25/01/2012

La pensée politique et la religion

Jonction de deux périodes : fin de l’empire gréco-romain jusqu’à la chute de Constantinople (le Moyen Age). Racines dans l’histoire Antique. Prolongements dans l’histoire moderne.

L’Empire romain mêle dans la personne de l’empereur (César) le chef politique, religieux et militaire. L’expansion de l’Empire entraîne trois types de problèmes :

-juridiquement le statut d’empereur est fragile

-politiquement le dirigeant a des responsabilités élevées

-géographiquement le territoire à contrôler est vaste

Dans ce contexte, la pensée chrétienne se développe au sein de l’empire romain. On peut parler d’une révolution chrétienne car elle modifie radicalement la conception de la divinité et les rapports sociaux. Toutefois, le christianisme prolonge également le monde antique : il s’appuie notamment sur les apports de la philosophie politique (ex : citoyenneté, droit, Etat).

La pensée politique chrétienne est marquée par plusieurs ruptures de fond :

-le culte chrétien s’oppose aux pratiques païennes antiques : prière, vertus, chasteté, sobriété …

-la religion apporte des réponses aux questions philosophiques (ex : la vertu selon Aristote ou le droit naturel selon Cicéron)

-le dépassement du monde juif : le peuple élu est guidé par Dieu et ses prophètes mais sans organisation politique. C’est une organisation sociale religieuse avant tout, alors que le christianisme se définit par un rapport à l’autorité.

-le renouvellement de la conception de l’homme : sa vocation à la vie éternelle fait de l’individu un titulaire de droits avec une relation personnelle à l’Etat. La société n’a pas à être divisée en classes

-les chrétiens doivent respecter les lois civiles de la société, seul importe le Jugement final : il faut rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Dès lors, le christianisme ne conteste pas les autorités politiques (dans un premier temps)

Le christianisme s’étend dans l’empire romain pendant les trois premiers siècles de notre ère : le pouvoir s’en inquiète et persécute le plus souvent les chrétiens. (D’où sans doute la loyauté prônée à l’égard du pouvoir). La religion du Christ devient religion officielle en 313 lorsque l’empereur Constantin le décide.

Pour Veyne (2007) trois raisons expliquent ce basculement de l’occident dans le christianisme : la conversion de Constantin découle d’une volonté de sauver le monde ; le christianisme est une religion d’envergure adapté à son ambition ; la christianisation s’est faite progressivement et sans violence jusqu’en 395 (schisme d’Orient).

Les chrétiens s’organisent en évêchés sous l’autorité d’un Pape et s’efforcent de rester indépendants du pouvoir politique.

 

Q : la pensée politique chrétienne marque t’elle réellement une rupture ?

 

I] Saint Augustin (354-430)

Saint Augustin naît en Afrique du Nord (Numidie) sous domination romaine, à l’époque où Carthage est la deuxième grande cité occidentale et que l’empire romain est en déclin.

Il se convertit au christianisme après un séjour en Italie sous l’influence de l’évêque Ambroise (333-397). Ce dernier ayant nettement favorisé l’indépendance du pouvoir religieux par rapport au pouvoir politique pour les questions touchant à la foi et à son exercice : « l’empereur est dans l’église mais pas au dessus ».

Saint Augustin cherche à clarifier cette distinction entre l’autorité religieuse et l’autorité politique dans la Cité de Dieu (426). Il oppose deux cités :

-la cité des justes caractérisée par l’amour de Dieu

-la cité des injustes caractérisée par l’amour de soi

Celles qui aiment Dieu sont prédestinées à la vie éternelle, les autres (les cités terrestres, les cités du Monde) subiront le supplice éternel … Cette dichotomie découle d’une décision divine et non du choix des individus : c’est la prédestination, la Providence. Saint Augustin fonde le pouvoir spirituel chrétien en l’opposant à l’organisation politique.

