26/06/2012

Les hétérodoxes : Veblen, Schumpeter, Galbraith & Hirschman

Hétérodoxe : « qui s’écarte de la doctrine reçue, qui n’est pas orthodoxe, conformiste ».

Regroupe des auteurs dont les théories s’écartent du paradigme dominant : l’économie néo-classique. Pour Klamer (1983) ce sont les « non-orthodoxes », les opposants.

Gélédan (1988) estime qu’on peut regrouper ces penseurs dans une analyse commune pour deux raisons : d’une part, ils étudient des champs négligés par les économistes orthodoxes ; d’autre part, ils ont des démarches pluridisciplinaires.

Les hétérodoxies ont plusieurs traits communs :

- L’économie appartient au système socioculturel

- Les institutions sont les clés de la vie économique

- Le pouvoir et les conflits jouent un rôle économique essentiel

- Le développement économique suit une dynamique historique

- Les inégalités de développement et de répartition sont cruciales

- La méthodologie doit privilégier le réalisme et la pertinence (pas la rigueur formelle)

Aujourd’hui ce courant regroupe l’ensemble des approches critiques : marxiste, keynésienne, régulationniste, conventionnaliste, évolutionniste … (Voir les travaux du Matisse, Paris 1 ou du Clersé, Lille 1). Dans le vocabulaire anglo-saxon on parle d’économie « radicale ».

Q : l’hétérodoxie permet de dépasser ou de repenser l’économie néo-classique ?

 

I] Thorstein Veblen (1857-1929)

Economiste d’origine norvégienne dont la carrière universitaire débute assez tard mais sera prestigieuse : Chicago, Stanford …

 

  • Une économie institutionnaliste

Il critique fortement la méthodologie orthodoxe : c’est lui qui invente le terme néoclassique.

L’homo economicus et l’équilibre sont pour lui, des notions trop abstraites et désocialisées. Il faut prendre en compte le phénomène de l’évolution économique.

Veblen considère qu’il faut fonder l’économie sur les institutions càd les habitudes mentales répandues dans un groupe social. C’est un fondateur de l’école institutionnaliste.

Veblen (1921) montre par exemple que le fonctionnement d’une entreprise découle d’une opposition de vues entre ingénieurs et financiers. Entrepreneurs / technocrates.

Le système des prix est une conséquence de la lutte de pouvoir entre ces acteurs.

Veblen (1914) oppose, en effet, les instincts ouvriers (travail bien fait) qui sont bénéfiques socialement et les instincts prédateurs (rivalité).

 

  • Théorie de la consommation

Veblen (1899) étudie la consommation et constate que ce n’est pas l’utilité du bien qui guide l’action mais sa visibilité sociale. C’est la consommation ostentatoire.

Les biens sont consommés de manière à afficher un statut social. La consommation est donc une institution qui consiste à comparer en permanence les biens des autres et entraîne une lutte sociale. Ex : raffinement des modes, loisir féminin … C’est le propre de la classe de loisir : retarder l’adaptation de la nature humaine à la société industrielle.

Conséquence de l’effet Veblen : la baisse de prix d’un bien en réduit la consommation.

 

II] Joseph Schumpeter (1883-1950)

Economiste d’origine autrichienne, professeur, éphémère ministre des finances, puis dirigeant d’une banque, avant de s’expatrier aux USA où il fera carrière à Harvard.

Schumpeter combine analyse économique, sociologique ou historique pour comprendre les phénomènes économiques. En effet, les modèles de base ne permettent pas de comprendre les crises ou la croissance.

 

  • Entrepreneur, innovation et cycles

Schumpeter (1911) montre le rôle primordial de l’entrepreneur dans le processus d’innovation

Le capitalisme évolue sous l’impulsion des entrepreneurs/innovateurs qui cherchent de nouvelles sources de profit et vont donc tenter de modifier à leur avantage la production ou la distribution des biens sur les marchés. L’innovation permet de réduire la concurrence et d’être en situation de monopole.

Dès lors, les entrepreneurs vont favoriser la dynamique du capitalisme : ils sollicitent des prêts, ils recrutent, ils distribuent des revenus …

Schumpeter (1939) généralise son analyse aux cycles d’affaires et constate que ce processus d’innovation est à l’origine des phases de croissance et de récession de l’économie.

