23/07/2012

Les nouveaux keynésiens

La vision keynésienne de l’économie a été mise à mal par la crise économique des 70’s. Sur le plan intellectuel on peut distinguer deux temps :

 

  • La crise de la pensée keynésienne

L’approche défendue par Keynes, puis reformulée par les auteurs de la synthèse, a subi deux grandes séries de critiques.

Les monétaristes ont remis en cause plusieurs intuitions, principalement sur l’arbitrage chômage inflation (Phillips). Cependant les auteurs keynésiens ont pu y répondre en modifiant les modèles de façon à prendre en compte les aspects monétaires.

Par contre les nouveaux classiques ont clairement critiqué le fond même de la pensée keynésienne. Pour Lucas, la macroéconomie doit dépasser Keynes dont les analyses ne sont pas adaptées. Ils regroupent leur refus autour de deux thèmes :

-         la macroéconomie keynésienne n’est pas fondée microéconomiquement

-         les anticipations keynésiennes sont incohérentes

A partir des années 80, l’enseignement et la recherche d’inspiration keynésienne sont discréditées.

 

  • Le renouveau de la pensée keynésienne

Les keynésiens classiques défendent leur approche en faisant valoir l’absence de crédibilité des théories des nouveaux classiques : les cycles réels ou les anticipations rationnelles ne permettent pas d’expliquer les fluctuations économiques selon Tobin (1977).

Les résultats mitigés des politiques d’inspiration monétariste ou nouveaux classiques ont permis aux auteurs s’inspirant de Keynes de reformuler des propositions.

Ex : persistance du chômage en Europe

Les nouveaux keynésiens cherchent en premier lieu à trouver des fondements microéconomiques à la macroéconomie tout en conservant certains postulats tels que la rigidité des salaires et des prix. Ils vont, dans un second temps, s’efforcer d’expliquer cette rigidité plutôt que la considérer comme donnée.

Cependant, les nouveaux keynésiens restent un groupe de chercheurs très variés, ne constituant pas une école (même si un grand nombre provient du MIT) et n’ont pas de cohérence doctrinale (voire politique). Ex : Summers / Clinton ou Obama ; Mankiw / Bush.

Q : pourquoi les nouveaux keynésiens ne visent pas à révolutionner l’analyse économique ?

 

I] Les rigidités

Les nouveaux keynésiens distinguent deux grandes séries de rigidités :

 

  • Les rigidités nominales

Les salaires nominaux sont rigides s’ils s’ajustent lentement aux variations du niveau général des prix. Les prix sont rigides s’ils s’ajustent lentement aux variations de la demande globale.

Pour les nouveaux keynésiens ces rigidités ont des fondements microéconomiques.

Phelps & Taylor (1977) montrent que la fixation des salaires est souvent déterminée sur une période donnée et définie à moyen terme. Ils sont donc rigides car ils n’évoluent pas en fonction des modifications du marché.

Taylor (1980) considère que la rigidité s’explique également par le fait que les contrats sont renégociés de manière échelonnée dans le temps. Il y a donc un décalage entre les variations de prix et l’adaptation des salaires.

Mais ces théories ne sont pas confirmées empiriquement, car les salaires ne sont pas contracycliques. L’inertie semble plutôt liée aux inconvénients de la renégociation.

Les nouveaux keynésiens insistent également sur la rigidité des prix.

Akerlof & Yellen (1985) considèrent que les ajustements de prix ne correspondent pas aux fondamentaux du marché du fait de l’existence d’une concurrence imparfaite.

Pour Mankiw (1985) les entreprises prennent en compte le coût du changement de prix (les coûts de menu) dans leur décision de ne pas les modifier.

Ex : Cechetti (1986) la réévaluation des prix des magazines se fait à intervalles réguliers.

Les rigidités nominales ont plusieurs conséquences : elles entraînent des cycles d’affaires, elles renforcent les récessions, elles peuvent justifier des politiques de stabilisation.

 

  • Les rigidités réelles

Les rigidités réelles sont des ajustements lents des salaires réels à la productivité du travail et au niveau de chômage.

Ball & Romer (1990) soulignent que les rigidités réelles renforcent les rigidités nominales.

Les rigidités réelles peuvent découler des contrats implicites : Azariadis & Stiglitz (1983) montrent que l’aversion pour le risque des salariés est prise en charge par les employeurs.

Dès lors, les entreprises ne modifient pas immédiatement les salaires réels en cas de choc économique : quelque soit la conjoncture, l’employeur garantit le salaire.

Les rigidités réelles par l’existence d’un salaire d’efficience : pour Akerlof (1982) les employeurs garantissent un salaire élevé en contrepartie des efforts du salarié quelque soit la conjoncture.

Les rigidités réelles peuvent également découler du pouvoir de négociation salariale des syndicats. Selon Mc Donald & Solow (1981) les fixations centralisées de salaires ont cet effet.

En termes de politique économique, les nouveaux keynésiens en tirent deux conclusions : pour réduire le chômage sans augmenter l’inflation il faut renforcer la concurrence sur le marché des biens et du travail ; il faut éviter les effets d’hystérèse (maintien d’un chômage élevé).

