13/12/2011

Théories sociologiques des organisations

Comme l’économie et le management ont longtemps proposé des solutions figées au problème de l’action collective, ce sont des sociologues qui ont introduit une vision dynamique du fonctionnement des organisations.

On constate le même phénomène que dans les autres écoles : des théories générales sont d’abord apparues qui sont aujourd’hui nuancées par de nouveaux travaux.

 

I] Crozier & Friedberg et l’analyse stratégique

 

  • Acteurs, système et incertitude

Michel Crozier et Ehrard Friedberg sont deux sociologues.

Ils publient en 1977 dans L’acteur et le système, une nouvelle théorie de l’organisation.

Ce sont les travaux de Crozier sur la bureaucratie qui ont permis l’émergence d’une théorie plus générale. A partir de l’étude d’une administration et d’une entreprise publique, il va mettre en valeur les éléments essentiels pour comprendre les organisations :

-          les acteurs : ce sont eux qui mènent l’action collective

-          le système d’action concret : c’est l’ensemble des relations nouées entre les acteurs

-          les zones d’incertitude : ce sont des compétences maîtrisées par les acteurs et qui sont fondamentales pour le fonctionnement de l’organisation

-          le pouvoir : c’est la capacité d’un acteur à en faire agir un autre dans un sens souhaité

 

Crozier & Friedberg montrent que les organisations sont des systèmes dans lesquels et sur lesquels les acteurs vont agir pour obtenir la satisfaction de leurs objectifs personnels.

Ce sont les relations de pouvoirs qui expliquent les stratégies des acteurs : la hiérarchie exprimée théoriquement ne traduit pas le pouvoir réel. Certains acteurs ont un pouvoir informel qu’ils utiliseront selon les circonstances, c’est l’incertitude.

Crozier & Friedberg souhaitent concilier les libertés individuelles des acteurs et les contraintes globales qui pèsent sur eux du fait des structures de l’organisation. Chaque acteur dispose d’une marge de manœuvre dans une situation ou une autre : comme on ne pourra jamais réellement supprimer l’incertitude, il y aura toujours des jeux de pouvoir.

Le système d’action concret devient donc essentiel car il instaure des règles pour canaliser ces relations entre acteurs, et permettre aux organisations de fonctionner efficacement.

 

  • L’organisation est stratégique

Crozier & Friedberg puisent leur inspiration dans deux grandes sources : la rationalité limitée de Simon et la théorie des jeux. Leur théorie pioche parmi ces sources pour en retenir certains traits caractéristiques : la satisfaction, la non-coopération, les stratégies répétées …

L’analyse stratégique confronte les acteurs et leurs objectifs : ni les uns, ni les autres n’ont de rôle figé, d’où l’idée de système basé sur les interrelations. Les acteurs sont des individus ou des groupes. Les objectifs sont explicites ou non et sont multiples. Friedberg (1993) montre que le pouvoir et la règle sont inséparables car ils favorisent l’action organisée.

L’analyse stratégique est basée sur des situations organisationnelles : pour résoudre des problèmes concrets, il faut raisonner au cas par cas. Mais la méthodologie reste la même. Voir les nombreuses applications, Pavé (1994).

Les organisations disposent de ressources et supportent des contraintes. Les objectifs des acteurs seront plus ou moins faciles à atteindre selon les situations organisationnelles. D’où l’importance pour Crozier & Friedberg de l’idée de stratégie : il existe un comportement plus adapté en termes de pouvoir à une situation donnée ; même s’il s’agit d’une solution simplement satisfaisante.

La théorie proposée par ces auteurs a connu un grand succès : elle reste une référence pour l’analyse des bureaucraties. Mais la notion de règles et de stratégie n’est pas utile dans toutes les configurations : les organisations basées sur l’adhésion à une personne ou un idéal ne mettent pas en relation des acteurs dans un système d’action (ex : start up ou humanitaire).

