaine financier). Les bolcheviques favorisent la centralisation économique et la démonétisation de l’économie (contre l’inflation), la propriété privée est abolie. Les révolutionnaires rouges s’imposent mais sont à la tête d’un pays ruiné et en situation de famine. Bien qu’ayant adopté des mesures sociales populaires, rapidement l’URSS s’impose comme un régime totalitaire (pas d’opposition, pas d’Etat de droit).

La NEP (1921-1928) : pour relancer le communisme face aux difficultés économiques, Lénine souhaite une mise en oeuvre d’un capitalisme d’état et un retour partiel au marché (notamment dans le domaine agricole) qui favorise un redressement industriel. Sapir (1984) montre les forts gains de productivité issus de la NEP qui permettent une baisse du coût du travail car ils sont supérieurs aux hausses de salaires, le tout dans un contexte de fortes tensions sociales.

En 1927, l’URSS ne fait que retrouver le niveau de 1913, Davis, Harrison & Wheatcroft (1994). Grand débat économique entre Preobrajensky et Boukharine sur le rythme des réformes à apporter : opposition entre une industrialisation intensive ou un développement plus équilibré (mais moins rapide) tenant compte de l’agriculture.

Les premiers plans quinquennaux (1928-1940) : l’enrichissement (supposé) des koulaks et la volonté d’industrialiser le pays poussent Staline à mettre un terme à la NEP et à mettre en oeuvre une collectivisation généralisée de l’économie (ex : les kolkhozes et les sovkhozes) basée sur une planification centralisée impérative. Werth (1984) montre que cette période mettra fin à la civilisation rurale traditionnelle et fera de l’URSS un pays industriel. Sur le plan économique, Lange (1936 & 1937) comme Kantorovitch (1963) pensent que la planification est un autre moyen de simuler le système de prix.


  • La guerre et l’après guerre

La deuxième guerre mondiale (1941-1945) : la mobilisation économique du pays et l’effort de guerre exceptionnel ont permis la victoire grâce aux sacrifices humains de la population, Barber & Harrison (1991). Au terme du second conflit mondial, l’URSS est la deuxième grande puissance mondiale. Même si les statistiques fournies ont certainement été exagérées par l’ « effet Gerschenkron » (choix de séries temporelles qui avantagent l’URSS et qui minorent les changements qualitatifs).

La poursuite des plans quinquennaux favorise la reconstruction du pays et l’industrialisation massive. L’URSS demeure dans une logique de guerre (ex : énergie, sidérurgie). Pour Zaleski (1980) la planification est à la fois un instrument de gestion de la conjoncture et la marque d’une vision d’avenir qui permet de stimuler l’effort plus qu’atteindre des buts. La société soviétique est en mutation : le nombre de paysans baisse, celui des ouvriers augmente. L’URSS subit un phénomène d’exode rural et d’urbanisation croissante.


  • Les faiblesses du système communiste initial

La bureaucratie : l’économie est administrée de manière centralisée par le Gosplan qui fixe arbitrairement les prix et les besoins de financement. Les objectifs sont souvent irréalistes et la logistique inefficace. La production est déconnectée des besoins sociaux.

Les déséquilibres sectoriels : l’industrie lourde étant privilégiée, au détriment des biens de consommation, et de l’agriculture. Certains biens sont donc rationnés. Cela découle des stratégies géopolitiques de l’URSS (ex: le nucléaire et l’aérospatial). Le statut particulier du travail, Sapir (1984) : combinant contrainte du travail obligatoire et garantie du travail à vie.

Plus généralement le système soviétique est très largement dominé par la dimension politique, comme le montre Stanziani (1998) les économistes russes n’ont jamais réellement su imposer leur vision technocratique au pouvoir politique bureaucratique. Confirmé par les recherches de Heywood (1999) sur la modernisation ferroviaire impulsée par Lénine dans une logique primordiale de guerre.

 

II] Le développement de l’économie centralisée planifiée : le bloc soviétique (1947-1989)

Allen (2003) souligne l’industrialisation extrêmement forte et rapide qu’aura connue l’URSS suite à sa révolution industrielle et une croissance forte et rapide.

  • L’extension du modèle soviétique et son déclin

Parallèlement au communisme en URSS, les économies des démocraties populaires d’Europe sont « soviétisées ». Le modèle soviétique est transposé de manière quasi-uniforme :

- planification centralisée, orientée vers l’industrie

- collectivisation totale de l’économie

La création du CAEM (Conseil d’assistance économique mutuelle) / Comecon (1949) traduit la volonté de généraliser l’économie centralisée : c’est une coopération économique basée sur les complémentarités et sur une division hiérarchique du travail entre pays communistes. Les plans sont également irréalistes et l’évolution de niveaux de vie encore plus défavorable qu’en URSS. Les tentatives de réforme ou d’adaptation seront toujours des échecs, Brus (1986).

En 1953, l’URSS cherche à se réformer : volonté de relancer l’agriculture et de réduire la bureaucratie. Mais en conservant le système planificateur centralisé, la réforme est inefficace. C’est la « déstalinisation manquée » (Asselain) : le changement à la tête du régime ne remet pas en cause le modèle stalinien.

Les évènements politiques du bloc soviétique (1956) relèguent l’économie au second plan. En 1964, les nouveaux dirigeants décident de centraliser à nouveau la planification, d’y adjoindre l’autonomie financière des entreprises et l’intéressement des travailleurs. De plus, l’URSS tente de favoriser le développement technologique de la gestion.