 

 

II] L’importance des marchés financiers

La nouvelle économie keynésienne remet en cause le postulat de neutralité des variables financières : les auteurs néo-keynésiens considèrent que les marchés financiers peuvent avoir des effets procycliques si les marchés sont imparfaits.

 

  • Des marchés imparfaits

Stiglitz & Weiss (1981) ont montré l’impact du rationnement du crédit sur les déséquilibres économiques. S’il existe des asymétries d’information sur le marché du crédit, l’offre de fonds ne correspond pas à l’optimum : les taux d’intérêts sont trop élevés, seuls les projets risqués sont mis en œuvre. Ce sont des phénomènes de sélection adverse et d’aléa moral.

Les entreprises sont incitées à prendre des risques pour couvrir le coût de l’emprunt.

De même, les intermédiaires financiers peuvent subir des asymétries d’information.

Bernanke (1983) montre qu’il existe un coût d’intermédiation : les banques doivent évaluer et contrôler les emprunteurs, ce qui peut accroître les pertes financières en cas de non remboursement.

Enfin, le financement par fonds propres peut également faire l’objet d’un rationnement.

Greenwald & Stiglitz (1986) étudient les asymétries d’information entre les actionnaires, les épargnants et les dirigeants. L’information sur la firme est détenue et contrôlée par les dirigeants. Les actionnaires doivent inciter les managers à maximiser la rentabilité de l’entreprise car ils ne peuvent évaluer précisément le risque de défaillance.

Les actionnaires vont rationner le financement par actions au profit d’un financement par dette. On retrouve ainsi la problématique du rationnement du crédit.

 

  • Des politiques économiques repensées

L’imperfection des marchés financiers peut réduire l’investissement et la consommation.

Pour Blinder (1987) c’est une imperfection de l’offre effective.

Bernanke (2000) réinterpréte la crise de 1929 en termes d’imperfection des marchés financiers. Il démontre l’influence des facteurs financiers sur les cycles économiques, les faillites en série de banques ont empêché celles-ci de jouer leur rôle d’intermédiation.

En termes de politique économique, l’analyse de l’imperfection des marchés financiers rend inefficace une politique monétaire visant à modifier les taux d’intérêt. Elle peut agir sur l’offre de crédit en favorisant le refinancement des intermédiaires financiers.

L’Etat doit donc essentiellement mener une politique prudentielle : il faut éviter le risque systémique en assurant la stabilité des marchés. Mais cette action peut engendrer des situations d’aléa moral (ex : crise des subprime).

 

Conclusion :

Les nouveaux keynésiens ont également participé à la reformulation de la théorie du commerce international en situation de concurrence imparfaite (Krugman). C’est donc un travail d’approfondissement de l’économie néo-classique sans rupture radicale.

C’est parfois dans le domaine politique que leur approche a traduit un refus de l’économie dominante. Ex : Stiglitz & Krugman. Avec en parallèle une participation active. Ex : Stiglitz & Bernanke.

 

Références :

AKERLOF, George : Labor Contracts as Partial Gift Exchange, Quarterly Journal of Economics, 1982

AKERLOF, George & YELLEN, Janet : A near-rational model of the business cycle, with wage and price inertia, Quarterly Journal of Economics, 1985

AZARIADIS, Costas & STIGLITZ, Joseph : Implicit contracts and fixed price equilibria, Quarterly Journal of Economics, 1983

BALL, Laurence & ROMER, David : Real rigidities and the non-neutrality of money, Review of Economic Studies, 1990

BERNANKE, Ben : Effets non monétaires de la crise financière dans la propagation de la Grande Dépression, Idées, 1983

BERNANKE, Ben : The great depression, Princeton University Press, 2000

BLINDER, Alan : Credit Rationing and Effective Supply Failures, Economic Journal, 1987

CECHETTI, Stephen : The frequency of price adjustment: A study of the newsstand prices of magazines, Journal of Econometrics, 1986

GREENWALD, Bruce & STIGLITZ, Joseph : Externalities in Economies with Imperfect Information and Incomplete Markets, Quarterly Journal of Economics, 1986

MANKIW, Gregory : Des cycles des affaires importants pour des coûts de menus faibles: un modèle macroéconomique de monopole, in BACACHE-BEAUVALLET, Maya & MONTOUSSE, Marc dir. : Textes fondateurs en sciences économiques, Bréal, 1985

McDONALD Ian & SOLOW, Robert : Wage Bargaining and Employment, American Economic Review, 1981

PHELPS, Edmund & TAYLOR, John : Stabilizing powers of monetary policy under rational expectations, Journal of Political Economy, 1977

STIGLITZ, Joseph & WEISS, Andrew : Le rationnement du crédit et le hasard moral, in BACACHE-BEAUVALLET, Maya & MONTOUSSE, Marc dir. : Textes fondateurs en sciences économiques, Bréal, 1981

TAYLOR, John : Aggregate dynamics and staggered contracts, Journal of Political Economy, 1980

TOBIN, James : How dead is Keynes, Economic Inquiry, 1977

14:06 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie, Histoire |  Facebook | | |

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