25/01/2012

L'absolutisme

L’absolutisme est indissociable de l’affirmation des Etats.

Alors que la pensée religieuse s’était affirmée vers la fin de l’empire romain, puis épanouie dans le cadre féodal (sans réel pouvoir central) elle va être remise en cause par une nouvelle vision de la politique :

  • Le retour du pouvoir temporel : les luttes d’influence menées par les autorités religieuses plaident pour l’affirmation d’un contrepouvoir.
  • L’unification territoriale : le pouvoir se concentre au sein des royaumes avec des autorités judiciaires et administratives.
  • La prise de conscience d’une appartenance populaire : les populations basées sur un territoire considèrent qu’elles font partie d’une même communauté.

La monarchie, le pouvoir des rois, se met en place progressivement en raison des limites de la société féodale : les guerres récurrentes, la contrainte financière, le poids de la démographie jouent en faveur d’une autorité centrale.

Le pouvoir royal s’affirme, par ailleurs, de manière stratégique : les alliances matrimoniales, l’établissement d’un arbitrage juridique, le pouvoir fiscal … permettent progressivement de rendre les monarques incontournables.

Historiquement ce mouvement débute vers la fin du Moyen Âge (environ 1200) puis s’accélère au cours de la Renaissance et au siècle des lumières. L’absolutisme touchera toute l’Europe au XVIIe et XVIIIe siècles avec de nombreuses variantes (ex : despotisme éclairé). Pour Mandrou (1977), ce sont toutefois les modèles anglais et français qui le caractérisent le mieux et influenceront la conception politique moderne de la raison et de la raison d’Etat.

La monarchie a pu s’épanouir pour plusieurs raisons :

  • Le déclin du pouvoir religieux : contestation de l’autorité centrale du Pape par les politiques et au sein de l’église elle même (rappel : la Réforme).
  • Le déclin du pouvoir impérial : le morcellement du Saint Empire romain germanique et son conflit permanent avec la papauté.
  • Les victoires militaires : à Bouvines en 1214, Philippe Auguste montre que les armées du roi sont supérieures. Duby (1973)
  • L’absence d’universalisme du pouvoir royal : contrairement à l’empereur et au pape.
  • La concurrence entre seigneurs féodaux. Elias (1939)

Enfin, le contexte social a également changé :

  • Développement de la vie urbaine et commerçante
  • Diffusion des savoirs par les livres
  • Révolution scientifique en astronomie et en physique
  • Contestation de la pensée religieuse romaine

L’absolutisme marque l’indépendance de l’Etat dans la sphère politique : c’est un nouveau pouvoir dont les limites sont à découvrir.

Q : l’absolutisme n’est il que le pouvoir absolu ?

 

I] Niccolo Machiavel (1469-1527)

Au sein d’une Italie divisée en Cité-Etats commerçantes et diplomatiques, Machiavel va poser les bases de cette nouvelle conception de l’Etat et de son pouvoir. Son but est que les Cités italiennes s’unissent en un Etat Nation dirigé par un prince souverain.

Machiavel est conseiller des dirigeants politiques de la ville de Florence : d’où l’expression de « conseiller du prince ». Sorte de haut fonctionnaire sans responsabilité politique directe.

Machiavel invente le terme d’ « Etat » sans pour autant analyser l’Etat Nation au sens moderne : il cherche à donner les moyens aux dirigeants de gouverner. Ce n’est pas une réflexion abstraite, c’est une pensée à but pratique.

Il rédige Le Prince en 1513.

Sa philosophie politique repose sur deux idées de fond : la prise en compte du caractère humain et la recherche de l’efficacité politique.

 

  • La conception politique de l’homme

Par opposition à la pensée classique ou religieuse qui spécule sur les qualités humaines nécessaires à une vie sociale harmonieuse, Machiavel part des hommes tels qu’ils sont. C’est une approche réaliste et pessimiste de l’être humain : le rôle de la politique c’est simplement de conserver le pouvoir, pas de construire le gouvernement idéal.

Ainsi le prince va conquérir le pouvoir par la force et doit s’efforcer de le stabiliser. Il doit nécessairement distinguer la morale de la politique : s’il veut défendre une vision éthique du pouvoir, il en sera écarté.

Le prince doit avoir des qualités politiques :

-Posséder la vertu : intelligence, courage, ruse et prudence

-Prendre en compte la nécessité : circonstances socio-politiques

-Pour lutter contre la fortune : aléas de la vie sociale

Ainsi dans la pensée politique de Machiavel, le mal ou la violence font partie intégrante des moyens nécessaires pour gouverner.

 

  • La recherche de l’efficacité politique

Machiavel défend l’autonomie totale de la politique : elle n’est ni morale, ni juste. Elle est indépendante des normes établies jusqu’à présent (telle que le droit naturel ou la religion).

La philosophie politique qu’il défend justifie l’existence d’une raison d’Etat : la politique doit s’adapter aux réalités sociales sans préjugés moraux, il est donc possible de suspendre les règles établies de manière exceptionnelle.

