06/02/2012

Les normes et les valeurs

Les normes et les valeurs posent la question de l’intégration sociale.

Il s’agit de comprendre ce qui peut unir des individus dans une société ou les séparer.

  • La tradition utilitariste

Pour les utilitaristes (Bentham) les normes et les valeurs doivent être expliquées par des lois de la nature humaine. Les individus choisissent les actions qui ont les conséquences les plus désirables. Par extension, l’utilitarisme suppose des individus rationnels.

Le système des normes émerge grâce à l’intérêt égoïste qui permet de satisfaire les membres de la société (Hume). La norme suppose l’existence de sanctions. Approche aujourd’hui incarnée par la théorie des choix rationnels (Coleman).

  • L’opposition à l’utilitarisme

La tradition utilitariste a fait l’objet de critiques de fond :

-         elle néglige le consensus social (Comte)

-         elle ne prend pas en compte la solidarité des individus (Durkheim)

Six arguments permettent d’opposer la vision utilitariste des autres approches :

-         c’est une théorie abstraite et naturaliste : ne rend pas compte de la complexité du réel

-         la notion d’utilité n’est pas déterminée : peut correspondre à de nombreux objectifs

-         l’action orientée par l’intérêt peut être immorale : tricherie, non respect des normes

-         toutes les normes ne peuvent être utilitaires : les vêtements, le divorce …

-         certains comportements ne peuvent être expliqués par l’utilitarisme : don, sacrifice

-         l’individu utilitariste est rationnel (atome isolé) alors que les individus sont en interaction

Q : une société peut elle se passer de normes et de valeurs ?

 

I] Les valeurs

Les valeurs sont des idéaux collectifs qui définissent dans une société donnée les critères du désirable : les sociétés définissent ce qui est bien et mal, beau et laid, juste et injuste …

Ces valeurs sont interdépendantes, elles forment un « système de valeurs ».

  • Les valeurs dans la sociologie classique

Pour Durkheim, la question des valeurs est centrale. L’adhésion à des valeurs communes est essentielle pour l’intégration de l’individu à la société (solidarité).

Les valeurs traditionnelles sont modifiées par la modernisation de la société : la solidarité organique permet de lutter contre une individualisation des buts et des valeurs liée à la division du travail.

Pour pallier à ce risque permanent, Durkheim a forgé dans la dernière partie de son œuvre une approche morale des valeurs qu’une société moderne doit conserver pour rester solidaire.

Pour Weber, la rationalité prend la place des explications basées sur la magie ou les croyances. Mais dans le même temps, la science n’apporte pas de réponses alternatives solides au devenir humain. Face à ce « désenchantement » Weber estime qu’un retour aux valeurs transmises par les religions traditionnelles doit s’imposer.

Le savant doit occuper une place particulière par rapport aux valeurs : il doit s’abstenir de juger les actions. Le savant est celui qui propose les clés de compréhension d’une situation, càd d’interpréter les valeurs qui guident les actions.

On retrouve le concept de rationalité par rapport à une valeur. Cela permet d’expliquer que certaines valeurs soient mieux adaptées à des évolutions sociales que d’autres. Weber pense par exemple que l’éthique protestante est mieux adaptée à l’esprit du capitalisme, ce qui explique la corrélation entre les deux.

  • Vers un système de valeur

Pour Parsons (1966), les valeurs sont les données ultimes qui expliquent à la fois la cohérence et la spécificité d’une culture. On peut étudier et comparer des sociétés à travers les valeurs de fond qui les caractérisent. Cela peut faire apparaître les différences essentielles entre plusieurs sociétés et comprendre l’influence des valeurs sur l’action sociale.

Le système de valeur doit en effet être adapté au comportement d’une société. Pour Mendras il faut une « congruence » entre les valeurs et l’idéologie, entre les valeurs et les pratiques.

Les valeurs évoluent donc dans le temps et dans l’espace (évidemment). La sociologie n’est pas la seule science à vouloir les caractériser : philosophie ou économie.

Enfin, grand intérêt : les enquêtes internationales et longitudinales sur les valeurs. Elles sont le matériau de nombreuses analyses extrêmement intéressantes (Stoetzel, Boudon …).

 

II] Les normes

Les valeurs d’une société se concrétisent dans un ensemble que l’on dénomme « normes ».

  • Les normes sont sociales

Les normes sociales sont des règles qui régissent les conduites individuelles et collectives d’une société. Elles font l’objet de sanctions en cas de non respect ou de transgression.

Cependant la sanction n’est pas automatique car il est difficile d’isoler et d’étudier les normes.

Mendras souligne qu’une norme se reconstruit à la suite d’une étude de données diverses : opinions, comportements et situations sociales.

Ex : fumer dans un lycée (contrevient à une norme) ou devant un lycée (pas de sanction)

Il faut donc distinguer l’opinion et la norme par le critère essentiel de la sanction : un groupe est prêt à intervenir, à défendre le non respect d’une norme, pas d’une opinion.

Les normes évoluent dans le temps : elles peuvent devenir moins (ou plus) importantes pour une société. Ex : les enfants hors mariage représentent la moitié des naissances

Il est donc possible que des normes sociales ne se traduisent pas par des pratiques sociales.

  • Normes et opinions

Le paradoxe de Merton (repris par Boudon) montre cette influence croisée entre opinions et normes. Un groupe qui a plus d’opportunités de réussir est beaucoup plus insatisfait qu’un groupe dont les chances sont moindres. L’insatisfaction provient du fait que l’on ne trouve pas normal de réussir comme les autres. (Merton compare les promotions dans l’armée ; Boudon montre qu’une baisse du chômage peut augmenter l’insatisfaction de la population).

