10/03/2012

Sociologie politique

  • Une science de la politique ?

Domaine difficile à isoler en sciences sociales : étudié à part entière en sciences politiques ou en parallèle avec le droit constitutionnel, dépassé par certains travaux d’économie. D’autant que les aspects politiques se retrouvent dans l’œuvre de certains sociologues : de Durkheim à Touraine en passant par Bourdieu. Du coup c’est un domaine difficile à définir : science de l’Etat, des comportements politiques, de la domination … ? Pas d’unité théorique.

La sociologie politique reste un phénomène situé historiquement et géographiquement : c’est un problème marquant des sociétés modernes occidentales.

  • L’origine des démocraties et des dictatures

Hermet (1986) montre que les processus qui mènent à la démocratie ou à la dictature découlent du comportement des élites. Celles-ci arbitrent entre deux choix antagonistes : conserver le pouvoir ou obtenir du pouvoir.

Les élites mettent donc en œuvre trois stratégies politiques : la dynamique démocratique représentative, le clientélisme ou la perversion du libéralisme.

  • Les formes d’Etat

Badie & Birnbaum (1979) considèrent que l’Etat moderne n’est ni le résultat d’un processus universel de modernisation, ni la conséquence du développement du capitalisme. C’est une invention historique qui offre une solution politique pour s’imposer face aux féodalités. Les pays les moins étatisés sont passés sans conflits de l’économie rurale au capitalisme.

Rôle essentiel du pouvoir spirituel : les religions qui dissocient les pouvoirs politique et spirituel ont favorisé l’invention du concept d’Etat par opposition à l’église.

  • Les révolutions sociales

Tilly (1970) étudie la contre-révolution en Vendée et cherche à comprendre pourquoi certains habitants ont accepté le nouveau régime alors que d’autres se sont soulevés contre.

Le facteur déterminant est l’existence de relations entre les paysans et les bourgeois des villes pour des raisons commerciales. L’absence de relations repose sur des conflits fonciers : les paysans interprètent la révolution comme une atteinte à leur communauté.

La mobilisation collective découle donc de facteurs politiques.

Q : peut-on concevoir une société sans politique ?

 

I] Les comportements politiques

La vie politique est une lutte pour l’exercice du pouvoir légitime. Dans les sociétés occidentales : elle découle d’un affrontement partisan.

        Les déterminants sociaux et historiques du comportement électoral

Siegfried (1913) étudie la géographie électorale et montre que certaines régions ont des préférences marquées en fonction de plusieurs variables : le degré d’intervention de l’Etat, la place de la religion, le niveau de peuplement …

Gaxie (1985) étudie les corrélations entre les facteurs économiques, démographiques, culturels ou religieux et les préférences électorales. Le constat est double : il existe une grande permanence de la distribution des votes en France ; mais les électeurs réagissent également aux discours politiques. Ex : type d’élection, nature des enjeux ou conjoncture …

Bois (1963) cherche à dépasser le modèle de la géographie électorale qui n’explique pas tous les comportements. Il considère que les facteurs explicatifs du vote découlent de l’histoire.

Les orientations politiques découlent de grands traumatismes historiques transmis par la mémoire collective, notamment la Révolution française.

Le Bras & Todd (1981) considèrent que les systèmes anthropologiques sont déterminants pour comprendre le vote : le développement culturel, religieux ou économique … Pour ces auteurs, le facteur essentiel réside dans les structures familiales et de parenté.

Les familles communautaires sont plutôt de gauche, les familles nucléaires et autoritaires votent à droite.

 

        La rationalité des électeurs

Grunberg (1985) analyse le changement des comportements électoraux entre 1981 et 1984.

Comme la moitié des électeurs ont modifié leur vote sur une courte période, on ne peut imputer ce comportement à des facteurs sociaux.

La volatilité électorale découle d’un comportement individualiste utilitariste.

Green & Shapiro (1995) montre qu’on peut analyser les électeurs comme des acteurs menant des stratégies : ils votent de manière rationnelle afin de maximiser leur utilité.

Cependant, ce modèle basé sur le raisonnement économique suppose des hypothèses de comportement fortes (ex : transitivité) et il débouche sur la conclusion paradoxale que le vote ne présente que peu d’intérêt puisque le vote individuel influence peu le résultat.

L’envers de la rationalité s’exprime dans le vote contestataire :

Lavau (1981) étudie le vote communiste en tant qu’expression d’un refus du système politique et d’un mécontentement.

Perrineau (1997) analyse la montée du vote Front national en France. Il constate une progression du vote FN dans les régions touchées par la crise et la désindustrialisation. Les couches sociales les plus défavorisées sont l’essentiel de l’électorat du FN.

 

II] Le pouvoir politique

Le pouvoir pose la question de l’Etat et de ses structures.

