06/02/2012

Le changement social

On cherche à analyser les transformations des sociétés.

Objet de controverses.

On peut définir le changement social « comme étant toute transformation observable dans le temps, qui affecte d’une manière qui ne soit pas que provisoire ou éphémère, la structure ou le fonctionnement de l’organisation sociale d’une collectivité donnée et modifie le cours de son histoire » Rocher (1970).

D’abord constat : grandes modifications sociales en France au XXème. Conflits militaires, structures culturelles, structures économiques, structures politiques ont refondu la société française de manière profonde.

C’est dans l’analyse du changement social qu’on retrouve la plus grande diversité doctrinale : de la sociologie critique (Bourdieu) qui ne voit que des luttes dans le changement à la sociologie individualiste (Boudon) qui rejette les théories générales du changement, tout processus étant « daté et signé ».

Pour Mendras, le changement social est associé au conflit : on passe de l’ordre au désordre.

Une même situation sociale sera interprétée de manière très différente.

Ex : grèves de 1995 selon Touraine (conservatisme) ou Bourdieu (antilibéralisme).

Q ,: une théorie du changement social est elle pensable ?

 

I] Les théories du changement social

Si le changement social est l’ensemble observable des mutations affectant tout ou partie de l’organisation sociale pendant une période donnée ; il faut encore distinguer selon qu’on considère le système social comme tendant vers l’équilibre ou le déséquilibre.

  • Un système social équilibré

Pareto (1916) défend l’idée de l’équilibre social. L’ensemble des forces sociales va tendre vers un rapprochement du fait du rôle central des élites : pour maintenir leur position privilégiée, elles doivent se renouveler. C’est donc par un processus de sélection proche de la concurrence que le changement social va entraîner, mais pour autant la mobilité tend vers la stabilité. Chaque élite incarne un projet de société.

Pour Parsons (1951) on retrouve cette approche équilibrée du changement social : comme la socialisation fait que l’on intériorise des valeurs, le changement se fait sans tensions excessives. Tout acteur évolue dans un système institutionnalisé dans lequel il a des intérêts qu’il préférera ne pas remettre en cause.

Avec Mayo (1933) on a parlé de théorie du changement exogène. Les expériences d’Hawthorne ont montré qu’une organisation était en situation d’équilibre et que le changement provenait de l’environnement.

La vision d’un changement équilibré est poussée à son maximum dans l’optique évolutionniste de Spencer (1898) : la société est vue comme un organisme biologique vivant qui évolue vers des stades de plus en plus évolués.

Tocqueville (1856) considère que c’est la marche vers l’égalité qui est la tendance de fond des sociétés démocratiques. Les personnes qui sont privées de l’égalité y sont d’autant plus sensibles que la société s’enrichit globalement.

Pour Durkheim (1893) le changement social est linéaire et binaire : on passe de la société traditionnelle à la société moderne du fait de la division du travail.

La pensée de Weber (1922) est plus élaborée : le changement prend sa source dans la rationalisation qui est au fondement de la domination entre les individus. Le pouvoir peut ainsi venir de la tradition, du charisme ou de la raison.

  • Un système social en déséquilibre

Cependant ces analyses restent fondées sur l’idée que les sociétés évoluent dans une direction et pour des raisons claires. Mais elles proposent des déterminants extrêmement variés …

Or, on peut également considérer que la société est un jeu de forces contradictoires qui sécrète et organise le changement. C’est notamment la sociologie de Marx qui part de ce postulat : les sociétés sont animées par un clivage de fond entre la classe qui possède les moyens de production et celle qui ne peut qu’exploiter sa force de travail. La lutte des classes est le moteur de l’histoire (1850) car elle rend nécessaire le changement par la révolution.

Plus étonnant, est de retrouver la pensée de Boudon dans cette même logique : le changement social résulte de déséquilibres dans les décisions individuelles des agents qui peuvent provoquer une réaction globale quand elles sont agrégées (1977). Ex : les choix d’études (durée, filière) sont valorisées en fonction des gains attendus et des coûts, ce qui traduit une inégalité des chances entre les classes aisées et populaires (1973). Ainsi l’augmentation de la durée des études ne se traduit pas nécessairement pas une plus grande mobilité sociale.

 

II] Les groupes

Cela renvoie à une grande variété de situations sociales : couple, club sportif, parti, foule …

  • Définir le groupe

Pour Merton un groupe est constitué par l’association d’au moins deux personnes … qui sont en interaction (critère objectif) et qui ont conscience d’une appartenance commune (critère subjectif).

C’est cet aspect intentionnel qui permet de distinguer un groupe d’un simple rassemblement.

La taille du groupe est donc un élément déterminant : pour Olson (1966), plus un groupe est grand, plus il aura de difficultés à s’organiser. Ce sont donc principalement des minorités actives qui vont imposer leurs vues à l’ensemble du groupe.

On distingue les groupes primaires et les groupes secondaires : les groupes primaires comprennent des individus caractérisés par des rapports interpersonnels de face à face. L’identification est forte, ainsi que la solidarité ; même si des rapports de compétition peuvent exister. Ex : famille, camarades, voisins.

