18/11/2011

Introduction à la théorie des organisations

Prenons des exemples d’organisations : un hôpital, un ministère ou une entreprise. Pourquoi l’étude de ces ensembles, i.e. la Théorie des organisations,  relève t’elle des sciences de gestion ?

Réponse à la M. Jourdain : parce que la théorie sert à gérer ces organisations ( !!)

Réponse de l’économiste Coase (1937) : parce que le marché seul ne suffit pas à réguler l’économie. Depuis son article fondateur, Coase a ouvert le questionnement de base de la théorie des organisations, en insistant sur le fait que l’existence même des entreprises démontre les limites du marché.

En partant de ce constat, les sciences de gestion ont cherché à l’approfondir en se penchant sur ces alternatives au marché que sont les organisations.

 

I] A la recherche d’une définition

La théorie des organisations n’est pas une matière à proprement parler, elle fédère des théories et des pratiques d’auteurs variés (universitaires, dirigeants ou praticiens). De même, elle emprunte ses analyses dans de nombreux domaines comme le management pur, mais aussi l’économie, la sociologie ou la psychologie notamment.

  • L’extrême diversité des définitions

Comme le souligne un des grands auteurs en la matière, Mintzberg, « notre monde est devenu une société faite d’organisations ». On finit par voir des organisations partout.

Ainsi March, autre célèbre théoricien, base ses cours sur l’étude d’ouvrages de Shakespeare ou de Cervantès pour illustrer la généralité des acquis de la théorie des organisations.

Le revers de cette pluralité, est qu’il existe autant d’approches possibles que d’auteurs. Il devient difficile de s’accorder sur une définition. En effet chaque théoricien délimite son objet d’étude selon sa problématique, les définitions de la théorie des organisations selon les auteurs sont parfois très différentes voire même contradictoires.

Notre problème va être de fédérer ces approches :

Prenons comme exemple, la définition que nous propose Schein (1970), psychologue : « une organisation c’est la coordination rationnelle des activités d’un certain nombre de personnes en vue de poursuivre des buts et des objectifs implicites communs par une division du travail et des fonctions et par une hiérarchie du travail et des responsabilités ».

Cette approche cherche à cerner avec précision ce qu’est une organisation en insistant sur la coordination, les finalités, les aspects sociaux ou le pouvoir … mais c’est une définition difficile à manier car complexe et peu démonstrative.

  • Vers une définition plus opérationnelle

On peut proposer une autre définition comme contre-exemple de celle de Schein, ainsi selon Aldrich (1979), sociologue : « une organisation est un système d’activité dirigé vers un but et maintenant sa frontière ».

C’est une vision très opérationnelle des organisations, on insiste sur leurs finalités et leurs réalisations. Mais, on peut la considérer comme incomplète puisqu’elle ne mentionne pas du tout les aspects sociaux et humains des organisations. La simplicité de la définition permet de l’utiliser facilement mais elle privilégie une seule vision de l’organisation : elle ne permettra pas de fédérer la théorie.

Dès lors, on peut opter pour une vision radicale, celle de Weick (1979), psychologue : « l’organisation n’existe pas, c’est un mythe ». Seuls existent des évènements et leur causalité.

Cette vision volontairement provocatrice met parfaitement en valeur l’aspect évolutif des organisations, ce sont des constructions permanentes ; il faudrait donc simplement conceptualiser les interactions humains qui s’y déroulent pour les comprendre. Comme on constate tout de même la réalité des organisations (et qu’il faut faire ce cours) il ne faut pas prendre cette définition au pied de la lettre, ce n’est qu’une réponse virulente à l’approche mécaniste des organisations.

C’est pourquoi, comme de nombreux auteurs et en particulier Rojot - le spécialiste de la matière en France - on adopte la définition établie par Crozier & Friedberg (1977), sociologues : « l’organisation est la réponse au problème de l’action collective ».

L’action collective traduit à la fois ce que sont les organisations et ce que font les organisations. Elles mettent en œuvre des pratiques, elles sont constituées de personnes … Cette définition permet donc bien de fédérer les théories sans en négliger aucun aspect.

 

II] A la recherche d’une théorie

Si tant de définitions ont pu être avancées, c’est que les études, les méthodologies et les centres d’intérêt qui sont à la base de la théorie sont variés.

  •  Une théorie générale ?

Ces regards portés sur l’organisation dépendent du contexte ou du domaine de l’étude ; par ailleurs aucun auteur n’a jamais prétendu avoir étudié une organisation dans son ensemble. Même la plus petite organisation (une épicerie) ne peut être comprise de manière exhaustive.

Ce problème est propre à la démarche scientifique dans le domaine social et humain.

La aussi la question c’est de savoir pourquoi on parle de Théorie des organisations au singulier. En effet, les bases de travail sont différentes, il n’existe pas de modèle général comparable à la théorie néo-classique en économie, certains aspects de la théorie sont ignorés par certains, magnifiés par d’autres …

Ceci dit, c’est assez courant quand l’objet étudié est aussi large. Comme une organisation répond à l’action collective cela va de la caserne de pompiers à la firme multinationale, il est logique que des divergences puissent apparaître dans les approches. Ainsi, si on reprend l’analogie avec l’économie, on constate que la théorie néo-classique fondée sur l’équilibre général n’explique pas tout et que d’autres approches sont développées (économie institutionnaliste, théorie des contrats, rationalité limitée, économie cognitive …).

  •  Une théorie pluridisciplinaire et socio-économique

La théorie des organisations constitue en fait une boîte à outils, proche de celle de l’histoire de la pensée économique ou on peut également opposer les visions de Smith, philosophe écossais, à Quesnay, aristocrate français, ainsi que leurs démarches de travail ou leurs conclusions. Pourtant, il relève de la même approche car leur objet d’étude est le même : la création de richesses et sa répartition dans une société.

