07/03/2013

L'Europe, les Etats Unis et le Japon de 1945 à 1993 : aspects économiques et sociaux

  • Economie de la 2nde Guerre Mondiale :

- jusqu’en 42 : succès des stratégies militaires de l’Axe (Allemagne, Japon)

- après 42 : succès des stratégies économiques des Alliés (durée du conflit oblige)

Ex : Harrison (1998) l’effort de guerre dépasse 70 % du PNB pour l’Allemagne et le Japon alors qu’il oscille entre 40 et 50 % pour les USA, la Grande Bretagne et l’URSS

- l’Europe occupée est pillée par l’Allemagne, Crouzet (2000) & Tooze (2006)

- environ 40 millions de morts dont la moitié environ de civils (guerre moderne, shoah) et grands déplacements de population (allemands, polonais, russes et japonais)

- l’après-guerre nécessite la reconstruction : l’Europe et le Japon sont très touchés, les Etats Unis et l’URSS vont profiter de leurs statuts de vainqueurs pour coordonner la réorganisation économique (Première conséquence de la bipolarité)

- le Monde est divisé politiquement et économiquement en deux (bientôt en trois) avec d’un côté les économies capitalistes de marché démocratiques et de l’autre les économies socialistes planifiées autoritaires (démocraties populaires) ; la notion de Tiers Monde pour qualifier le reste n’est pas encore inventée

- le financement de la Guerre a entraîné un accroissement de l’endettement public, généralement des impôts, souvent de l’inflation : à la fin du conflit les besoins de financement ne peuvent être couverts que par les Etats Unis (dollar gap)

 

  • Géopolitique de l’après guerre

La période 1945-1947 va structurer la géographie économique de la fin du XXème siècle :

- l’alliance de circonstances contre le fascisme prend fin : la volonté géopolitique de l’URSS de domination rend nécessaire un engagement international américain (contrairement à 1918) pour contenir le développement du communisme

- les Etats Unis sont supérieurs sur le plan économique, financier et technologique ; l’URSS profite de sa victoire sur le terrain pour compenser la ruine de son économie

- la Guerre Froide débute : les pays occupés par l’Armée rouge passent au régime du parti unique ; les Etats Unis mettent en oeuvre le plan Marshall pour financer la reconstruction : seuls les pays non communistes acceptent. L’Europe est coupée en deux (ex : l’Allemagne)

Pour les pays industrialisés une double période commence : celle d’une forte croissance économique puis une crise économique de fond.

Q : avons-nous aujourd’hui liquidé l’héritage de la 2nde Guerre Mondiale ?

 

I] La croissance dans les pays industrialisés 1945-1973

Période remarquable d’un point de vue macroéconomique, comme l’illustre l’expression « trente glorieuses » popularisée par Fourastié (1979).

  • La dynamique de la croissance

Les économies développées, industrialisées vont connaître pendant cette (longue) période une croissance forte et générale qui va modifier en profondeur les modes de vie.

Ex : taux de croissance du PIB réel entre 1959 et 1973 = 5 % pour la France ; 5,7 % pour l’Allemagne ; 9,3 % pour le Japon ; 2,9 % pour le Royaume Uni et 3,9 % pour les Etats Unis, Maddison (2003).

Dans le prolongement de l’effort de guerre, les Etats jouent un rôle actif dans le pilotage de l’économie : l’analyse keynésienne justifie l’intervention des pouvoirs publics dans le but de réguler l’activité économique.

Parallèlement se mettent en place des systèmes de comptabilité nationale qui permettent de mieux apprécier l’économie globale, la macroéconomie, Vanoli (2002)

L’Etat gère directement une partie de l’activité économique.

Ex : nationalisations dans l’énergie (France, UK) ; dans le secteur bancaire (France)

De même, les gouvernements mettent en place des programmes de dépenses incitatifs.

