02/04/2012

L'éducation

L’approche économique repose sur les mécanismes de marché. Gurgand (2005) en présente une synthèse autour d’une idée clé : l’éducation est un choix d’investissement. On renonce à faire quelque chose (travailler immédiatement) dans le but d’en obtenir une autre (avoir un meilleur revenu).

La sociologie de l’éducation se confond avec la sociologie de l’école. Elle a pourtant une visée plus large permettant d’y inclure l’ensemble des acteurs concernés et l’ensemble des approches (ex : pédagogie ou psychologie).

Durkheim est le fondateur de la sociologie de l’éducation : dans un contexte historique spécifique (affirmation de la IIIe République et de l’enseignement primaire obligatoire), l’éducation joue un rôle essentiel dans l’affirmation des solidarités.

Son œuvre aborde deux problématiques distinctes :

- l’éducation joue un rôle d’intégration sociale essentiel : elle fournit des valeurs à respecter et se présente donc comme une morale laïque (1922).

- la pédagogie évolue avec la société : les enseignements découlent de la demande sociale, ils ont pour but de répondre aux préoccupations de l’époque (1938).

L’essor de la sociologie et de l’économie de l’éducation est indissociable de la situation de massification scolaire notamment depuis 1945.

 

I] Economie de l’éducation

 

·         Le capital humain

Le capital humain comprend les connaissances, les qualifications, les compétences et autres qualités possédées par un individu qui intéressent l’activité économique.

Dans les pays développés, les dépenses publiques et privées d’acquisition du capital humain représentent en moyenne 6 % du PIB.

Cette acquisition est reconnue par les théories de la croissance comme un élément fondamental de la performance des économies. Selon Lucas (1988) c’est une des sources de la croissance. Ce que Barro & Sala-I-Martin (1995) confirment empiriquement pour les Etats-Unis.

L’intérêt de cette notion est qu’elle est liée à l’augmentation de la productivité, du salaire et du nombre de travailleurs.

Becker (1964) avance l’idée qu’on augmente ses compétences (par acquisition de nouvelles ou développement des anciennes) et qu’on augmente ainsi sa productivité future.

Becker s’intéresse à la formation « sur le tas » et opère une distinction entre :

- la formation générale : les compétences utilisables par tous les employeurs

Si une entreprise la fournit à un salarié, cela bénéficie à toutes les entreprises.

Mais, comme les salariés peuvent partir ou exiger un salaire plus élevé, les entreprises ne peuvent capturer le rendement de cette formation générale.

Ce sont donc les travailleurs qui vont financer leur formation générale.

- la formation spécifique : les compétences ne sont utilisables que dans une entreprise

Dans ce cas, l’entreprise va la payer ; mais elle doit inciter le travailleur à ne pas partir sinon elle perd la formation.

Selon Becker, la formation est toujours moins générale et plus spécifique. On investit tant que les bénéfices sont supérieurs aux coûts. L’intervention de l’Etat n’est donc pas nécessaire.

Mincer (1974) confirme que les rendements de l’éducation existent. Ils ont un effet significatif sur la distribution des revenus.

 

·         Le signal

Selon Spence (1973) ou Stiglitz (1975) l’éducation permet d’offrir une garantie sur le marché. Elle fournit de l’information sur la qualité des individus. Dès lors, pour se faire recruter les diplômes, l’expérience … sont autant de moyen pour un offreur de travail de réduire les asymétries d’information.

Mais selon Arrow (1973) l’éducation en tant que signal est inutile. Elle permet seulement aux entreprises de sélectionner des candidats sans en supporter le coût. L’éducation agit comme un filtre pour distinguer entre les individus, elle ne permet pas d’accroître les compétences (comme le suppose la théorie du capital humain).

Il faut donc étudier l’existence d’un lien entre formation et emploi. Cela relève d’une approche d’économie du travail. Les travaux de Céreq suivent cette logique.

Ex : insertion sur le marché du travail d’une génération, ou d’un type de diplômés …

Il faut également poser la question du financement des études. Ce qui relève de l’économie publique.

Ex : financement par l’Etat (bien public et externalités), par des bourses …

Enfin, il faut vérifier le rôle de l’éducation en termes de croissance. C’est une logique macroéconomique.

Ex : innovations réelles découlant d’une meilleure éducation

 

II] Sociologie de l’éducation

 

·         Education et socialisation

Il s’agit de comprendre le développement des relations sociales par le biais de l’éducation. Dans cette optique, on retrouve les théories classiques de l’école.

Parsons (1959) prolonge l’analyse de Durkheim sur le rôle intégrateur de l’éducation : l’école favorise une médiation entre les valeurs de la famille et celles de la société globale. La classe permet d’inculquer des valeurs sociales telles que le loyalisme envers l’institution et l’accomplissement individuel.

Bourdieu & Passeron (1970) montrent pourtant que le système éducatif exerce une fonction de reproduction sociale. Loin de réduire les inégalités, l’école légitime la domination en favorisant les individus les mieux dotés en capital (culturel ou économique).

Certains étudiants héritent d’un capital qui leur permet de mieux réussir leurs études, l’école est donc un lieu de violence symbolique où ceux qui ne correspondent pas aux critères de la culture dominante sont écartés. Cela pénalise donc les classes populaires.

