13/12/2011

Nouvelles approches sociologiques des organisations

Les travaux sociologiques classiques fortement structurés (Crozier & Friedberg ou Reynaud) ont évolué afin de proposer des approches plus approfondies de certains aspects de l’organisation.

Elles ne sont pas aussi connues que les classiques, mais elles cernent mieux certains points.

 

I] Sainsaulieu et l’identité au travail

 

  • Les valeurs de l’organisation

Renaud Sainsaulieu est un professeur de sociologie français.

Il publie en 1977, L’identité au travail, l’ouvrage fondateur de sa vision des organisations.

Pour lui, les organisations servent à structurer les relations sociales : ce sont des lieux de socialisation. Les individus y projettent une dimension affective, des idéologies ou tout simplement des possibilités de gains ou de pertes. Les organisations subissent donc la logique des acteurs qui la composent, ce qui fonde une identité collective.

Cette identité crée ensuite la communauté, c’est à dire l’action collective commune.

Sainsaulieu distingue quatre formes d’identité au travail :

-          le modèle de la fusion : tâches répétitives et travaux peu qualifiés. Les acteurs n’ont pas beaucoup de ressources stratégiques, l’individu doit se fondre dans le collectif

-          le modèle de la négociation : travailleurs qualifiés dans des groupes de travail. Les acteurs utilisent le conflit et la négociation pour définir leur communauté.

-          le modèle des affinités : travailleurs spécialistes avec forte mobilité professionnelle. Les acteurs raisonnent en termes de carrière avec une logique individualiste de conquête professionnelle, ils ne se situent que par rapport au chef.

-          le modèle du retrait : dépendance par rapport au chef et manque d’intégration dans le groupe. Le travail n’est qu’une nécessité économique, ce n’est pas une valeur. Les acteurs sont faiblement investis dans l’organisation.

L’organisation n’est que le regroupement des valeurs des membres qui en font partie.

 

  • Vers une culture organisationnelle

Sainsaulieu est le premier à identifier le rôle de la culture des organisations. Les valeurs, les règles et les représentations collectives permettent à l’action collective de se structurer. Les rapports de travail expliquent la forme et le fonctionnement des organisations. Comme l’exercice d’un métier est constitutif d’une collectivité humaine, l’action collective aura pour but essentiel de défendre les communautés.

L’organisation est le lieu de rencontre de collectivités, mais elle permet aussi aux valeurs identifiées par l’organisation de se confronter aux autres : il y a production et transmission de la culture dans la société. Dans chaque contexte spécifique, l’expérience de la vie en organisation entraînera un processus d’apprentissage culturel : les valeurs évoluent sous l’impulsion des acteurs. Sainsaulieu (1992) l’illustre pour l’entreprise.

Pour Sainsaulieu, cette analyse milite en faveur de la formation, des promotions ou du militantisme dans les organisations. En effet, chaque modèle identifié appelant une réponse propre : l’action de masse (fusion), l’action stratégique (négociation), l’action de soi (affinités) et l’action d’ailleurs (retrait).

La volonté de Sainsaulieu de fonder les organisations sur leur culture, l’empêche de voir un élément essentiel : il est possible qu’émerge une culture d’ensemble pour plusieurs organisations ; tout n’est pas spécifique à chaque entreprise. Ex : la silicon valley

La place donnée aux expériences de travail et aux valeurs traduit bien la généralisation de la société industrielle, mais de l’aveu de Sainsaulieu cette théorie devait être réactualisée à la société post industrielle actuelle.

 

 

II] Les nouvelles théories sociologiques des organisations

  • Les conventions

Cette théorie est apparue suite à la publication par Luc Boltanski (sociologue) et Laurent Thévenot (économiste) de De la Justification en 1991.

Ces deux auteurs font partie d’un courant de pensée qui cherche à réconcilier l’action individuelle et l’action collective : c’est à dire trouver des modèles d’action qui permettent d’expliquer l’individu et l’organisation.

Plusieurs légitimités s’affrontent dans les organisations pour justifier les actions :

-          la cité inspirée : basée sur la créativité

-          la cité domestique : basée sur la tradition

-          la cité du renom : basée sur la reconnaissance sociale

-          la cité civique : basée sur l’intérêt général

-          la cité marchande : basée sur la vente

-          la cité industrielle : basée sur la productivité et la performance

Comme ces cités sont en contradiction, il faut trouver des compromis pour assurer la cohésion du collectif au travail. C’est le rôle des conventions.

 

Les conventions proposent une analyse générale de la société et de l’économie qui s’oppose aux théories dominantes (néo-classique notamment). Les travaux fondateurs ont fait place à un courant de pensée pluridisciplinaire très fructueux.

L’utilité essentielle est d’identifier les facteurs explicatifs de l’action collective et par là les modes de justifications de solutions de gestion (ex : le progrès l’impose). La notion de convention permet de mettre d’accord des individus aux positions antagonistes. Ainsi Boltanski & Chiapello (1999) montrent l’adaptation des valeurs managériales aux préoccupations de la société : la critique nourrit la pratique organisationnelle.

Seulement cette analyse n’a pas le pouvoir explicatif des théories dominantes, elle reste trop abstraite et insuffisamment opérationnelle pour s’imposer dans tous les champs qu’elle vise.

 

  • L’éthnométhodologie

Issue des travaux de Harold Garfinkel, professeur de sociologie, et de son ouvrage de 1967 Recherches en ethnométhodologie.

