02/04/2012

La religion

Une religion est un système de croyances et de pratiques, impliquant des relations avec un principe supérieur, et propres à un groupe social.

 

  • Religion et idéologie

C’est un concept occidental : il débute avec l’instauration du christianisme comme religion d’état par l’empereur Constantin. Idée de base = distinguer religion et politique.

La religion a deux caractéristiques :

- C’est une institution : elle définit les normes de fonctionnement de la communauté des croyants et pour la vie ordinaire.

- C’est une expérience : elle découle d’un désir de croyance.

Le courant marxiste critique de manière très violente la religion : pour Marx & Engels, elle ne fait que traduire les rapports sociaux de domination. La religion est produite socialement, c’est une idéologie qui entraîne l’aliénation des masses.

Pour Tocqueville, l’étude de la démocratie américaine montre au contraire que la liberté religieuse est au fondement de la liberté politique. La religion fournit un cadre d’action dans une société démocratique, elle permet de tempérer les passions.

 

  • Religion et comportements sociaux

D’un point de vue anthropologique, la religion est assimilable à une croyance magique ou rituelle. Pour Levy-Bruhl (1922) elle découle d’une mentalité primitive, par opposition à la mentalité rationnelle des civilisations modernes.

Cette approche assimilant religion et croyance se retrouve aujourd’hui dans l’étude des passions ordinaires, Bromberger (1998) allant du football à la météo en passant par les concours de dictée ou sur l’aspect cérémoniel de la télévision, Dayan & Katz (1992).

Pour Durkheim (1912) la religion est donc à l’origine du social et de la cohésion sociale.

Il distingue la magie et la religion : seule la religion crée du lien social entre les croyants. Pour lui, les croyances religieuses reposent sur une opposition de fond entre le sacré et le profane : les choses sacrées sont protégées par des interdits ; les choses profanes doivent rester à distance des choses sacrées car elles respectent ces interdits. La religion est donc l’idée que la société se fait d’elle même. Elle découle du social. Cela permet d’expliquer l’universalité de la religion.

Weber (1996) ne propose pas de définition de la religion, il s’écarte de la doctrine (théologie) et cherche à étudier les actions qui découlent des croyances religieuses.

La domination religieuse est spirituelle. La vie commune religieuse s’appuie sur deux types :

- l’Eglise : bureaucratie à vocation universelle qui dispense des biens du salut avec des professionnels en symbiose avec la société. Autorité rationnelle-légale : prêtre.

- la secte : association volontaire autour d’une autorité charismatique. Autorité charismatique : prophète.

Par opposition à l’autorité traditionnelle : sorcier ou magicien.

Weber (1905) montre la concordance entre les conduites religieuses issues du protestantisme et le capitalisme.

Ex : le beruf = l’accomplissement du devoir des individus, la prédestination

Ex : l’ascèse = se comporter sur terre comme un saint, travailler pour la gloire de Dieu

Weber considère que le développement de la rationalisation conduit à un désenchantement du monde : diminution des explications magiques aux phénomènes sociaux.

Q : comment expliquer la multiplicité des phénomènes religieux ?

 

I] Les approches sociologiques de la religion

Mettent l’accent sur les croyances et leurs implications.

 

  • La laïcité

C’est une problématique française : elle découle d’un affrontement entre courants philosophiques et traditions religieuses.

Willaime (1996) rappelle que la laïcité est une lutte contre le cléricalisme. Les révolutionnaires veulent réduire le pouvoir de l’église sur la société et les individus.

La déclaration des droits de l’homme proclame la liberté de conscience et de culte. Le catholicisme n’est plus la religion d’Etat.

Baubérot (2004) montre que les pouvoirs publics ont cherché à contrôler le clergé en reconnaissant son utilité publique. Mais la reconnaissance du pluralisme religieux suppose une séparation complète de l’église et de l’Etat : c’est le second temps de la laïcité. La religion est une affaire privée et une liberté publique.

La laïcité a donc trois caractéristiques :

- l’absence de domination d’une religion sur l’Etat ou les individus

- le respect des pratiques et la liberté de conscience

- l’égalité de droit des différentes religions

 

  • La sécularisation

La sécularisation proprement dite est l’autonomisation progressive de la société d’une domination religieuse, Berger (1967). Elle découle de plusieurs facteurs :

- la différenciation institutionnelle : elle repose sur des institutions spécialisées

- le pluralisme religieux : la possibilité de choisir réduit la crédibilité

- l’individualisation : les croyances sont subjectives

- la rationalisation : les sciences et les techniques réduisent son espace

Gauchet (1985) considère que le christianisme est une religion de la sortie de la religion : la sécularisation découle des conceptions théologiques chrétiennes (alliance avec Dieu, contrat). Dès lors, il montre (1998) que ce recul du religieux rend nécessaire une redéfinition de l’Etat et de la démocratie qui n’ont plus d’adversaire. La laïcité est l’aboutissement du processus de sécularisation, il faut réintégrer la religion dans la démocratie.

 

  • Les nouveaux comportements

Kepel et Khorsrokhavar étudient le radicalisme religieux et montrent comment les valeurs religieuses fondent la protestation socio-politique dans divers contextes.

Hervieu-Léger (1999) analyse le renouveau des religions et de leurs fondements :

- la régénération : guérison et rémission

- la conversion : choix de l’identité religieuse

- le réenchantement : grandes manifestations fusionnelles

 

II] Les approches économiques de la religion

Question surtout abordée par le biais de son influence sur les comportements économiques.

