12/07/2012

Les nouveaux classiques de la sociologie : Bourdieu & Boudon

 Opposition classique de deux auteurs qui incarnent des pensées et des méthodes sociologiques antagonistes. Permet de dépasser leur approche par une synthèse pédagogique …

Mais la réalité est beaucoup plus fine : Bourdieu était plutôt opposé à la sociologie de Crozier qui ne comportait aucune critique sociale ; Boudon tentait simplement de penser la sociologie en termes de modèles sans recourir à l’approche trop générale de structure … Ainsi leurs sociologies ne sont pas incompatibles, elles sont souvent complémentaires.

Ex : l’éducation ou la sociologie économique

L’opposition se fonde plus sur les aspects politiques de leurs pensées et les conséquences à tirer en termes d’action.

Bourdieu & Boudon sont aujourd’hui deux références internationales de la sociologie.

Q : comment expliquer la fécondité de leurs analyses ?

 

 

I] Pierre BOURDIEU (1930-2002)

Parcours intéressant : fils de paysan béarnais, il intègre l’ENS, devient professeur d’université puis au Collège de France. Proche de Raymond Aron, leur rupture intellectuelle date de mai 68 pour des raisons politiques. Auteur le plus cité en sciences sociales (avec Michel Foucault), fondateur d’une véritable école de recherche autour d’une revue (ARSS) et d’un projet éditorial.

On peut toutefois isoler la dernière partie de sa carrière : à partir de 1995 la sociologie laisse de plus en plus place à l’engagement politique.

Sa pensée a reçu plusieurs appellations : structuralisme génétique (Ansart), sociologie critique structuralisme constructiviste (Bourdieu) … et de nombreuses critiques.

 

  • Epistémologie

La sociologie scientifique doit aboutir à un discours objectif sur le social : la première mission du sociologue est de rompre avec ses préjugés, ses prénotions ou ses valeurs.

On retrouve des éléments de pensée de Bachelard : les faits sont construits, il faut mettre en place des dispositifs expérimentaux qui permettent de les évaluer (de les constater).

Ce postulat en fera un opposant au relativisme ou au marxisme : la sociologie doit concilier à la fois empirisme et théorie, pour dépasser l’opinion commune. (cf. Merton)

Bourdieu estime que le sociologue doit faire œuvre de réflexivité : rapporter son analyse à sa propre trajectoire sociale. Critique souvent portée à Bourdieu lui même, mais plusieurs ouvrages sont venus réaliser cette auto-analyse.

La sociologie bourdieusienne considère que les agents ont des pratiques qui sont déterminées par leurs structures mentales. Les comportements obéissent à des raisons cachées que le sociologue doit mettre en valeur. Refus du psychologisme. Il faut étudier le sens des pratiques sociales, d’où le terme « agents ».

Ainsi pour Bourdieu, la sociologie et l’anthropologie ne diffèrent pas par leurs méthodes mais par leur objet : société moderne / traditionnelle.

 

  • Concepts

Bourdieu emprunte ces principaux outils d’analyse au vocabulaire économique pour les détourner.

Méthode liée à une critique de l’impérialisme économique (l’économisme) incarné par Becker qui cherche à expliquer tout le social.

- le capital : ensemble de ressources rares et de pouvoirs effectivement utilisables. Capital économique : facteurs de production, biens et revenus. Capital culturel : dispositions intellectuelles, qualifications et biens culturels. Capital symbolique : honneur, prestige et réputation. Capital social : réseau de relations d’un individu.

- les champs : espace de relations entre individus ou institutions en compétition pour un enjeu identique. Chaque champ est structuré par des positions dominantes. Ex : sport, mode, travail, famille, école … Les agents mettent en oeuvre des stratégies pour dominer un champ. (Analogie avec le marché).

- l’habitus : système de dispositions durables acquis par l’individu au cours du processus de socialisation. Notion qui permet de montrer l’influence des structures du monde social et les stratégies des agents pour les modifier. Les éléments constitutifs de l’habitus sont variables : classe, famille, histoire perso.

- les classes sociales : elles découlent des positions des agents dans les différents champs et des luttes pour imposer leur domination. Les classes sociales sont construites et découlent des positions dans l’espace social.

- la domination : les classes dominantes utilisent leur position pour accroître leurs avantages. Pour Bourdieu c’est le produit d’une violence symbolique : les dominants doivent estimer légitimes les fondements de leur domination et les dominés accepter cette domination.

 

  • Analyses

- Les stratégies matrimoniales : étude de la parenté en Kabylie ou du mariage dans la société paysanne béarnaise (2002). Les comportements matrimoniaux reposent sur des actions stratégiques contraintes par les habitus et la distribution inégale des ressources.

- La sociologie de l’éducation : étude des étudiants et de leur culture (1964), du système d’enseignement (1970) ou des grandes écoles (1984). Le capital culturel dont sont dotés les étudiants des classes dominantes leur permettent de mieux réussir leur cursus. La culture scolaire et la pédagogie légitiment la culture de la classe dominante : l’habitus doit concorder avec le capital culturel. Les classes dominantes constituent une noblesse d’Etat (1989) puisque les élites universitaires et économiques suivent un même parcours de légitimation.

- Les pratiques culturelles : étude du goût et du jugement (1979), de la fréquentation des musées (1966) ou de la photographie (1964). La notion de goût est le produit de conditions sociales : chaque classe essaye de se distinguer des autres. Les classes dominantes tentent de légitimer leurs goûts : la visite des musées permet également de se distinguer. Analyse appliquée à la photo ou la littérature (1992).

