27/01/2012

Les théories du droit naturel et du contrat social

C’est une période charnière dans l’histoire des idées : l’aboutissement d’un type de raisonnement politique va se prolonger dans une nouvelle approche des questions d’organisation sociale et politique (le libéralisme).

L’absolutisme reste un fondement de la pensée du contrat social : chez Hobbes c’est un absolutisme individualiste (antinomique). La vision d’une société organisée sur la base d’une union délibérée des citoyens ne fait que parachever l’approche de Bodin ou Machiavel.

La pensée politique faisant du droit naturel et du contrat social la justification de la vie collective est liée à l’histoire politique et à l’histoire des idées au XVIIe et XVIIIe siècles : les révolutions anglaises, le développement d’un despotisme éclairé en Europe continentale, les Lumières, le renouveau de la philosophie et de la science …

Le droit naturel va servir de fondement à la souveraineté : la question politique n’est plus de chercher le régime idéal mais de donner des bases solides au pouvoir.

Plusieurs mutations de fond vont permettre l’émergence des théories du contrat social :

  • Les conflits religieux : dépassement de l’origine divine du pouvoir
  • L’affirmation des nations : les relations internationales font leur apparition
  • Les transformations économiques et sociales : préalable à la révolution industrielle
  • Le rôle de la raison dans le savoir : mathématiques, sciences naturelles ou sociales

On regroupe sous la terminologie « droit naturel et contrat social » les penseurs politiques qui considèrent que la société doit concilier deux valeurs a priori antagonistes :

  • Le lien social découle de l’individu : il est mu par la raison et cherche à obtenir satisfaction à ses désirs (utilitarisme, rationalité …)
  • L’ordre social implique une limitation des libertés individuelles : on ne peut ou on ne doit pas laisser les individus sans règles

La théorie sociale va être profondément modifiée par quatre grands auteurs dont la pensée et la lecture restent étrangement contemporaines.

Q : comment les individus font-ils pour vivre ensemble ?

 

I] Hobbes (1588-1679)

La période dans laquelle Thomas Hobbes élabore sa pensée est marquée par une instabilité et une violence politique très forte : régicide, tyrannie de Cromwell, conflit avec l’Espagne …

Dans ce contexte, la société ne peut fonctionner ou évoluer de manière efficace : Hobbes va proposer une théorie de l’organisation politique dans le Léviathan (1651) autour de quelques concepts clés.

 

  • L’état de nature

Hobbes développe une vision extrêmement négative et pessimiste de la nature humaine. Les individus sont égoïstes, orgueilleux, violents …

Les êtres humains sont inégaux : de ces différences physiques, intellectuelles ainsi que de leur nature, ils sont amenés à développer des comportements conflictuels pour atteindre leurs fins.

L’état de nature est la guerre de chacun contre chacun (l’homme est un loup pour l’homme) car selon Hobbes ce qui nous anime c’est simplement la conservation de la vie. C’est la loi de la nature. De ce fait les hommes subissent l’injustice et la violence.

La vie en société n’est absolument pas naturelle : Hobbes utilise l’état de nature comme une hypothèse théorique qui permet de comprendre que la société est un progrès et qu’il permet d’éviter une situation pire.

 

  • Le contrat social

Pour Hobbes, la société permet aux individus d’obtenir la sécurité. Les individus souhaitent se protéger les uns des autres. Cela fonctionne selon la logique contractuelle : les citoyens passent un pacte de non-agression afin de pouvoir agir librement par ailleurs.

Les individus délèguent leur souveraineté à une autorité supérieure publique (l’Etat) pour obtenir leur liberté privée. Ce n’est donc pas un pouvoir d’origine divine.

 

  • Le pouvoir

L’autorité souveraine ne connaît pas de limites dans le système proposé par Hobbes : comme son origine est démocratique, l’Etat est légitime tant qu’il garantit la sécurité des citoyens.

La sécurité individuelle est un droit naturel, les citoyens s’associent librement pour réduire leurs libertés.

La pensée de Hobbes mêle donc à la fois des éléments de libéralisme et de totalitarisme.

 

II] Locke (1632-1704)

On considère John Locke comme un des fondateurs du libéralisme politique.

L’Angleterre connaît sa seconde révolution (1689) l’absolutisme royal a pris fin.

Locke considère (contrairement à Hobbes) que les individus sont libres et égaux à l’origine et que les conflits découlent de l’accroissement de la société, qui rend plus difficile des relations de confiance.

Il en tire ensuite plusieurs analyses dans son Traité du gouvernement civil (1690).

 

  • Le gouvernement civil

Comme l’état de nature n’est pas mauvais, la société a pour fonction de déléguer à une autorité le pouvoir de juger et de trancher les conflits. Le rôle de l’Etat est donc circonscrit.

Pour Locke, s’il y a un contrat social, c’est aussi pour limiter les pouvoirs du gouvernement.

 

  • Le droit de propriété

Le gouvernement a pour fonction de défendre la propriété individuelle. Il faut que les citoyens puissent disposer librement des biens dont ils souhaitent faire l’acquisition.

La propriété est la suite logique de la liberté.

 

  • Le pouvoir

Les individus passent un pacte social pour déléguer le droit de survivre et de punir : c’est l’origine des pouvoirs législatif et exécutif qui doivent être séparés pour Locke.

