02/04/2012

Les inégalités

  • Problèmes de mesure

Etablir les inégalités économiques permet de souligner les difficultés statistiques et les limites des indicateurs tels que la moyenne, la médiane ou la variance …

D’où la construction d’indices mesurant la dispersion. Ex : rapports inter-quantiles

 Se pose toujours le problème des sources et des données utiles et légitimes : les salaires, les revenus, les patrimoines mais aussi la santé, l’éducation …

D’où une réflexion sur les critères sociaux à retenir. Ex : classe, profession, genre, âge …

Ainsi, on peut opposer l’égalité = traiter de la même façon les individus d’une société et l’inégalité = des différences entre individus ou groupes sociaux qui sont socialement perçues comme injustes ou illégitimes.

 

  • Logique normative

Les inégalités sont liées aux théories de la justice sociale : cela permet de proposer des indices reposant sur une logique de bien être. Ex : l’indice de Gini et la courbe de Lorenz qui comparent la réalité avec une situation d’égalité absolue de la répartition des revenus

Relève également de l’opposition classique nature/culture :

Sur un plan naturel, il existe des inégalités physiques ou biologiques.

Sur un plan culturel, c’est le débat autour du relativisme.

Réflexion en lien avec les utopies :

En théorie, le communisme et l’anarchisme défendent des sociétés d’individus égaux et libres.

En pratique, cela ne s’est jamais concrétisé (ex : l’URSS).

 

I] Economie des inégalités

  • Les inégalités économiques entre pays

Les différences de développement :

Bourguignon & Morrisson (2002) montrent le creusement des écarts entre pays industrialisés et pays en développement à partir de la fin du XIXème. Du coup, on constate de fortes différences de niveau de vie entre aires géographiques.

Plusieurs facteurs entrent en compte :

- la domination coloniale : logique d’exploitation

- des institutions inefficaces

La mondialisation :

L’ouverture commerciale a pu favoriser la croissance de certains pays (ex : Asie du Sud Est) qui ont su attirer l’investissement.

Plusieurs explications coexistent : sur la comparaison Corée-Philippines par exemple

- le rôle du capital humain, Lucas (1993)

- le rôle des inégalités, Benabou (1996)

Car le commerce international n’a pas bénéficié à tous.

Par contre, la concurrence des pays à bas salaires n’explique pas la destruction des emplois dans les pays riches : l’explication la plus robuste est celle du progrès technique. Krugman (1996) montre que les pays qui maîtrisent les nouvelles technologies sont les plus compétitifs.

 

  • Les inégalités économiques dans les pays

Analyse classique :

Kuznets montre qu’un pays qui se développe voit d’abord les inégalités augmenter car l’écart se creuse entre les plus productifs et les autres ; puis quand le développement se diffuse et que l’économie se modernise, les inégalités diminuent.

Raisonnement applicable aux pays européens ou aux USA.

Mais depuis la fin des années 80 on constate un retour des inégalités et donc l’invalidation de la courbe de Kuznets.

Nouveaux constats :

Pour Katz & Murphy (1992) les inégalités découlent d’un progrès technique biaisé : seuls certains individus maîtrisent les nouvelles technologies demandées sur le marché du travail.

Ex : Gabaix & Landier (2008) sur les salaires des dirigeants

De plus, les travaux de Fougère & Kramarz et Goux & Maurin (2001) confirment la persistance des inégalités et ceux de Piketty & Saez (2006) montrent le rôle de la fiscalité dans la concentration des richesses.

 

  • L’approche synthétique des inégalités économiques

Relève d’un travail de synthèse de Piketty (2008) autour de deux questions :

- comment mesurer les inégalités

- comment en tirer des politiques publiques

Car sur un plan théorique, on constate la fin de la courbe de Kuznets à la fin des années 70 et sur un plan politique, une opposition sur les conceptions économiques de lutte contre les inégalités.

Les grands domaines d’inégalités économiques :

Le premier domaine reste l’opposition classique entre capital et travail (identifiée par Marx).

Même s’il existe une grande stabilité de la répartition de la richesse entre capital et travail dans le temps, le constat historique marquant est la fin des rentiers au cours du XXème siècle. En raison des guerres et des impôts (sur le revenu et les successions) la concentration des patrimoines a fortement diminué [jusqu’aux années 80 …]

Le deuxième domaine est constitué des inégalités face au travail.

Il y a une permanence des inégalités de salaires en raison des différences de formation et de qualification (logique de capital humain). D’où l’existence de plusieurs pistes concernant l’école, la discrimination positive, l’approche de Rawls (maximiser la situation de ceux qui ont le minimum), la place des syndicats …

Les outils de redistribution :

Un levier essentiel réside dans la fiscalité. Mais il faut tenir compte des effets incitatifs et désincitatifs. L’impôt négatif permet de lutter contre les trappes à pauvreté ou à inactivité en subventionnant le retour à l’emploi.

Les assurances sociales jouent un rôle primordial. Mais il faut tenir compte des asymétries d’information.

Piketty conteste l’efficacité des relances keynésiennes pour lutter contre les inégalités.

