24/03/2012

Le travail

•        Une approche originale

Parallélisme sociologie des organisations / sociologie du travail : terrain d’étude identique, beaucoup de références communes, origine partagée (sociologie industrielle aux USA).

Mais apparaît comme une spécificité française faisant suite aux critiques de l’organisation du travail taylorienne.

L’auteur fondateur du courant est Georges Friedmann, philosophe de formation. Il s’appuie sur les recherches de l’école des relations humaines qu’il prolonge en montrant les limites du progrès et de la technique. Ce sont des sources de déshumanisation, de déqualification et d’aliénation.

Ouvrage de synthèse de cette approche : le Traité de sociologie du travail dirigé par Friedmann et Naville (1962). S’appuie sur quatre idées :

- le travail n’est pas une question comme les autres : lien fort avec la modernité

- le rôle primordial de la rationalisation du travail et ses effets sur la qualification

- la capacité des acteurs sociaux à transformer cette rationalisation

- la priorité aux recherches empiriques

C’est dans ce cadre que Touraine mènera ses premières recherches. C’est également dans cette optique qu’est créée la revue Sociologie du travail (1959).

 

•        Une question classique

De plus, la sociologie du travail a été étudiée par des grands classiques.

Marx en fait le centre du processus de transformation du capitalisme. Critique de la division du travail : fonction d’aliénation. Analyse réactualisée par Gorz (1973).

Durkheim considère que le travail joue un rôle essentiel dans le passage de la solidarité mécanique à la solidarité organique.

Mais ce domaine semble avoir été débordé aujourd’hui par l’économie (l’économie du travail est un des secteurs les plus dynamiques de recherche), par la psychologie ou la sociologie des organisations (dont le but est d’étudier la manière dont s’effectue le travail).

Q : a quoi sert le travail ?

 

I] L’intégration

Le travail remplit un rôle social essentiel : il donne un statut aux individus.

 

•        Travail et lien social

Méda (1995) montre la construction historique de la notion de travail. Aujourd’hui centrale dans le champ politique. Ex : augmenter la quantité de travail.

Le travail n’était absolument pas une nécessité dans la monde antique notamment. Ce n’est qu’avec la modernité que le travail est inventé (XVIIIe). Il est alors devenu un élément essentiel des rapports sociaux : il faut pourtant dépasser cette vision (notamment économique). Dès lors, le travail n’est plus la valeur primordiale. Il faut plutôt envisager un nouveau rapport au temps.

Lallement (2007) dans un contexte de crise du travail, il faut constater qu’il reste à la fois le moteur et le révélateur du changement social.

Le travail est une institution ayant quatre composantes :

- les di-visions : la manière de découper le monde social a une influence sur la manière de hiérarchiser le travail. Ex : efficacité de la division du travail puis source de déqualification

- l’individuation : tension permanente entre émancipation et socialisation. Ex : organisation du travail toyotiste

- l’intégration : le travail continue de générer du lien social. Même si le retrait de l’Etat social et l’individuation ont pu favoriser des processus de désaffiliation.

- la régulation : l’ensemble des règles organisant le travail. Les relations entre syndicats, patrons et Etat sont marqués par une forte conflictualité en France. D’où l’idée qu’il est rationnel de modifier les règles de la négociation. Ex : grève froide Morel (1981)

 

•        Le travail repensé ?

Sennett (1998) met en valeur les nouvelles caractéristiques du monde du travail : risque, flexibilité, travail en réseau ou précarité. Ces changements modifient le statut du travailleur : il devient difficile de mener un projet de vie active. L’employé perd son ancrage et son identité. La notion de « carrière » est dépassée. Pour Sennett, la précarité s’est généralisée.

Baudelot & Gollac (2003) montrent pourtant que le travail reste une condition primordiale de l’existence pour ceux qui en sont dépourvus. Plus les conditions de travail sont mauvaises ou précaires, plus les individus font du travail une des conditions essentielles du bonheur.

 

II] Les professions

Approche classique de la sociologie du travail : étudier les travailleurs et leurs métiers.

 

•        Travail et gestion

Veltz (2000) montre que les nouvelles organisations du travail, caractérisées par une rupture avec le modèle taylorien, entraînent une nouvelle approche de l’efficacité qui modifie la vision du travail.

Le travail devient une problématique de gestion : la coordination du travail se retrouve dans la gestion de la qualité, des compétences ou dans la culture d’entreprise. Courpasson (2000) montre que ce sont de nouvelles formes de contrainte.

 

•        Les interactions au travail

Hughes (1971) étudie principalement les relations de services, mise en contact d’un professionnel et d’un client : il montre l’importance des routines. Celles ci découlent d’un apprentissage et ont pour but de séparer le professionnel du client.

Une profession remplit donc deux fonctions :

- c’est une licence individuelle : elle incite à poursuivre une activité

- c’est un mandat : elle veut dire à la société ce qui est bon

Strauss (1963) étudie la profession médicale et considère que l’organisation d’un hôpital est un ordre négocié entre plusieurs professions. C’est une approche interactionniste.