Ex : dépenses militaires aux USA, politique commerciale au Japon (Miti), planification en France (électricité, charbon, transport ferroviaire …)

Les entreprises ont également modifié leur fonctionnement, Chandler (1977) :

- nouvelles méthodes de gestion : fordisme (travail à la chaîne et salaires incitatifs), toyotisme (personnel qualifié pouvant produire en juste à temps)

- concentration : regroupement des moyens de production pour réduire les coûts

- multinationalisation : implantation et organisation dans plusieurs pays

- investissement massif : recours au crédit bancaire

Par ailleurs, les pays riches connaissent un renouveau démographique (baby boom) rattrapage de la natalité après la guerre : la population rajeunit et vit plus longtemps.

Enfin l’économie subit des modifications sectorielles :

- la modernisation agricole : concentration des exploitations, nouveaux matériels, organisation des marchés (conséquence = exode rural) mais grandes modifications sociales des sociétés paysannes, Mendras (1976)

- le développement industriel : secteur aéronautique, aérospatial, chimique, télécommunications (conséquence = consommation de masse) mais d’autres secteurs sont en déclin : le charbon (au détriment du pétrole)

- la tertiarisation des économies : la forte croissance entraîne les transports, le commerce, la distribution, le tourisme, la santé, l’éducation ou les loisirs. Selon Sauvy (1980), c’est la théorie du déversement : absorption des secteurs en déclin.

 

  • Configuration internationale de la croissance d’après guerre

La croissance s’accompagne d’un retour du commerce mondial dans un contexte libre échangiste impulsé par les Etats Unis (rappel : assument leur position).

Un nouvel ordre monétaire est mis en place : à la conférence de Bretton Woods en 1944 les Etats Unis parviennent à imposer aux futurs vainqueurs les bases d’un nouveau Système Monétaire International.

- création d’institutions chargées de la gestion financière internationale : le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale (BIRD) financés par les Etats membres et chargés de fournir une assistance financière en cas de crise de change ou pour des projets de développement.

- les monnaies sont convertibles entre elles et par rapport à un étalon monétaire (l’or) ; mais seul le dollar est réellement convertible : il devient le pivot du système. De plus les pays s’engagent à la stabilité en maintenant des parités fixes entre elles.

Par ailleurs un nouvel ordre commercial est également instauré :

- création du Gatt (General agreement on tariffs and trade) suite à l’échec de la conférence de la Havane en 1947 : les Etats membres se fixent de bonne conduite commerciale.

- intégration européenne (commerciale puis monétaire)

La croissance de l’après guerre souffre pourtant de deux déséquilibres :

- sur le plan monétaire et financier : le dollar est nécessaire aux échanges mais il doit circuler en quantité limitée pour garantir le SMI ; la croissance est inflationniste

- sur le plan énergétique : la croissance bénéficie des prix faibles du pétrole

 

II] La crise dans les pays industrialisés 1973-1993

Les déséquilibres évoqués vont devenir insoutenables et déclencher la récession.

  • Les chocs économiques des années 70

La crise a une dimension monétaire : les USA dont la monnaie sert de pilier au SMI n’ont pas à gérer la contrainte de change (seigneuriage), ils mènent des politiques laxistes en matière monétaire, Mayer (1999). Leurs déficits budgétaire et extérieur affaiblissent la valeur réelle du dollar. Les partenaires du SMI préfèrent acheter de l’or que des dollars.

Le financement de l’Etat Providence et du conflit du Vietnam va pousser le président Nixon à suspendre la convertibilité or du dollar en 1971. Le SMI n’existe plus : sa fin est consacrée par les accords de la Jamaïque (1976) où le principe des changes flottants est entériné. La valeur d’une monnaie est déterminée par le jeu du marché (volatil).

La crise a une dimension énergétique, Hamilton (1983) : la croissance des pays industrialisés bénéficie du prix faible du pétrole d’une part (rappel) mais également d’une utilisation généralisée du pétrole dans tous les secteurs économiques. Or le secteur pétrolier fait l’objet d’une double concentration : seules quelques entreprises multinationales peuvent transporter, raffiner et distribuer ; seuls quelques pays sont producteurs (dont un cartel l’OPEP).