L’innovation est facteur de destruction créatrice : les biens et les services dépassés doivent disparaître pour laisser place aux nouveautés, ce qui implique un enchaînement entre prospérité et dépression. Par ailleurs, les innovations sont cumulatives : ce sont des grappes qui sont complémentaires et rendent irréversible l’évolution économique.

 

  • Théorie du capitalisme

Schumpeter (1942) considère que l’évolution du capitalisme est modifiée par le processus de rationalisation économique.

L’innovation est remplacée par la bureaucratie, car elle est nécessairement instable socialement, d’où une évolution inévitable vers le socialisme.

Schumpeter a également développé une analyse sociologique des phénomènes économiques tels que les classes sociales, l’impérialisme ou la fiscalité : ce sont des logiques de domination économiques historiques qui cherchent à contourner la difficulté d’innover qui est la seule source de l’évolution économique.

Enfin Schumpeter a réalisé un travail d’histoire de la pensée économique, publié après sa mort qui cherchait à étudier à la fois les analyses dominantes et hétérodoxes.

 

III] John Kenneth Galbraith (1908-2006)

Economiste d’origine canadienne. Engagé politiquement auprès des administrations démocrates.

Economiste agricole de formation, grand vulgarisateur et partisan de l’économie littéraire.

Volonté forte d’étudier l’économie concrète (et non formelle).

 

  • Les structures de l’économie

Galbraith (1967) étudie la concurrence imparfaite et les oligopoles. Il montre que la domination des marchés par les grandes entreprises leur permet de déterminer les quantités à produire ainsi que leurs prix. C’est la filière inversée.

Galbraith considère que cela découle du pouvoir de la technostructure : ce sont les cadres dirigeants de l’entreprise, les techniciens qui détiennent le pouvoir dans l’entreprise.

Ex : le complexe militaro-industriel aux Etats Unis

Pour Galbraith (1952) il faut donc que le capitalisme soit contre balancé par des pouvoirs compensateurs : des institutions et des groupes de pression qui puissent faire face aux grandes firmes. Ex : le mouvement consumériste aux Etats Unis

Dès lors, Galbraith (1973) analyse la dichotomie du système productif : il y a coexistence entre des petites entreprises en situation de concurrence et des grandes firmes sous forme de cartels qui peuvent dégager des économies d’échelle. Les grandes entreprises maîtrisent les technologies complexes et peuvent offrir des conditions matérielles plus favorables à leurs salariés.

 

  • Une approche historique

Galbraith (1958) considère que l’augmentation du bien être social ne permettra un recul de la pauvreté qu’à la condition de fournir des services collectifs. L’accumulation de biens et de services privés n’est pas un signe de richesse réelle.

Galbraith (1955) étudie la crise de 1929 dans une logique historique et en fait apparaître les enchaînements négatifs : euphorie, spéculation, réduction d’impôts et innovations financières.

Dans la même logique, Galbraith (1975) analyse la monnaie et montre que le phénomène de l’inflation lui est inhérent : c’est autant un mécanisme social que monétaire.

Enfin, comme Schumpeter, Galbraith a publié de nombreux ouvrages d’histoire économique où il combine pensée et faits pour illustrer des phénomènes variés : guerre, développement …

 

IV] Albert Hirschman

Economiste d’origine allemande (né en 1915). Engagement politique fort pendant la guerre.

Economiste du développement, praticien du développement. Il part de sa spécialité pour élaborer une théorie hétérodoxe de l’économie car l’approche néo-classique n’est pas suffisante pour comprendre les échecs des politiques mises en œuvre.

 

  • Défection et prise de parole

Hirschman (1970) considère que l’économie peut se concevoir à travers des stratégies de prise de parole des acteurs : trois choix sont envisageables. Exit : quitter, voice : se faire entendre ou loyalty : accepter les règles. Toutes les institutions de l’économie hésitent entre défection et prise de parole, cela découle de rapports de force sociaux et politiques.

 

  • L’idéologie économique

Hirschman (1977) étudie alors la naissance de l’esprit du capitalisme et montre que son apparition n’est pas un mécanisme linéaire. Elle découle au contraire de rapports sociaux et économiques qui mêlent passions et intérêts : le capitalisme n’est pas un projet porté de manière intentionnelle.

