12/03/2013

Les évolutions des termes de l'échange : aspects économiques et sociaux du développement et du commerce mondial de 1945 à nos jours

 

  • La notion de développement

Le développement c’est l’ensemble des transformations techniques, sociales et culturelles qui permettent l’apparition et la prolongation de la croissance économique. Il traduit l’élévation des niveaux de vie. Ex : alphabétisation, diminution de la mortalité infantile …

La croissance correspond à l’aspect quantitatif de l’accroissement des richesses alors que le développement vise le qualitatif.

Les termes de l’échange sont le rapport, pour un produit donné, entre l'indice du prix des exportations et celui des importations (indices exprimés selon une même année de base).

Problème de fond : constat des inégalités de développement (sous-développement) : les termes de l’échange sont défavorables aux pays non industrialisés.

Plusieurs approches ont été avancées :

- le Tiers Monde / Alfred SAUVY (rappel) : fait le parallèle avec la notion de Tiers état du fait de l’importance démographique des pays moins développés

- les pays sous-développés / Yves LACOSTE : approche géopolitique qui met bien en valeur le caractère négatif de la situation (donc pas utilisé institutionnellement)

- la périphérie / Immanuel WALLERSTEIN : repose sur l’approche d’ « économie monde » de Braudel qui décrit la hiérarchie économique des zones géographiques.

- le Sud / Sylvie BRUNEL : approche géographique qui constate que les pays moins développés sont situés majoritairement dans l’hémisphère sud. Vision politique des questions de développement. Insiste sur les aspects polémiques.


  • Le renouveau des théories du développement

Sen (1999) a complètement renouvelé les approches de l’économie du développement en insistant sur les libertés préalables à tout progrès économique : démocratie, alimentation, droits des femmes … Il défend une approche éthique de l’économie : le développement doit garantir la fourniture des biens et services essentiels.

Laffont (2005) montre également que la réglementation est nécessaire au développement : il faut mettre en place des incitations qui empêchent les dysfonctionnements économiques.

Ex : contrôler efficacement les entreprises en charge du service public

Sachs (2005) milite en faveur d’une aide publique au développement massive et ciblée (un « big push ») pour créer un choc favorable à l’investissement en capital physique et humain.

Duflo (2009) défend quand à elle une économie modeste et normative basée sur la méthode expérimentale, qui consiste à tester réellement des hypothèses économiques.

Q : les écarts de développement sont ils liés aux échanges internationaux ?


I] Les débats théoriques autour du développement et du commerce

Rappel : la croissance et le développement sont des notions historiques récentes : elles datent de la première révolution industrielle. Période où l’Europe commence à dominer le monde.

Mais les écarts de développement ne sont pas inéluctables. Comme le montre Bairoch (1993) les pays aujourd’hui en développement (Chine, Amérique Latine ou Moyen-Orient) étaient vraisemblablement plus développés que l’Europe.

  • Les approches volontaristes

Rostow (1960) pense que la croissance tout comme le développement suivent un processus linéaire : le pays le plus développé montre la marche à suivre pour les suivants. Les étapes de la croissance sont également liées au développement du processus démocratique : société traditionnelle, conditions préalables, décollage, maturité, consommation de masse.

 

Mais cette approche générale ne tient pas compte des spécificités des pays en développement : elle se contente de répliquer le modèle qui a fonctionné pour les pays industrialisés.

Dans le prolongement de cette vision s’est développé à partir des années 80 le « consensus de Washington » selon lequel le développement doit reposer sur une politique économique orthodoxe : équilibre des finances publiques, libéralisation ou privatisation, Williamson (1990).

Lewis (1955) considère que le développement est lié au dualisme : l’économie des pays en rattrapage est basée sur la coexistence entre un secteur traditionnel et un secteur moderne. Le secteur traditionnel est généralement lié à l’agriculture ou à l’artisanat et emploie beaucoup de main d’oeuvre. Le secteur moderne utilise beaucoup de capital et se tourne vers l’exportation.

Si les deux secteurs ne s’articulent pas de manière cohérente, le secteur moderne n’entraîne pas le secteur traditionnel il ne favorise que les importateurs ; alors que la main d’oeuvre abondante et bon marché devrait favoriser la croissance et le développement interne.

Pour Hirschman (1958) le développement consiste à dépasser les blocages de cette croissance déséquilibrée : les pouvoirs publics doivent favoriser les investissements vers certains secteurs industriels afin de provoquer des besoins en amont de la filière.

