03/05/2012

Introduction à l'histoire des sciences sociales

Cours qui s’inscrit dans une logique d’unité des sciences sociales. Tout en mobilisant des savoirs disciplinaires.

Ex type : le dictionnaire des sciences humaines, Mesure & Savidan (2006)

L’intitulé du cours est un peu trompeur : « histoire » ne se rattache pas aux sciences historiques à proprement parler. Cela permet simplement d’utiliser la démarche chronologique dans une double logique, pédagogique et épistémologique.

- Pédagogique : faciliter les recoupements et les regroupements analytiques arbitraires utiles à l’enseignement

Ex : opposition Durkheim / Weber, Bourdieu / Boudon

- Epistémologique : suivre la logique de paradigme, Kuhn (1962) qui considère que l’évolution des savoirs est un mélange d’accumulation et de compétition

Ex : Smith critique les mercantilistes, Marx critique Ricardo

Démarche du cours relève d’une approche encyclopédique, cherche à synthétiser l’ensemble des apports d’auteurs dans un contexte historique et social (sans en juger les limites).

L’histoire des sciences sociales est pluridisciplinaire et mobilise trois matières universitaires.

Q : comme articuler cette juxtaposition de savoirs ?

 

I] L’histoire de la pensée économique

On cherche à comprendre comment des théories, des modèles se sont imposés à certaines périodes. Cela permet de montrer à la fois :

- les continuités

- les ruptures

- les débats

 

  • Les grands auteurs

Logique de l’ouvrage désormais classique d’Heilbroner (1970) qui s’intéresse aux grandes traditions de l’économie : classique, marxiste et keynésienne. Il présente :

- le contexte économique

- les trajectoires individuelles des auteurs

- leurs grandes idées

Ainsi un grand auteur est souvent à l’origine d’un courant de pensée (une doctrine). Cela signifie qu’il pose les bonnes questions sur la société dans laquelle il évolue ou que sa pensée finit par s’imposer dans le débat social.

L’originalité est qu’on devient le plus souvent un grand auteur a posteriori. Il est fréquent que d’autres auteurs contemporains des « grands » aient également produit des analyses pertinentes et remarquables de la situation économique et sociale. Pourtant, seuls certains auteurs restent et s’imposent.

C’est ici que l’épistémologie de Kuhn nous guide : un paradigme s’impose comme un savoir scientifique car il fournit la meilleure explication d’un phénomène, jusqu’à ce qu’une nouvelle approche la dépasse.

Pour les courants les plus récents, les formes de consécration ont évolué.

Ex : le prix de la Banque de Suède ; les colloques ou les citations

 

  • Les grandes œuvres

Démarche de Wolff (1973) (1976) (1981) (1982) qui permet de relier l’auteur à une œuvre emblématique particulièrement remarquée (et remarquable).

Cette dimension est de plus en plus importante au fur et à mesure que se développe la notion d’auteur : les sciences sociales fonctionnant sur le modèle de reconnaissance en paternité des idées par le biais des citations et des bibliographies (c’est d’ailleurs un thème de recherche : la bibliométrie).

Les grandes œuvres prennent plusieurs formes : livres, revues, articles … sans compter le service après vente : colloques, commentaires, notes de lecture, traduction …

Ex contemporain : le dictionnaire des grandes œuvres économiques, Greffe, Lallement & De Vroey (2002) où la dimension historique permet un dialogue entre le passé et le présent.

 

  • Les enjeux de l’histoire de la pensée économique

A partir de Blaug (1968) toute une frange des historiens de la pensée a tenté d’isoler la théorie économique des théoriciens. Ils mènent une réflexion sur le contenu logique et opérationnel de la pensée économique.

Leur but est d’éviter de réduire l’apport théorique au contexte (qu’ils estiment trop difficile à reconstruire). Ils refusent une vision relativiste, défendue par l’économie institutionnaliste. Ces différences approches sont étudiées par Etner (2006).

Mais cette logique conduit à éliminer la Théorie des sentiments moraux de Smith, ou à négliger les propositions politiques socialistes de Walras.

La tradition française d’histoire de la pensée est fortement institutionnaliste, incarnée par Denis (1966) : imprégnée de philosophie politique, elle permet de raisonner en termes de controverses.

 

II] L’histoire des faits économiques

L’histoire économique est la branche de l’histoire qui étudie la production, la distribution et l’utilisation des ressources permettant la satisfaction des besoins individuels et sociaux, Daudin (2007).