 

II] Sociologie des inégalités

  • Les déterminants des inégalités sociales

Les classes sociales : Dahrendorf (1957) considère que les inégalités découlent du statut social des individus et relèvent d’une logique de conflit social.

- elles découlent des mécanismes de marché

- elles tendent à se cumuler

- l’autorité publique doit agir pour réduire les écarts

Vision adaptée à la configuration de la société industrielle, où la question sociale et les conflits du travail sont structurants.

L’éducation : Boudon (1973) montre que face aux décisions scolaires les individus sont dans une situation d’inégalité des chances.

L’éducation permet d’améliorer sa situation, mais individuellement ceux qui pourraient en profiter le plus ne le font pas en raison de l’incertitude sociale (les débouchés de la formation). Boudon met en valeur un paradoxe entre choix individuel et situation agrégée.

Le genre : pour Bourdieu (1998), les inégalités hommes/femmes s’expliquent par la domination masculine : la famille, l’église, l’école et l’Etat renforcent et légitiment la reproduction de cette domination.  Elle est incorporée socialement et symboliquement.

Les générations : Chauvel (1998) cherche à mettre en valeur les aspects structurants des inégalités sociales en insistant sur les clivages temporels.

- le destin des générations est différent. Ex : très bon pour celles du baby boom ; mauvais pour celles issues de la crise

- le retour des classes sociales. Ex : l’entrée sur le marché du travail est primordiale

- le maintien des inégalités de revenus et de patrimoines

Les facteurs qui avaient permis la réduction des inégalités sont dépassés historiquement : les Trente glorieuses, le salariat, l’Etat social et la mobilité sociale, Chauvel (2006).

 

  • Le système des inégalités

Ouvrage de synthèse de Bihr & Pfefferkorn (2008) qui développe une approche systémique : les auteurs montrent comment les inégalités interfèrent entre elles, en se déterminant et en se générant réciproquement.

Les interactions entre les inégalités :

Ex : la santé correspond à un même effet et des causes différentes (catégories sociales, conditions de vie, modes de vie …)

Ex : le logement correspond à une cause commune et des effets différents (exclusion, qualité, ségrégation …)

Le cumul des inégalités :

Il relève d’un phénomène de polarisation. On oppose d’un côté pauvreté, précarité et vulnérabilité et de l’autre fortune, pouvoir et prestige.

Cette opposition est consacrée par le tournant des années 80, c’est la conséquence des politiques libérales mises en place.

La reproduction des inégalités :

Les auteurs considèrent que la mobilité sociale ascendante est remise en cause. Il y a d’une part, transmission du capital économique et culturel ; et renforcement par les facteurs démographiques d’autre part (taille des familles ou mariage par exemple).

 

Références :

BENABOU, Roland : Inequality and growth, NBER, 1996

BIHR, Alain & PFEFFERKORN, Roland : Le système des inégalités, La Découverte, 2008

BOUDON, Raymond : L’inégalité des chances, Armand Colin, 1973

BOURDIEU, Pierre : La domination masculine, Seuil, 1998

BOURGUIGNON, François & MORRISSON, Christian : Inequality among world citizens : 1820-1992, American Economic Review, 2002

CHAUVEL, Louis : Le destin des générations, Puf, 1998

CHAUVEL, Louis : Les classes moyennes à la dérive, Seuil, 2006

DAHRENDORF, Ralf : Classes et conflits de classes dans la société industrielle, Mouton, 1957

FOUGERE, Denis & KRAMARZ, Francis : La mobilité salariale en France de 1967 à 1999, in ATKINSON, Anthony ; GLAUDE, Michel ; OLIER, Lucile & PIKETTY, Thomas dir., Inégalités économiques, La Documentation Française, 2001

GABAIX, Xavier & LANDIER, Augustin : Why has CEO pay increased so much ?, Quarterly Journal of Economics, 2008

GOUX, Dominique & MAURIN, Eric : Les nouvelles technologies et l’évolution récente de la demande de travail par qualification, in ATKINSON, Anthony ; GLAUDE, Michel ; OLIER, Lucile & PIKETTY, Thomas dir., Inégalités économiques, La Documentation Française, 2001

KATZ, Lawrence & MURPHY, Kevin : Changes in Relative Wages, 1963-1987: Supply and Demand Factors, Quarterly Journal of Economics, 1992

KRUGMAN, Paul : La mondialisation n’est pas coupable, La Découverte, 1996

KUZNETS, Simon : Economic growth and income inequality, American Economic Review, 1955

KUZNETS, Simon : Croissance et structure économiques, Calmann Levy, 1965

LUCAS, Robert : Making a miracle, Econometrica, 1993

PIKETTY, Thomas : Les hauts revenus en France au XXème siècle, Grasset, 2001

PIKETTY, Thomas : Economie des inégalités, La Découverte, 2008

PIKETTY, Thomas & SAEZ, Emmanuel : The evolution of top incomes : a historical and international perspectives, American Economic Review, 2006

20:38 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie, Sociologie |  Facebook | | |

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