Pour Gerschenkron (1962) les pays qui s’industrialisent après les autres peuvent suivre un développement spécifique qui repose sur une politique volontariste de l’état.

Ex : Japon, Russie, Allemagne

Idée de fond : cela découle de la coexistence de différents niveaux de développement entre pays.

Ainsi Collier (2007) renouvelle cette approche et montre que les pays les moins avancés souffrent de sous-développement pour des raisons politiques (conflits ou mauvaise gouvernance). Cela milite donc en faveur d’une aide au développement pour dépasser ces limites et un interventionnisme public : empêcher les guerres, mieux exploiter les ressources naturelles …


  • Les approches critiques

Nurkse (1953) analyse le sous-développement comme un cercle vicieux : la faiblesse des revenus se traduit par une épargne faible qui ne permet pas d’investir et par une consommation insuffisante. Le travail n’est pas donc pas suffisamment productif.

De plus, si les pays pauvres obtiennent des capitaux de l’extérieur, il existe un risque fort que la capacité de remboursement ne permette pas de se désendetter et que cela réduise la croissance. L’aide au développement est donc inefficace (voire néfaste).

Easterly (2006) reformule la critique de l’aide au développement : les 2.300 milliards de dollars dépensés depuis les années 50 ont été inefficaces car l’aide repose sur l’illusion que les pays développés peuvent planifier le développement dans les pays pauvres. Pour lui la solution est le développement des marchés dans ces pays.

Prebisch (1950) étudie les pays d’Amérique latine : il considère que leur insertion dans l’économie mondiale est mauvaise car ils sont spécialisés dans l’exportation de produits primaires alors que les pays développés exportent des produits à haute valeur ajoutée. Les termes de l’échange ne peuvent que se détériorer car les prix des produits primaires sont instables et facilement concurrencés.

Emmanuel (1969) et Amin (1973) prolongent cette approche en s’appuyant sur l’analyse marxiste de l’impérialisme, notamment sur les travaux historiques de Frank (1977) qui expose l’accumulation du capital économique des nations riches entre 1500 et 1800 au détriment de l’Amérique, l’Afrique et l’Asie.

Dans cette optique, le sous développement est le produit de la domination des pays pauvres par les pays capitalistes qui cherchent à tirer profit de leurs ressources (matières premières ou faible coût de main d’oeuvre). C’est l’échange inégal : les pays riches vendront leurs produits à haute valeur ajoutée contre des ressources marchandes bon marché. L’échange inégal entraîne un développement inégal : les pays en développement sont marginalisées et relégués à la périphérie des économies dominantes. Ils doivent donc opter pour une fermeture de leurs frontières et un développement autocentré.

 

 

 

II] Les politiques commerciales des pays en développement

Autour d’un questionnement classique sur l’intervention des pouvoirs publics pour favoriser l’insertion commerciale des pays en développement, Rodrik (2008) ou Chang (2002) établissent empiriquement les différentes stratégies efficaces de développement : ce sont les pays les plus interventionnistes. Opposition à l’idée du « consensus de Washington ».

  • Les échanges internationaux des pays en développement

Ils ont un double impact :

- sur la croissance : Helpman (2004) montre que l’échange international est source de croissance économique. Cela favorise l’accumulation du capital. Cela entraîne des effets d’apprentissage (accroissement de l’expérience). Cela pousse à innover car la concurrence est plus forte.

- sur les inégalités : théoriquement l’ouverture internationale devrait favoriser une égalisation du prix des facteurs de production (Stolper Samuelson). Mais on constate un accroissement des inégalités salariales quand les échanges augmentent. Le facteur déterminant des différences de coût reste donc le progrès technique, Saint-Paul (2008).

Evolution des échanges mondiaux sur la période 1945-1993 :

- seconde mondialisation : depuis les 50’s le commerce mondial progresse fortement

- régionalisation des échanges : les pays échangent principalement avec leurs voisins

- multinationalisation : les entreprises s’implantent dans plusieurs pays et divisent le travail

- flux : les échanges concernent principalement des biens manufacturés, des services (mais de manière limitée) et de moins en moins de produits primaires et agricoles.

Ainsi l’accroissement des écarts de richesse s’est accru au XXe siècle. Maddison (2003) montre que le PNB par habitant des pays les plus riches augmente fortement depuis les années 50 alors que celui des pays pauvres stagne.

Pour Sala-I-Martin (2006), par contre, la distribution mondiale des richesses entre 1970 et 2000 montre une convergence des PNB par habitant car le taux de pauvreté mondiale diminue.


