04/12/2011

Histoire économique et sociale de la construction européenne, un ouvrage de René Leboutte

René Leboutte : Histoire économique et sociale de la construction européenne, Bruxelles, P.I.E. Peter Lang,  2008, 711 pages

Ouvrage impressionnant par son volume et son contenu, cette Histoire économique et sociale de la construction européenne est bien différente de ce qu’on pourrait attendre dans ce domaine. Comme le souligne l’auteur, l’étude de la construction européenne est devenue un sujet à part entière en économie ou en sciences politiques, sans que ces disciplines prennent vraiment en considération la dimension historique. C’est pourquoi il faut saluer d’emblée la volonté d’écrire une histoire économique et sociale répondant à un véritable objectif intellectuel. La thèse de René Leboutte est d’une actualité criante au regard de la crise de la dette publique en Europe : il estime d’une part que la construction européenne est un chantier permanent et ne suit pas une visée téléologique ; il souligne d’autre part le mécanisme institutionnel unique qui a été mis en œuvre au cours du XXe siècle par les pays membres des Communautés européennes.

Cette volonté de proposer une vue globale de la construction européenne est suffisamment rare pour être soulignée. Il ne s’agit pas ici d’un simple manuel visant à rappeler les principales étapes d’une évolution juridique reposant sur l’intégration économique. Bien que le contenu des différentes parties du livre puisse remplir ce laborieux office pour le lecteur pressé et spécialisé, l’ouvrage de Leboutte comble plutôt un vide bibliographique. Sur l’histoire économique de l’Europe au XXe siècle on ne connaissait finalement que l’ouvrage d’Ivan Berend portant sur l’Europe au sens large[1], et suivant une démarche analytique anglo-saxonne en opposant les périodes de laisser faire, de dirigisme et d’économie mixte. Les historiens eux-mêmes ayant peut être renoncé devant la complexité de la tâche de synthétiser un tel « machin ». L’auteur adopte ici une démarche simple, plutôt que de faire l’histoire d’une Europe qui a elle-même connu des changements extrêmes (on pense évidemment aux pays en transition vers l’économie de marché), il concentre son analyse sur les Communautés européennes. Ainsi, en partant des six pays fondateurs de la CECA jusqu’à l’Europe élargie, il assure la cohérence de sa réflexion.

René Leboutte appuie sa recherche sur les sources communautaires. Celles-ci reposent à la fois sur les dispositions juridiques (traités et droit dérivé) et les textes politiques qui consacrent les différentes visions de la construction européenne. Cette Europe en chantier est étudiée de manière systémique dans une double perspective : dans les trois premières parties nous suivons la chronologie de la construction européenne ; dans les parties suivantes sont exposées les grandes thématiques abordées par les Communautés. Ainsi la première partie est tout simplement excellente tant elle décrit le cadre dans lequel débute l’idée du marché commun. L’entre-deux-guerres est marqué par la crise et par l’évolution de la pensée économique : la pensée keynésienne et sa vulgate sont un des fondements de la construction européenne. De même la seconde guerre mondiale va dessiner la possibilité d’une Europe industrielle. Et enfin, l’auteur rappelle le rôle joué par les Etats Unis dans la création des Communautés avec l’impulsion du plan Marshall.

Les deuxième et troisième parties décrivent plus classiquement les aspects économiques puis monétaires de la construction européenne, tout en présentant dans des chapitres introductifs les cadres analytiques dans lesquels les différentes institutions ont été mises en place. Le passage d’un environnement macroéconomique favorable des trente glorieuses, de l’âge d’or à une période plus incertaine d’une part ; et l’absence initiale de la monnaie dans la conceptualisation du marché européen de l’autre. Les positions politiques, les choix juridiques sont clairement exposés et éclairés à la lumière des données statistiques. On note par exemple la place cruciale jouée par les différents rapports dans l’évolution de la construction européenne, que l’on pense aux contributions de Spaak, Werner ou Delors.

Les parties suivantes sont plus autonomes. Après avoir présenté les domaines d’intervention des Communautés européennes, René Leboutte pose rapidement le cadre budgétaire. Cette approche factuelle permet d’exposer les limites financières de la construction dont les ressources et les dépenses ont toujours été l’objet de fortes tensions. L’auteur évoque ensuite l’élargissement et la position internationale de l’Europe où on réalise à nouveau l’aspect chantier permanent, puisqu’il semble difficile d’y dégager une réelle cohérence. La partie suivante est la plus dense et la plus fournie car elle se penche sur les aspects industriels et agricoles. Les enjeux énergétiques, productifs et commerciaux sont parfaitement mis en perspective et donnent des clés de lecture des problématiques actuelles. La politique agricole est plus classiquement évoquée dans ses origines et sa réforme, sans vraiment tenir compte de ses enjeux comme Thierry Pouch a pu le faire[2].

La dernière partie est celle qui amène le plus de réflexion car elle porte sur un élément particulièrement indigent de la construction européenne, la cohésion économique et sociale. En étudiant le rôle de la Banque européenne d’investissement, l’évolution de la politique régionale vers une politique de cohésion sociale, on constate avec l’auteur que l’Europe sociale reste embryonnaire, « en devenir » selon les termes de Leboutte. Car c’est bien à ce niveau que l’originalité de l’Europe est la plus marquante, cette construction portée par des Etats nations eux-mêmes interventionnistes dans le domaine social ne s’est pas réellement traduit par une Communauté sociale européenne. On risque dès lors de partager le constat de François Denord et Antoine Schwartz : l’Europe sociale n’aura pas lieu[3]. C’est en effet une logique purement économique qui semble s’imposer dans ce domaine avec comme stratégie sociale, celle énoncée à Lisbonne et reposant sur l’emploi ou la connaissance dans une seule logique de compétitivité.



[1] Ivan Berend, Histoire économique de l’Europe du XXe siècle, Bruxelles, De Boeck, 2008

[2] Thierry Pouch, La guerre des terres Stratégies agricoles et mondialisation, Choiseul, 2010

[3] François Denord & Antoine Schwartz, L’Europe sociale n’aura pas lieu, Paris, Raisons d’agir, 2009

14:43 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Histoire, Lectures |  Facebook | | |

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