 

 

II] Reynaud et la régulation

 

  • Les règles de l’organisation

Jean-Daniel Reynaud est un sociologue français.

Il publie Les règles du jeu en 1989.

Reynaud s’inspire à la fois des travaux de Crozier & Friedberg et des économistes de la Théorie de la régulation. Il cherche à identifier les structures générales des jeux d’acteurs pour faire apparaître les mécanismes de régulation de l’action collective.

Pour lui, les organisations ont pour but de produire de règles : l’action collective ne pourra fonctionner qu’avec un accord formel des différents participants. Cependant ces règles ne sont ni figées, ni écrites. Elles sont modifiées en permanence par les jeux d’acteurs et les situations envisagées.

L’organisation sert à établir des règles qui permettront à des groupes d’acteurs de se structurer. Selon les organisations et les règles adoptées, les acteurs auront des rôles et des activités très variés. Les règles sont la condition de l’existence d’une action collective, elles permettent de définir les groupes sociaux et d’assurer leur survie.

La régulation s’opère par la convergence d’initiatives individuelles. Elle est perturbée par deux tendances : la centralisation et l’anomie.

ð  la centralisation étouffe la capacité des acteurs à élaborer eux même les règles

ð  l’anomie traduit l’absence de projet collectif

Reynaud distingue trois formes de régulation :

-          la régulation autonome (formelle et décidée par les acteurs eux même)

-          la régulation de contrôle (informelle où des normes d’action sont établies)

-          la régulation conjointe (négociée par plusieurs acteurs).

 

  • La négociation et le pouvoir dans les organisations

La théorie de Reynaud met bien en valeur le processus de négociation dans les relations sociales : le syndicalisme prend tout son sens avec l’idée de régulation, Reynaud (1966).

Reynaud permet de voir les organisations comme des situations uniques où l’organisation du travail, les conventions sociales ou les sanctions sont définies par des règles spécifiques. La régulation agrège les comportements des individus dans un ordre social et permet l’action collective. Les contraintes des organisations sont à l’origine des règles.

La théorie de la régulation considère les organisations comme un moyen de faire émerger un intérêt collectif, par le biais d’un projet fédérateur des acteurs, si une opportunité se présente. Les règles n’apparaîtront que s’il est possible pour elles de voir le jour : négociation salariales, conflits …

L’analyse de Reynaud permet de comprendre des problèmes précis tels que la création des statuts sociaux, l’engagement social ou la place de l’Etat. Ce sont les domaines privilégiés de cette théorie, Terssac (2003).

Il se pose la question clé : une science des règles est-elle possible ? Et répond que même si c’est souhaitable et que cela se développe (ex : la qualité des produits), il existe de nombreux effets pervers qui font que la régulation n’est pas toujours un idéal de gestion. Les règles pouvant également favoriser l’anomie.

 

Références :

CROZIER, Michel & FRIEDBERG, Erhard : L’acteur et le système, Seuil, 1992

CROZIER, Michel : A quoi sert la sociologie des organisations ?, 2 Volumes, Seli Arslan, 2000

FRIEDBERG, Erhard : L’analyse sociologique des organisations, L’Harmattan, 1988

FRIEDBERG, Erhard : Le pouvoir et la règle, Seuil, 1993

PAVE, Francis dir. : L’analyse stratégique Sa genèse, ses applications et ses problèmes actuels, Seuil, 1994

REYNAUD, Jean-Daniel : Les syndicats en France, Armand Colin, 1966

REYNAUD, Jean-Daniel : Les Règles du jeu: L'action collective et la régulation sociale, Armand Colin, 1997

REYNAUD, Jean-Daniel : Le conflit, la négociation et la règle, Octarès, 2000

TERSSAC, Gilbert De dir. : La théorie de la régulation sociale de Jean-Daniel Reynaud, La Découverte, 2003

20:37 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Organisations |  Facebook | | |

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