Enfin Hirschman (1991) généralise son approche en analysant la résistance à l’idée de progrès

L’opposition entre conservateurs et progressistes n’est pas simplement idéologique ou politique, elle résulte d’une confrontation rhétorique entre les deux camps. Les conservateurs mettent ainsi en avant les conséquences des changements sociaux (ex : effet pervers) alors que les progressistes cherchent à rendre inévitable le changement (ex : sens de l’histoire). Le rôle des discours est donc essentiel pour comprendre l’avènement des croyances collectives.

 

Conclusion :

Recherches qui permettent de relativiser la simplicité des postulats néo-classiques.

Mais la diversité des approches rend l’alternative improbable.

 

Références :

GALBRAITH, John Kenneth : Le capitalisme américain Le concept de pouvoir compensateur, Génin, 1952

GALBRAITH, John Kenneth : La crise économique de 1929, Payot, 1955

GALBRAITH, John Kenneth : L’ère de l’opulence, Calmann-Levy, 1958

GALBRAITH, John Kenneth : Le nouvel état industriel, Gallimard, 1967

GALBRAITH, John Kenneth : La science économique et l’intérêt général, Gallimard, 1973

GALBRAITH, John Kenneth : L’argent, Gallimard, 1975

GELEDAN, Alain : Qu’est-ce que l’hétérodoxie ?, in Histoire des pensées économiques Les contemporains, Sirey, 1988

HIRSCHMAN, Albert : Défection et prise de parole, Fayard, 1970

HIRSCHMAN, Albert : Les passions et les intérêts, Puf, 1977

HIRSCHMAN, Albert : Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Fayard, 1991

KLAMER, Arjo : Entretiens avec des économistes américains, Seuil, 1983

SCHUMPETER, Joseph : Théorie de l’évolution économique, Dalloz, 1911

SCHUMPETER, Joseph : Business cycles, Martino, 1939

SCHUMPETER, Joseph : Capitalisme, socialisme et démocratie, Payot, 1942

SCHUMPETER, Joseph : Impérialisme et classes sociales, Flammarion, 1951

SCHUMPETER, Joseph : Histoire de l’analyse économique, Gallimard, 1954

VEBLEN, Thorstein : Théorie de la classe de loisir, Gallimard, 1899

VEBLEN, Thorstein : The instinct of workmanship and the state of the industrial arts, Cosimo, 1914

VEBLEN, Thorstein : Les ingénieurs et le système des prix, in Les ingénieurs et le capitalisme, Gordon & Breach, 1921

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Le fonctionnalisme : Parsons & Merton

Deux grands auteurs représentants du courant fonctionnaliste en sociologie.

Réaction à l’empirisme : volonté épistémologique de donner des fondations solides à la méthode sociologique.

 

  • A l’origine du fonctionnalisme : Malinowski et l’anthropologie

Tout besoin doit être satisfait, c’est le rôle du chercheur de faire apparaître la fonction de satisfaction du besoin. Or les fonctions dépendent de la culture, càd des croyances, des idées, des coutumes, des groupes sociaux …

D’où la qualification de fonctionnalisme absolu : il faut étudier les phénomènes humains dans une logique d’unité, d’interdépendance pour en éclairer les fonctions.

Pour Malinowski (1944) il est possible de proposer une théorie scientifique de la culture. Chaque coutume, chaque objet, chaque idée et chaque croyance remplissent une fonction. La culture regroupe ces fonctions et permet à l’homme d’affronter les problèmes concrets qui se présentent à lui.

 

  • Une approche globale

Référence forte à Durkheim : méthode holiste qui consiste à identifier pour une société l’institution concernée par un besoin et la méthode utilisée pour le satisfaire.

Le fonctionnalisme est un courant qui privilégie l’explication des phénomènes sociaux par leurs conséquences.

Approche qui emprunte à d’autres sources du savoir telles que la biologie, la systémique ou l’économie.

Q : quelles sont les dettes de la sociologie actuelle envers le fonctionnalisme ?

 

 

I] Talcott Parsons (1902-1979)

Personnalité ouverte, il a mené une partie de ses études en Europe et s’est intéressé aux autres champs du savoir scientifique (économie et biologie notamment).

C’est lui qui a traduit et consacré l’œuvre de Weber aux Etats Unis.

Figure dominante de la sociologie dans les années 50 puis 60.

On découpe traditionnellement son œuvre en trois temps : tout d’abord il met en valeur une théorie de l’action ; ensuite il décrit les fonctions de base d’un système social ; et enfin il généralise son analyse à plusieurs domaines sociaux et sur le plan historique.