Boudon (1973) considère que les choix scolaires sont des conséquences paradoxales de comportements rationnels. L’augmentation de la scolarisation favorise les élèves issus des milieux favorisés car ils sont mieux à même de mobiliser leurs ressources pour faire coïncider la position scolaire et la position sociale.

Pour Boudon cela traduit l’inégalité des chances : la décision de ne pas poursuivre d’études longues dans les milieux modestes est logique d’un point de vue individuel, même si elle renforce les inégalités au niveau agrégé. C’est un effet pervers de l’augmentation des diplômes. L’éducation ne garantit pas les débouchés, ce qui peut entraîner de la frustration.

Baudelot & Establet (1989) cherchent à réfuter l’idée d’une baisse du niveau scolaire et donc de l’échec de la fonction socialisatrice de l’école. Le niveau scolaire progresse mais de manière différenciée, ce qui pose la question des inégalités.

Dubet (2002) considère que l’école est dans une situation de déclin institutionnel : les professionnels qui l’animent ne sont plus portés par une vocation ou un statut. La légitimité de l’éducation est remise en question, ce qui entraîne le développement d’autres logiques : retour vers l’autorité, recours au droit ou reconnaissance des personnes. Pourtant, ces principes n’ont pas réussi à imposer une nouvelle légitimité.

 

·         Les inégalités scolaires

La perception d’un déclin du rôle intégrateur de l’école découle d’une nouvelle approche : celle d’une compétition entre groupes sociaux pour l’éducation.

Cherkaoui (1979) s’appuie sur des enquêtes empiriques internationales pour critiquer certaines idées reçues de la sociologie de l’éducation : la sélection ne profite pas plus aux élèves des milieux favorisés, la classe sociale n’est pas le facteur décisif de l’échec ou du succès scolaire et l’augmentation de l’enseignement pour les plus défavorisés n’améliore pas les résultats. Pour Cherkaoui ce sont les aspirations des élèves qui sont essentielles.

Berthelot (1983) insiste pour sa part sur les stratégies individuelles des étudiants : la scolarisation n’est pas un mode déterminé de socialisation.

Pourtant, Beaud (2002) montre la situation difficile des générations de la fin des années 90 : la volonté d’accroître les diplômes n’a pas permis aux milieux les plus modestes de trouver des débouchés aux titres scolaires.

Hoggart (1957) a ainsi analysé la difficulté des catégories populaires en Angleterre à s’approprier les valeurs de l’école. La mobilité sociale par l’éducation est vécue comme une situation de transfuge où les élèves des classes populaires n’ont pas leur place principalement sur le plan culturel.

Bernstein (1975) estime que les inégalités devant l’éducation découlent des difficultés à maîtriser la langue. Les enfants issus des classes populaires ne disposent pas des capacités linguistiques leur permettant de s’imposer dans le milieu scolaire.

Baudelot & Establet (1992) montrent les différences de genre sur le plan scolaire. Les filles ont de meilleures performances dans le secondaire mais elles choisissent des orientations qui ne sont pas adaptées à ces résultats. Pour ces auteurs, cela découle de la socialisation familiale : les filles sont moins confiantes que les garçons et se destinent moins à la réussite scolaire. De plus, l’institution scolaire elle même favorise cette situation en proposant des orientations vers des activités dites « féminines » souvent moins valorisées.

 

Références :

ARROW, Kenneth : Higher Education as a Filter, Journal of Public Economics, 1973

BARRO, Robert & SALA-I-MARTIN, Xavier : La croissance économique, Ediscience International, 1995

BAUDELOT, Christian & ESTABLET, Roger : Le niveau monte, Seuil, 1989

BAUDELOT, Christian & ESTABLET, Roger : Allez les filles !, Seuil, 1992

BEAUD, Stéphane : 80 % au bac … et après ?, La Découverte, 2002

BECKER, Gary : Human Capital A theoretical and Empirical Analysis with Special Reference to Education, University of Chicago Press, 1964

BERNSTEIN, Basil : Langage et classes sociales, Minuit, 1975

BERTHELOT, Jean-Marie : Le piège scolaire, Puf, 1983

BOUDON, Raymond : L’inégalité des chances, Armand Colin, 1973

BOURDIEU, Pierre & PASSERON, Jean-Claude : La reproduction, Minuit, 1970

CHERKAOUI, Mohamed : Les paradoxes de la réussite scolaire, Puf, 1979

DUBET, François : Le déclin de l’institution, Seuil, 2002

DURKHEIM, Emile : Education et sociologie, Puf, 1922

DURKHEIM, Emile : L’évolution pédagogique en France, Puf, 1938

GURGAND, Marc : Economie de l’éducation, La Découverte, 2005

HOGGART, Richard : La culture du pauvre, Minuit, 1957

LUCAS, Robert : On the Mechanics of Economic Development, Journal of Monetary Economics, 1988

MINCER, Jacob : Schooling, Experience and Earnings, NBER, 1974

PARSONS, Talcott : The school class as a social system, Harvard Educational Review, 1959

SPENCE, Michael : Job Market Signaling, Quarterly Journal of Economics, 1973

STIGLITZ, Joseph : The Theory of "Screening," Education, and the Distribution of Income, American Economic Review, 1975

20:30 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie, Sociologie |  Facebook | | |

Les commentaires sont fermés.