 

• L’approche des historiens

Avec Simiand, un historien économiste proche de Durkheim, les questions économiques deviennent un sujet d’étude à part entière. Il analyse l’évolution des prix, des salaires ou de la monnaie et fait apparaître l’existence de cycles économiques qui ont un impact social fort.

Simiand forme un chercheur qui va institutionnaliser l’histoire économique : Labrousse. Il étudie les mouvements de prix au XVIIIe (1933) ou la crise économique qui est à l’origine de la Révolution française (1944). Labrousse va devenir le pilier universitaire des recherches en histoire économique du fait de son statut de professeur à la Sorbonne.

En parallèle, apparaît un courant intéressé par les questions économiques et sociales, et ayant une ouverture forte sur les autres sciences sociales : l’école des Annales (du nom de leur revue). Bloch (1931) étudie dans cette optique l’histoire rurale de la France en insistant sur les aspects économiques et sociaux.

Enfin, héritier de l’école des Annales, Braudel va développer une histoire du capitalisme à partir du Moyen Age et encourager de nombreuses initiatives de recherches économiques.

L’influence du marxisme dans le système universitaire pousse à étudier les questions économiques.

Mais cette tendance finit par s’épuiser : d’une part l’histoire économique et sociale dérive (au sens géographique) lentement vers l’histoire culturelle ou des mentalités (retour à Bloch), d’autre part les économistes vont s’intéresser de leur côté aux aspects historiques.

 

• L’approche des économistes

Après la querelle des méthodes, les économistes ne prennent quasiment plus en compte les aspects spatiaux ou temporels.

Mais le développement des comptabilités nationales après la deuxième guerre mondiale favorise quelques travaux d’histoire économique.

Ex : l’analyse de la croissance par Kuznets (1965)

On parle d’histoire « quantitative » car elle repose sur des séries statistiques. Elle inspirera des travaux chez des historiens (Chaunu ou Bouvier) mais elle va surtout permettre à des économistes de se réapproprier l’histoire.

Un ensemble de recherches vont appliquer les modèles de l’économie aux faits historiques, c’est la nouvelle histoire économique (cliométrie).

Ex : Fogel (1964) critique le rôle primordial du chemin de fer sur la croissance économique des USA en considérant de manière contre-factuelle (et s’ils n’avaient pas existé) que l’impact économique sur la croissance est faible ; Fogel (1989) montre que l’esclavage n’a pas été éradiqué pour des causes économiques (il était rentable) mais pour des raisons politiques (sic)

C’est aujourd’hui cette approche qui domine l’histoire économique (en économie).

 

• Les enjeux de l’histoire des faits économiques

C’est un domaine qui a longtemps été dominant dans les recherches historiques, mais qui est négligé dans l’enseignement économique (sans doute une lointaine conséquence de la « querelle des méthodes » et de l’analyse théorique formalisée). On considère que l’homo oeconomicus n’a pas d’histoire.

Dans ce cours, nous mélangeons deux matières, deux domaines généralement séparés : l’histoire des faits économiques et l’histoire de la pensée économique. Suivant la démarche de quelques auteurs comme Crozet, Delas ou Mazerolle, nous considérons qu’il est difficile de séparer l’analyse des faits de celle de la pensée.

Ex : comprendre Smith sans le contexte de la révolution industrielle ; comprendre Marx sans le contexte de l’industrialisation ; comprendre Keynes sans le contexte de la crise de 1929

 

III] L’histoire des idées sociologiques

La sociologie est la science des faits sociaux. C’est une notion très large qui implique des différences à la fois d’objectifs et de méthodes.

Ex : la sociologie critique a pour but de dénoncer le fonctionnement de la société (Bourdieu ou l’Ecole de Francfort) ; la sociobiologie (Wilson) est une extension de la théorie des comportements sociaux des animaux aux humains. Elle repose sur un déterminisme génétique.

 

• La fondation de la sociologie

Le terme « sociologie » est forgé par Auguste Comte, qui parle également de physique sociale. C’est un héritage philosophique de la Révolution et du positivisme (la connaissance humaine doit reposer sur des vérités scientifiques).

C’est également un héritage de la politique.

Ex : les analyses de Marx ou Tocqueville mobilisent des raisonnements sociologiques

Il existe un débat (extrêmement simpliste) entre français et allemands sur la fondation de la sociologie qui sert d’opposition structurante à la discipline : Weber en Allemagne utilise la tradition compréhensive ; Durkheim utilise la tradition holiste.

La vision française a longtemps dominé la sociologie du fait du travail d’institutionnalisation mené par les durkheimiens.