 

  • La sociologie de l’action (1937)

Pour Parsons, l’action découle de l’intention. Les acteurs disposent de ressources et réalisent des choix finalisés en utilisant ces moyens.

Ainsi l’action repose à la fois sur des décisions individuelles et sur des valeurs communes constitutives de la société.

La sociologie de l’action de Parsons cherche à mettre en évidence des relations et des modalités d’échange stables entre les différents acteurs : d’où la nécessité d’une approche fonctionnaliste pour en saisir la cohérence d’ensemble.

Application à la famille américaine : c’est un système ouvert (union pour des raisons individuelles), multilinéaire (égalité entre les familles) et conjugal (limitation du noyau familial aux parents et enfants).

Pour Parsons, c’est une structure adaptée au système professionnel de l’industrialisation : elle permet la mobilité sociale ou la socialisation.

Mais elle comporte des limites : relégation du rôle des femmes ou des personnes âgées.

 

  • Le système social (1951)

Parsons part de sa théorie de l’action pour définir le comportement des individus pris dans leur ensemble. Il met en œuvre une approche systémique de l’action sociale

En utilisant plusieurs dichotomies, il propose des modèles de valeur qui permettent d’appréhender un système d’action : ce sont les variables de configuration.

- Affectivité / Neutralité affective

- Orientation vers la collectivité / Orientation vers soi

- Universalisme / Particularisme

- Qualité / Accomplissement : évaluer selon la personne ou les performances

- Spécificité / Diffusion : s’intéresser à une partie ou à l’ensemble

A travers ces variables, les acteurs arbitrent pour orienter leurs actes.

Application à la profession médicale : la relation médecin patient est fonctionnellement spécifique (spécialisation du médecin), universaliste (scientifique), neutre (pas d’affection) et orientée vers la collectivité (intérêt qui n’est pas purement personnel).

Pour Parsons, ce type de profession est une traduction de la modernité. Elles découlent d’une grande spécialisation et d’une compétence technique tout en portant des valeurs nouvelles.

Pourtant, les pratiques réelles ne correspondent pas toujours réellement à cette vision. On peut considérer que cette vision consacre l’ordre et l’idéologie établie. Critique de Wright Mills.

 

  • Le schéma AGIL (1953)

Parsons cherche à établir les fonctions communes à tout système d’action.

L’action humaine peut se décomposer en quatre sous-systèmes.

- L’organisme

- La personnalité

- Le système social

- Le système culturel

A ces systèmes correspondent des impératifs fonctionnels qui assurent l’efficacité d’un système d’action :

- L’adaptation aux conditions de l’environnement (Adaptation)

- L’orientation vers la réalisation de fins (Goal attainment)

- L’intégration interne du système, sa coordination ( Integration)

- Le maintien des modèles de contrôle par des valeurs (Latent pattern maintenance)

Application du schéma AGIL : le système social a plusieurs fondements structurels tels que les valeurs, les normes, la collectivité ou les rôles.

- Les valeurs se retrouvent dans la socialisation.

- Les normes dans la communauté sociale.

- La collectivité dans la politique.

- Les rôles dans l’économie.

 

  • Le changement social (1966)

C’est le dernier temps de son analyse, où il remet en cause ses premières approches (notamment sa critique de l’évolutionnisme) en utilisant le schéma AGIL pour expliquer le changement social. (ex : produire est plus efficace en usine qu’en milieu domestique).

Le processus central du changement est la différenciation : la multiplication des rôles favorise l’adaptation de la société.

Application empirique : pour Parsons (1971), la société américaine contemporaine est la plus aboutie. En dehors de la situation des noirs américains, le changement social a produit les évolutions les plus avancées : elle maîtrise l’expression de sa culture (société primitive), elle diffuse cette culture (société intermédiaire) et elle dispose d’un cadre juridique institutionnalisé (société moderne).

Mais cette approche ethnocentrique est fortement critiquable : le changement n’est pas que l’adaptation. Sa vision est statique évite la prise en compte des conflits.

 

 

II] Robert Merton (1910-2003)

C’est l’autre grande figure de la sociologie américaine fonctionnaliste.

Merton a analysé à la fois les questions de méthode, de pratique, les débats sociaux …

Il est le défenseur d’une sociologie qui réconcilie empirisme et abstraction théorique.