Pourtant, le bloc soviétique est en train de subir un ralentissement généralisé de sa croissance économique à partir de la fin des années 70 : les objectifs des plans ne sont pas atteints, ils ne permettent pas un accroissement des richesses. La productivité et le niveau de vie sont moins élevés que dans les pays occidentaux. C’est la fin du cycle de croissance de l’après guerre, Sapir (1989). De plus, la politique étrangère rend nécessaire des investissements élevés à l’étranger. Seule une minorité de la population a réellement profité du système : la nomenklatura.


  • Les limites du bloc soviétique

La gestion bureaucratique et centralisée reste trop rigide : elle est inadaptée à la complexité de l’économie. Elle privilégie le quantitatif au qualitatif. L’industrie militaire est la priorité économique : les dépenses militaires concentrent l’essentiel de l’investissement productif et ne donnent donc pas lieu à un développement de la consommation des ménages, Sapir (1988).

Les technologies employées sont inadéquates : adaptées pour le nucléaire ou l’aérospatial, elles sont déficientes pour l’énergie, la mécanique ou l’électronique. La main d’oeuvre n’est pas utilisée de manière rationnelle : certains secteurs emploient trop de personnel, la démotivation est très élevée. L’agriculture souffre d’un retard important : la productivité agricole est faible, les techniques sont obsolètes, la logistique est inefficace pour un territoire aussi vaste. L’URSS doit importer de nombreux produits agricoles. L’énergie est mal exploitée : alors que l’URSS dispose de ressources considérables, les techniques utilisées ne permettent pas de produire suffisamment d’hydrocarbures.

Le bloc soviétique est une économie de pénurie au début des années 80, Kornai (1980). Les biens agricoles ou de consommation sont rationnés. Les soviétiques épargnent donc une grande partie de leur revenu. Pour Roland (1989) la pénurie chronique est indissociable du fonctionnement de cette économie planifiée car la valeur sur laquelle repose le système est celle définie par le plan (et non la valeur d’usage). Dès lors, une économie parallèle se développe : travail non déclaré, corruption … L’instabilité politique de 1982 à 1985 favorise l’immobilisme.


  • Les tentatives ratées de réforme

Le nouveau dirigeant de l’URSS décide donc de réformer l’économie soviétique pour tenter de la sauver. Gorbatchev sera pourtant son dernier leader … Aspect politique : glasnost / transparence. Aspect économique : perestroïka / restructuration.

Les réformes économiques reposent sur trois principes :

- décentraliser : la gestion doit revenir aux responsables locaux et non aux bureaucrates

- augmenter et hiérarchiser les salaires : différencier revenu et statut des travailleurs

- libéraliser l’économie : retour à une propriété privée (mais non appliquée)

Mais le fonctionnement autonome des entreprises fait apparaître la faible rentabilité de l’économie soviétique. Le chômage se développe. L’URSS autorise les entreprises étrangères à créer des sociétés mixtes, mais cela n’attire pas les capitaux. Pour Ellman & Kontorovich (1998) la crise globale découle de l’arrêt de la régulation macroéconomique par l’Etat.


Conclusion :

L’URSS semblait réformable économiquement, mais en empruntant les techniques du capitalisme classique.

L’Empire soviétique a pris fin pour des raisons politiques internes : la Pologne et l’Allemagne mettant un terme aux dictatures communistes. Couplées à des raisons politiques externes : le coût de la course aux armements avec les USA (guerre des étoiles).


Références :

ALLEN, Robert : Farm to factory, Princeton University Press, 2003

ASSELAIN, Jean-Charles : Histoire économique du XXe siècle, Presses de Sciences Po, 1995

BARBER, John & HARRISON, Mark : The soviet home front, Longman, 1991

BRUS, Wlodzimierz : Histoire économique de l’Europe de l’Est (1945-1985), La Découverte, 1986

DAVIS, Robert ; HARRISON, Mark & WHEATCROFT, Stephen dir. : The Economic Transformation of the Soviet Union, 1913-1945, Cambridge University Press, 1994

ELLMAN, Michael & KONTOROVICH , Vladimir dir. : The destruction of the Soviet economic system: an insiders' history, M.E. Sharpe, 1998

GERSCHENKRON, Alexander : L’Europe dans le miroir russe, Transition, 1970

HEYWOOD, Anthony : Modernising Lenin’s Russia: Economic reconstruction, foreign trade and the railways, Cambridge University Press, 1999

KANTOROVITCH, Leonid : Calcul économique et utilisation des ressources, Dunod, 1963

KORNAI, Janos : Socialisme et économie de la pénurie, Economica, 1980

LANGE, Oskar : On the economic theory of socialism I, Review of Economic Studies, 1936

LANGE, Oskar : On the economic theory of socialism II, Review of Economic Studies, 1937

LEWIN, Moshe : La paysannerie et le pouvoir soviétique, Mouton, 1966

NOVE, Alec : Le socialisme sans Marx, Economica, 1983

NOVE, Alec : An economic history of the USSR: 1917-1991, Penguin, 1992

ROLAND, Gérard : Economie politique du système soviétique, L’Harmattan, 1989

SAPIR, Jacques : Travail et travailleurs en URSS, La Découverte, 1984

SAPIR, Jacques : Le système militaire soviétique, La Découverte, 1988

SAPIR, Jacques : Les fluctuations économiques en URSS, 1941-1985, Editions de l’EHESS, 1989

STANZIANI, Alessandro : L’économie en révolution Le cas russe, 1870-1930, Albin Michel, 1998

WERTH, Nicolas : La vie quotidienne des paysans russes de la Révolution à la Collectivisation, Hachette, 1984

ZALESKI, Eugène : La planification stalinienne, Economica, 1980

20:57 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |

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