10/05/2012

L'industrialisation

Période de diffusion de la révolution industrielle. Approximativement 1815-1870, de Waterloo à Sedan. Période où se développe ce qu’on a appelé le capitalisme libéral.

 

  • Le rôle des Etats et des régions

L’industrialisation est le fait de quelques pays et régions qui dominent l’économie mondiale, Cameron (1985) :

- l’Angleterre : initiateur de la révolution industrielle, devient la grande puissance économique après la chute de Napoléon et la fin du blocus continental

- la France : grande puissance rurale et agricole, dont l’industrialisation démarre, libéralisée par les révolutionnaires, étatisée sous Napoléon

- l’Allemagne : Nation en construction, en train de fonder son unité politique sur une union douanière protectionniste (zollverein) qui permet de lancer l’industrialisation

- les Etats-Unis d’Amérique : jeune Nation indépendante disposant d’un territoire immense, où les innovations anglaises sont assimilées et dépassées, immigration

 

  • La suprématie de la Grande Bretagne

Certaines conditions économiques auraient pu faire décoller telle ou telle autre nation en premier … mais la nation qui domine sur le plan économique et technique et dont le modèle sera imité reste le Royaume Uni, Landes (1969).

Ex : comparaison classique Angleterre / France :

- révolution agricole tardive en France : terres morcelées, assolement triennal

- système de crédit défectueux : méfiance à l’égard du papier monnaie (spéculation)

- classe dominante bourgeoise : mentalité distincte de celle de l’entrepreneur anglais

- conflits guerriers

Cycle macroéconomique de la période : croissance 1815-1855, ralentissement 1855-1875.

Q : que peut-on apprendre de l’industrialisation des pays européens ?

 

 

I] Le libre échange

Débat intense en pensée économique qui finit par s’imposer dans les faits, Irwin (1996).

 

  • Victoire intellectuelle du libre échange

La doctrine libre échangiste s’est imposée en Angleterre sur le plan intellectuel (Ricardo). Comme le Royaume Uni est le pays en pointe, il prône la liberté des échanges économiques au plan international (du fait notamment de sa domination maritime).

L’industrialisation peut être interprétée comme une tentative de rattrapage de l’Angleterre. Dans cette optique on voit le rôle essentiel joué par les Etats pour stimuler l’économie, Gerschenkron (1962) ou Batou (1990) pour l’Amérique Latine (Venezuela) et le Moyen Orient (Egypte).

Caractère asymétrique des échanges économiques internationaux : l’Europe exporte des produits manufacturés et importe des matières premières du RDM.

Cependant le libre échange n’est mis en avant que lorsqu’il sert les intérêts des puissances commerciales : ainsi l’Angleterre qui possède une industrie textile moins productive que celle de l’Inde, instaure des taxes à l’importation (et des subventions) qui permettront aux produits anglais de s’imposer sur le marché indien, Piel (1989).

 

  • Le libre échange imposé

Comme l’Europe domine le monde et les échanges, elle obtient l’ouverture économique du reste du monde :

- l’Amérique latine dont les pays découvrent l’indépendance (de l’Espagne notamment) devient un débouché pour les produits européens ce qui empêche son développement industriel

- l’Asie qui est riche en matières premières et d’un développement comparable à l’Europe au XVIIIème passe à côté de la révolution industrielle et évolue en autarcie. C’est par la force que les marchés sont ouverts : guerre de l’opium en Chine (1840-42)

- l’Empire Ottoman connaît un déclin commercial. Istanbul détient la clé de nombreux points de passage commerciaux, ce qui en fait un adversaire naturel : l’Angleterre et la France notamment s’implantent dans la méditerranée (Gibraltar, Maghreb, Suez)

Comme l’empire est une construction politique fragile, les européens exploitent les conflits entre musulmans pour affaiblir Istanbul.