 

  • Une théorie à moyenne portée (1953)

La sociologie doit étudier un ensemble de conceptions logiquement reliées entre elles et d’une portée non pas universelle mais volontairement limitée.

Le sociologue doit construire des concepts et les soumettre aux faits. Sinon, il est inutile de produire des données sans orientation logique.

L’empirie (serendipity) sert à faire des découvertes inattendues et à valider les théories (ou les invalider).

Merton rejette à la fois le fonctionnalisme de Malinowski et de Parsons : il existe des dysfonctionnements, des éléments qui remplissent des fonctions différentes selon le contexte, les fonctions sont reliées entre elles …

Il faut donc prendre en compte deux types de fonctions :

- Les fonctions manifestes : conséquences objectives comprises et voulues

- Les fonctions latentes : ne sont ni comprises ni voulues

 

  • Applications

- La frustration relative

A partir de l’étude des militaires américains menée par Stouffer, Merton montre qu’on peut expliquer le fait que ceux qui ont le plus d’opportunités de promotion sont également ceux qui sont le plus insatisfaits.

Une forte mobilité entraîne une forte espérance de promotion, comme elles ne seront pas toutes réalisées, cela induit une frustration.

- Les groupes

Pour Merton, il faut prendre en compte deux types de groupes :

=> Le groupe d’appartenance : celui auquel on appartient

=> Le groupe de référence : on n’y appartient pas mais on en partage les ambitions

C’est un phénomène de socialisation anticipatrice : l’identification à un groupe permet de préparer à s’y intégrer.

Analyse utile pour étudier la mobilité sociale ou l’immigration.

- La prédiction créatrice

Illustré par la relation entre syndicats blancs et travailleurs noirs : certains préjugés découlent des comportements adoptés. Les syndicats n’acceptent pas les travailleurs noirs car ils ne sont pas adaptés aux normes (acceptent des salaires inférieurs …). Mais comme ils ne peuvent intégrer les syndicats, il ne peuvent que suivre les attitudes critiquées.

- Les rôles

Chaque individu occupe plusieurs positions (statuts) définies par un code de comportement répondant aux attentes des positions complémentaires càd un ensemble de rôles.

Ex : l’enseignant ou le salarié répondent à des attentes différentes selon les interlocuteurs

Pour Merton, la multiplicité des rôles n’est pas source de conflit :

=> Les individus ne s’impliquent pas de la même manière selon les rôles

=> Les personnes ayant un même statut se défendent

=> Les individus s’ajustent les uns aux autres

- L’anomie

Elle survient quand l’individu est confronté à une divergence entre les objectifs légitimes que lui propose la société et les moyens légitimes à sa portée.

Il met en valeur cinq types d’adaptation :

=> Conformisme : buts et moyens acceptés

=> Innovation : buts acceptés, moyens refusés

=> Ritualisme : buts refusés, moyens acceptés

=> Evasion : buts et moyens refusés

=> Rébellion : nouveaux buts mais moyens acceptés

- La sociologie des sciences (1973)

L’activité scientifique est soumise à des contraintes sociales. Les gratifications influent la productivité des chercheurs.

Mais Merton n’a pas poussé l’analyse jusqu’aux contenus scientifiques (Latour).

 

 

Conclusion :

Deux approches qui restent d’une grande modernité mais d’ambitions contraires.

 

Références :

MALINOWSKI, Bronislaw : Une théorie scientifique de la culture, Seuil, 1944

MERTON, Robert : Eléments de théorie et de méthode sociologique, Armand Colin, 1953

MERTON, Robert : The sociology of science, University of Chicago Press, 1973

MERTON, Robert : On social structure and science, University of Chicago Press, 1996

PARSONS, Talcott : The structure of social action, Free Press, 1937

PARSONS, Talcott : The social system, Routledge, 1951

PARSONS, Talcott : Working papers in the theory of action, Free Press, 1953

PARSONS, Talcott : La configuration du système social, Presses de l’Université des sciences sociales de Toulouse, 1965

PARSONS, Talcott : Sociétés, Dunod, 1966

PARSONS, Talcott : Le système des sociétés modernes, Dunod, 1971

PARSONS, Talcott : On institutions and social evolution, University of Cicago Press, 1982

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Les trente glorieuses : l'âge d'or de la croissance

  • Conséquences de la deuxième guerre mondiale

- plusieurs millions de morts

- niveaux de production affectés par le conflit (ex : Japon ou Allemagne)

- nouvel équilibre des puissances politiques : USA et URSS

- le rideau de fer isole les pays de l’est de l’Europe

- émergence du Tiers Monde

- plan Marshall : investissement sous forme de dons dans les pays européens

- début de regroupements européen : Benelux

L’après guerre est donc différencié pour trois grands types de pays : les pays capitalistes, les pays communistes et les pays du Tiers monde.