Pour lui ce qui essentiel c’est de comprendre les motivations des individus pour expliquer leurs actions. Il propose plusieurs concepts pour décrire le rôle des acteurs, qui ont ensuite été utilisés en théorie des organisations :

-          les ethnométhodes : ce sont les méthodes et les savoirs utilisés par les acteurs pour gérer leurs relations sociales

-          l’accomplissement pratique : les faits sociaux s’expliquent par les interactions pratiques entre les individus

-          la réflexivité : c’est la manière dont les acteurs rendent compte de leurs activités

-          les savoirs et les ressources tacites : ils sont au fondement de l’action des acteurs

-          l’indexicalité : le langage ne peut être compris que dans une situation concrète

Les organisations sont donc composées d’acteurs en interactions dans des contextes spécifiques, dont il faut comprendre en premier lieu les pratiques puis, les justifications et les actions réelles.

Garfinkel considère que c’est le raisonnement des acteurs qui explique l’action collective.

 

 

L’éthnométhodologie insiste sur les interactions, les réalisations concrètes des individus ainsi que leurs processus de résolution de problèmes. Ce sont les actions individuelles des acteurs ainsi que leurs justifications qui vont permettre de comprendre les organisations. Il ne suffit pas d’édicter des règles et d’affirmer s’y confirmer pour expliquer les comportements des participants.

La théorie de Garfinkel donne une grande importance aux comportements quotidiens, aux pratiques ordinaires : il considère qu’existe un processus d’auto-organisation social.

Seulement si cette théorie dont le fondement est la réflexivité (comme Bourdieu dans ses derniers écrits) permet de mettre en valeur ce qui est trop négligé – les actions des individus et leur justification – elle ne débouche pas sur une théorie des organisations. Elle s’intéresse trop à l’infiniment petit.

 

  • La structuration

Cette théorie a été développée par Anthony Giddens, professeur de sociologie anglais, dans son ouvrage classique : La constitution de la société (1984).

Il faut prendre en considération à la fois l’individu et les structures dans lesquelles il évolue. Ces structures sociales (les organisations par exemple) permettent aux acteurs d’agir et sont à la fois des contraintes qu’il faut dépasser.

Les acteurs mènent des stratégies qui ont un sens dans un contexte donné ; et qui vont entraîner des conséquences non-intentionnelles.

Giddens montre donc qu’il faut aller au delà des actions simples pour comprendre toutes les situations sociales dans leur ensemble : comme tout n’est pas intentionnel et rationnel dans l’action humaine, il faut identifier les structures où se déroulent les actions collectives ainsi que les actions individuelles.

 

La structuration est une des théories modernes les plus complexes. La pensée de Giddens cherchant à refonder l’ensemble des sciences sociales, en repoussant l’opposition classique entre l’action et la structure, il a développé une théorie générale très poussée de la société.

C’est l’idée de dualité structurelle qui est à l’origine d’un renouveau de la pensée organisationnelle : les règles et les ressources utilisées par les acteurs dans leurs actions sont en même temps les moyens de reproduction d’un système social. Les acteurs produisent les structures et sont influencées par elles.

Ex : les grandes entreprises familiales comme Michelin

Cependant la théorie de Giddens n’est pas spécifique aux organisations : il développe une analyse dynamique de l’évolution sociale. Sa théorie permet donc d’identifier les formes modernes d’organisation, les stratégies des acteurs … mais elle ne fournit pas d’outils pour prévoir les formes les plus adaptées ou les comportements à suivre. La structuration est une bonne méthode d’analyse pas un guide d’action.

 

  • Les logiques d’action

Elles découlent des analyses de Philippe Bernoux, sociologue des organisations français dans son ouvrage de 1995, Sociologie des entreprises.

Bernoux cherche les facteurs explicatifs des différents comportements des organisations : il faut trouver ce qui donne un sens à l’action collective (les logiques d’action). Il constate que les conventions, les identités, les normes et les comportements adoptés dans les organisations résultent de la manière dont chaque membre interprète son rôle et voit sa place.

Ce statut dépend de l’évolution passée et des perspectives d’évolution possible dans le contexte donné. Cette notion de mémoire est essentielle pour Bernoux : l’expérience va faciliter ou au contraire compliquer les situations sociales ; avant de prendre en considération la situation actuelle et ses potentialités.

 

Les logiques d’action forment la synthèse de la pensée sociologique française : Bernoux s’est d’abord fait connaître comme vulgarisateur de la sociologie des organisations avant de présenter sa propre théorie. Il est passé des logiques d’action à l’analyse du changement, Bernoux (2010).

Les différences de représentations entre acteurs au sein des organisations vont influencer leur manière de concevoir les contraintes sociales et les solutions aux problèmes rencontrés. Les acteurs se situent face à une situation en fonction de l’action envisagée, des jeux de pouvoir et du passé. Tous ces éléments vont modeler les représentations des acteurs.

Une organisation devient alors le lieu où se formeront les représentations.

 

Références :

AMBLARD, Henri ; BERNOUX, Philippe ; HERREROS, Gilles & LIVIAN, Yves-Frédéric : Les nouvelles approches sociologiques des organisations, Seuil, 2005

BERNOUX, Philippe : La sociologie des entreprises, Seuil, 2009

BERNOUX, Philippe : Sociologie du changement dans les entreprises et les organisations, Seuil, 2010

BOLTANSKI, Luc & THEVENOT, Laurent : De la justification Les économies de la grandeur, Gallimard, 1991

BOLTANSKI, Luc & CHIAPELLO, Eve : Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999

GARFINKEL, Harold : Recherches en ethnométhodologie, Puf, 1967, (trad. 2007)

GIDDENS, Anthony : La constitution de la société, Puf, 1984, (trad. 1986)

SAINSAULIEU, Renaud : L’identité au travail, Presses de Sciences Po, 1988

SAINSAULIEU, Renaud dir. : L’entreprise, une affaire de société, Presses de Sciences Po, 19992

20:40 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Organisations |  Facebook | | |

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