04/02/2012

Le lien social

Terme à manipuler avec précaution : objet d’interprétations diverses.

Aujourd’hui beaucoup utilisé pour déplorer la « rupture » du lien.

C’est dans l’œuvre de Durkheim (1893) qu’on le voit apparaître pour montrer la modification des solidarités issues de la division du travail : mais utilise le terme de « solidarité » mécanique/organique.

Ouvrage de synthèse Pierre Bouvier (2005) : utilise la socio-anthropolgie càd l’analyse de faits sociaux consacrés par des pratiques individuelles et collectives. Or ces pratiques ont pour objet d’inclure et d’exclure les autres individus, le lien est donc une dynamique à caractère politique.

Opposition classique : montée de l’individualisme/affaiblissement du lien social.

La liberté individuelle obtenue par les citoyens s’accompagne d’un « désenchantement » car elle est porteuse de contraintes (voir Weber ou Gauchet) notamment du fait de la place qu’elle donne à la responsabilité individuelle dans les succès ou les échecs.

Q : existe t’il réellement un lien entre les membres d’une société ?

 

I] La socialisation

Correspond au fait de développer des relations sociales, de former un groupe social.

A également été utilisé pour montrer la collectivisation de la production.

  • La fin des communautés

Tönnies (1887) parle du passage de la communauté (basée sur la coutume) à celle de la société (reposant sur la rationalité).

Weber prolonge cette analyse et distingue la socialisation communautaire : fondée sur l’appartenance commune et héritée ; et la socialisation sociétale (taire) : fondée sur l’association volontaire, la concurrence, les intérêts ou les convictions.

La socialisation s’applique à de nombreux sujets. Ex : scolarisation, famille ou politique

Durkheim définit la socialisation comme le processus par lequel une société impose aux enfants ses manières de penser, de sentir et d’agir. Insistance sur la transmission de valeurs : intergénérationnelle et institutionnelle. (Place de l’école essentielle dans sa pensée).

Piaget (1977), psychologue et pédagogue, proposera une autre définition : aspect du développement de l’enfant impliquant l’accès à des systèmes d’interaction qui constituent des formes de coopération par lesquelles il acquiert l’usage de règles, le sens des valeurs et l’acquisition des signes. Conception morale forte. Rôle des enfants ou des adultes prépondérants. Dubar montre que ces deux approches structurent l’étude de la socialisation pour les sociologues (institutions et culture) et pour les psychologues (génétique et cognition).

  • Un fait social difficile à délimiter

Parsons (1955) a également avancé sa définition : la socialisation est un processus systémique qui assure à la fois la reproduction des fonctions sociales vitales des sociétés modernes et le développement psychique des enfants et adolescents, à travers les crises et les phases d’identification qui sont nécessaires à l’intériorisation de ces impératifs fonctionnels. Théorie totalisante (systémique) qui permet de tout englober mais complexe.

Une nouvelle approche de la socialisation est apparue : Berger & Luckmann (1966) c’est une construction sociale de la réalité, un processus symbolique d’intériorisation et d’objectivation du monde dans lequel on vit.

 

II] L’intégration

Désigne les processus par lesquels les individus aussi bien que les institutions d’une même entité sociale sont amenés à se comporter de manière convergente. Englobe donc les comportements individuels et collectifs.

  • Ce que l’intégration n’est pas

On analyse souvent l’intégration par son opposition : l’exclusion. Mais elle peut également se distinguer de la fragmentation ou de l’éparpillement.

L’intégration suppose une certaine cohérence. Certaines structures soutiennent et imposent l’ordre social. De même, l’intégration se fonde sur des comportements humains. Boudon (1995) montre qu’il existe de « bonnes raisons » sociales et individuelles de se comporter d’une certaine manière.

L’intégration est un phénomène dont les dimensions nationale, internationale et régionale sont marquantes : on le constate pour les communications. Les TIC favorisent la diffusion mondiale de normes d’intégration (la télévision également). Cependant, des considérations locales et régionales cherchent également à s’imposer On retrouve les limites de l’intégration.

  • L’intégration et les individus

L’intégration permet de comprendre des comportements de ségrégation ou d’exclusion : certains groupes sociaux sont en marge de la société, ils ne sont pas intégrés. Cela découle de préjugés, de discriminations et de relations de pouvoir. C’est le problème de la déviance (le non respect des normes). Au nom de l’intégration sociale, les pouvoirs publics vont mener des politiques d’insertion (ex : logement, éducation prioritaire). Mais ces politiques n’ont pas permis de rétablir une égalité des chances.

L’intégration peut entrer en conflit avec les groupes sociaux qui cherchent à affirmer leur autonomie : mouvement écologiste, féministe … Par extension, le modèle multiculturel pose les même problèmes d’intégration : peut-on créer du lien social en ne vivant qu’entre soi ? On retrouve des crispations liées à la laïcité (Dubet) ou à l’ethnicité (Wieviorka) que le processus démocratique n’arrive pas à trancher.

 

III] L’exclusion

Notion moderne dont le sens n’est pas tranché. Apparue en 1965 pour décrire le mouvement ATD Quart Monde.

  • Une situation paradoxale

L’exclusion marque le décalage entre la richesse croissante d’une société et le maintien d’une partie de la population aux marges du progrès économique et social, Paugam (1996).

L’exclusion sociale ne se développe pas dans les 60’s car on estime que les exclus sont dans une situation d’inadaptation sociale.

La crise économique montre que le phénomène n’est pas marginal, qu’il est au contraire persistant et se propage dans tous les milieux sociaux d’après Lenoir (1974).