A l’occasion de la guerre israélo-arabe du Kippour en 1973, les pays de l’OPEP décident d’augmenter les prix du pétrole. Dans les pays industrialisés, l’inflation augmente (répercussion des coûts), le PIB diminue ou stagne (récession), le chômage s’accroît, les balances courantes sont déficitaires (UK fera appel au FMI), apparition des pétrodollars (épargne des pays producteurs).

En 1979, la Révolution Iranienne entraîne un second choc pétrolier, annulant la reprise amorcée depuis 1976. L’économie des pays riches découvre un nouveau phénomène : la stagflation (stagnation, chômage et inflation). Cela produit des effets sur le développement également.

Ces éléments déclencheurs ne font que consacrer l’épuisement d’un mode de croissance original : pour Boyer (1986) la crise s’explique par les contradictions du système ; pour Friedman (1968) par le laxisme monétaire des politiques keynésiennes ; pour certains elle marquerait le début d’un nouveau cycle d’innovation (destruction créatrice à la Schumpeter).

Constat paradoxal : la croissance a simplement ralenti (mais avec chômage et inflation).

 

  • Les nouvelles dynamiques des années 80

Le chômage et l’inflation posent des problèmes sociaux : ils réduisent le pouvoir d’achat, ils font augmenter les dépenses sociales, ils pénalisent les épargnants …

Les politiques économiques de lutte contre la crise s’inspirent d’abord de la logique keynésienne (relance de l’investissement) mais ne font qu’accroître l’inflation sans réduire le chômage. Dès lors, les pays industrialisés mènent des politiques désinflationnistes, d’austérité (diminution de l’offre de monnaie) qui sont généralement associées à des récessions.

Ex : politique monétaire de Volcker aux USA ou de Thatcher en Grande Bretagne

Ainsi l’inflation est maîtrisée mais un chômage élevé persiste.

En 1983 le prix du pétrole baisse (contre choc), les Etats Unis ont un fort déficit budgétaire : l’économie des pays industrialisés connaît une reprise mais avec des taux moins élevés qu’au cours de la période précédente.

Pour Bruno & Sachs (1985) les effets négatifs de la stagflation dépendent des institutions nationales.

Ex : trajectoire originale de la France (relance keynésienne en 1981, austérité en 1983) et du Japon (conserve une croissance forte basée sur des entreprises exportatrices efficaces).

Plusieurs grands phénomènes économiques sont en train de faire basculer l’économie dans une nouvelle période :

- la déréglementation : remise en cause des réglementations issues des Trente glorieuses

- l’expansion maintenue des échanges internationaux : solution anticrise

- la croissance des flux financiers internationaux : nouvelles techniques, nouvelles technologies et rôle des multinationales

- la volatilité des marchés financiers : changes flottants et libre circulation des capitaux

Ex : krach boursier de 1987 plus fort que 1929 sans conséquences durables

 

Conclusion :

Renouvellement fantastique du capitalisme, porteur des nouveaux défis que l’économie doit affronter aujourd’hui.

 

Références :

BOYER, Robert : La théorie de la régulation : une analyse critique, La Découverte, 1986

BRUNO, Michael & SACHS, Jeffrey : Economics of worldwide inflation, Harvard University Press, 1985

CHANDLER, Alfred : La main visible des managers, Economica, 1977

CROUZET, François : Histoire économique de l’Europe, Albin Michel, 2000

FRIEDMAN, Milton : Inflation et systèmes monétaires, Calmann Levy, 1968

HAMILTON, James : Oil and the macroeconomy since World War II, Journal of Political Economy, 1983

HARRISON, Mark : The Economics of World War II, Cambridge University Press, 1998

MADDISON, Angus : L’économie mondiale : statistiques historiques, OCDE, 2003

MAYER, Thomas : Monetary policy and the great inflation in the United States, Elgar, 1999

MENDRAS, Henri : Sociétés paysannes, Armand Colin, 1976

SAUVY, Alfred : La machine et le chômage, Dunod, 1980

TOOZE, Adam : The wages of destruction, Penguin, 2006

VANOLI, André : Une histoire de la comptabilité nationale, La Découverte, 2002

21:59 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |

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