La vision de Machiavel est éminemment moderne et traduit bien l’esprit de la Renaissance : elle est caractéristique du renouveau de la réflexion sur l’organisation sociale. Skinner (1989)

Cependant on a souvent retenu de Machiavel l’idée du pouvoir pour le pouvoir : le « machiavélisme » serait le fondement du nationalisme et du pouvoir autoritaire. C’est oublier que Machiavel ne cherche qu’à dissocier l’efficacité de la politique de la morale de manière lucide et pragmatique.

 

II] Thomas More (1478-1535)

Juriste anglais. Il deviendra Chancelier d’Henri VIII qui le condamnera finalement à mort.

On le considère comme un humaniste chrétien : il prône la sagesse politique des princes au nom des principes religieux catholiques.

Il publie un ouvrage politique original en 1516 : l’Utopie. C’est le récit d’un voyage dans un pays imaginaire, l’île d’Utopia. Cette approche lui permet de défendre ses opinions sans réellement froisser le prince. More spécule sur la société idéale qui s’opposerait à la société anglaise dans laquelle il vit et qu’il considère comme profondément mauvaise et injuste.

 

La société politique idéale a plusieurs caractéristiques :

  • Les valeurs sont essentielles : ne pas exposer l’argent, ne pas s’appuyer sur l’orgueil, il existe un Dieu transcendant.
  • L’égalité est la base de l’organisation sociale : les citoyens vivent en communauté, il n’y a pas de propriété privée, le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel est désigné par le peuple, les intellectuels jouent un rôle primordial.
  • L’existence est heureuse : la recherche du plaisir et de l’utilité guide les citoyens.
  • La diplomatie est anti-guerrière : c’est le dernier recours.
  • La tolérance religieuse : il existe un Dieu unique mais on peut le vénérer de plusieurs manières.

Cette œuvre géniale porte plusieurs significations : elle est à la fois une vision totalitaire d’un monde idéal, la critique de la société existante, la reconnaissance du caractère quasi-impossible de la société parfaite. Elle sera d’ailleurs mobilisée par des communistes et des chrétiens.

 

III] Jean Bodin (1530-1596)

Le français Bodin va jouer un rôle essentiel dans la construction d’un concept politique moderne : la souveraineté. Il en fait le fondement du pouvoir civil et la justification de l’Etat.

Dans les Six livres de la République en 1576, il s’appuie sur des exemples historiques pour étudier le gouvernement efficace, la République. C’est « le droit gouvernement de plusieurs ménages et ce qui leur est commun, avec puissance souveraine ».

La puissance publique est donc souveraine, peu importe sa forme politique, il suffit de réunir cinq éléments :

-nommer les hauts magistrats

-promulguer et abroger des lois

-déclarer la guerre et conclure la paix

-juger

-avoir le droit de vie et de mort

Ainsi, selon Bodin, la souveraineté est indivisible : le pouvoir ne se partage pas. Les dirigeants politiques n’ont pas à établir des lois naturelles, immuables (divines). Ils disposent du pouvoir de la contrainte légitime (plenitudo potestas) mais elle ne leur appartient pas, elle est une propriété publique perpétuelle.

Cependant, cette distinction théorique entre loi civile et loi naturelle n’autorise pas les monarques à diriger de manière arbitraire ou tyrannique. Les valeurs fondamentales du catholicisme restent un guide de l’action politique.

 

Dès lors Bodin est le vrai fondateur de l’absolutisme qui se traduira par l’affirmation de l’Etat royal dans les pays européens. Ex : Richelieu ou Louis XIV en France. Mais il permettra également de penser l’Etat suite à la Révolution.

La philosophie politique de Bodin émerge dans le contexte des guerres de religion entre catholiques et protestants, elle cherche à donner au roi une base solide pour diriger la société. C’est le dépassement de la société féodale (le pouvoir ne se partage pas) et de la pensée religieuse (le pouvoir n’est pas d’origine divine).

Bodin est à l’origine du discours rationnel sur le pouvoir : il pense l’Etat au sens moderne.

Ex : Weber reprend la notion de « monopole de la violence légitime »

 

Conclusion :

L’absolutisme va apporter les fondements conceptuels de l’Etat à la Renaissance.

Cette philosophie politique sera prolongée par l’absolutisme théocratique de Bossuet qui réconcilie l’origine divine et le pouvoir royal, en faisant du monarque un être de droit divin.

L’absolutisme va également enclencher la réflexion sur le contrat social qui unit les citoyens ou la réflexion sur l’autorité. La Boétie se demande ainsi ce qui fonde la servitude volontaire (1548) : c’est le fait que les citoyens acceptent l’autorité des dirigeants (sans se révolter).

 

 

Références :

DUBY, Georges : Le dimanche de Bouvines, Gallimard, 1973

ELIAS, Norbert : La dynamique de l’Occident, Calmann Levy, 1939

MANDROU, Robert : L’Europe « absolutiste », Fayard, 1977

SKINNER, Quentin : Machiavel, Seuil, 1989

WEBER, Max : Economie et société, Plon, 1922

09:50 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Idées politiques |  Facebook | | |

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