07/06/2012

La première mondialisation

Période allant de 1870 à 1914.

Marquée par le triomphe du capitalisme.

Plusieurs grandes caractéristiques.

 

  • Sur le plan démographique

Baisse de la mortalité (progrès de la médecine) et diminution de la natalité.

Exode rural et urbanisation : mouvements de population de grande ampleur dans les pays industrialisés car progrès agricole et besoin de main d’œuvre pour l’industrie.

Aux USA les grandes agglomérations connaissent un essor important : New York, Boston …

 

  • Sur le plan social

Les contestations sociales se renforcent. Les bourgeois sont la classe dominante depuis la révolution industrielle, même si elle se diversifie : ingénieurs, banquiers, actionnaires, administrateurs …

Les classes moyennes sont en essor : fonctionnaires, employés, commerçants, artisans, paysans propriétaires … Cherchent à se distinguer des classes populaires.

La classe ouvrière augmente fortement avec la nouvelle industrialisation et la concentration économique. Un certain progrès qualitatif est à noter : lois sociales, catholicisme social.

Les ouvriers sont dans des situations diverses en termes d’emplois ou de salaires : la diversité est géographique et dépend beaucoup de la qualification.

 

  • Sur le plan politique

Le syndicalisme, le socialisme et l’internationalisme sont les idéologies qui mettent en valeur la prise de conscience de la condition ouvrière.

En Angleterre les Trade Unions se développent rapidement et s’étendent de 1825 à 1868 (où ils se fédèrent) ; en France il faut attendre 1884 pour que la liberté syndicale soit reconnue.

Aux USA l’unité syndicale est opérée en 1886 par une fédération.

On distingue le syndicalisme réformiste (amélioration de la condition ouvrière) et le syndicalisme révolutionnaire (cherche à renverser le pouvoir politique).

Marx prône l’internationalisme : càd l’union de tous les travailleurs du monde pour refuser l’exploitation capitaliste. En 1864 se crée la 1ère  Internationale.

Le socialisme fait son apparition dans la sphère politique : en Allemagne un parti social démocrate voit le jour en 1875, en France la SFIO est fondée en 1905 et en Angleterre le travaillisme émerge des syndicats pour mettre un terme au pouvoir libéral / conservateur en 1900.

Q : cette première mondialisation peut éclairer la situation de l’économie actuelle ?

 

 

I] Une nouvelle échelle économique

 

  • Le changement technologique

L’évolution des techniques de production suit les progrès économiques : les inventions et les progrès technologiques répondent aux attentes sociales de la fin de la première révolution industrielle et du début de la deuxième et permettent d’assurer la transition, Beltran & Griset (1990).

Les innovations sont perfectionnées : la vapeur et le charbon sont appliqués aux transports (chemin de fer et navigation) et permettent le développement du machinisme. Cela favorise également l’essor de la sidérurgie (acier). Mais cela reste une production de masse et risquée (aux niveaux environnemental et humain).

Apparition de l’électricité. Peut être considérée comme un sous produit du chemin de fer.

Développement de la télégraphie : permet communication à plus grande échelle rapidement.

L’électricité est d’abord produite à partir de turbines hydrauliques (vapeur) ; puis invention de la pile et du moteur électrique (Siemens), de l’alternateur, du transformateur. Mais les brevets sont essentiellement aux USA (Westinghouse, General Electric) et en Allemagne (AEG, Allgemeine Elektricitäts-Gesellschaft).

Le pétrole devient une alternative à la machine à vapeur et au moteur électrique. On évolue vers l’énergie produite par des carburants. Cela permet d’avoir des moteurs plus petits et efficaces.

Mais les ressources sont mal réparties : principaux gisements aux USA et dans le Caucase.

Emergence de la chimie organique : acide sulfurique, soude, ammoniac. Permet de créer des colorants, de fabriquer des textiles, des pellicules … (BASF, Badische Anilin und Soda-Fabrik, Kodak)

 

  • Un système économique libéral en voie de concentration

Sur le plan théorique, c’est le libéralisme économique qui domine : propriété privée et recherche du profit, économie de marché et libre concurrence.

Dans le même temps, les grandes entreprises font leur apparition : pour exploiter les nouvelles technologies il faut accumuler beaucoup de capital (développement des bourses).