- l’Afrique qui avait subi la traite des esclaves (abolition progressive au cours du siècle), voit progressivement se développer un commerce de biens exotiques contre les produits manufacturés européens. Puis ce sont les produits agricoles qui deviennent les biens les plus échangés. (Colonisation débute en parallèle : Nord & Sud)

Le libre échange voit se développer l’activité de grandes compagnies marchandes internationales, des entreprises industrielles et financières nécessaires pour organiser l’économie à l’échelle du monde.

 

 

II] Le monde ouvrier

Alors que la classe dominante est la bourgeoisie, Morazé (1957) ou Daumard (1977), le monde du travail subit une grande précarité.

 

  • Les transformations sociales

L’industrialisation entraîne principalement l’apparition du salariat, Castel (1995). Pour travailler dans l’industrie, il faut des ouvriers.

Le capitalisme apparaît grâce à une main d’œuvre nombreuse et peu coûteuse qui rend plus rentable l’investissement. (La consommation pouvant se développer ensuite).

Les travailleurs doivent pouvoir circuler librement afin de s’employer dans les nouvelles activités industrielles. Les réglementations sur les métiers (corporations en France) ou sur les pauvres (workhouses en Angleterre) sont progressivement abolies. Les populations s’agglomèrent dans les foyers industriels.

L’entreprise ne conçoit pas la relation de travail comme une situation de long terme : il faut que chaque ouvrier soit interchangeable. La spécialisation n’existe pas encore.

 

  • Les conditions de travail

Elles sont très mauvaises : danger, nuisances, accidents sont nombreux.

Le temps de travail n’est pas réglementé : il dépend des capacités physiques des travailleurs et de la volonté d’imposer la discipline dans les entreprises, Thompson (1967). Les pauses sont quasiment inexistantes, les journées de repos non plus (par contraste la France agricole connaît les fêtes chômées). Guedj & Vindt (1997) montrent que seules les luttes sociales permettront de faire évoluer la durée du travail dans un sens favorable aux salariés.

Les femmes et les enfants sont mis à contribution : ils permettent de réduire le coût du travail et de discipliner les autres travailleurs. Les salaires sont fortement contenus pour maintenir les profits. Comme les conditions sont mauvaises, la santé et l’alimentation sont également insuffisantes.

 

  • Le mouvement ouvrier

Au nom du libéralisme, la réglementation ne permet pas aux citoyens de s’associer pour défendre des intérêts : le syndicalisme n’est pas envisageable. L’employeur est en situation de force économique pour négocier un contrat. Pourtant, face aux inégalités le monde ouvrier s’organise :

- mouvement d’opposition au machinisme comme les Luddites, Bourdeau & al (2006)

- apparition des mutuelles et des assurances pour les métiers

- mouvement révolutionnaire (1848)

Mais seule une élite ouvrière est sensibilisée à ce mouvement. On notera toutefois que l’industrialisation marque une augmentation de l’éducation et des connaissances de base : lecture et écriture, Furet & Ozouf (1977).

 

III] La finance et les transports

Deux domaines dans lesquels de profondes modifications ont lieu.

 

  • Les banques et la collecte financière

Odile Castel parle d’une nouvelle attitude face à l’argent : passage du mépris catholique au respect protestant (caricaturalement). L’industrialisation rend nécessaire la monnaie et marque la naissance des systèmes financiers.

Les banques se développent pour gérer le besoin de financement des industries naissantes. Les entreprises ont besoin de capital circulant pour leurs stocks ou leurs crédits commerciaux. De même quand l’investissement devient très élevé (transport) l’intermédiation financière devient essentielle.

L’émission des billets est confiée à des banques centrales pour éviter l’accroissement excessif de la masse monétaire. La Banque d’Angleterre obtient le privilège d’émission en 1844, la Banque de France en 1848. Les banques centrales développent l’activité de refinancement des banques commerciales : elles sont à la fois entreprises commerciales et institutions monétaires, Plessis (1998).