Comme ces pouvoirs sont clairement limités et qu’ils découlent d’une logique démocratique, Locke est favorable au principe majoritaire.

Dans la pensée de Locke, les citoyens vont déterminer strictement les fonctions à déléguer à l’autorité législative (à rapprocher du passage à la monarchie constitutionnelle).

 

  • La tolérance

Dans la Lettre sur la tolérance (1677) Locke a proposé une vision libérale des relations entre la société et la religion : elles doivent être séparées d’une part, et d’autre part si les croyances n’affectent pas la société elles doivent être tolérés par le gouvernement civil.

Vision très moderne.

 

III] Montesquieu (1689-1755)

La pensée de Montesquieu repose sur plusieurs approches : philosophique, historique et juridique. Son origine aristocratique (baron de la Brède)et son intérêt pour les voyages donnent à sa philosophie politique une ouverture assez rare en ce domaine.

Dans l’Esprit des lois (1748), Montesquieu va chercher à proposer une analyse rigoureuse de sociologie politique, càd un raisonnement général sur l’organisation sociale.

C’est une source d’inspiration de la révolution française (mais aussi américaine).

 

  • La loi

En étudiant la diversité des règles que se donnent les sociétés, Montesquieu montre que les lois ne sont pas réellement naturelles. Elles découlent de principes sociaux.

Ainsi, la liberté et la loi sont indissociables : la loi donne les limites de la liberté. Il faut donc respecter la loi et s’assurer que le gouvernement soit modéré.

 

  • Les formes de gouvernement

Montesquieu propose une classification des régimes. Il distingue trois formes : le régime républicain (pouvoir détenu par le peuple et gouverné par la vertu), le régime monarchique (pouvoir détenu par un seul gouverné selon le principe de l’honneur) et le régime despotique (pouvoir détenu par un seul et gouverné grâce à la crainte).

La République peut être démocratique ou aristocratique. Cette dernière forme étant, pour Montesquieu, la meilleure car les affaires sont entre les mains des plus compétents.

Le meilleur régime restant la monarchie car elle garantit le respect de la loi.

 

  • La séparation des pouvoirs

Comme la liberté politique suppose un gouvernement modéré, dont les pouvoirs sont limités, Montesquieu estime qu’il faut mettre en œuvre une répartition équilibrée.

Il distingue les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire afin d’éviter leur concentration dans les mains d’une seule personne.

Ce n’est pas une séparation stricte et organique, c’est une analyse politique très claire en termes de pouvoir et de contre-pouvoir.

 

IV] Rousseau (1712-1778)

On le considère comme le théoricien de la souveraineté populaire : il dépasse la question de l’Etat et du gouvernement pour lui substituer un nouveau fondement.

Plus encore que les autres penseurs, il traduit l’esprit des lumières : il pousse l’humanisme et la raison au bout de leur logique. Son analyse est également mobilisée lors de la révolution.

Dans le Contrat social (1762) Rousseau va reformuler l’approche contractualiste.

 

  • La critique politique

Jean-Jacques Rousseau défend une vision originale de l’inégalité : elle peut être naturelle ou politique. L’inégalité politique s’oppose à l’état de nature où l’abondance, l’amour de soi et la pitié étaient les valeurs clés.

C’est donc la société qui est à l’origine de la méchanceté humaine : la propriété privée et l’inégale répartition des richesses ont progressivement permis aux inégalités entre citoyens de se développer.

 

  • Le contrat social

Comme on ne peut retourner à l’état de nature, il faut modifier le pacte social.

Pour Rousseau il faut garantir la sécurité des personnes, des biens et la liberté. Dès lors, les individus ne se regroupent pas simplement pour éviter le conflit, ils forment une communauté.

Rousseau affirme que la liberté civile est inaliénable : c’est le rôle de la loi de la garantir. Le citoyen passe donc un contrat avec tous les autres citoyens (indépendamment de son statut individuel privé).

 

  • La volonté générale

La souveraineté chez Rousseau étant inaliénable, son origine est claire : la volonté générale est l’expression du peuple par la loi. C’est l’intérêt commun au sein des intérêts particuliers.

Ce n’est nullement la somme des volontés individuelles.

La souveraineté est donc indivisible : elle n’est pas que l’émanation de la majorité, elle concerne toute la communauté des citoyens. C’est pourquoi on doit se soumettre à la volonté générale, elle découle de la raison.

Cette approche servira de fondement à la Terreur sous la révolution.

 

Conclusion :

Les analyses en termes de contrat social et de droit naturel forment aujourd’hui le socle des démocraties et des Etats de droit.

Elles ne suffisent pas à expliquer le fonctionnement / dysfonctionnement des sociétés.

 

Références :

ALTHUSSER, Louis : Montesquieu, la politique et l’histoire, Puf, 1959

CASSIRER, Ernst : La philosophie des lumières, Fayard, 1932

MANENT, Pierre : Naissances de la politique moderne, Payot, 1977

MELTZER, Arthur : Rousseau La bonté naturelle de l’homme, Belin, 1990

STRAUSS, Léo : La philosophie politique de Hobbes, Belin, 1936

22:26 Écrit par Guillaume ARNOULD |  Facebook | | |

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