Le phénomène de concentration économique (rachat de concurrents, de fournisseurs ou de distributeurs) se développe. Des sociétés purement financières (qui prennent des participations) font leur apparition. Les ententes (cartels) permettent d’exploiter au mieux certains secteurs : sidérurgie, chimie, transports …

Les banques accompagnent le mouvement de concentration : elles se concentrent pour accompagner l’activité des grandes entreprises capitalistiques (banques d’affaires).

Ex : Bouvier (1968) décrit le développement du crédit lyonnais d’une banque de dépôt lyonnaise à un établissement au réseau international accompagnant le développement du capitalisme

Au sein des entreprises l’organisation du travail se rationalise : ce que Taylor (1911) appellera « l’organisation scientifique du travail ».

Les grands magasins se créent pour écouler la production (Le Bon marché, BHV, Printemps), Miller (1981) montre leur rôle essentiel dans l’apprentissage de la consommation.

Les interventions publiques font également leur apparition : législation antitrust aux USA, industrialisation en Allemagne ou en Russie, la construction ferroviaire en France …

 

 

II] L’impérialisme

L’impérialisme consiste pour les grandes puissances industrielles à construire des empires basés sur la domination économique et sociale d’autres pays.

La colonisation européenne a débuté à la fin du XVe avec les conquêtes espagnoles et portugaises en Amérique, hollandaise en Indonésie. Au XVIIIe l’Angleterre s’implante au Canada et en Inde.

Les Etats Unis se sont émancipés en 1783, puis l’Amérique espagnole et le Brésil. Mais le XIXe siècle est typique d’une vision dominatrice de l’Europe sur l’Afrique et l’Asie, et des USA sur l’Amérique.

 

  • L’impérialisme en Angleterre et en France

Elle manque de débouchés à partir de 1870 : les protectionnismes allemand et américain, la concurrence mondiale poussent le parti conservateur au pouvoir à l’impérialisme :

- ouverture forcée de la Chine

- protectorat birman (pour contrer la France en Indochine)

- annexion de la Malaisie

- implantation en Afrique : Egypte, Soudan, Somalie, Ouganda, Afrique du Sud

- domination du Mexique, du Brésil et de l’Argentine

Politique simple : exportation massive dans les pays de l’Empire et monopoles d’exploitation pour des compagnies britanniques. Pour Cain & Hopkins (1993) l’impérialisme résulte plus d’une volonté de puissance politique et d’extension des services (notamment) que des lobbys industriels.

Elle devient impérialiste par défaut : après la défaite de 1870 les milieux d’affaires et la classe politique favorisent la colonisation dans une optique civilisatrice, en Afrique essentiellement (Tunisie, Tchad, Djibouti, Madagascar, Tonkin …).

 

  • Analyse économique de l’impérialisme

Autres nations impériales : Belgique (Congo), Allemagne (Togo, Cameroun), USA (Cuba, Porto Rico, Philippines), Japon (Corée), Italie (Lybie).

L’impérialisme est une conséquence du nationalisme économique : chaque nation s’inquiète de la croissance des autres et cherche à assurer sa suprématie. De plus cela favorise la croissance industrielle par l’expansion des débouchés, par la captation de ressources (fourniture de matières premières), par la vente de produits manufacturés. Pour Lénine (1916) et les marxistes c’est « le stade suprême du capitalisme ».

L’impérialisme repose sur la complémentarité entre colonisateurs et pays dominés : cela empêche toute industrialisation des colonies. Les pays occidentaux se contentant d’exploiter à leur profit les richesses des colonies. La rentabilité des empires n’est pourtant pas évidente, comme le montre Marseille (1984) pour la France. Constat partagé par Bairoch (1993) la croissance des pays impériaux n’a pas été plus forte.

Deux grandes hypothèses pour le développement de ces investissements à l’étranger : les rendements élevés dans ces pays, Edelstein (1994) ou l’excès d’épargne de l’Europe, Hobson (1908).

 

 

III] La nouvelle hiérarchie mondiale

Le début de la période 1870-1895 a été qualifié de « longue stagnation », Breton, Broder & Lutfalla (1997) : fin du deuxième cycle de croissance économique. Révolution technique (notamment dans les chemins de fer) et concurrence mondiale. Puis dès 1896, on constate une forte expansion économique mondiale : c’est la Belle époque.