Etude portant sur les capitalistes.

 

  • Période de grande expansion des économies occidentales de 1945 à 1973, Maddison (1995)

- la croissance s’accélère : taux moyen annuel 1870-1913 = 2,5 ; 1950-1970 = 4,9

- le niveau de vie s’améliore : de nouveaux biens sont produits

- le plein emploi se généralise

- la productivité augmente fortement

Plusieurs facteurs de la croissance sont mis en avant, Crafts & Toniolo (1996) :

- l’augmentation de la population active : baby boom et immigration

- l’amélioration des qualifications

- les transferts de main d’œuvre entre secteurs économiques

- les investissements

- le progrès technique : industrie spatiale, électronique, pétrochimie, pharmacie …

Cette expansion peut s’expliquer par plusieurs dynamiques :

- la reconstruction initie la croissance, Temin (2002) pour l’Europe

- l’Etat joue un grand rôle d’impulsion

- la production et la consommation de masse

- l’ouverture internationale

Q : pourquoi les trente glorieuses sont-elles une période exceptionnelle de l’histoire économique ?

 

 

I] Le nouvel ordre économique international

Les trente glorieuses sont marquées par la domination des Etats Unis et la création d’un cadre institutionnel reposant sur trois piliers :

 

  • La finance et le commerce

Les accords de Bretton Woods : la Finance

La stabilité des échanges internationaux qui reprennent après la guerre et le protectionnisme rend nécessaire la création d’un nouveau système monétaire international.

Bien que Keynes ait proposé la création d’une banque centrale internationale et une nouvelle monnaie mondiale (le bancor), les USA adoptent un système qui leur est plus favorable.

Le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement (Banque Mondiale) sont créés pour financer les pays connaissant des crises de change ou les pays en développement.

Le dollar est la monnaie dominante : c’est la seule à être convertible en or, elle devient l’étalon mondial. La parité des autres devises est définie par rapport au dollar et à l’or.

Les pays s’engagent à défendre leurs parités.

Mais ce système comporte une contradiction interne : il faut que la quantité de dollar soit stable pour maintenir les parités ; il faut beaucoup de dollars pour favoriser les échanges.

Les accords du GATT : le commerce

La conférence de la Havane (1947) prévoit d’instaurer le libre échange à l’échelle mondiale.

Seul le General Agreement on Tarifs and Trade sera ratifié : il prévoit une réduction des droits de douane et des barrières aux échanges.

Le commerce international repose sur la loyauté des échanges (multilatéralisme) et la libéralisation.

 

  • L’intégration européenne

Le plan Marshall donne une impulsion décisive au processus de rapprochement économique des nations européennes.

La Communauté Européenne pour le Charbon et l’Acier (CECA) est créée en 1951 : coopération entre l’Allemagne et la France dans le domaine industriel.

Le Traité de Rome est signé en 1957 : il crée la CEE et la CEEA (énergie atomique) entre le Benelux, la France, l’Allemagne et l’Italie. Une union douanière est établie avec liberté de mouvement des facteurs de production (travail et capital) garantie par des institutions.

L’Association Européenne de Libre Echange (AELE) est instaurée par les pays rejetant la CEE : Angleterre, Danemark, Norvège, Suède, Autriche, Suisse et Portugal. Raison essentielle : l’appartenance au Commonwealth. Mais sa diminution progressive favorise la convergence entre AELE et CEE.

Succès de l’Europe = institutionnel, Eichengreen (2006). Combinaison entre des syndicats orientés vers la solidarité, des employeurs cherchant la cohésion, la compétition et des gouvernements en quête de croissance. Parfaitement adapté à l’ « âge d’or ».