 

  • Vision classique

Smith, bien que défenseur du libéralisme, considère que l’Etat doit garantir la liberté religieuse, car l’ordre moral est une condition d’efficacité de l’économie politique.

Weber (rappel) souligne l’adaptation des valeurs défendues par le protestantisme pour le développement du capitalisme.

Suivant cette grille de lecture, Morishima (1982) considère que le succès de l’économie japonaise découle de ses valeurs éthiques (ex : loyauté et dévouement) qui sont adaptées aux changements technologiques.

Pour Guiso, Sapienza & Zingales (2003) les valeurs religieuses permettent d’identifier des traits culturels. Ils se basent sur les études des World Values Surveys pour isoler les caractéristiques religieuses nationales : confiance, intolérance, attitude vis à vis des femmes, attitudes face ou gouvernement et attitude vis à vis de la loi. Ils mettent en valeur un lien entre attitudes économiques et religieuses (qui ne découle pas de l’histoire) mais sans expliquer l’influence de ces attitudes.

Enfin McCleary & Barro (2006) étudient les liens entre religion et croissance économique. Ils constatent que quand les croyances sont fortes, les pays sont en croissance (ex : éthique du travail) mais que quand la pratique est forte, la croissance est plus faible (ex : temps perdu).

 

  • Problèmes modernes

Iannaccone (1998) analyse la religion sous l’angle de la théorie du choix rationnel : la religion est un marché où se rencontrent offreurs et demandeurs. La croyance découle d’un arbitrage entre utilité et coût. Ainsi on retrouve plusieurs conséquences :

- Défense de la compétition entre religions

- La religion accroît le capital humain

- Il existe un marché des martyrs …

Gruber (2005) étudient les interactions de la religion avec la vie économique. Ainsi le fait de vivre dans un quartier où cohabitent des personnes religieuses favorisent la création de richesses, la solidarité et la qualité du cadre de vie. Mais l’analyse se contente d’établir le lien sans fournir d’explication causale.

Gruber & Hungerman (2008) s’intéressent à l’impact d’une ouverture des commerces le dimanche sur la pratique religieuse : ils montrent que la participation diminue ainsi que les dons ; de plus les comportements délinquants augmentent. Cela confirme un effet de substitution entre participation et dons, mais les auteurs soulignent le lien positif entre participation religieuse et revenus (surtout dans les zones où la densité de la participation est élevée).

 

Conclusion :

La méthode indirecte des économistes semble s’imposer de plus en plus : on étudie la religion comme un facteur culturel qui influence les comportements …

 

Références :

BAUBEROT, Jean : Laïcité 1905-2005, entre passion et raison, Seuil, 2004

BERGER, Peter : The sacred canopy, Anchor Books, 1967

BROMBERGER, Christian dir. : Passions ordinaires, Bayard, 1998

DAYAN, Daniel & KATZ, Elihu : La télévision cérémonielle, Puf, 1992

DURKHEIM, Emile : Les formes élémentaires de la vie religieuse, Puf, 1912

GAUCHET, Marcel : Le désenchantement du monde, Gallimard, 1985

GAUCHET, Marcel : La religion dans la démocratie, Gallimard, 1998

GRUBER, Jonathan : Religious market structure, religious participation and outcomes, Advances in Economic Analysis and Policy, 2005

GUBER, Jonathan & HUNGERMAN, Daniel : The church vs. the mall, Quarterly Journal of Economics, 2008

GUISO, Luigi : SAPIENZA, Paola & ZINGALES, Luigi : People’s opium ? Religion and economic attitudes, Journal of Monetary Economics, 2003

HERVIEU-LEGER, Danielle : Le pèlerin et le converti, Flammarion, 1999

IANNACCONE, Laurence : Introduction to the economics of religion, Journal of Economic Litterature, 1998

KEPEL, Gilles : Les banlieues de l’Islam, Seuil, 1987

KEPEL, Gilles : La revanche de Dieu, Seuil, 1991

KEPEL, Gilles : Jihad, Gallimard, 2000

KEPEL, Gilles : Fitna, Gallimard, 2004

KHOSROKHAVAR, Farhad : L’islam des jeunes, Flammarion, 1997

KHOSROKHAVAR, Farhad : Les nouveaux martyrs d’Allah, Flammarion, 2002

KHOSROKHAVAR, Farhad : L’islam dans les prisons, Balland, 2004

KHOSROKHAVAR, Farhad : Quand Al-Qaïda parle, Grasset, 2006

LEVY-BRUHL, Lucien : La mentalité primitive, Anabet, 1922

MARX, Karl & ENGELS, Friedrich : Sur la religion, Editions sociales, 1968

McCLEARY, Rachel & BARRO, Robert : Religion and economy, Journal of Economic Perspectives, 2006

MORISHIMA, Michio : Capitalisme et confucianisme, Flammarion, 1982

SMITH, Adam : Théorie des sentiments moraux, Puf, 1759

SMITH, Adam : Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, Economica, 1776

TOCQUEVILLE, Alexis de : De la démocratie en Amérique, Gallimard, 1835 & 1840

TROELTSCH, Ernst : Die Soziallehren der christlichen Kirchen und Gruppen, J. C. B. Mohr, 1912

WEBER, Max : L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Gallimard, 1905

WEBER, Max : Sociologie des religions, Gallimard, 1996

WILLAIME, Jean-Paul : Sociologie des religions, Puf, 1995

20:42 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie, Sociologie |  Facebook | | |

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