07/06/2012

Les classiques de la sociologie : Durkheim & Weber

  • L’institutionnalisation de la sociologie

Deux grands auteurs ont contribué à fonder théoriquement et intellectuellement la sociologie.

Leurs analyses sont à la fois marquées par le contexte dans lequel elles ont émergé et traitent des questions essentielles de la sociologie contemporaine.

Volonté d’organiser la discipline : revues, enseignement, recherche …

 

  • L’opposition classique Durkheim-Weber

Auteurs étudiés ensemble du fait du parallélisme entre leurs méthodes : deux paradigmes sont proposés. Tendance du pédagogue à les opposer. Tendance de certains auteurs à les réconcilier Boudon (1998). Tendance forte à les négliger …

Q : peut-on se passer de Durkheim & Weber pour faire de la sociologie ?

 

 

I] Emile DURKHEIM (1858-1917)

Philosophe de formation. Il cherchera à établir la sociologie comme discipline universitaire.

Sur le plan méthodologique, Durkheim a exposé sa démarche dans Les règles de la méthode sociologique (1895) véritable livre-programme de la sociologie naissante.

 

  • La démarche sociologique explicative

La sociologie doit devenir une science : ce n’est pas de la psychologie (étude des phénomènes individuels) ni de la philosophie (principes généraux issus de la méthode déductive).

Durkheim s’inspire des sciences naturelles pour exposer sa méthode : dans cette optique il prolonge l’intuition de Comte. En Allemagne, Dilthey (1883) estime que les sciences de la nature sont distinctes des sciences de l’esprit. Opposition expliquer/comprendre.

Selon Durkheim, les faits sociaux sont à la fois : collectifs, extérieurs aux individus et contraignants. C’est une vision déterministe des faits sociaux.

Pourtant l’ensemble des actes sociaux ne sont pas prédéterminés : la sociologie ne cherchera à expliquer que ceux qui le sont.

Les individus évoluent dans des institutions : des modèles culturels et comportementaux. Les normes sont intériorisées : c’est la socialisation.

Durkheim fait de la sociologie la science des institutions. Le sociologue doit étudier « les croyances et les modes de conduite institués par la collectivité ».

L’analyse des faits sociaux part donc de l’étude de la société (pas des individus) : c’est l’holisme. Les faits sociaux s’expliquent par des faits sociaux. Les motivations individuelles ne sont pas suffisantes pour analyser la société.

Durkheim pense qu’il faut considérer les faits sociaux comme des choses, de manière objective. On part du principe qu’on en ignore les caractéristiques.

Les aspects quantitatifs sont essentiels aux yeux de Durkheim : l’utilisation de statistiques favorise l’établissement de cette connaissance objective. Cela permet de proposer des modèles et de tester des hypothèses.

 

Sur le plan intellectuel Durkheim abordera de nombreux sujets : l’économie, le suicide, la pédagogie, le droit ou la religion. Trois ouvrages sont des classiques :

  • De la division du travail social (1893)

Durkheim estime que la division du travail remplit une fonction d’intégration : elle produit de la solidarité entre individus.

Il distingue deux grandes formes de solidarité :

- la solidarité mécanique : contrôle social fort et division du travail faible

- la solidarité organique : différenciation des individus et division du travail forte

La division du travail découle de la complexité des sociétés modernes.

Si la division du travail ne produit pas de solidarité, les individus sont dans une situation d’anomie. C’est la conséquence de la place prépondérante occupée par les individus.

Pour Durkheim, la société doit établir des règles qui permettent de lutter contre l’anomie.

 

  • Le suicide (1897)

Ouvrage emblématique de la méthode durkheimienne : volonté de montrer que l’acte individuel par excellence obéit à une logique sociale.

Les données statistiques ne valident pas les explications basées sur le comportement individuel : il existe des régularités qui suggèrent que le suicide est un fait social.

Durkheim met en valeur plusieurs corrélations : le taux de suicide augmente avec l’âge, il est supérieur chez les hommes, à Paris plutôt qu’en Province, en début de semaine …

Il croise le taux de suicide avec des variables sociales telles que la religion, le statut familial…

Dès lors, il n’y a pas un mais des suicides. Il faut prendre en compte deux facteurs :

- l’intégration : les liens sociaux entre individus

- la régulation : les moyens de contrôle social

Cela permet de distinguer plusieurs types de suicide :

- le suicide altruiste : des individus très intégrés en échec

- le suicide égoïste : des individus en manque d’intégration

- le suicide anomique : des individus en manque de régulation

- le suicide fataliste : des individus trop régulés

Pour Durkheim, seules des valeurs morales fortes inculquées par les groupes sociaux peuvent réduire le passage à l’acte.

Thèse solide, dont la méthodologie reste valable et qui a été prolongée.

Mais objet de critiques : quelques explications peu robustes, et minoration de la composante individuelle du suicide.

