31/01/2012

L'utilitarisme et le positivisme

Au XIXe, la société industrielle issue de la révolution économique se met en place et bouleverse la pensée politique : socialisme et nationalisme en seront les deux extrêmes.

Verley (1997) insiste sur les dynamiques de la Révolution industrielle : consommation, capitalisme, organisation du travail et les nouveaux défis qui en découlent (enseignement, rapports juridiques, invention).

Rioux (1971) décrit les mutations sociales qui en découlent : l’urbanisme, le monde ouvrier, la bourgeoisie …

Ainsi le capitalisme industriel s’accompagne de plusieurs changements politiques :

-l’implication des élites dirigeantes dans l’économie et le social

-la dégradation des conditions de vie des travailleurs dans l’industrie

-le triomphe du libéralisme

L’utilitarisme est une doctrine qui considère que le critère de l’activité humaine réside dans l’utilité. C’est le seul élément qui puisse fonder le jugement moral.

Hume (1711-1776) sera le philosophe qui inspirera ce courant en énonçant deux concepts :

-l’empirisme : contre l’abstraction, seule des expériences produisent du sens

-l’association d’idées : l’analyse humaine ne repose pas sur une causalité stricte

Caillé (1989) critique l’extension du domaine de l’utilitarisme à toutes les sciences sociales. Sous couvert de rationalité, le modèle de l’économie cherche à expliquer l’ensemble des comportements humains. Il laisse pourtant de côté une grande partie du social et principalement le don (ex : comportements altruistes ou mimétiques).

Le positivisme considère que les seules vérités recevables sont basées sur la science.

Saint-Simon (1760-1825) propose un système de pensée adapté à l’industrialisation qui porte en germe le positivisme : l’union des individus qui produisent en utilisant la science.

L’utilitarisme et le positivisme émergent en Angleterre et en France, les deux pays où la révolution industrielle démarre. Ce sont des approches politiques s’inspirant des conceptions nouvelles de la science et de la nature (ex : en physique et en biologie).

-philosophies reconnaissant le rôle essentiel du progrès

-prise en compte de l’accroissement des richesses

-renforcement de la prise en compte de la satisfaction humaine (bonheur, confiance)

Q : la pensée politique a t’elle été modifiée en profondeur par la Révolution industrielle ?

 

I] Jeremy BENTHAM (1748-1832)

Auteur dont la pensée s’appuie sur les apports des Lumières et le contexte de changement économique induit par la révolution industrielle.

Juriste de formation, il a consacré sa vie à la philosophie (matériellement grâce à une héritage) et s’est fortement impliqué dans le débat politique.

  • Le calcul subjectif

Dans Introduction aux principes de la morale et de la législation (1789) Bentham expose sa philosophie politique : les individus prennent des décisions en calculant la satisfaction que leur apporte un comportement. La vie sociale découle donc de l’utilité.

Application de cette logique dans le domaine de la morale et du plaisir. Un individu additionne le plaisir et retire l’insatisfaction découlant d’une action.

-la motivation découle de la perspective d’un avantage

-l’inaction découle d’une volonté d’éviter la peine

Pour Bentham, il suffit de faire la somme des bonheurs individuels pour obtenir le bonheur collectif de la société. Une bonne société a donc pour fonctionner de produire des institutions qui facilitent les comportements (et leur mesure).

Le gouvernement doit permettre d’accroîtrele bien être de l’ensemble des individus.

Ex : la maximisation des richesses suppose peu d’inégalités mais doit respecter le principe essentiel du droit de propriété

Ex : redistribution par l’Etat en cas de malheur

  • La justice et l’ordre

Si l’utilité guide les actions, il est nécessaire de sanctionner les comportements qui sont associés à une peine (notamment pour les autres). Le gouvernement doit faire respecter le plaisir et la peine ; et prendre en compte le bien être général pour arbitrer entre les deux.

Dans cette logique, la prison idéale inventée par Bentham (1791) permet de surveiller les délinquants sans être vus par eux. Elle a pour fonction de redresser le comportement humain afin de lui inculquer l’idée du bonheur collectif.

Selon Foucault (1975) la prison panoptique de Bentham est à l’image de la notion moderne de pouvoir qui passe par un contrôle et une police sociale forte (la société de surveillance).

Dans le Traité des peines et des récompenses (1811) Bentham explique que les sanctions pénales vont réconcilier les intérêts particuliers et l’intérêt général.

La justice se fonde sur une appréciation pratique des situations. Elle n’applique pas de lois naturelles ou transcendantales.

Ex : Bentham critique l’aspect universel des déclarations de droit révolutionnaires

Ainsi la pensée de Bentham est exemplaire d’une conception anglo-saxonne des rapports sociaux : une prise en compte des calculs sociaux, une justice pragmatique et une société qui redresse les individus.

 

II] John Stuart MILL (1806-1873)

Sa pensée se forge dans l’optique utilitariste (de par l’éducation paternelle principalement) avant de prendre son autonomie.