- Sociologie de la domination : domination masculine (1998) par incorporation de la domination dans les habitus, domination symbolique (diplômes, médias …), domination économique (patronat, construction sociale des marchés), la misère du monde (1993) entretiens de dénonciation et de mise à jour de la domination.

 

 

II] Raymond BOUDON

Sociologue représentant majeur de l’individualisme méthodologique.

Réflexion sur les mathématiques en sciences sociales (prolonge Lazarsfeld).

Travail sur les classiques de la sociologie et l’unité de leur démarche.

 

  • L’individualisme méthodologique

Repose sur une critique du holisme : la sociologie se doit de prendre en compte les individus, le structuralisme et le fonctionnalisme ignorent les rôles des personnes et ne permettent donc pas d’expliquer et de comprendre les faits sociaux. Ils ne s’imposent pas aux individus.

D’ailleurs Boudon opère une relecture des classiques (Marx ou Durkheim) en insistant sur les aspects individualistes de leurs approches qui ont été minorés.

Les faits sociaux sont la somme d’actions individuelles soumises à des contraintes.

Les acteurs sociaux sont rationnels en principe.

La compréhension des faits sociaux repose sur des modèles qui mobilisent des idéaux types.

La difficulté de l’analyse sociale provient de l’agrégation des comportements individuels : la somme des comportements peut déboucher sur des effets pervers (1977), càd non désirés.

 

  • Analyses

- L’inégalité des chances (1973) : chacun trouve un intérêt personnel à poursuivre des études pour améliorer sa situation. Mais cela entraîne comme effet pervers une augmentation de la compétition scolaire : le coût des études s’accroît, ce qui pénalise les individus qui ne possèdent pas les ressources adaptées. En effet, la démocratisation scolaire doit être accompagnée d’une augmentation des positions sociales élevées, qui dépendent d’autres facteurs. Cela ne favorise donc pas la mobilité sociale.

- Le changement social : rejet des théories déterministes. Il n’existe pas de lois générales de l’évolution. Le changement social provient de l’innovation ou du hasard : c’est la place du désordre (1984). Les théories du changement doivent prendre en considération la complexité du social et donc rester locales, partielles et datées.

- Les croyances collectives : il peut être rationnel de croire en des idéologies, càd des idées fausses ou douteuses (1986). En fonction de la culture des individus ou de leur place dans la société, des croyances irrationnelles prennent un sens (1990). Ex : la théorie économique du développement repose sur des hypothèses qui ne sont pas clairement énoncées.

- Le sens des valeurs : Boudon critique le relativisme (1995). Les valeurs morales se fondent sur de bonnes raisons : les jugements de valeur sont liés à des jugements de fait évaluables de manière objective.

 

Conclusion :

Analyses foisonnantes ; véritables systèmes de pensée ; grilles de lectures sociales.

Mais nombreuses critiques possibles (voir au sein des thèmes abordés).

 

Références :

ANSART, Pierre : Les sociologies contemporaines, Seuil, 1990

BOUDON, Raymond : Les mathématiques en sociologie, Puf, 1971

BOUDON, Raymond : L’inégalité des chances, Armand Colin, 1973

BOUDON, Raymond : Effet pervers et ordre social, Puf, 1977

BOUDON, Raymond : La logique du social, Hachette, 1979

BOUDON, Raymond : La place du désordre, Puf, 1984

BOUDON, Raymond : L’idéologie, Fayard, 1986

BOUDON, Raymond : L’art de se persuader, Fayard, 1990

BOUDON, Raymond : Le juste et le vrai, Fayard, 1995

BOUDON, Raymond : Etudes sur les sociologues classiques, Puf, 1998

BOUDON, Raymond : Le sens des valeurs, Fayard, 1999

BOUDON, Raymond : Etudes sur les sociologues classiques II, Puf, 2000

BOUDON, Raymond : Déclin des valeurs ? Déclin de la morale ?, Puf, 2002

BOUDON, Raymond : Raison, bonnes raisons, Puf, 2003

BOURDIEU, Pierre & PASSERON, Jean-Claude : Les héritiers, Minuit, 1964

BOURDIEU, Pierre ; BOLTANSKI, Luc ; CASTEL, Robert & CHAMBOREDON, Jean-Claude : Un art moyen, Minuit, 1964

BOURDIEU, Pierre & DARBEL, Alain : L’amour de l’art, Minuit, 1966

BOURDIEU, Pierre & PASSERON, Jean-Claude : La reproduction, Minuit, 1970

BOURDIEU, Pierre : La distinction, Minuit, 1979

BOURDIEU, Pierre : Ce que parler veut dire, Fayard, 1982

BOURDIEU, Pierre : Homo academicus, Minuit, 1984

BOURDIEU, Pierre : La noblesse d’Etat, Minuit, 1989

BOURDIEU, Pierre & WACQUANT, Loïc : Réponses, Seuil, 1992

BOURDIEU, Pierre : Les règles de l’art, Seuil, 1992

BOURDIEU, Pierre dir. : La misère du monde, Seuil, 1993

BOURDIEU, Pierre : Sur la télévision, Raisons d’agir, 1996

BOURDIEU, Pierre : La domination masculine, Seuil, 1998

BOURDIEU, Pierre : Les structures sociales de l’économie, Seuil, 2000

BOURDIEU, Pierre : Le bal des célibataires, Seuil, 2002

BOURDIEU, Pierre : Esquisse pour une auto-analyse, Raisons d’agir, 2004

LAHIRE, Bernard dir. : Le travail sociologique de Pierre Bourdieu, La Découverte, 1999

12:58 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire, Sociologie |  Facebook | | |

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