  • Les stratégies de développement commercial

- Le développement agricole : il consiste à favoriser les progrès agricole pour diminuer la sous alimentation et la malnutrition. Ex : la révolution verte en Asie (essor de la production de blé et de riz, l’irrigation et l’utilisation des engrais)

Mais certaines zones sont encore en retard (ex : Afrique sub-saharienne). De plus le cours des produits agricoles reste extrêmement volatile.

- Le développement industriel : vise des politiques volontaristes privilégiant certaines branches de l’industrie pouvant jouer un rôle moteur (les industries industrialisantes).

Ex : l’Algérie pour les industries lourdes ou les hydrocarbures

Mais cette démarche ne garantit pas toujours l’entraînement du reste de l’économie. Le dualisme a marqué les stratégies menées par la Chine ou l’Inde notamment.

On trouve par ailleurs dans cette logique, les stratégies de substitution aux importations : elles visent à protéger la production locale par des mesures protectionnistes pour développer une filière nationale. Ex : Amérique Latine

Elles reposent sur l’argument des industries naissantes (List) : il faut protéger une industrie potentiellement source de croissance et d’exportations futures. Les arguments sont doubles : les capitaux privés ne sont pas suffisants pour le financer ; l’industrialisation aura des bénéfices sociaux grâce aux rémunérations.

Mais le protectionnisme a en principe des effets néfastes en termes de qualité ou d’inflation. Pourtant comme le souligne Bairoch (1993) les pays développés ont toujours su pratiquer le protectionnisme à leur avantage et le libre échange au détriment des pays en développement.

- Les stratégies d’ouverture : elles vont favoriser les exportations de produits au sein de l’économie mondiale.

Ex : exportation de produits primaires (Côte d’Ivoire) ou pétroliers

 

Mais cette spécialisation rend le développement très vulnérable si les échanges sont inter-branches (échange de biens différents). D’où une volonté de s’orienter vers l’exportation de produits élaborés (Asie) et participer au commerce intra-branche (biens d’un même type mais différenciés). Comme ce phénomène repose le plus souvent sur l’implantation de firmes multinationales, le transfert de technologie n’est pas toujours diffusé au reste de l’économie.


Conclusion :

On parle à présent des stratégies de développement durable : mise en valeur de l’environnement écologique, culturel et humain. Mais pas de mouvement significatif (microfinance ou commerce équitable).


Références :

AMIN, Samir : Le développement inégal, Minuit, 1973

BAIROCH, Paul : Mythes et paradoxes de l’histoire économique, La Découverte, 1993

CHANG, Ha Joon : Kicking away the ladder: development strategy in historical perspective, Anthem, 2002

DUFLO, Esther : Expérience, science et lutte contre la pauvreté, Fayard, 2009

DUFLO, Esther : Le développement humain, Seuil, 2010

DUFLO, Esther : La politique de l’autonomie, Seuil, 2010

EASTERLY, William : Le fardeau de l’homme blanc L’échec des politiques occidentales d’aide aux pays pauvres, Markus Haller, 2006

EMMANUEL, Arghiri : L’échange inégal, Maspero, 1969

FRANK, André Gunder : L’accumulation mondiale 1500-1800, Calmann Levy, 1977

GERSCHENKRON, Alexander : Economic Backwardness in Historical Perspective, Harvard University Press, 1962

HELPMAN, Elhanan : The mystery of economic growth, Harvard University Press, 2004

HIRSCHMAN, Albert : Stratégie du développement économique, Editions Ouvrières, 1958

LAFFONT, Jean-Jacques : Regulation and development, Cambridge University Press, 2005

LEWIS, William Arthur : La théorie de la croissance économique, Payot, 1955

MADDISON, Angus : L’économie mondiale, OCDE, 2003

NURKSE, Ragnar : Les problèmes de la formation du capital dans les pays sous-développés, BIRD, 1953

PREBISCH, Raul : The economic development of Latin America, ONU, 1950

RODRIK, Dani : Nations et mondialisation, La Découverte, 2008

ROSTOW, Walt : Les étapes de la croissance économique, Seuil, 1960

SEN, Amartya : Un nouveau modèle économique, Odile Jacob, 1999

SACHS, Jeffrey : The end of poverty, Penguin, 2005

SAINT PAUL, Gilles: Innovation and inequality: how does technical progress affect workers?, Princeton University Press, 2008

WILLIAMSON, John : Latin American adjustment, Institute for International Economics, 1990

 

 

 

10:33 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |

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