Les groupes secondaires sont basés sur des relations plus superficielles, principalement utilitaires. Ils ne concernent qu’une partie de la vie des individus. Ex : partis politiques, syndicats, associations.

  • Groupes d’appartenance et groupes de référence

Le groupe de référence a une fonction comparative : il permet aux individus d’évaluer leur situation les uns par rapport aux autres. Cette définition permet d’expliquer les paradoxes de Tocqueville ou Merton : la frustration des individus augmente quand les opportunités augmentent également.

Le groupe de référence peut servir de modèle normatif et guider le comportement des individus ; mais il peut également être utilisé comme repoussoir, selon Bourdieu (1979) la consommation permet aux classes aisées de se distinguer de ce qui est vulgaire.

Le groupe d’appartenance est celui auquel les individus sont rattachés. Le groupe de référence peut coïncider avec le groupe de référence, mais ce n’est pas systématique. Ainsi la mobilité sociale fait que certains individus ont l’expérience de plusieurs groupes et qu’ils peuvent déterminer celui auquel ils veulent appartenir et celui auquel ils se réfèrent.

Ex : comportement politique (vote trotskyste en France)

Pour Merton, le choix des groupes dépend du prestige qui y est associé.

Pour Boudon (1977) la notion de groupe doit être écartée au profit de l’approche individuelle qui prenne en compte l’interaction directe des individus. Les paradoxes s’expliquent autant par des croyances individuelles que des groupes de référence.

 

III] L’innovation

Tout changement social est une perturbation du fonctionnement d’un groupe : les croyances, les comportements, les institutions évoluent ; ce qui entraîne un déséquilibre par rapport à la situation précédente. On peut donc associer le changement social à l’innovation.

  • Les effets de l’innovation

L’innovation consiste à introduire une nouveauté sociale dans le fonctionnement de groupes équilibrés. Pour être acceptée, une innovation doit prolonger le système technique existant sans le contredire. L’innovation doit se transmettre entre les générations pour s’intégrer à la société. Elle va donc modifier les rapports de pouvoir existants.

Cela peut impliquer une modification des ressources. Ex : le changement démographique

C’est donc souvent une perturbation extérieure (autre groupe ou environnement) qui vient altérer l’équilibre d’une société. Les sociétés sont composées de groupes dont les rapports peuvent être conflictuels.

Le changement n’est parfois pas radical. Il n’est pas non plus instantané ou irréversible.

Ex : la domination scientifique de la Chine antique

  • La circulation de l’innovation

Ce qui est primordial c’est d’analyser la diffusion des innovations : on peut notamment utiliser une approche épidémiologique. Les nouveautés se répandent comme des maladies ou des virus par contamination, elles s’agglomèrent dans des foyers, elles subissent des mutations en fonction de l’adoption par telle ou telle société.

Rappel : les approches de Lewin (1959) ou de Katz & Lazarsfeld (1955) sur la décision dans les groupes et l’influence interpersonnelle.

Pour Tarde (1895), la société est régie par des lois de l’imitation : les innovations comportementales sont fondées sur des comparaisons entre groupes sociaux qui cherchent à se ressembler tout en apportant leur démarche spécifique.

D’où des attitudes spécifiques : précurseurs ou suiveurs, mais sans prédétermination de la diffusion de l’innovation. Ex : OGM

 

Conclusion :

Les facteurs du changement social restent basiques : la démographie, le progrès technique, les valeurs culturelles ou les idéologies.

Pour Mendras on peut proposer des modèles simples et généraux mais qui pourraient aussi bien être laissés entre les mains des historiens.

 

Références :

BOUDON, Raymond : L’inégalité des chances, Armand Colin, 1973

BOUDON, Raymond : Effets pervers et ordre social, Puf, 1977

BOURDIEU, Pierre : La distinction, Minuit, 1979

DURKHEIM, Emile : De la division du travail social, Puf, 1893

KATZ, Elihu & LAZARSFELD, Paul : Influence personnelle, Armand Colin, 1955

LEWIN, Kurt : Psychologie dynamique, Puf, 1959

MARX, Karl : Les luttes de classe en France, Folio, 1850

MAYO, Elton : The human problems of an industrial civilization, Routledge, 1933

MENDRAS, Henri & FORSE, Michel : Le changement social, Armand Colin, 1983

MENDRAS, Henri : Eléments de sociologie, Armand Colin, 1989

MERTON, Robert : Eléments de théorie et de méthode sociologique, Plon, 1953

OLSON, Mancur : Le paradoxe de l’action collective, Puf, 1966

PARETO, Vilfredo : Traité de sociologie générale, Droz, 1916

PARSONS, Talcott : The social system, The free press, 1951

ROCHER, Guy : Le changement social, Seuil, 1970

SPENCER, Herbert : Principes de la sociologie, Alcan, 1898

TARDE, Gabriel : Les lois de l’imitation, Les Empêcheurs de Penser en Rond, 1895

TOCQUEVILLE, Alexis de : L’Ancien régime et la révolution, Gallimard, 1856

WEBER, Max : Economie et société, Plon, 1922

22:55 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Sociologie |  Facebook | | |

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