 

II] La dynamique économique

 

  • Un nouveau mode de régulation du capitalisme

Pour l’école de la Régulation, Boyer (2004) ce régime s’appelle le fordisme : production de masse standardisée, consommation de masse, extension du salariat et hausse du pouvoir d’achat. C’est essentiellement un capitalisme monopoliste :

- le salaire individuel est déterminé dans un cadre collectif

- le capital est concentré au sein de grandes firmes multinationales oligopolistiques

- l’Etat joue un rôle d’impulsion économique

L’enchaînement économique vertueux des politiques économiques est décrit par Fourastié (1979) : l’association entre production et consommation de masse est favorisée par une demande effective forte et croissante. Cela favorise l’amélioration de la production.

Les gains de productivité qui en découlent permettent d’accroître le pouvoir d’achat des salariés ce qui favorise la consommation.

 

  • Des politiques économiques d’inspiration keynésienne

Les politiques budgétaires et monétaires visent à garantir le plein emploi, elles ont pour fonction de stabiliser l’économie. On parle de politiques de stop and go : alternance de relance et d’austérité en fonction des cycles économiques. (ex : USA)

Hall (1989) montre ainsi la diffusion de la pensée keynésienne dans les cercles de décision.

L’Etat met en œuvre des mesures de redistribution ou d’investissement public (ex : dépenses militaires). Le but est de stimuler la demande intérieure. Seulement les politiques économiques d’inspiration keynésienne sont accompagnées d’une accélération de l’inflation.

Les régimes de croissance sont très variés selon les zones : les USA dominent l’économie mais leur avance diminue (ex : productivité), l’Europe cherche à s’intégrer, le Japon amorce son décollage.

 

III] La dynamique mondiale

 

  • Un retour progressif vers le niveau d’échange de la première mondialisation.

Les Etats Unis alimentent d’importants mouvements de capitaux qui favorisent la reconstruction européenne. La croissance mondiale est forte, marquée par un quasi plein emploi et des tensions inflationnistes.

Le commerce mondial connaît un essor significatif : les échanges internationaux augmentent de manière spectaculaire (plus vite que la production). Les économies sont de plus en plus ouvertes : la triade USA / Europe / Japon fait son apparition. Le commerce mondial s’effectue entre pays développés.

Pour Vernon (1966) cela s’explique par la théorie du cycle de vie du produit. Un produit connaît quatre phases : introduction, croissance, diffusion et déclin. Les entreprises cherchent à vendre leurs produits dans différents pays pour compenser leur déclin.

Les firmes s’internationalisent de plus en plus : les investissements directs (implantations, rachats) augmentent fortement. Cela favorise les transferts de capitaux et de technologie. Cela favorise également la demande et les gains de productivité.

 

  • Une période caractérisée par une forte augmentation de la productivité

C’est un cercle vertueux : demande, investissement, productivité.

La croissance repose sur le progrès technique : l’augmentation du capital humain et les effets d’apprentissage (expérience) permettent à une main d’œuvre de plus en plus qualifiée d’utiliser au mieux le capital créé. Toniolo (1998) le montre pour l’Europe.

Les politiques keynésiennes impulsées par les Etats débouchent sur la création de l’Etat providence (assurance sociale) qui vise à protéger l’ensemble des individus contre des risques tels que la maladie, le chômage ou la vieillesse.

 

Conclusion :

Les trente glorieuses sont une période de rattrapage économique impressionnante à comparer avec la rupture de 1914.

La croissance économique comporte des déséquilibres de fond : le système monétaire et l’inflation.

 

Références :

BLANCHETON, Bertrand : Histoire de la mondialisation, De Boeck, 2008

BOYER, Robert : Théorie de la régulation, La Découverte, 2004

CRAFTS, Nicholas & TONIOLO, Gianni dir. : Economic growth in Europe since 1945, Cambridge University Press, 1996

EICHENGREEN, Barry : European economy since 1945, Princeton University Press, 2006

FOURASTIE, Jean : Les trente glorieuses, Fayard, 1979

HALL, Peter dir. : The political power of economic ideas Keynesianism across Nations, Princeton University Press, 1989

MADDISON, Angus : L’économie mondiale 1820-1992, OCDE, 1995

TEMIN, Peter : The golden age of european growth reconsidered, European Review of Economic History, 2002

THOMAS, Jean-Paul : Les politiques économiques au XXe siècle, Armand Colin, 1990

TONIOLO, Gianni : Europe’s golden age: speculations from a long run perspective, Economic History Review, 1998

VERNON, Raymond : International Investment and International Trade in the Product Cycle, Quarterly Journal of Economics, 1966

20:55 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie, Histoire |  Facebook | | |