04/12/2011

Contribution à une sociologie de l'action, un ouvrage d'Alfred Schütz

Alfred Schütz : Contribution à une sociologie de l’action, Paris, Hermann,  2009, 177 pages

Cette sélection de textes du sociologue Alfred Schütz est un ouvrage particulièrement intéressant pour comprendre l’évolution des sciences sociales. Voici, en effet, un auteur dont la formation philosophique est mise à profit pour comprendre les individus et le monde dans lequel ils évoluent. Parmi les inspirations de Schütz on notera l’influence des philosophes Henri Bergson ou Edmond Husserl sur la manière de penser des relations significatives, autrement dit des symboles qui font sens pour les individus. Le psychologue William James est également mis à contribution pour évoquer le problème des réalités multiples, c'est-à-dire les situations où plusieurs personnes donnent une signification différente aux mêmes évènements. Cette démarche pluridisciplinaire est emblématique de la socio-économie et découle directement de la tradition de l’Ecole de Vienne dont est issu l’auteur : de formation juridique il embrasse la profession d’avocat avant de se passionner pour la philosophie et les sciences sociales dans la recherche.

Alfred Schütz est un des principaux inspirateurs d’une sociologie de type constructiviste où la réalité sociale n’obéit pas à une logique systématique. Cette phénoménologie sociale prend appui sur l’expérience quotidienne des individus et se démarque de la sociologie structuro-fonctionnaliste défendue avec autorité par Talcott Parsons, avec qui le dialogue intellectuel restera stérile. Ce livre permet d’apprécier des écrits peu connus de celui qui a inspiré directement de nombreux sociologues américains comme Erving Goffman ou Howard Becker. La sociologie de Schütz est en effet la référence directe de La construction de la réalité de Peter Berger et Thomas Luckmann[1] où les auteurs proposent une nouvelle démarche méthodologique qui consiste à étudier la réalité de la vie quotidienne dans sa dimension intersubjective. Cette réconciliation des dimensions objective et subjective de l’analyse sociale sert également de référence à la sociologie d’Harold Garfinkel (l’ethnométhodologie) ou d’Aron Cicourel (la sociologie cognitive). L’analyse de Schütz permet de tenir compte dans un cadre analytique déterminé de la diversité des pratiques sociales.

Cette réflexion sur la connaissance sociologique s’incarne dans une logique forte de conceptualisation. L’auteur expose ainsi dans le principal texte du recueil (Symbole, réalité et société) ces réflexions autour des relations symboliques. Il cherche à montrer qu’il faut étudier le monde intersubjectif et ses relations. Schütz y évoque par exemple le théorème de William Isaac Thomas qui montre que quand les individus considèrent des situations comme réelles, elles deviennent réelles dans leurs conséquences. Les références à la philosophie croisent les analyses classiques de l’anthropologie ou de la science politique dans une logique très intéressante même si la construction paraît un peu déroutante au regard des normes actuelles de rédaction d’un article savant. L’auteur défend une idée finalement assez simple, pour penser la vie quotidienne les individus utilisent des symboles qui clarifient les catégories dans lesquelles ils évoluent. Le rôle des typologies (groupes sociaux) ou du langage prennent ainsi sens dans leur dimension intersubjective.

L’ouvrage édité comporte trois autres textes très courts, mais véritablement remarquables : Les concepts et méthodes fondamentaux des sciences sociales ; Le citoyen bien-informé et Quelques ambiguïtés concernant la notion de responsabilité. Leur trait commun est de fournir une base analytique à la sociologie interactionniste. Schütz ranime ainsi la querelle des méthodes en s’efforçant de réfléchir de manière épistémologique sur la méthode en sciences sociales : les concepts de rationalité, d’expérience ou de lois sont questionnés pour rappeler qu’ils ne correspondent pas une réalité objective. Les débats sur la rationalité de la finance où s’opposent sans réellement se confronter les thèses de l’efficience informationnelle (néo-classique), des esprits animaux (George Akerlof et Robert Shiller[2]) ou du mimétisme (André Orléan[3]) sont un lointain écho aux préoccupations du sociologue. Il semble en effet difficile de penser sans se faire une idée de la compréhension des motivations d’autrui … De même la distribution sociale des connaissances doit être prise en compte dans l’analyse de la société : le dialogue entre l’expert, l’homme de la rue et le citoyen bien-informé ne vient pas de soi. Il se construit avec des limites et dans un contexte. Les évolutions de l’opinion publique après une catastrophe nucléaire l’illustrent parfaitement. Enfin, Schütz note que la notion de responsabilité contient à la fois une dimension objective et subjective trop longtemps dédaignée, ce que la plupart des juristes confirmeront.

Il faut également souligner la qualité de l’introduction de Cherry Schrecker, spécialiste d’histoire de la sociologie, qui présente Alfred Schütz et ses travaux. On y aperçoit la complexité d’une œuvre d’une assez faible densité au niveau des publications académiques, l’énorme influence de ses enseignements et surtout la logique de dialogue scientifique permanent de l’auteur. Ce sont en effet les correspondances du sociologue qui donnent la clé de compréhension de sa démarche. Plus qu’une course à la publication, Schütz voyait les sciences sociales comme une construction conceptuelle qui ne pouvait se démarquer de la réalité sociale. A méditer dans le contexte actuel d’évaluation quantifiée des publications …



[1] Peter Berger & Thomas Luckmann, La construction de la réalité, Paris, Armand Colin, 1966 (trad. 1996)

[2] George Akerlof & Robert Shiller, Les esprits animaux Comment les forces psychologiques mènent la finance et l’économie, Paris, Pearson, 2009

[3] André Orlean, Le pouvoir de la finance, Paris, Odile Jacob, 1999

14:45 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Lectures, Sociologie |  Facebook | | |

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