Les règles de fonctionnement de l’hôpital font l’objet de tractations permanentes entre médecins, infirmières et aide-soignantes, ainsi qu’avec les malades. Malgré l’existence de statuts, les négociations sont permanentes.

 

•        Les catégories professionnelles

Boltanski (1982) analyse la formation de la catégorie des « cadres ». Il montre la diversité de la notion et le fait qu’on ne peut la considérer comme homogène. Les diplômes, les revenus, les origines sociales ou les opinions politiques sont extrêmement variés.

C’est donc en analysant l’histoire de l’émergence des cadres que Boltanski en fait apparaître les traits essentiels : la reconversion de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie ainsi que la reconnaissance collective de leur spécificité comme une évidence.

Beaud & Pialoux (1999) constatent que la modernisation des entreprises industrielles tend à rendre obsolètes la qualification des ouvriers.

De ce fait, les ouvriers ne sont plus une « unité » solidaire. Ils sont d’ailleurs méprisés par leurs enfants. Pourtant, ils restent porteurs d’identités et de traditions malgré la dynamique qui voit leur profession se réduire.

 

III] L’emploi

Question fondamentale dans un contexte de passage du plein emploi à la crise économique.

 

•        Aspects historiques

Castel (1995) analyse l’histoire du salariat. Il distingue deux étapes :

- « de la tutelle au contrat » on assiste à un développement du salariat avec plusieurs caractéristiques : situation difficile (sacrifices, souffrances) et contrainte mais qui voit se développer progressivement des protections.

- « du contrat au statut » au moment où le salariat devient hégémonique et que l’Etat social est consolidé, il est remis en cause : les protections sont réduites et les statuts deviennent vulnérables.

Lallement (1996) montre que le rapport salarial s’est constitué historiquement autour de trois pôles : le patronat, les syndicats et l’Etat.

 

•        Le travail et la crise

Lazarsfeld, Jahoda & Zeisel (1933) étudient les effets du chômage sur une petite ville autrichienne. Etude empirique quantitative et qualitative.

La crise des années 30 ayant quasiment réduit à néant l’activité économique, le chômage y est massif. Les auteurs constatent que la situation a des effets variés sur les relations familiales : le chômage du père de famille détruit de nombreux foyers, mais il permet à d’autres de se rééquilibrer. La tendance générale reste une apathie et une résignation forte qui traduit l’importance du statut conféré au travail.

 

•        Le travail des femmes

Maruani (2000) met en valeur la spécificité de l’emploi féminin. Malgré l’augmentation de la participation féminine au marché du travail, l’emploi féminin est marqué par le temps partiel et le secteur tertiaire. De plus, la typologie des emplois reste très sexuée. Ex : postes d’exécution, malgré la réussite scolaire plus élevée.

Pour Maruani il existe deux formes de ségrégation :

- horizontale : l’emploi féminin est concentré dans certaines activités

- verticale : les postes hiérarchiquement élevés sont rarement féminins

 

•        La précarité

Paugam (2000) montre qu’on peut être salarié et précaire.

Cela découle de l’intégration professionnelle. Celle ci consiste à croiser deux facteurs : la satisfaction dans le travail et la stabilité de l’emploi. C’est l’idéal type du travailleur intégré. Trois déviations existent :

- intégration incertaine : satisfait mais instable

- intégration laborieuse : insatisfait mais stable

- intégration disqualifiante : insatisfait et instable

 

Conclusion :

Renouveau de la sociologie du travail, mais à la croisée de nouveaux thèmes : inégalités, discriminations

 

Références :

BAUDELOT, Christian & GOLLAC, Michel dir. : Travailler pour être heureux ?, Fayard, 2003

BEAUD, Stéphane & PIALOUX, Michel : Retour sur la condition ouvrière, Fayard, 1999

BOLTANSKI, Luc : Les cadres, Minuit, 1982

CASTEL, Robert : Les métamorphoses de la question sociale, Fayard, 1995

COURPASSON, David : L’action contrainte, Puf, 2000

FRIEDMANN, Georges & NAVILLE, Pierre : Traité de sociologie du travail, Armand Colin, 1962

GORZ, André : Critique de la division du travail, Seuil, 1973

HUGHES, Everett : Le regard sociologique, Editions de l’EHESS, 1971

LALLEMENT, Michel : Sociologie des relations professionnelles, La Découverte, 1996

LALLEMENT, Michel : Le travail, Gallimard, 2007

LAZARSFELD, Paul ; JAHODA, Marie & ZEISEL, Hans : Les chômeurs de Marienthal, Minuit, 1933

MEDA, Dominique : Le travail, une valeur en voie de disparition, Aubier, 1995

MARUANI, Margaret : Travail et emploi des femmes, La Découverte, 2000

MOREL, Christian : La grève froide Stratégies syndicales et pouvoir patronal, Octarès, 1981

PAUGAM, Serge : Le salarié de la précarité, Puf, 2000

SENNETT, Richard : Le travail sans qualités, Albin Michel, 1998

STRAUSS, Anselm : L’hôpital et son ordre négocié, in La trame de la négociation, L’Harmattan, 1963

VELTZ, Pierre : Le nouveau monde industriel, Gallimard, 2000

19:11 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Sociologie |  Facebook | | |

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