 

  • Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912)

Nouvelle tentative d’expliquer un phénomène comme un fait social.

Pourtant, Durkheim n’adopte pas la méthode qu’il a défendue : il étudie la religion de manière compréhensive (à la place du croyant).

Son analyse porte sur le totémisme : la plus simple des formes religieuses. Il constate une opposition entre sacré et profane. Le sacré est protégé par des interdits, le reste est profane.

La religion unit ceux qui adhèrent à cette croyance.

Les religions ont donc pour fonction d’élever les individus : la religion provient de la société elle même. Durkheim en déduit l’importance de la conscience collective : les sentiments particuliers s’unissent en un sentiment commun. Cela recoupe sa vision de la morale.

 

 

II] Max WEBER (1864-1920)

Juriste et économiste de formation.

 

  • La démarche sociologique individualiste et compréhensive

Sur le plan méthodologique, Weber a développé une approche compréhensive de la sociologie qu’on retrouve dans Essais sur la théorie de la science (1951). Il faut comprendre les faits sociaux pour les expliquer causalement.

Weber défend une sociologie basée sur l’individualisme méthodologique. Il faut étudier le comportement individuel pour analyser celui d’une société. Weber refuse la notion de prédéterminisme.

Ex : sa vision des classes sociales repose sur une situation objective

La méthode compréhensive consiste à faire émerger des idéaux types : la construction d’une réalité à partir de grands traits significatifs. Ce sont des formes pures qu’on ne rencontre pas en réalité (en principe).

Weber estime que les conduites s’imposent comme rationnelles. Ce processus de rationalisation entraîne un recul du religieux : c’est ce qu’il appelle le désenchantement du monde.

Il estime enfin, que le sociologue doit éviter les jugements de valeur : dans Le savant et le politique (1919) il montre que l’objectivité de la science rend nécessaire une réflexion constante sur le risque de subjectivité de l’analyse. Le savant se définit par un rapport aux valeurs. L’objet de sa recherche doit présenter un intérêt scientifique sans quoi, il ne traduira pas une connaissance objective.

 

Sur le plan intellectuel Weber a étudié de vastes questions : économie, religion, épistémologie … Il faut noter que peu d’œuvres ont été conçues comme des ouvrages à part entière : beaucoup de lettres, de cours, ou d’articles isolés forment la pensée weberienne.

Deux ouvrages sont des classiques :

  • L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1905)

Weber s’interroge sur l’apparition du capitalisme moderne et sur les valeurs qui l’accompagnent. La religion semble avoir joué un rôle particulier que Weber s’efforce d’analyser.

Pour Weber, l’éthique protestante est adaptée à l’esprit du capitalisme : cela le favorise ; ce n’est ni une condition suffisante ni nécessaire. Par extension, il montre que les valeurs catholiques sont un frein au développement du capitalisme.

Weber estime que la conception religieuse du salut est l’élément déterminant : les protestants estiment être prédestinés et doit accomplir des œuvres terrestres pour se découvrir. Or les valeurs protestantes (épargne, austérité, discipline …) correspondent aux valeurs du capitalisme.

 

  • Economie et société (1922)

Ouvrage posthume qui reprend la plupart des écrits de Weber sur les grands concepts sociologiques.

Weber distingue quatre types idéaux d’action :

- l’action rationnelle par rapport à un but

- l’action rationnelle par rapport à des valeurs

- l’action affective

- l’action traditionnelle

Il considère que les relations sociales dépendent du pouvoir et de la domination : le pouvoir est la capacité de faire triompher sa volonté ; l’autorité est la domination qui pousse à l’obéissance.

Il en déduit trois formes de domination, qui fondent la légitimité :

- la domination charismatique

- la domination traditionnelle

- la domination bureaucratique (idéal type : la bureaucratie)

 

Conclusion :

Opposition classique entre Durkheim & Weber sur la méthode … mais volonté commune d’établir la sociologie théorique et empirique qui permet de réconcilier les approches.

 

Références :

BOUDON, Raymond : Etudes sur les sociologues classiques, Puf, 1998

DILTHEY, Wilhelm : Critique de la raison historique Introduction aux sciences de l’esprit, Cerf, 1992

DURKHEIM, Emile : De la division du travail social, Puf, 1893

DURKHEIM, Emile : Les règles de la méthode sociologique, Puf, 1895

DURKHEIM, Emile : Le suicide, Puf,1897

DURKHEIM, Emile : Les formes élémentaires de la vie religieuse, Puf, 1912

WEBER, Max : Essais sur la théorie de la science, Pocket, 1992

WEBER, Max : Le savant et le politique, La Découverte, 2003

WEBER, Max : L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Gallimard, 2003

WEBER, Max : Economie et société, Pocket, 2003

15:31 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire, Sociologie |  Facebook | | |

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