 

  • Fortes migrations internationales

L’Europe est un grand foyer d’émigration, et les principaux pays de destination sont les colonies (Afrique du Sud, Australie et Nouvelle Zélande, Canada, Maghreb) et les USA (14,5 millions d’arrivées).

Nugent (1992) étudie les flux migratoires transatlantiques. Il constate une émigration plus individuelle, plus masculine mais sans grand déséquilibre car beaucoup de retours au foyer.

L’immigration se fait essentiellement pour des raisons économiques : achat de terres ou meilleurs salaires. Ils proviennent des régions rurales et font un investissement vu le prix du trajet.

Grandes différences dans l’accueil au Nord et au Sud, notamment en termes de naturalisation, ce qui joue ensuite sur le développement.

Pour Williamson (2005) rôle essentiel de la croissance sur les flux migratoires : il faut que le commerce, les marchés du travail et des capitaux soient dynamiques.

 

  • Essor du commerce international

La croissance de la fin du siècle repose essentiellement sur le développement des échanges commerciaux. Paradoxe : le libre échange reste théorique, la plupart des pays mettent en œuvre des mesures protectionnistes, Bairoch (1993) et organisent leurs empires.

Le Royaume Uni est encore la puissance dominante mais connaît des signes de faiblesse (distancé dans la construction mécanique, les mines et l’ensemble des industries nouvelles).

L’empire allemand émerge : grâce au charbon, aux industries lourdes et à l’industrie chimique.

La Russie est dans une situation intermédiaire : industrialisation et sous développement coexistent. Elle fait principalement appel aux capitaux français, Berger (2003).

Les Etats Unis sont en train de s’affirmer comme la première puissance économique du monde : fort développement agricole et industriel, forte concentration économique.

Le Japon se modernise sous l’impulsion des pouvoirs publics.

La France connaît à la fois le déclin démographique et la croissance économique même si elle reste une nation essentiellement rurale.

La première mondialisation fonctionne financièrement grâce à l’étalon-or : il favorise les externalités de réseau, Eichengreen (1996) tout en étant dominé mondialement par le Royaume-Uni et prolongé en Europe par la France, Kindleberger (1984)

 

Conclusion :

Période qui allie à la fois une stagnation et un dynamisme économique fort : l’ouverture économique mondiale a été fortement poussée, ce qui relativise le discours moderne sur la globalisation et permet des comparaisons originales.

 

Références :

BAIROCH, Paul : Mythes et paradoxes de l’histoire économique, La Découverte, 1993

BELTRAN, Alain & GRISET, Pascal : Histoire des techniques aux XIXe et XXe siècles, Armand Colin, 1990

BERGER, Suzanne : Notre première mondialisation, Seuil, 2003

BRETON,Yves ; BRODER, Albert & LUTFALLA, Michel dir. : La longue stagnation en France, Economica, 1997

BOUVIER, Jean : Naissance d’une banque : le Crédit Lyonnais, Flammarion, 1968

CAIN, Peter & HOPKINS, Anthony : British imperialism, Pearson, 1993

EDELSTEIN, Michael : Imperialism Cost and Benefit, in FLOUD, Roderick & McCLOSKEY, Deirdre dir. : The Economic History of Britain since 1700, Cambridge University Press, 1994

EICHENGREEN, Barry : L’expansion du capital, L’Harmattan, 1996

GILLES, Philippe : Histoire des crises et des cycles économiques, Armand Colin, 2009

HOBSON, John : Imperialism A study, Cambridge University Press, 1902

KINDLEBERGER, Charles : Histoire financière de l’Europe occidentale, Economica, 1984

LENINE, Vladimir : L’impérialisme stade suprême du capitalisme, Editions sociales, 1916

MARSEILLE, Jacques : Empire colonial et capitalisme français, Albin Michel, 1984

MILLER, Michaël : Au Bon Marché, Armand Colin, 1981

NUGENT, Walter : Crossings : The great transatlantic migrations, 1870-1914, Indiana University Press, 1992

TAYLOR, Frederick : La direction scientifique des entreprises, Dunod, 1911

WILLIAMSON, Jeffrey : The political economy of world mass migration Comparing two global centuries, American Enterprise Institute, 2005

15:24 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |

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