        Le concept de pouvoir et la place de l’Etat

Weber (1922) développe une théorie du pouvoir rationnel : c’est le fait d’imposer un comportement à une personne. Pour Marx, le pouvoir est un instrument de domination de la classe dirigeante. Optique partagée par Bourdieu.

Pour le courant élitiste (Pareto, Mosca ou Michels) les dirigeants de l’Etat appartiennent à des élites. Les sociétés modernes sont donc profondément inégalitaires.

Dahl (1961) considère que le système politique est composé d’une multitude de groupes en compétition pour faire prévaloir leurs intérêts. Bien que ces groupes disposent de ressources et d’influences inégales, leur lutte pour le pouvoir découle de leur compétence. De plus, comme leur pouvoir découle d’élections régulières, les dirigeants doivent composer entre eux.

C’est la conception pluraliste de la politique. Optique partagée par Aron.

Grémion (1976) montre ainsi qu’un Etat centralisé comme la France doit tout de même s’appuyer sur les pouvoirs locaux pour mettre en œuvre ses politiques. Le pouvoir central négocie avec les préfets et les notables.

Toutefois, Lindblom (1977) montre l’influence excessive du pouvoir économique dans la compétition politique aux USA.

 

        Les politiques publiques et les professionnels de la politique

Thoenig (1973) définit la politique publique comme un programme d’action propre à une ou plusieurs autorités publiques ou gouvernementales.

Aujourd’hui la légitimité de l’action publique est remise en cause.

Cohen, March & Olsen (1991) analysent les processus décisionnels comme un modèle de poubelle : les décisions sont un mélange de solutions préconçues, parfois mal adaptées au problème et qui sont prises en fonction des contingences du moment.

Lascoumes & Le Galès (2007) considèrent qu’il vaut mieux étudier les réseaux politiques que d’isoler l’Etat et la société civile : les décisions publiques découlent d’arrangements entre groupes sociaux, dont l’Etat.

La politique est animée par deux types de professionnels : les élus et les fonctionnaires.

Les dirigeants politiques sont essentiellement les catégories privilégiées de la population.

Gaxie (1973) montre que les femmes et les ouvriers sont quasiment exclus des postes politiques importants.

Birnbaum (1977) montre la concentration des élites au sein de la classe politique dirigeante, tout en notant la transformation du personnel. La IIIe et la IVe Républiques voient apparaître de nouvelles professions au sommet de l’Etat : les classes moyennes supérieures (avocats, médecins, journalistes …) remplacent les propriétaires fonciers et les industriels, qui sont eux même remplacés par les Hauts fonctionnaires sous la Ve.

 

Conclusion : La socialisation politique

Percheron (1974) montre l’importance des interactions entre parents et enfants dans l’élaboration d’une opinion politique. La socialisation politique découle de trois logiques : l’identification aux parents, l’intériorisation des normes et l’élaboration progressive des attitudes politiques.

On constate donc à la fois l’importance de la transmission familiale des choix politiques et l’influence des autres groupes de socialisation.

 

Références :

BADIE, Bertrand & BIRNBAUM, Pierre : Sociologie de l’Etat, Grasset, 1979

BIRNBAUM, Pierre : Les sommets de l’Etat, Seuil, 1977

BOIS, Paul : Paysans de l’Ouest, Editions de l’EHESS, 1963

DAHL, Robert : Qui gouverne ?, Armand Colin, 1961

GAXIE, Daniel : Les professionnels de la politique, Puf, 1973

GAXIE, Daniel dir. : Explication du vote, Presses de Sciences Po, 1985

GREEN, Donald & SHAPIRO, Ian : Choix rationnels et politique, Revue Française de Science Politique, 1995

GREMION, Pierre : Le pouvoir périphérique, Seuil, 1976

GRUNBERG, Gerard : L’instabilité du comportement électoral, in GAXIE, Daniel dir. , Explication du vote, Presses de Sciences Po, 1985

HERMET, Guy : Sociologie de la construction démocratique, Economica, 1986

LAVAU, Georges : A quoi sert le parti communiste français ?, Fayard, 1981

LASCOUMES, Pierre & LE GALES, Patrick : Sociologie de l’action publique, Armand Colin, 2007

LE BRAS, Hervé & TODD, Emmanuel : L’invention de la France, Hachette, 1981

LINDBLOM, Charles : Politics and markets, Basic Books, 1977

COHEN, Michael ; MARCH, James & OLSEN, Johan : A garbage can model of organizational choice, Administrative Science Quarterly, 1972

PERCHERON, Annick : L’univers politique des enfants, Armand Colin, 1974

PERRINEAU, Pascal : Le symptôme Le Pen, Fayard, 1997

SIEGFRIED, André : Tableau politique de la France de l’Ouest, Imprimerie Nationale, 1913

THOENIG, Jean-Claude : L’ère des technocrates, L’Harmattan, 1973

TILLY, Charles : La Vendée, Fayard, 1970

WEBER, Max : Economie et société, Plon, 1922

00:23 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Sociologie |  Facebook | | |

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