  • La liberté

Dans La liberté (1859) Mill précise les conditions qui garantissent une société libérale :

-multiplier les pouvoirs gouvernementaux

-s’assurer de l’efficacité de ces pouvoirs

-séparer le pouvoir législatif du pouvoir de contrôle des décisions

Mill prolonge deux intuitions : celle de Tocqueville sur le risque d’isolement des individus ; et celle de Comte sur la solidarité (v. III).

La liberté nécessite une opposition des points de vue pour faire émerger la décision démocratique : cela permet de dépasser les traditions et les coutumes (religieuses et étatique). Il est primordial pour Mill que les opinions se forgent en connaissance de cause.

Enfin, la liberté obéit à un processus, un mouvement : elle est indissociable du progrès. Elle est une condition de la citoyenneté, car elle permet de délibérer, mais aussi de participer (politiquement, économiquement), d’agir ou de penser selon sa volonté propre.

  • L’organisation sociale

La société industrielle et le libéralisme économique n’apportent pas des richesses à l’ensemble de la population. Pour autant, il n’est pas favorable à une intervention du gouvernement pour modifier l’ordre social car cela nuirait à la liberté individuelle.

Mill défend une conception proche de l’ « égalité des chances » modernes où ce sont les opportunités sociales qui sont primordiales pour que la société fonctionne correctement.

Comme la liberté est la valeur ultime et fondamentale, le bonheur n’est pas simplement une somme de plaisirs, c’est le pouvoir d’organiser soi même sa vie. Dans L’utilitarisme (1863) Mill constate toutefois que le bonheur personnel est lié au bonheur collectif, il distingue :

-l’utile : qui contribue au bonheur général

-l’expédient : qui satisfait une fin personnelle

Dans Considérations sur le gouvernement représentatif (1861) il propose un modèle politique idéal qui permette à la fois à la liberté, l’élitisme et la démocratie de fonctionner. Le point clé c’est la participation politique : poursuivant son raisonnement sur les opinions, il défend une démocratie incluant le plus possible de citoyens. Mill y voit plusieurs avantages :

-lutter contre la concentration du pouvoir

-impliquer les citoyens (et prendre conscience de l’intérêt général)

-renforcer les libertés

 

III] Auguste COMTE (1798-1857)

Polytechnicien, secrétaire de Saint-Simon, il défendra une vision politique et sociale tellement ambitieuse qu’il aura de grandes difficultés à mener sa carrière. La complexité de sa pensée ont rendu son analyse difficile et son enseignement hermétique. Certains concepts sont pourtant utiles pour comprendre la fécondité du positivisme. Ils se retrouvent dans ses deux grandes œuvres : Cours de philosophie positive (1830-1842) et Système de politique positive (1851-1854)

  • La transformation sociale

Comte cherche à décrire l’évolution de la société de manière scientifique. Par analogie avec la science physique, il identifie trois états :

-l’état théologique : l’homme explique tout par l’existence d’une volonté supérieure

-l’état métaphysique : l’homme propose des explications abstraites

-l’état positif : l’homme dispose d’explication reposant sur la rationalité scientifique qui lui permettent d’établir des causalités, des lois générales. (Dépasse l’empirisme).

Dès lors, la connaissance scientifique est hiérarchisée : la science qui permettrait de comprendre les faits humains étant la plus importante (la sociologie).

Comte propose ainsi une philosophie de l’histoire qui décrit le changement social et permettrait de pacifier la société : la science positive propose les meilleures réformes.

C’est donc une pensée politique qui laisse peu de place à l’individu. Comte prend ses distances avec la pensée révolutionnaire (qui a instauré des changements brutaux), la pensée contre-révolutionnaire (qui ignore les transformations) ou la pensée libérale (qui ignore l’unité de la société).

  • Le pouvoir

Comte considère que les citoyens doivent accepter une certaine hiérarchie sociale :

-les savants élaborent la connaissance

-les publicistes diffusent le savoir

-les gouvernements exécutent en connaissance de cause

-la masse obéit et tire profit du savoir

Le pouvoir doit donc appartenir aux savants. Ceux qui possèdent la science de la physique sociale sont capables de garantir le bonheur, l’ordre et le progrès de la société.

Comte fondera une véritable religion positiviste avec ses disciples et cherchera à convaincre les différents régimes qui se succèdent en France au XIXe sans convaincre.

 

Conclusion :

On retrouve une distinction entre la pensée anglo-saxonne et la pensée française qui a émergé dès la Réforme où l’avènement du libéralisme.

La fécondité des autres grands courants de pensée du XIXe va en découler.

Ex : justice sociale, communisme …

 

Références:

BENTHAM, Jeremy : Le panoptique, Belfond, 1791

CAILLE, Alain : Critique de la raison utilitaire, La Découverte, 1989

FOUCAULT, Michel : Surveiller et punir, Gallimard, 1975

RIOUX, Jean-Pierre : La révolution industrielle, Seuil, 1971

VERLEY, Patrick : La révolution industrielle, Gallimard, 1997

22:15 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Idées politiques |  Facebook | | |

Les commentaires sont fermés.