Ex : la croissance économique et le sentiment d’insécurité peuvent augmenter ensemble

Il faut que le groupe qui produit les normes ait une certaine cohérence : les situations sociales et les intérêts des individus doivent se rapprocher pour faire émerger des règles.

Ex : aménagement du territoire (services publics dans des zones peu peuplées)

Enfin, Mendras souligne le fait qu’une société se conforme à un ensemble, un « système de normes » et pas à des règles déterminées (et choisies au cas par cas comme des lois).

Ex : la politesse, le mariage, l’école …

On parle dans ce cas d’institutionnalisation des normes : càd qu’un groupe intériorise les règles et sanctionnera tout manquement. Cela n’écarte pas les conflits de normes (jeunes / adultes) ou le fait qu’en fonction des situations sociales (du contexte) la norme soit plus ou moins souple.

 

III] Conformité et déviance

L’existence de normes entraîne deux types de comportements : la déviance (refus de se conformer aux normes) ou la conformité (respect des normes). Ces comportements sont objectifs et non moraux : on peut se conformer sans adhérer ou croire aux normes.

  • La conformité est une notion à géométrie variable

La diversité des règles rend nécessaire une certaine tolérance par rapport à la sanction du non respect. En fonction du contexte (et du temps) on apprend quelles sont les normes essentielles.

Milgram (1974) a montré les risques de la conformité aux normes : un individu peut obéir à des injonctions qu’il refuserait en principe, par simple application de la règle.

Le statut social de l’individu influence la conformité : on exige plus de respect de la part de certaines personnes (curé, professeur, parent …).

Le développement des techniques de surveillance (Lyon, Mattelart) fait disparaître certains espaces d’intimité et d’opacité sociale, pourtant nécessaires à une certaine souplesse d’interprétation des normes.

Cette conformité peut s’expliquer par les progrès de la civilisation, ce qu’Elias nomme « la civilisation des mœurs ». La vie en société rend nécessaire l’apparition de normes (courtoisie, savoir vivre, hygiène …) qui, de plus, marquent l’expression de la conscience d’une société.

Les incivilités sont notamment beaucoup moins tolérées dans les sociétés modernes.

  • La déviance a un sens social

Par opposition à la conformité, les individus qui ne respectent pas les normes sont déviants.

Il existe de nombreuses hypothèses pouvant justifier la déviance : milieu social, personnalité …. A partir de l’étude de Becker (1963) on considère que le fait de transgresser les normes s’explique par le fait qu’elles sont imposées à un groupe par un autre groupe. Une position supérieure dans la société permet d’imposer sa morale.

Lieberman (1956) montre que les ouvriers qui deviennent chefs changent leurs attitudes envers leurs ex-collègues mais reprennent les anciennes s’ils rétrogradent.

Ce qui est considéré comme déviant peut ne plus l’être si les normes sociales évoluent (ex : homosexualité ou folie). Mais en fonction des milieux sociaux, l’appréciation des normes peut être très différenciée.

Sykes & Matza (1957) étudient les techniques de neutralisation : ce sont les justifications utilisées par les individus pour ne pas appliquer les normes sociales.

-         refus de la responsabilité

-         refus de la blessure

-         accusation de la victime

-         condamnation de ceux qui condamnent

-         espérance d’une loyauté plus élevée

La déviance sert de base aux réflexions sur la criminalité.

 

Conclusion : les rites

La sociologie des normes repose également sur l’ethnologie : un rite est une séquence formalisée d’actes accomplis dans un contexte religieux ou magique (par opposition aux normes d’une société moderne).

Le cérémonial qui accompagne certaines pratiques sociales modernes relève du rituel (ex : repas, concours)

 

Références :

BECKER, Howard : Outsiders, Metailié, 1963

BENTHAM, Jeremy : An introduction to the principles of morals and legislation, Oxford University Press, 1781

BOUDON, Raymond & LEROUX, Robert : Y a t’il encore une sociologie ?, Odile Jacob, 2002

BOUDON, Raymond : Déclin de la morale ? Déclin des valeurs ?, Puf, 2002

COLEMAN, James : Foundations of social theory, Harvard University Press, 1990

COMTE, Auguste : Leçons de sociologie, Gallimard, 1839

DURKHEIM, Emile : De la division du travail social, Puf, 1893

DURKHEIM, Emile : L’éducation morale, Puf, 1903

ELIAS, Norbert : La civilisation des mœurs, Calmann Levy, 1969

LIEBERMAN, Seymour : Les effets de changements de rôles sur les attitudes, in MENDRAS, Henri dir., Eléments de sociologie Textes, Armand Colin, 1956

LYON, David : Surveillance studies, Polity, 2007

MATTELART, Armand : La globalisation de la surveillance, La Découverte, 2007

MENDRAS, Henri : Eléments de sociologie, Armand Colin, 1989

MERTON, Robert : Eléments de théorie et de méthode sociologique, Plon, 1953

MILGRAM, Stanley : Soumission à l’autorité, Calmann Levy, 1974

PARSONS, Talcott : Sociétés Essai sur leur évolution comparée, Dunod, 1966

STOETZEL, Jean : Les valeurs du temps présent, Puf, 1983

SYKES, Gresham & MATZA, David : Techniques of Neutralization: A Theory of Delinquency, American Sociological Review, 1957

WEBER, Max : Ethique protestante et esprit du capitalisme, Gallimard, 1905

WEBER, Max : Le savant et le politique, La Découverte, 1921

WEBER, Max : Essais sur la théorie de la science, Pocket, 1922

22:54 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Sociologie |  Facebook | | |

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