La théorie des organisations suit une logique identique : on étudie de manière différente les mêmes objets. Selon Callon & Latour, sociologues, c’est l’utilisation d’un langage commun qui permet de réunir des compétences variées. Il faut opérer un processus de traduction qui tienne compte des acteurs de l’organisation évoluant dans un réseau. Or c’est l’essence même de la théorie des organisations que de piocher ses analyses dans tous les domaines possibles, avec ou sans consentement. Ainsi de nombreuses études psychologiques ont été phagocytées alors qu’elle ne traitait pas d’organisations. C’est l’intérêt de la définition retenue qui permet de faire passer l’action collective avant le formalisme organisationnel.

 

III] A la recherche d’une pratique

Puisque les théories et les théoriciens de l’organisation sont nombreux et variés, il existe une forte tentation de renverser l’analyse et de se pencher sur ce que font les organisations pour tenter ensuite d’établir des hypothèses et de les valider.

 

  • La demande sociale d’une connaissance des organisations

De plus, il existe une forte demande de théorie des organisations. Sa popularité tient à la variété des domaines où elle est requise : entreprises, syndicats, administrations … D’où un développement de l’approche factuelle de l’organisation : analyse d’expériences puis tentative de généralisation.

Mais la pratique ne résout aucunement le problème de la multiplicité des approches. Au contraire, les pratiques d’organisation sont sans doute plus nombreuses encore que les théories. C’est inhérent à l’action collective qui est spécifique à l’organisation étudiée, à ces ressources, au contexte économique … Collecter des pratiques risque de n’apporter aucun sens à l’étude des organisations ; au mieux cela peut produire de bons ouvrages d’histoire.

De plus, que ce soit en matière de management d’entreprise ou de gestion publique, les décideurs ne sont pas à la recherche de recettes ou de ficelles, ils doivent finalement s’assurer de la survie de leur organisation pour que l’action collective puisse se poursuivre.

Mais le risque essentiel n’est pas que la théorie des organisations soit une science des pratiques, une collection d’expériences ou de récits … En fait, elle l’est en partie puisque certains de ses auteurs sont eux-mêmes de grands dirigeants comme Ford ou Sloan. Seulement si elle n’était que ça, elle ne ferait pas l’objet de tant de débats.

  •  Des effets de mode à une démarche d’étude

Enfin, le lien entre théorie et pratique reste un des points sensibles de la théorie pour une raison peu avouable : l’effet de mode. En effet, de nombreuses pratiques deviennent incontournables, sont théorisées, se répandent partout dans le monde puis finissent par disparaître discréditées par leur inefficacité. Il est fréquent que des révolutions soient annoncées comme inéluctables : le mythe du grand soir est très développé en sciences sociales.

D’où une certaine gêne de la part des théoriciens des organisations : une nouvelle théorie peut émerger et faire preuve de son efficacité sans avoir été reconnue, ce qui peut entraîner des pertes sociales élevées du fait de son faible rayonnement. Mais, il ne convient pas non plus de tout étudier sous prétexte qu’une révolution organisationnelle est peut être cachée dans des analyses qui ont l’air complètement vides. D’où, généralement, une répartition entre les auteurs excessivement prudents et les auteurs exagérément optimistes.

Plusieurs démarches d’étude sont donc possibles :

ð  chronologique : identification des grandes formes d’organisation selon les périodes, étude de leur évolution …

ð  thématique : mise en valeur des grandes problématiques qui parcourent les organisations comme le pouvoir ou l’autorité par exemple.

ð  gestionnaire : conduite des organisations pour décider et agir à partir d’étude de cas dans une perspective concrète.

Ici aussi, l’étude des organisations va dépendre de ceux qui les observent : les méthodologies économique, sociologique ou psychologique possèdent de nombreuses différences. C’est un élément qui doit guider toute l’analyse des organisations, chaque théorie est fondée sur des contingences qu’on ne peut isoler des hypothèses et résultats énoncés.

Ce cours visera à résoudre la problématique suivante : comment faire émerger l’unité des organisations malgré leur diversité ?

 

Références :

AKRICH, Madeleine ; CALLON, Michel & LATOUR, Bruno dir. : Sociologie de la traduction Textes fondateurs, Presses de l’Ecole des Mines, 2006

ALDRICH, Howard : Organizations and environnements, Stanford University Press, 1979

CALLON, Michel : Eléments pour une sociologie de la traduction, L’Année Sociologique, 1986

COASE, Ronald : La nature de la firme, Revue Française d’Economie, 1937 (trad. 1987)

COASE, Ronald : L’entreprise, le marché et le droit, Editions d’Organisation, 2005

CROZIER, Michel & FRIEDBERG, Erhard : L’acteur et le système, Seuil, 1977

FORD, Henry : Ma vie et mon œuvre, Payot, 1924

LATOUR, Bruno : Nous n’avons jamais été modernes, La Découverte, 1991

MARCH, James & WEIL, Thierry : Le leadership dans les organisations, Presses de l’Ecole des Mines, 2003

MINTZBERG, Henry : Le management: voyage au centre des organisations, Editions d’Organisation, 2004

ROJOT, Jacques : Théorie des organisations, Eska, 2005

SCHEIN, Edgar : Organizationnal psychology, Pearson, 1970

SLOAN, Alfred : Mes années à la General Motors, Editions Hommes et Techniques, 1963

WEICK, Karl : The social psychology of organizing, McGraw-Hill, 1979

20:30 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Organisations |  Facebook | | |

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