L’exclusion est une notion ayant plusieurs dimensions : elle touche aussi bien l’emploi que l’éducation ou le logement …

L’exclusion est donc une situation de pauvreté qui ne permet pas aux individus de participer réellement à la société. Elle induit une mise à l’écart du mode de vie dominant et s’accompagne d’un cumul de handicaps : santé, échec scolaire, insertion professionnelle …

  • Exclusion et pauvreté

Certaines analyses classiques de la pauvreté ont fait de l’exclusion un phénomène culturel : puisque les familles en situation d’exclusion fonctionnent comme une société à part et incorporent des valeurs défaitistes, Lewis (1961).

L’exclusion et la pauvreté s’expliquent aussi par l’absence d’opportunités économiques objectives combinée à un échec de la socialisation. Merton y voit par exemple une absence d’intériorisation des fins et des moyens de la société américaine.

Paugam (1993) insiste sur la difficulté de définir la pauvreté et l’exclusion sans tomber dans une catégorisation de la population sans réelle portée. L’exclusion est donc plus une dynamique qu’un état de fait objectif. C’est l’aboutissement d’un processus de disqualification sociale (1991) : la place occupée par le travail est de plus en plus fragilisée. Après des années de développement du salariat, celui ci n’est plus aussi protecteur socialement, Castel (1995). L’exclusion traduit finalement une situation de relégation, tant spatiale (comme les quartiers étudiés par Dubet & Lapeyronnie) que sociale, Bourdieu (1993).

 

IV] L’anomie

C’est l’absence de règle, de norme ou de loi.

  • Une notion durkheimienne

Notion introduite en sociologie par Durkheim pour marquer l’échec de la division du travail social, càd l’absence de solidarité. L’anomie peut s’expliquer par des situations économiques : crises, faillites…

C’est dans son analyse du suicide qu’il reprend et étend la notion d’anomie : c’est une des variables explicatives. C’est l’insuffisante réglementation sociale des aspirations individuelles. L’anomie vise tant la vie familiale que la vie économique. L’augmentation du potentiel d’action peut engendrer une frustration. C’est donc une conséquence de la modernisation.

L’anomie n’a pas gardé cette place centrale qu’elle avait dans l’œuvre de Durkheim. Le concept revient avec les nouvelles analyses du suicide des années 50 aux Etats-Unis. Elle a permis d’illustrer les grandes modifications sociales et économiques de l’après guerre.

  • Reformulation du concept

Merton (1938) reprend le terme et en fait le résultat de la discordance entre les buts culturels qu’une société propose à ses membres et les moyens institutionnels légitimes dont ils disposent pour y parvenir. Certains individus vont donc adopter des comportements déviants car ils ne possèdent pas ces moyens légitimes.

L’anomie traduit donc une frustration, contre laquelle il existe plusieurs comportements d’adaptation selon Merton.

-conformisme : accepter les normes et les valeurs

-innovation : trouver les moyens d’y parvenir

-rébellion : refuser les normes et les valeurs pour en imposer d’autres

-évasion : refuser les normes et les valeurs

-ritualisme : attachement aux rites plus fort que les valeurs

 

Conclusion :

Le lien social ne doit pas déboucher sur la conformité (le conformisme) comme le rappellent les recherches de Milgram ou de Zimbardo (Stanford Prison Experiment).

 

Références :

BERGER, Peter & LUCKMANN, Thomas : La construction sociale de la réalité, Armand Colin, 1966

BOUDON, Raymond : Le juste et le vrai, Fayard, 1995

BOURDIEU, Pierre dir. : La misère du monde, Seuil, 1993

BOUVIER, Pierre : Le lien social, Gallimard, 2005

CASTEL, Robert : Les métamorphoses de la question sociale, Fayard, 1995

DUBAR, Claude : Socialisation, in MESURE, Sylvie & SAVIDAN, Patrick dir., Le dictionnaire des sciences humaines, Puf, 2006

DUBET, François & LAPEYRONNIE, Didier : Les quartiers d’exil, Seuil, 1992

DUBET, François : La laïcité dans les mutations de l’école, in WIEVIORKA, Michel dir., Une société fragmentée, La Découverte, 1996

DURKHEIM, Emile : De la division du travail social, Puf, 1893

DURKHEIM, Emile : Le suicide, Puf, 1897

GAUCHET, Marcel : Le désenchantement du monde, Gallimard, 2005

HANEY, Craig ; BANKS, Curtis & ZIMBARDO, Philip : Interpersonal dynamics in a simulated prison, International Journal of Criminology and Penology, 1973

LENOIR, René : Les exclus, Seuil, 1974

LEWIS, Oscar : Les enfants de Sanchez, Gallimard, 1961

MERTON, Robert : Social structure and anomie, American Sociological Review, 1938

MERTON, Robert : Eléments de théorie et de méthode sociologique, Plon, 1953

MILGRAM, Stanley : Soumission à l’autorité, Calmann Levy, 1974

PARSONS, Talcott : Eléments pour une sociologie de l’action, Plon, 1955

PAUGAM, Serge : La disqualification sociale, Puf, 1991

PAUGAM, Serge : La société française et ses pauvres, Puf, 1993

PAUGAM, Serge : La constitution d’un paradigme, in PAUGAM, Serge dir., L’exclusion : l’état des avoirs, La Découverte, 1996

PIAGET, Jean : Etudes sociologiques, Droz, 1977

TÖNNIES, Ferdinand : Communauté et société, Retz, 1887

WEBER, Max : Ethique protestante et esprit du capitalisme, Gallimard, 1905

WEBER, Max : Economie et société, Plon, 1922

WIEVIORKA, Michel : Le racisme, une introduction, La Découverte, 1998

15:45 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Sociologie |  Facebook | | |

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