En Angleterre les banques se spécialisent dans les dépôts (crédits) ou les affaires (services aux entreprises). Les banques allemandes confondent les activités. Les banques françaises sont d’abord généralistes puis se spécialisent comme les anglaises.

Les premières caisses d’épargne sont créées pour recueillir les dépôts des particuliers aisés.

Les marchés financiers n’échangent que des titres de dette publique (financement de la guerre). L’apparition des sociétés de capitaux (SA en 1867 en France) leur permet de faire appel à l’épargne sur le marché boursier.

Les chemins de fer financeront de cette manière leur développement, Caron (1997).

 

  • La révolution des transports

Elle découle de la révolution industrielle, de la maîtrise de la vapeur et du charbon.

- Une nouvelle échelle : l’accroissement des échanges économiques rend nécessaires de nouveaux moyens de communication : échange d’informations, de marchandises, nouveaux débouchés …

Le réseau routier n’est pas adapté, même si l’activité des diligences se développe. Seuls quelques trajets sont exploités de manière rapide et rentable : de nombreuses zones ne sont pas desservies, en particulier en milieu rural.

- La navigation : les voies navigables sont également utilisées, rivières et canaux permettent de transporter de grandes quantités à un coût faible. Mais cela ne concerne que les marchandises non périssables (le charbon principalement).

La navigation est exploitée par des bateaux à vapeur qui permettent d’accroître la vitesse et la sécurité du transport. Les paquebots et les grands transporteurs en fer s’imposent dans le trafic international (ex : les travaux du canal de Suez débutent en 1869).

- Les chemins de fer : on considère souvent que l’industrialisation est l’ère du rail.

Les trains à vapeur sont rapides et de plus en plus puissants. Ils peuvent transporter de grandes quantités de manière régulière. Comme ils nécessitent des composants industriels ils ont un effet d’entraînement sur le reste de l’économie.

Fogel (1964) conteste pourtant le rôle déterminant que l’on a fait jouer au développement des chemins de fer sur la croissance américaine. Pour lui c’est une corrélation, pas une causalité.

 

Conclusion :

L’industrialisation illustre l’évolution des débats économiques.

L’industrialisation est porteuse de conflits : socialisme, impérialisme …

 

Références :

BATOU, Jean : Cent ans de résistance au sous-développement, Droz, 1990

BOURDEAU, Vincent ; JARRIGE, François & VINCENT, Julien : Les luddites Bris de machines, économie politique et histoire, Editions Ere, 2006

CAMERON, Rondo : A new view of the European industrialization, Economic History Review, 1985

CARON, François : Histoire des chemins de fer en France, Fayard, 1997

CASTEL, Robert : Les métamorphoses de la question sociale Une chronique du salariat, Fayard, 1995

CASTEL, Odile : Histoire des faits économiques, Presses Universitaires de Rennes, 2005

DAUMARD, Adeline : Les bourgeois et la bourgeoisie en France depuis 1815, Flammarion, 1977

FOGEL, Robert : Railroads and economic growth, Johns Hopkins Press, 1964

FURET, François & OZOUF, Jacques : Lire et écrire, Editions de Minuit, 1977

GERSCHENKRON, Alexander : Economic backwardness in historical perspective, Harvard University Press, 1962

GUEDJ, François & VINDT, Gérard : Le temps de travail, une histoire conflictuelle, Syros, 1997

IRWIN, Douglas : Against the tide an intellectual history of free trade, Princeton University Press, 1996

LANDES, David : L’Europe technicienne ou le Prométhée libéré, Gallimard, 1969

PIEL, Jean : Esquisse d’une histoire comparée des développements dans le monde, Erasme, 1989

MORAZE, Charles : Les bourgeois conquérants, Armand Colin, 1957

PLESSIS, Alain : Histoires de la Banque de France, Albin Michel, 1998

THOMPSON, Edward : Temps, discipline et capitalisme industriel, La Fabrique, 1967 

11:44 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |

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