La cité de la terre fait l’objet de controverses, de débats (comme pour les cités Antiques) alors que la cité de Dieu repose sur une théologie unique : c’est à l’Eglise qu’incombe le travail doctrinal d’explication du dogme. Cette rigueur s’oppose à la liberté de conscience : le christianisme a vocation à s’étendre. Il n’y a pas de tolérance religieuse. A partir de l’analyse de Saint Augustin on justifiera les conversions et la lutte contre l’hérésie.

Cette approche intransigeante s’explique par l’évolution de l’empire romain : la séparation entre empire d’Orient (byzantin) et d’Occident en 395. Constantinople est marquée par une confusion entre les pouvoirs spirituel et temporel, l’église orthodoxe prolonge l’Etat. Au contraire en Occident, le Pape détient des pouvoirs différents de ceux de l’empereur : il est chargé du salut des âmes plutôt que celui des corps (tâche plus élevée évidemment).

De même, la faiblesse du pouvoir politique romain a été consacrée par la mise à sac de Rome par Alaric (wisigoth) en 410 : Saint Augustin s’efforce de dissocier le christianisme de la décadence. Il pense que la religion peut favoriser la paix et qu’elle fonde la justice du pouvoir temporel. Saint Augustin estime ainsi que l’Etat doit protéger l’église.

 

Ainsi, coexistent deux cités aux pouvoirs distincts : la cité de Dieu pour le pouvoir ecclésiastique et la cité des hommes pour le pouvoir politique. Bernard de Clairvaux (1090-1153), fondateur de l’ordre cistercien, prolongera cette analyse en évoquant les deux glaives :

-le glaive spirituel

-le glaive matériel

Selon lui, l’Eglise est maître des deux glaives mais ne doit pas utiliser le glaive matériel.

Le Moyen Age est marqué par cette tension entre les deux cités : la chute de l’empire entraîne une fragmentation territoriale qui met en valeur le pouvoir unitaire du christianisme. Les Papes vont en profiter pour affirmer leur pouvoir en pesant sur le politique d’une part, les monarques vont chercher à fonder leur pouvoir sur la religion d’autre part (ex : Charlemagne).

 

II] Saint Thomas d’Aquin (1225-1274)

Les mutations sociales du Moyen Age ont modifié la pensée politique religieuse : l’essor des villes, le développement des royaumes ou du système féodal, le renouvellement des savoirs (universités) vont rendre nécessaire un renouveau de la philosophie politique chrétienne.

Saint Thomas réalise la synthèse théologique qui permettra à la doctrine religieuse de se réaffirmer : face à l’affirmation du pouvoir royal, Saint Thomas rompt avec l’idée de cité divine. Il considère que la cité des hommes ne découle pas du pêché originel mais au contraire d’une Création de Dieu. En se fondant sur Aristote, il montre dans Du Royaume (1266) que la vie en société étant d’origine divine, elle doit respecter certains principes :

-les lois des hommes (positives) doivent découler des lois naturelles (divines)

-la raison (basée sur la foi) permet aux hommes de connaître la justice

-le régime politique idéal est dirigé par un chef aux choisi pour sa vertu

Ainsi l’organisation sociale proposée par Saint Thomas permet un équilibre entre le pouvoir royal et la loi, le tout découlant de l’autorité divine. Thomas d’Aquin considère, notamment, que le roi qui ne respecterait pas la justice et la loi naturelle peut légitimement être renversé par le peuple. Sans être démocratique, la société repose sur un consensus social.

 

Cette doctrine, qu’on appellera le Thomisme, repose sur l’idée que la nature est l’œuvre de Dieu, et que ce qui est conforme à la nature est bon. Le rôle du pouvoir religieux est d’aider à comprendre la nature, la justice, la morale … et donc de guider le politique. L’homme n’est plus condamné par le pêché originel, il lui fait obtenir le salut divin par une vie terrestre vertueuse.

On retrouve dans cette optique la place essentielle tenu pas les religieux dans l’établissement du savoir : l’enseignement, la reproduction de textes, l’écriture sont le fait des ecclésiastiques.

Même si Le Goff (1957) montre qu’on ne peut confondre ces intellectuels avec des prêtres ou des moines, ils développeront leur autonomie.