Ex : la revue l’Année sociologique ; l’obtention de chaires d’enseignement ; les réseaux intellectuels (avec les historiens des Annales) …

Les deux grandes guerres ont nuit à l’établissement de la sociologie comme savoir scientifique unifié.

 

• Le renouveau de l’après guerre

C’est après la deuxième guerre mondiale et sous impulsion américaine que la sociologie renaît : aux USA de grandes questions sociales se posent (criminalité, urbanisme) illustrées par les analyses de l’école de Chicago. De plus, la souplesse du système universitaire américain favorise la création de ce nouvel objet de savoir.

En France, la sociologie apparaît dans les facultés de philosophie, sous l’impulsion de deux grands  penseurs : Gurvitch & Aron (on retrouve les oppositions fondatrices de la sociologie).

Cette particularité est importante pour comprendre l’univers intellectuel de nombreux auteurs.

Ex : Bourdieu ou Boudon

Enfin, il faut noter l’importance du marxisme dans les sciences sociales d’après guerre qui force la plupart des chercheurs à se positionner.

 

• Les enjeux de l’histoire des idées sociologiques

On s’intéresse à son épistémologie, càd l’étude du caractère scientifique de la sociologie. Berthelot (2001) considère qu’il faut relier le statut de science à son histoire.

Pour Berthelot, on peut résumer la sociologie à quatre grandes actions :

- Décrire : mettre en valeur des régularités sociales

- Expliquer : proposer une hypothèse qui donne un sens

- Fonder : sur des structures sociales (holisme) sur l’individu (compréhension)

- Intervenir : chercher à modifier la société

Passeron (1991) considère que le raisonnement sociologique est « non-poppérien » càd qu’on ne le juge pas sur sa capacité à produire des résultats vérifiables. Les sciences sociales comme l’histoire ou l’anthropologie, proposent une explication dans un contexte. Ce n’est pas un modèle général.

Ex : l’économie suivant la logique de Popper, les deux sciences sont en conflit

C’est une matière qui se prête beaucoup aux oppositions et aux typologies.

Ex : théorie / empirisme ; découpage par domaines (travail, famille, religion …)

Nous adopterons donc une vision large de la matière (comme Mendras) en considérant plus les sciences sociales que la sociologie proprement dite, ce qui inclut la psychologie sociale ou l’ethnologie (ou ethnographie, anthropologie).

 

Conclusion :

Problèmes théoriques se retrouvent dans la variété des méthodes mobilisées.

 

Références :

BERTHELOT, Jean-Michel dir. : Epistémologie des sciences sociales, Puf, 2001

BLAUG, Marc : La pensée économique, Economica, 1968

BLOCH, Marc : Les caractères originaux de l’histoire rurale française, Pocket, 1931

BRAUDEL, Fernand : La dynamique du capitalisme, Flammarion, 1985

DAUDIN, Guillaume : Histoire économique, in Economie, Albin Michel, 2007

DENIS, Henri : Histoire de la pensée économique, Puf, 1966

ETNER, François : Les historiens de la pensée économique, Economica, 2006

FOGEL, Robert : Railroads and American Economic Growth, John Hopkins Universty Press, 1964

FOGEL, Robert : Without Consent or Contract, Norton, 1989

GREFFE, Xavier ; LALLEMENT, Jérôme & DE VROEY, Michel dir. : Le dictionnaire des grandes œuvres économiques, Dalloz, 2002

HEILBRONER, Robert : Les grands économistes, Seuil, 1970

KUHN, Thomas : La structure des révolutions scientifiques, Gallimard, 1962

KUZNETS, Simon : Croissance et structure économiques, Calmann Levy, 1965

LABROUSSE, Ernest : Esquisse du mouvement des prix et des revenus au XVIIIe siècle, Edition des Archives Contemporaines, 1933

LABROUSSE, Ernest : La crise de l’économie française à la veille de la Révolution, Puf, 1944

MENDRAS, Henri : Eléments de sociologie, Armand Colin, 2003

MESURE, Sylvie & SAVIDAN, Patrick dir. : Le dictionnaire des sciences humaines, Puf, 2006

PASSERON, Jean-Claude : Le raisonnement sociologique, Albin Michel, 1991

SIMIAND, François : Critique sociologique de l’économie, Puf, 2006

WOLFF, Jacques : Les grandes œuvres économiques, Cujas, 4 tomes, 1973, 1976, 1981, 1982

17:43 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire |  Facebook | | |

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