Par ailleurs, le thomisme débouchera sur l’absolutisme lorsque les monarques pousseront l’intégration entre les pouvoirs temporels et spirituels à l’extrême. Ainsi, Kantorowicz (1957) en étudiant la théologie politique du moyen âge montre que les rois s’appuient sur la religion pour fonder leur pouvoir. Le roi a deux corps : son corps mortel qui disparaîtra et son corps immuable véritable incarnation de la monarchie (qui permet la continuité politique : le roi est mort, vive le roi).

 

III] Luther (1483-1546) & Calvin (1509-1575)

Le moyen âge prend fin en 1453 avec la prise de Constantinople par les Ottomans. L’ère moderne va débuter avec les Etats et les Nations. La pensée religieuse chrétienne n’est plus dominante, elle est remise en cause de manière radicale par la Réforme.

Au début du XVIe siècle, en Allemagne, on assiste à une véritable révolution théologique : en 1517, Luther affiche 91 thèses dans lesquelles il critique sévèrement le principe des indulgences. L’église romaine « rachète » le salut des âmes en échange de richesses. Pour Luther ces profits découlent d’une pression morale incompatible avec la religion. Il pose ainsi les bases de la Réforme. Obtenant le soutien d’une grande partie de la population en Allemagne, la remise en cause de la théologie chrétienne va provoquer une rupture de fond.

Luther prône un retour aux valeurs d’origine du christianisme reposant sur la parole de Dieu incarnée par le Christ. La papauté romaine s’est détournée de l’amour de Dieu et lui a substitué l’idolâtrie et le ritualisme.

La critique est également morale : le clergé est corrompu, obsédé par le pouvoir. Il ne cherche qu’à asseoir sa domination. Dès lors, Luther refuse la philosophie politique chrétienne : la religion n’est pas utile au monarque.

A partir de 1520, une remise en cause du rituel romain se met en place, des paysans s’insurgent contre leurs seigneurs. L’insurrection est violemment réprimée. Luther publie le Traité de l’Autorité temporelle (1523) dans lequel il recommande une séparation totale entre les pouvoirs politique et religieux. Le chrétien doit chercher le salut de son âme d’une part, il doit respecter le pouvoir temporel de l’autre, car celui ci ne concerne pas sa foi.

Comme le souligne Fèbvre (1945) Luther n’est pas un théologien. Il s’appuie sur la société civile pour fonder l’autorité de sa pensée.

La Réforme sera à l’origine de la séparation entre église catholique (romaine) et protestante, et des guerres de religion (vaste sujet).

 

Calvin va prolonger la vision de Luther en lui donnant une incarnation politique. Dans l’Institution de la religion chrétienne (1536) il convient de la séparation stricte entre la soumission à l’autorité temporelle et la religion. Mais il pense que la liberté des chrétiens passe par l’établissement d’une moralité publique, il faut éduquer à la vertu.

Calvin applique son système de pensée à Genève qu’il entend constituer comme ville-église : les institutions politiques fonctionnent grâce aux enseignements de la Bible qui sont transmis aux citoyens.

Les protestants renouvellent ainsi les rapports de l’Etat et de la religion au moment de l’affirmation du pouvoir royal : l’Etat est laïc, mais il doit respecter la morale. Cette approche est pour Weber (1905) la clé de l’adaptation des valeurs protestantes au capitalisme.

 

Conclusion :

Le développement d’un autre grand monothéisme (l’Islam) au VIIe siècle ne posera pas les mêmes questions du fait d’un lien fort entre religion et pouvoir.

La pensée religieuse semble donc moins révolutionner la politique que lui donner un nouvel éclairage.

 

Références :

FEBVRE, Lucien : Un destin, Martin Luther, Gallimard, 1945

KANTOROWICZ, Ernst : Les deux corps du roi, Gallimard, 1957

LE GOFF, Jacques : Les intellectuels au Moyen Age, Seuil, 1957

VEYNE, Paul : Quand notre monde est devenu chrétien, Albin Michel, 2007

WEBER, Max : Ethique protestante et esprit du capitalisme, Gallimard, 1905

09:49 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Idées politiques |  Facebook | | |

Les commentaires sont fermés.